« Souffrir pour être belle » et la normalisation de la souffrance : le cas de l’anorexie mentale

Mina Lopez-Martin - ULB

« – Ah ouais tu t’épiles pas ? – C’est pas super hygiénique si ? » s’interroge des adolescentes, adossées contre la paroi de l’arrêt de bus, cahiers à la main, cartables sur le dos.

« Mais non, c’est normal. Je vais vous prescrire du Perdofemina  », dit un gynécologue à une amie venue se plaindre de douleurs intenses dans le bas du ventre ainsi que de saignements, qui découvrira plus tard des kystes de la taille d’un abricot logés sur ses ovaires.

« Il faut souffrir pour être belle », me dit doucement ma petite sœur, appliquée à démêler mes cheveux pour y tresser des nattes.

Ces fragments du quotidien, aux apparences anecdotiques par leur banalité, sont des moments de normalisation de la souffrance des corps féminins. Anodins, ils révèlent en fait tout le système de socialisation qui mène à l’acceptation de la souffrance corporelle comme faisant partie intégrante de la féminité. C’est ce rapport à la souffrance, visiblement intrinsèque à la féminité, qui nous intéressera ici.

Quelle place occupe la douleur dans la socialisation féminine ? Quels sont les rouages et les conséquences de ces adages et anecdotes, visiblement ancrée dans les habitudes du subconscient ? Pour se saisir de ce large sujet, nous tenterons d’analyser les différentes « étapes » de la vie d’une femme en ce qu’elles impliquent comme expériences corporelles et subjectives de souffrance. Nous nous appliquerons ensuite à expliciter ce rapport genré à la douleur corporelle en tentant de saisir la figure de l’anorexique.

La subjectivité des corps, un outil anthropologique

Si l’on souhaite saisir l’expérience des corps féminins, il faut bien sûr s’entendre sur le fait qu’il existe autant d’expériences et d’interprétations qu’il y a de femmes sur terre, et qu’il n’est donc pas possible de généraliser un même rapport à la souffrance pour en faire sens, car celui-ci est tissé par la subjectivité de chacune.

Ici, la notion de « corps-vécu »[1], pensée par Simone de Beauvoir, nous permettra d’y voir plus clair. « Le concept de corps vécu implique de reconnaître que la subjectivité individuelle est conditionnée par des faits socio-culturels tout autant que par les interactions entre les êtres »[2], nous dit la philosophe Camille Froidevaux-Metterie. Pour saisir cette subjectivité individuelle, Simone de Beauvoir développe la dialectique entre la facticité et la liberté.

La facticité, c’est la relation qu’entretient l’existence concrète et matérielle de la personne, c’est-à-dire son corps, avec son environnement physique et social. Cet environnement possède des codes et des normes sociales particulières, et donc des perceptions des corps particulières, socialement et culturellement situées.

La liberté, c’est le fait que, dans cette facticité, toute personne demeure dotée de la liberté ontologique de se construire dans sa propre relation à cette facticité. Autrement dit, chaque subjectivité est située dans un contexte social qui la forge et la détermine partiellement, mais cette subjectivité reste « libre » d’intégrer, de remodeler ou de rejeter certains codes, certaines attentes.

Cela fait que si les mêmes techniques, pratiques et normes corporelles sont imposées par une même société, l’expérience subjectives que feront les corps de ces injonctions seront dictées par les trajectoires individuelles. Dans une société patriarcale imposant la domination masculine, les femmes seront soumises à des codes sociaux et à une socialisation particulières qui les cantonnent à des rôles spécifiques, mais cette expérience du monde et de son système oppressif sera exploré au travers de la subjectivité de chacune, de leur histoire personnelle et de la manière dont celle-ci résonne en elle. L’expérience de la corporéité féminine ne peut donc pas être universalisée, et leurs subjectivités révèlent même un outil tout à fait pertinent d’un point de vue anthropologique.

Les menstruations, l’accouchement, l’épilation à la cire brûlante, les chignons serrés à s’arracher le crâne, les biais minimisant les diagnostiques médicaux, toutes ces expériences sont – à des niveaux différents – des lieux où se manifestent l’apprentissage du corps féminin par la normalisation de sa souffrance. Et si chacun de ces moments ne sera pas vécu de la même manière par toutes les femmes, leur banalité révèle tout de même des codes et des normes bien ancrées dans la réalité de chacune.

Socialisation féminine et aliénation de soi

Pour saisir les rouages de cette banalisation de la souffrance féminine, il faut s’en éloigner un instant, pour saisir ce qui y mène.

Prendre soin de sa poupée, la nourrir au biberon, lui chanter une berceuse, tous ces jeux de rôles enfantins, entrepris le plus souvent par des petites filles, ne sont pas des éléments de souffrance corporelle ou psychique. Néanmoins, ceux-ci participent à nourrir un imaginaire de la « fonction » féminine reposant dans sa capacité à donner la vie et à en prendre soin.

Très tôt, les enfants apprennent des comportements spécifiques liés à leur genre. On attendra des filles plus de patience, plus de douceur, plus de complaisance que de leurs camarades garçons. « C’est dès la naissance que, par des comportements différenciés, on crée des hommes impatients et surtout habitués à obtenir tout de suite satisfaction pour tous leurs désirs – qui seront par la suite de nature sexuelle – et les filles à qui il faut apprendre la patience et la souffrance dans la résignation »[3], nous explique Françoise Héritier. Ce rapport à la souffrance et à la résignation vient se cristalliser lors de la puberté, durant laquelle les corps féminins sont placés sous l’égide de leur hypersexualisation, faisant d’elle des corps reproducteurs perpétuellement désirables sans que leurs envies et plaisirs ne soit forcément prit en compte, et donc sans que leur corps leur appartienne pleinement. Cela est notamment observé par la sociologue Emanuelle Santelli lors d’une étude menée auprès d’adolescent.es[4]. Celle-ci constate qu’à l’école, l’enfant puis l’adolescente se voit obligé d’adapter la manière dont son corps se présente dans l’espace pour s’accorder aux besoins des garçons, supposés incapables de contrôler leurs pulsions. Par la socialisation, celle-ci apprendra à se couvrir, et intègrera qu’en tant qu’objet de désir et sujet de séduction, il y a des lieux pour se dénuder, et des lieux pour se cacher, des lieux pour s’offrir à la jouissance masculine, et des lieux pour s’en protéger. Les garçons, eux, se voient confortés dans leur rôle de genre par la naturalisation et l’hégémonie de leurs envies, de leur plaisir, au détriment de celui des filles, qui est jugé tabou et banalement souffrant. Cette souffrance est notamment visible lors de l’expérience de la « première fois », qui est supposé être un moment de jouissance pour les garçons, là où pour les femmes il s’agit le plus souvent d’une appréhension de la douleur – supposée obligatoire – de la pénétration.

Ces quelques exemples nous ont permis d’observer la mesure dans laquelle la souffrance et son acceptation sont liés à une sensation de pratiquer un corps n’étant pas pleinement le sien et dévoués à prendre soin des autres, renforcé par une sous-estimation et une normalisation de ces douleurs. Nous allons maintenant nous pencher sur cette question du corps féminin comme lieu de souffrance, d’aliénation et de dépossession de soi, à travers la thématique des troubles du comportement alimentaire, et plus particulièrement en tentant de saisir la figure de l’anorexique.

L’anorexie, entre incorporation des normes et lutte contre celles-ci

D’abord, les troubles du comportement alimentaires, qu’est-ce que c’est ? Les troubles du comportements alimentaires, c’est littéralement des « problèmes » dans la relation que l’individu entretient avec le fait de se nourrir, et donc avec son corps. L’anorexie, c’est une forme sous laquelle peut se manifester ces troubles, qui se caractérise notamment par de lourdes restrictions alimentaires, lors de laquelle l’anorexique s’empêche de manger, et souvent par un besoin culpabilisant de se « purger » de la nourriture lorsque celle-ci fini par être honteusement ingérée, par exemple en se faisant vomir, en pratiquant un sport de manière obsessionnelle, ou en cessant de manger[5].

Ici, nous parlerons de l’anorexique au féminin, car en Belgique, entre 80% et 95% des personnes anorexiques sont des femmes[6]. Nous pouvons nous questionner sur l’incidence de ces deux conditions, et sur la manière particulière d’être au monde lorsqu’on est un corps féminin anorexique.

L’anorexie est souvent considérée comme une « malade culturelle », pour reprendre les mots de la philosophe Susan Bordo, enfermée dans les rouages des « normes de la féminité contemporaine, mince, contrôlée, presque effacée, prenant soin de nourrir les autres plus qu’elles-mêmes »[7]. Les anorexiques seraient donc dans une recherche constante de perfection qui s’inscrit dans le fait que, par leur genre, elles sont socialisées à être des objets de désir et de soins. Les corps féminins sont donc appris par la volonté de plaire, mais également dans l’attente, dans la frustration et dans la souffrance.

Par l’anorexie, le corps féminin vient alors saisir la violence de sa condition pour lui offrir une corporéité, pour la matérialiser dans la sensation frustrante de faim et de contrôle, dans l’amaigrissement, voire dans la disparition. L’anorexie peut donc être perçue comme une réponse subjective et corporelle aux violences systémiques sexistes et sexuelles que ce même corps subi. En s’affamant, en se ressentant, l’anorexique accède à une sensation de contrôle sur soi et sur son corps. En saisissant son corps par ses limites les plus morbides, l’anorexique devient alors ce que Camille Froidevaux-Metterie nomme une corps-sujet radical, et que Corine Pelluchon considère en « rébellion contre un « faux moi » qu’on lui a endossé et qui ne convenait pas »[8]. Ce « faux moi », en plus d’être déterminé par des événements traumatiques propres aux trajectoires intimes des anorexiques, est également le fait des rôles de genre imposés par des normes sociales particulières, et des techniques et pratiques du corps associées.

L’anorexie est une maladie qui se développe le plus souvent à l’adolescence, c’est-à-dire à l’apparition des premiers signes de puberté. Pour les corps féminins, la puberté marque à la fois leur sexuation et leur sexualisation. L’apparition des seins et des menstruations est, comme mentionné plus tôt, synonyme de représentations du corps particulières, qui tentent de maintenir les femmes dans des rôles spécifiques. En arrêtant de se nourrir, l’anorexique tente, selon Bordo, d’échapper aux standards corporels féminins. Aux seins, aux hanches, aux menstruations, en sommes à tout ce qui révèle d’un corps pubère capable de procréer et d’assumer son rôle de femme-mère et de femme-objet de désir. L’anorexie peut donc être perçue comme la négation et l’aversion face aux rôles de genre féminin, qui se manifeste directement par le corps.

On peut donc considérer le corps de l’anorexique comme un  médium de communication avec soi et avec les autres, afin d’analyser ce trouble dans son paradoxe. Il est à la fois une manière très violente d’intégrer et de se conformer aux attentes dont font preuves les corps féminins, en exerçant un profond contrôle supposément esthétique sur son corps, et une lutte mortifère visant à se réapproprier son corps en lui infligeant des souffrances choisies et contrôlées.

L’anorexie devient alors à la fois une figure de la banalisation de la souffrance des corps féminins, tout en étant le point focal de son rejet. En intégrant consciemment la souffrance comme élément constituant de sa manière d’être au monde, l’anorexique s’approprie son corps par la douleur tout en le rejetant par la volonté de le faire disparaître. Au-delà de la dimension esthétique liée à la maigreur qui dicte l’expérience des corps féminins, l’anorexique est également guidée par une impression d’être maîtresse de ses propres souffrances, tentant de regagner un sentiment de contrôle sur soi, perdu dans un système d’aliénation des corps féminins placés sous l’importance de leur désirabilité et de leur disponibilité.

Évidemment, l’anorexie est une pathologie grave et meurtrière qui ne peut pas être considérée uniquement au travers du prisme de la lutte, car cela laisserait penser à une grande agentivité des corps anorexiques face à la maladie, ce qui n’est généralement pas le cas si la malade n’est pas prise en charge pluridisciplinairement. Mais il reste intéressant de penser ce trouble du comportement alimentaire en lien avec une manière d’habiter le monde particulière, ici la condition des corps féminins, et de le considérer comme une manière pour l’anorexique à la fois d’intégrer et de réagir à la socialisation féminine et aux souffrances corporelles qui y sont intrinsèque. En façonnant un corps-miroir d’un mal-être profond, l’anorexique dessine sur ses os les rouages d’un apprentissage du corps féminin placé sous l’égide de la frustration, de la souffrance et de l’aliénation.

Et si l’anorexie est un exemple « extrême » de cette triple injonction, celle-ci nous permet tout de même de saisir les rouages de l’apprentissage de la féminité. Prendre sur soi en prenant soin des autres semble être au cœur de la socialisation féminine. Cette double socialisation au « care » et à la frustration, que nous avons ici tenté de saisir par les techniques du corps, alimentent donc la dimension objectifiée de la condition des corps féminins, et donc leur aliénation. Celles-ci apprendront à apporter des soins, à être mère, épouse et objet de désir, à penser aux autres, à se penser au travers des autres, bien avant de se penser elles-mêmes.

 

  1. De Beauvoir, Simone, Masculin/Féminin, La pensée de la différence, Paris, Odile Jacob, 2002.
  2. Froidevaux-Metterie, Camille, Un corps à soi, Éditions Seuil, 2021.
  3. Fourré, Lionel et Claude Obadia. « Entretien avec Françoise Héritier », Le Philosophoire, vol. 31, 2009.
  4. Santelli, Emmanuelle, « De la jeunesse sexuelle à la sexualité conjugale, des femmes en retrait. L’expérience des jeunes couples », Genre, sexualité et société, 2018.
  5. Orgiazzi Billon-Galland, Isabelle, et Michèle Chappaz. « Anorexies féminine et masculine : comparaison [*] », Cahiers de psychologie clinique, vol. 18, no. 1, 2002, pp. 139-157.
  6. Zrihen Olga, et al. “Proposition de résolution visant à combattre l’anorexie », Document parlementaire n°4-755-1, Sénat de Belgique, 2008.
  7. Bordo, Susan, « Unbearable Weight, Feminism, Western Culture and the Body », 1989, Traduction Mira Younes, pour l’atelier « Normes et Psychanalyse » ÉFIGIES/Psychadoc,décembre 2013.
  8. Pelluchon, Corine, “Approche de l’anorexie au carrefour de la phénoménologie du féminisme », International Journal of Feminist Approaches to Bioethics, vol. 8, 2015.

Le Fusil brisé : une idéologie anachronique ?

Pierre Guelff - Auteur, chroniqueur radio et presse écrite

À l’heure où la société est à nouveau envahie par le bruit des bottes et des canons et qu’un militarisme exacerbé envahit l’espace citoyen, une exposition sur le thème « Le Fusil brisé : une idée anachronique ? » circule en partie francophone du pays. Visite guidée et réflexions.

C’est dans la salle du Grand Bailli du remarquable bâtiment du XVIe siècle, l’Hôtel Arenberg, qui à lui tout seul mérite déjà le déplacement, que s’est tenue une étape de cette exposition de réflexion qui entre dans nos gènes, comme le précisa Palmeiro Spinogatti, cheville ouvrière de la Maison des Associations laïques locales.

Quinze parties la composent et elle débute par un fait marquant qui se déroula en 1921, peu de temps après le carnage de la Première Guerre mondiale avec plus de neuf millions de morts et disparus.

Il suffit de se rendre aux cimetières militaires qui sont nombreux en Belgique, pour se rendre compte de l’ampleur du désastre, récidivé en 1940-45.

À l’époque, le pacifisme était de mise principalement dans les rangs socialistes car, faut-il le rappeler, l’antimilitarisme est d’essence ouvrière par suite de la prise de conscience des ouvriers qui ne désiraient absolument pas tuer des collègues de l’autre côté de la frontière afin d’assouvir la soif de gloire des gradés militaires et le business des industriels de l’armement.

Aujourd’hui, cela est balayé, même renié, au nom d’une politique affairiste.

Forcenés et patriotards

En 1921, une importante réunion syndicale fut organisée à Morlanwelz, au cœur de la Wallonie, et avait pour but une semaine d’études et de discussions sur le thème des contrats collectifs, des commissions mixtes et du contrôle ouvrier dans les usines, avec deux invités d’honneur, le délégué hindou Wadin et le délégué allemand Sassenbach.

La présence de ce dernier occasionna des réactions de colère, de mépris et une crise politique majeure, comme la résuma Palmeiro Spinogatti :

« La présence de Johannes Sassenbach, autodidacte et artisan bourrelier, syndicaliste, devenu responsable d’une école berlinoise, n’eut pas l’heur de plaire aux politiciens catholiques et libéraux car c’était un boche ! Des manifestations durèrent trois jours et le gouvernement belge tomba, les socialistes étant même expulsés de tout gouvernement durant une décennie. »

Les titres de la presse étaient éloquents : Forcenés socialistes contre patriotardsUn crime de lèse-patrie, Les Patriotards sont en émoi, Un scandale avec la venue d’un boche, Un meeting bolcheviste

Pour la petite histoire, si j’ose dire, Johannes Sassenbach fut arrêté par les nazis en 1934…

L’exposition explique à l’aide d’une douzaine de panneaux didactiques cette période, celle, entre autres, de l’impôt du sang, c’est-à-dire du tirage au sort pour le service militaire avec cet aspect d’injustice que les plus riches payaient les plus pauvres pour aller à la guerre à leur place.

Ils payaient de 1 500 à 2 000 francs à l’époque, soit le prix d’une maison !

Cette période fut également celle de la naissance du symbole de l’arme cassée (le fusil brisé) et de l’Internationale des Résistants à la Guerre, développant des arguments tels ceux de Louis Lecoin, celui qui fit plier le général de Gaulle pour obtenir le statut d’objecteur de conscience.

Je le cite : « S’il m’était prouvé qu’en faisant la guerre, mon idéal avait des chances de prendre corps, je dirais quand même non à la guerre. Car on n’élabore pas une société humaine sur des monceaux de cadavres. »

Ce genre d’argument est-il devenu anachronique quand on constate la complicité du monde politique, même celui des forces progressistes, avec les marchands de canons et les militaires dont, rappelons-le, le but premier est de tuer ?

Une complicité qui paraît laisser indifférente la majorité des citoyens… jusqu’au jour où le bruit des bottes retentira sous leurs fenêtres.

Amnésiques et engagés

Chaque 15 mai, c’est la Journée Internationale de l’Objection de conscience.

« La non-violence – militante – est la seule arme qu’on puisse utiliser sans enfreindre aucune loi morale, sans poser un problème de conscience et sans encourir le risque de devenir un tortionnaire ou un assassin », déclara Bernard Clavel.

Il faut rappeler qu’un objecteur de conscience n’est pas un pleutre, c’est un militant, un activiste résolu, pas un planqué ! Il prend part de manière concrète au bien vivre ensemble dans la société et à bâtir une humanité fraternelle.

Qui, donc, peut reprocher à pareil individu pareil engagement ?

Le choix à faire entre l’option de tenter le dialogue avec un potentiel adversaire ou l’abattre ne se discute pas, comme le rappela Georges Brassens de manière plus poétique : « Au lieu de mettre en joue quelque vague ennemi, mieux vaut attendre un peu qu’on le change en ami. »

Pour corroborer mon propos, j’invite les lecteurs, toutes générations confondues, à lire Les Amnésiques de Géraldine Schwarz[1].

Principalement tous ceux qui, face aux atteintes aux droits fondamentaux à la démocratie, jouent la politique de l’autruche.

Rien vu, rien entendu, forcément rien dit.

Ceux-là même qui détournent la tête quand on leur évoque les violences policières, la militarisation forcenée de la société, le rejet des réfugiés, les turpitudes politiciennes, la montée du bruit des bottes, l’obscurantisme religieux, les travailleurs harcelés et épuisés, l’abandon des précarisés, la dégradation de la Nature…

Circulez, y’a rien à voir.

Géraldine Schwarz est la petite-fille d’un Mitläufer, c’est-à-dire d’une personne qui marche avec le courant. Ni du côté des victimes, ni du côté des bourreaux.

Soit une accumulation de petits aveuglements et de petites lâchetés qui, mis bout à bout, avaient créé les conditions nécessaires au bon déroulement de l’un des pires crimes d’État organisé que l’humanité ait connu.

Cependant, sans la participation des Mitläufer, même infime à l’échelle individuelle, Hitler n’aurait pas été en mesure de commettre des crimes d’une telle ampleur.

Cette chronique ne fait que conforter l’indispensable désobéissance civile et le vital engagement citoyen en présence de situations, de lois, de diktats, de comportements en opposition frontale avec la démocratie, le vivre ensemble et sa propre conscience.

Ce qui est l’essence-même de la laïcité.

Photos : P.Gf

Démocratie en péril

Fin septembre 2022, l’extrême droite gagnait du terrain en Europe, titrait le site web statista.com. Soit des partis représentés à l’Europe et qui s’appuyaient sur un nationalisme et un conservatisme social très marqués. Certains partis faisant partie d’une coalition plus large.

  • Hongrie : 59%
  • Pologne : 50%
  • Italie : 30%
  • Suède : 21%
  • Grèce : 20%
  • Autriche : 17%
  • France : 15%
  • Espagne : 15%
  • Belgique : 12%
  • Pays-Bas : 11%
  • Allemagne : 11%
  • Danemark : 9%
  • Portugal : 5%.

 

  1. Flammarion, 2017.

La Convention Laïque 2022 « Comment (re)faire société ? » et ses prolongements

Vincent Dufoing - Directeur de la Cellule Projets Communautaires du CAL

Après plus de deux ans de pandémie de coronavirus, dans les contextes du réchauffement climatique qui menace l’humanité, de la guerre aux portes de l’Europe et de la crise énergétique qui en découle, dans un monde où l’incertitude semble empêcher de se projeter dans l’avenir, repenser notre société est plus que jamais nécessaire.

Les questions suivantes ont animé les réflexions du mouvement laïque tout au long de l’année 2022 : comment faire en sorte que l’intérêt général prévale alors que les inégalités augmentent et côtoient les libertés à géométrie variable, que les particularismes et les convictions personnelles s’érigent en autant de vérités, que la pensée critique peine à se faire entendre – quand elle n’est pas dévoyée – et que l’instantané prime sur le temps long ? Elles ont fortement imprégné la Convention Laïque qui s’est tenue à La Sucrerie à Wavre les 7 et 8 octobre 2022.

La Convention a été basée sur une large consultation initiale des militants, des travailleurs et des sympathisants laïques effectuée en décembre 2021 et janvier 2022 qui a permis d’identifier leurs priorités pour l’avenir.

Les 7 régionales du CAL de sont emparées des 7 thématiques prioritaires selon cet ordre : « Droits Humains » (CAL de Liège), « Pauvreté et cohésion sociale » (Laïcité Brabant Wallon), « Changements climatiques » (CAL Charleroi), « Lutte contre les extrémismes » (Bruxelles Laïque), « Séparation Eglises-Etat » (CAL Luxembourg), « Egalité hommes -femmes » (Picardie Laïque) et « Enseignement » (CAL Namur).

Les 7 régionales du CAL ont ainsi organisé des dizaines de rencontres préliminaires de février à juin 2022 afin d’identifier les questions qui ont servi de base à l’organisation des ateliers du 8 octobre 2022 qui ont constitué le point d’orgue de la Convention.

Avec l’aide d’un expert issu de la société civile pour chacun d’entre eux, chaque atelier a eu pour objectif de proposer 4 actions de mobilisation concrètes pour le mouvement. Au total, 27 actions ont ainsi été proposées.

Ce 27 actions concrètes ont ensuite été proposées au vote des participants qui devaient choisir les 3 pour lesquelles ils étaient les plus susceptibles de se mobiliser. Ont ainsi été choisies les actions suivantes :

  • Individualiser et automatiser les droits sociaux en supprimant par exemple le statut de cohabitant.
  • Évaluer chaque politique sous le prisme de la question environnementale et de la justice sociale.
  • Déconstruire le dogme de la croissance, par exemple en réglementant et limitant les publicités de masse, mettre en place une éducation (permanente et continue) capable d’émanciper du néo-libéralisme.

Une Convention laïque est aussi un moment fédérateur au cours duquel le mouvement laïque défini ses axes de travail pour les trois années à venir. Sans oublier ses combats de toujours (droits humains, liberté de disposer de son corps, droit à l’IVG et à l’euthanasie, enseignement public et gratuit, cours de philosophie et citoyenneté, …), les 3 axes prioritaires de travail définis de 2022 à 2025 sont :

  • La lutte contre les extrémismes.
  • La pauvreté et la cohésion sociale
  • La lutte contre les atteintes à l’environnement

Ensemble, travailleurs, bénévoles et sympathisants du mouvement laïque, ont pu ainsi tracer les contours de notre avenir et définir les priorités laïques pour les 3 années à venir afin d’amener notre société à plus de liberté, d’égalité et de solidarité.

La Convention Laïque a proposé également le 7 octobre une table ronde dans les mêmes lieux sur « Le sens de la laïcité aujourd’hui » qui a été également l’occasion de rendre hommage à l’ex-Président du CAL Henri Bartholomeeusen.

Outre le travail en ateliers et l’identification des priorités laïques pour les 3 années à venir, la journée du 8 octobre a proposé un village associatif composé d’espaces thématiques auxquels ont collaboré les régionales du CAL et un certain nombre d’associations constitutives du CAL et locales. Celui-ci a été l’occasion pour le mouvement laïque de présenter de manière homogène la plupart de ses productions (animations, expositions, livres, vidéos, films, …). La Convention a également proposé une programmation festive avec la présence d’un caricaturiste dessinant en direct, d’une ligue d’impro réagissant à certaines propositions issues des ateliers, d’un groupe choral féminin et d’un repas de clôture.

Les journées du 7 et du 8 octobre ont permis d’accueillir un millier de participants, nombre important qui a témoigné de l’intérêt porté à la laïcité, à ses valeurs, à ses productions et à ses projets d’avenir.

Il est important de noter que le processus conventionnel ne s’est pas arrêté aux 7 et 8 octobre 2022. En effet, il se poursuit jusqu’en 2025, année de la prochaine Convention Laïque. Durant ces 3 ans, le mouvement laïque opérationnalise les 3 propositions concrètes et fournit un travail de réflexion, de sensibilisation et d’implication dans la société lié aux 3 nouvelles thématiques identifiées le 8 octobre, sans oublier évidemment les chantiers historiques laïques qui revêtent toujours une extrême importance.

Pour ce faire, le CAL, ses 7 régionales, les associations constitutives du CAL qui le souhaitent et certaines associations locales membres des régionales mettent au point un programme communautaire d’activités (avec des déclinaisons régionales et locales) visant à permettre aux militants, aux sympathisants et aux travailleurs de la laïcité ainsi qu’à un maximum de personnes vivant en Belgique francophone de « (re)faire société ». Ce programme qui se situe dans le cadre de la campagne d’éducation permanente 2023 du CAL « Lutte contre les extrémismes » va se concentrer sur la période allant de la mi-octobre au 8 décembre 2023, date de la fin de ladite campagne qui va coïncider avec la commémoration du 75ème anniversaire de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme qui va être organisée à La Cité Miroir à Liège.

Cette campagne d’éducation permanente va être prolongée en 2024 par une campagne de sensibilisation aux dangers de l’extrême droite en vue des élections 2024. Rappelons que celles-ci concerneront tous les niveaux de pouvoirs. Cette campagne se déroulera de la mi-janvier à octobre 2024 et se matérialisera par la diffusion d’un faux journal dystopique qui va relater les décisions, orientations et discours d’un parti d’extrême droite au pouvoir dans un pays depuis 3 ans. Ce journal qui aura pour publics cibles les jeunes – dont les primo-votants – mais aussi les adultes bénéficiera d’une large diffusion papier et numérique et comportera en son sein et renverra à des éléments explicatifs et pédagogiques.

Dès ce mois de septembre, les 2 campagnes suivantes d’éducation permanente du CAL issues de la Convention vont bénéficier d’une préparation en profondeur : 2024 « Pauvreté et cohésion sociale » et 2025 « Réchauffement climatique et justice sociale ». De nouveau, le CAL, ses 7 régionales, les associations constitutives du CAL qui le souhaitent et certaines associations locales membres des régionales vont de nouveau travailler de concert afin de proposer de multiples activités et ainsi positionner le mouvement laïque par rapport à ces 2 problématiques importantissimes tant pour la démocratie que pour l’humanité.

L’année 2025 verra l’organisation de la prochaine Convention Laïque qui constituera le point d’orgue de ce vaste programme de 3 ans visant à « (re)faire société ».

Une soif insoupçonnée : Le côté obscur du tourisme

Marie Béclard - FAML

Le tourisme est généralement perçu comme une expérience enrichissante qui permet de remettre en question nos idées préconçues sur le monde et sur les autres, offrant ainsi découvertes et épanouissement mais il soulève des inquiétudes quant à son impact sur l’environnement et sur les communautés locales. Si voyager peut être une source de découverte et d’épanouissement, il est désormais impossible de ne pas se questionner sur ses conséquences environnementales et éthiques. [1]

L’eau qu’elle soit douce ou salée attire le tourisme et fait partie essentielle du voyage. Mers, océans, lacs sont des endroits très recherchés pour passer des vacances. Le touriste a besoin d’eau pour s’hydrater, pour se laver mais aussi pour ses loisirs que ce soit pour les piscines ou l’entretien des espaces verts comme les terrains de golf. On estime entre 84 et 2000 litres en moyenne la consommation quotidienne d’eau douce d’un touriste. Cela peut paraître beaucoup mais le tourisme international représenterait selon les statistiques moins de 1 % de l’utilisation de l’eau. C’est l’agriculture qui en consomme le plus: les prélèvements pour cette activité s’élèvent eux à environ 70 % et représentent donc des quantités bien supérieures. [2] Mais les chiffres faibles de consommation d’eau pour le tourisme pourraient s’expliquer par le fait qu’on ne prend pas en compte quantité de postes cachés. En effet, selon un chercheur suédois de l’Université de Lund, Stefan Gössling, la consommation et les prélèvements en eau se situent plutôt entre 2000 et 7500 litres par jour.[3] Selon lui, ces chiffres s’expliquent parce qu’on ne prend pas en compte différents facteurs. En voici deux auxquels on ne pense pas spécialement quand on parle d’eau: l’alimentation et le transport.[4]

Le transport

On fait facilement le lien entre transport, pollution et CO2 mais on ne voit pas toujours où se situe l’eau dans cette équation.

Selon le Worldwatch Institute, la production d’un litre de carburant va nécessiter 18 litres d’eau. Pour faire Bruxelles – Bangkok en avion, les calculs sont vite faits quand on sait qu’un avion consomme l’équivalent de 4 litres de carburant par passager pour 100 Km. Pour faire ces 9600 km chaque passager sera responsable de la consommation de 376 litres de carburant et donc de 6768 litres d’eau.[5]

L’alimentation

Pendant leurs vacances, il est fréquent que les touristes mangent plus et gaspillent plus qu’ à la maison et ils consomment davantage d’aliments riches en protéines comme la viande.

Lorsqu’il y a du surplus alimentaire lors d’un séjour à l’hôtel, ceux-ci sont généralement destinés à être jetés, alors qu’à la maison, ils auraient plus de chances d’être consommés ultérieurement. Il est en effet difficile de ramener un doggy bag dans sa chambre d’hôtel.

Les hôtels avec buffets à volonté sont également responsables d’une grande quantité de gaspillage de nourriture chaque jour.

Pour répondre aux attentes des touristes, les hôtels proposent des plats internationaux ce qui implique une multitude de plats différents dont tout ne pourra pas forcément être consommé. Cuisiner des produits qui ne sont pas locaux augmente l’impact des émissions de carbone pour faire venir ces produits. Le secteur touristique, en tant que consommateur d’aliments, participe de manière indéniable à la demande en eau nécessaire à l’agriculture.

Tourisme et saisonnalité

Vous aimez voyager sous la pluie? Si c’est votre cas, c’est super mais ce n’est pas celui de la majorité des touristes.

Ils arrivent généralement à la saison sèche, lorsque la demande en eau est déjà élevée dans les régions touristiques. Cette affluence exerce une pression supplémentaire sur les ressources en eau parfois déjà limitées de ces zones. Si on prend le cas de la Thaïlande, la saison haute se situe en dehors de la saison des pluies et souvent les touristes créent même leur itinéraire en fonction du meilleur climat. Ce qui peut être encore plus marquant sur certaines petites îles où l’accès en eau est déjà compliquée.

Le tourisme à travers le monde

Si le tourisme ne se vit pas de la même manière en France, à Dubaï ou sur un bateau de croisière, il a dans tous les cas un impact sur l’environnement et sur l’eau. On observe généralement une concentration spatiale importante le long du littoral, ce qui peut avoir un impact sur les zones sensibles. Les régions touristiques proposent souvent des équipements qui exigent une consommation d’eau importante comme les terrains de golf, les piscines. [6]

Dans certaines régions du monde, cela peut même entraîner une concurrence entre le secteur touristique et l’agriculture locale pour l’accès à l’eau. L’agriculture, qui dépend fortement de l’eau pour l’irrigation des cultures, peut être affectée par la demande accrue des touristes. Cette concurrence peut entraîner des tensions et des déséquilibres dans l’utilisation des ressources en eau, avec des conséquences potentielles sur la sécurité alimentaire et le développement économique des communautés locales. C’est parfois le cas en Egypte, où d’un côté 30% de la population est employée dans le domaine de l’agriculture et de l’autre la Mer Rouge accueille un nombre important de touristes chaque année tout en étant une zone aride. Ces deux activités peuvent être concurrentielles.[7]

En plus de consommer énormément d’eau pour leurs loisirs: piscines, activités nautiques, les touristes mettent également en danger ses récifs coralliens, sa biodiversité marine à cause de l’utilisation de crème solaire par exemple. Chaque année, c’est 14 000 tonnes de crème solaire qui sont amenées dans les océans. [8]

Dubai

Tripadvisor a décerné à Dubaï le titre de destination touristique la plus prisée au monde en 2022 lors de ses Travellers’ Choice Awards.

Le développement du tourisme dans cette région aride du monde ne s’est pas fait sans conséquences environnementales. Il a entraîné une augmentation du nombre d’hôtels qui nécessitent une quantité considérable d’eau pour leurs activités quotidiennes. Les jardins luxuriants, les piscines, les fontaines et les terrains de golf verdoyants sont très nombreux à Dubaï.

L’augmentation du nombre de touristes a fait croître le besoin en eau potable. Les hôtels, les restaurants, les centres commerciaux et autres infrastructures touristiques nécessitent de grandes quantités d’eau pour répondre aux besoins des touristes.

Les espaces verts et les terrains de golf sont arrosés à grandes eaux. Dans une région où les ressources en eau sont limitées, il est paradoxal de maintenir des étendues verdoyantes artificielles. Cela exige des systèmes d’irrigation sophistiqués qui consomment de grandes quantités d’eau chaque jour.

En outre, la construction de nombreux hôtels a entraîné une augmentation de la demande en eau. En effet, la construction de gratte-ciel et d’infrastructures touristiques nécessite l’utilisation d’eau pour le mélange du béton, la suppression de la poussière et le nettoyage. Cette demande en eau supplémentaire pendant les phases de construction met une pression supplémentaire sur les ressources en eau déjà limitées du pays.

En conséquence, l’utilisation intensive de cette ressource naturelle dans le secteur touristique a des répercussions sur l’approvisionnement en eau de la région. Dubaï dépend principalement de l’eau dessalée pour répondre à ses besoins en eau potable, ce qui nécessite une grande quantité d’énergie et de ressources pour le processus de dessalement. De plus, l’extraction excessive des eaux souterraines pour répondre à la demande a entraîné une diminution du niveau des nappes phréatiques et une intrusion saline, ce qui rend l’eau douce encore plus rare et coûteuse à obtenir.[9]

Pour faire face à ces défis, Dubaï a mis en place des initiatives visant à réduire la consommation d’eau dans le secteur touristique. Des réglementations strictes en matière d’utilisation de l’eau ont été introduites. [10]

France

Alors avec tout cela, on évite l’avion, les pays construits au milieu du désert… mais où va-t-on alors ? En France?

Le changement climatique risque d’entraîner une fréquence accrue des sécheresses. Les températures plus élevées vont augmenter l’évaporation, ce qui renforcera à la fois l’intensité et la durée des périodes de sécheresse.

En France, certaines régions demandent déjà aux particuliers de réduire leur consommation d’eau, même avant le début de la saison estivale. Cette mesure vise à faire face à la pénurie d’eau potable et à réduire les risques d’incendie.

Cependant, il est important de noter que cette situation est aggravée par l’afflux de touristes qui multiplie la population par quatre dans certaines régions. Dans ce contexte, il est légitime de se demander s’il est possible de demander aux résidents locaux de réduire leur consommation d’eau tout en encourageant le tourisme.

En tant que touriste, faudrait-il éviter de se rendre dans de telles zones durant les périodes chaudes pour ne pas les mettre sous pression davantage. Mais quid des personnes qui vivent du tourisme?

Croisière

Ce type de vacances a gagné en popularité ces dernières années. [11] L’impact d’une croisière sur les lieux visités ne sera évidemment pas le même si on visite par exemple une petite île d’Hawaii ou Singapour. Sans parler de la pollution causée par le pétrole. Selon l’organisation maritime internationale (OMI), un navire de croisière qui peut accueillir 3000 passagers et membres d’équipage consomme environ 260 000 litres d’eau par jour.

L’eau sur laquelle navigue le bateau peut également être contaminée de différentes manières : par des fuites de gaz ou d’huile, les eaux usées des cuisines. Les bateaux de croisières contaminent également l’eau et sont la cause de nombreux déchets flottants : bouchons de bouteille, sacs en plastique qui peuvent causer la mort d’animaux. [12]

Les croisières génèrent des déchets solides : des emballages alimentaires, des bouteilles en plastiques. Les déchets ne sont pas toujours bien gérés et peuvent être rejetés dans l’eau et participer à la pollution de celle-ci.

Les ballasts

Un bateau vide peut être instable et pourrait rouler ou tanguer excessivement en raison de son faible poids. C’est pour cette raison que les navires remplissent leurs réservoirs d’eau de mer ou d’eau douce pour augmenter leur poids et améliorer leur stabilité. C’est ce que l’on appelle l’eau de ballast. L’eau est prise dans la mer ou dans un port est ensuite stockée dans des réservoirs situés dans la coque.

Cette eau de ballast peut contenir des organismes vivants tels que des plantes et des animaux, des bactéries (comme le choléra), des microbes, oeufs, kystes qui peuvent être pathogènes ou elles peuvent également devenir envahissantes si elles se multiplient de façon trop importantes au détriment des espèces indigènes.[13]

L’eau de ballast est ensuite déchargée dans les ports et les baies à l’arrivée du navire, parfois des milliers de kilomètres plus loin. Ces organismes peuvent être libérés dans l’environnement local, où ils peuvent causer des dommages écologiques et sanitaires.

Pour lutter contre cela, des lois imposent, des pays imposent la filtration avant de verser à la mer. [14]

Comment le touriste peut-il agir?

Il nous semble important de parler de l’impact du tourisme sur la gestion de la ressource en eau. Pour que chaque personne puisse réfléchir à sa manière de voyager et de consommer l’eau durant ses vacances.

Certains hôtels essaient de sensibiliser leurs clients à économiser l’eau. Par exemple, en leur indiquant qu’ils ou elles peuvent accrocher leur linge pour ne pas qu’il soit lavé tous les jours. Ou encore des pommeaux de douche lumineux qui symbolisent le nombre de litres utilisés. S’il est important que chaque touriste soit le plus soucieux de l’environnement et questionne sa manière de voyager, on peut cependant questionner cette volonté de mettre la responsabilité sur l’individu, de le culpabiliser plutôt que de faire reposer les faits sur les collectivités et les entrepreneurs qui sont responsables à bien plus grandes échelles.

Alors vous partez où cet été?

  1. M. FAULON et I. SACAREAU, « Tourisme, gestion sociale de l’eau et changement climatique dans un territoire de haute altitude : le massif de l’Everest au Népal », Journal of Alpine Research | Revue de géographie alpine [En ligne], 108-1 | 2020, mis en ligne le 03 avril 2020, consulté le 01 juin 2023. URL : http://journals.openedition.org/rga/6759 ; DOI : https://doi.org/10.4000/rga.6759
  2. Du bon usage de l’eau pour un tourisme durable colloque de novembre 2017, Informations consultées le 12 mai 2023 sur le site http://www.aqueduc.info/IMG/pdf/eau_et_tourisme_-_dossier_aqueduc.info.pdf
  3. Eau et tourisme :menaces sur la ressourceinformations consultées sur le site http://www.aqueduc.info/Eau-et-tourisme-menaces-sur-la-ressource
  4. MEDSTAT II: Etude pilote “Eau et Tourisme”, 2009.
  5. Eau et tourisme E. REYNARD, M. CALIANNO, M. MILANO consulté le 12 mai 2023 sur le site https://news.unil.ch/document/1616074942395.D1616075866398
  6. MEDSTAT II: Etude pilote “Eau et Tourisme” consulté https://ec.europa.eu/eurostat/documents/3888793/5844533/KS-78-09-699-FR.PDF.pdf/fb4a9ccf-034b-49c7-ae3d-de5dba39fbe8?t=1414779469000
  7. Informations consultées le 12 mai 2023 sur le site https://agriculture.gouv.fr/egypte
  8. Informations consultées le 10 mai 2023 sur le site https://officedelamer.com/se-proteger-du-soleil-tout-en-protegeant-les-oceans-cest-possible/#:~:text=Chaque%20ann%C3%A9e%2C%20pr%C3%A8s%20de%2014,cr%C3%A8mes%20qui%20respectent%20les%20oc%C3%A9ans.
  9. Informations consultées le 10 mai 2023 https://lewebpedagogique.com/asoulabaille1/niveau-5e/geographie/dubai-et-la-gestion-de-leau/
  10. Informations consultées le 20 mai 2023 sur le site https://fr.euronews.com/next/2022/11/24/les-technologies-capables-de-produire-de-leau-potable-en-plein-desert
  11. Informations consultées le 23 mai 2023 sur le site https://journals.openedition.org/etudescaribeennes/20137
  12. Informations consultées le 12 mai 2023 sur le site https://ec.europa.eu/programmes/erasmus-plus/project-result-content/cfbafeff-ef12-4fa7-80ad-573b636be14a/EFFT%20LEARNING%20MATERIALS%20AND%20CASE%20ESTUDIES%20(FRA).pdf
  13. Sustainable Cruise Tourism Development Strategies, informations consultées le 12 mai 2023 sur le site https://www.e-unwto.org/doi/epdf/10.18111/9789284417292
  14. Informations consultées le 23 mai 2023 sur le sitehttps://journals.openedition.org/etudescaribeennes/20137

Activistes écologistes en prison : qui sont les vrais criminels ?

Juliette Perrinet - ULB

Le 7 juin dernier, 14 activistes étaient jugé·es à Bruges pour leur participation à une action non-violente de Greenpeace Belgique au terminal gazier Fluxys de Zeebrugge. Ces derniers avaient été retenus 48h en garde à vue, soit la durée maximale légale, et encourent jusqu’à un an de prison et 8.000 euros d’amende. Le même jour, à Rodez, en Aveyron, en France, une vingtaine de Faucheurs Volontaires d’OGM étaient jugés pour leur participation à une action contre l’entreprise RAGT Semences, sabotant des sacs de graines de variétés rendues tolérantes aux herbicides (VrTH).

Ces différents procès d’actions écologistes s’accompagnent partout en Europe d’une multiplication des actions répressives visant à intimider ou criminaliser les militants écologistes.

Ainsi, le 24 mai, en Allemagne, les autorités ont effectué quinze perquisitions sur tout le territoire dans le cadre d’une enquête pour « formation ou soutien d’une organisation criminelle » menée par le parquet de Munich. Sept activistes du collectif Letzte Generation (Dernière Génération), âgés de 22 à 38 ans, sont visés par la procédure, dont deux suspectés d’avoir tenté de saboter un pipeline. De la même manière, le 7 juin, une quinzaine de militant·es écologistes étaient arrêtés de l’autre côté de la frontière par la police antiterroriste française – pour avoir participé à un désarmement de la cimenterie Lafarge près de Marseille en décembre dernier. Ces militant·es interpellé·es aux 4 coins de la France ont ainsi passé près de 80 heures en garde à vue (contre 48h maximum pour une procédure normale), et se sont vu poser des questions sur leurs idées politiques et activités militantes. Notons que le qualitatif de «terrorisme» est doublement amer alors que Lafarge a été condamnée à payer 778 millions d’euros aux Etats-Unis pour avoir passé des accords financiers de plusieurs millions d’euros avec Daesh entre 2013 et 2014.

Cette criminalisation des activités écologistes interroge, alors que les rapports du GIEC, de l’IPBES se font chaque année plus alarmants, et que nous entrons dans le mois de juin le plus chaud jamais enregistré. Elle s’inscrit cependant dans une certaine continuité de répression à l’égard de pratiques militantes déjà éprouvées.

Des pratiques militantes nouvelles ? 

Les méthodes de désobéissance civile ou de sabotage d’industries socialement et écologiquement dévastatrices s’inscrivent dans une longue histoire de critique de techniques jugées néfastes : des luddites anglais de la fin du XVIIIème siècle qui s’opposaient l’introduction de machines dans l’industrie textile aux paysans du XXIème siècle s’opposant à la généralisation des OGM, en passant par les mouvements anti nucléaire et environnementaliste des années 60[1]. L’action directe et le démantèlement de certaines structures étaient alors au cœur de ces luttes : les luddites brisaient les machines, les paysans fauchaient les OGM et les mouvements antinucléaires sabotaient des chantiers de centrales. Ainsi, Françoise D’Eaubonne, à l’origine de la pensée éco-féministe, commet un attentat le 3 mai 1975 contre la centrale de Fessenheim en construction et 7 ans plus tard, en 1982, l’activiste Chaïm Nissim tire 5 roquettes sur le chantier du surgénérateur nucléaire SuperPhenix mais toutes raterons le cœur du réacteur.

Criminaliser pour dépolitiser

Ces modes d’action directe connurent une répression importante, qu’on peut mettre en parallèle avec les répressions actuelles. Ainsi, la marche contre le projet de surgénérateur nucléaire SuperPhénix à Creys-Malville le 31 juillet 1977 a été réprimée par 5000 gendarmes et s’est soldé par la mort de Vital Michalon, professeur de physique de 31 ans aux poumons explosés par le souffle d’une grenade de police. Cette violence policière ressemble à de nombreux égards avec la répression sans précédent de la marche contre les méga bassines de Sainte Soline en mars 2023. Serge, âgé de 32 ans, tombe alors dans le coma sous le souffle d’une grenade GM2L, classée arme de guerre à l’échelle… Dans les deux cas, les manifestant·es furent réprimé·es dans le sang.

Ce retour historique montre que la répression n’est pas nouvelle et que les luttes remettant en question le modèle énergétique, agricole ou social de l’Etat font l’objet d’un musellement violent. Néanmoins, on peut observer depuis quelques années un changement dans la manière de qualifier ces violences et de justifier leurs répression qui inquiète quant au sort réservé aux contestataires écologistes. A Superphénix, l’Etat agitait la protection de la sécurité énergétique du pays pour justifier la répression armée du mouvement écologiste. Dans le cas de Sainte Soline, on observe un décalage entre le dispositif policier et le bien protégé : il ne s’agit que d’un trou, sans instruments de chantier, pour lequel les forces de l’ordre tireront 4000 grenades en 2h. Il y alors un déplacement dans les justifications à l’œuvre dans l’emploi d’armes de guerre à l’encontre de militants : de la répression pour la sécurité et la protection d’infrastructures étatiques, on passe à la répression de la simple contestation écologique, délégitimée par le qualificatif de “terroriste”.

Il semblerait que pour le ministère de l’Intérieur français, il ne s’agisse pas de décrire une réalité pénale en caractérisant ainsi l’action des écologistes, mais de dépolitiser l’action des militants en les criminalisant. Cette dépolitisation ne date pas d’hier : les étudiant·es et militant·es soixante-huitard·es étaient taxé·es par les mouvements conservateurs et réactionnaires de judéo-bolcheviques, la gauche progressiste des années 2010 d’islamo-gauchiste (ces deux derniers qualificatifs étant imprégnées d’un antisémitisme et d’une islamophobie crasse). Les discours des militants écologistes, taxée d’irrationalité, d’extrémisme, est alors inentendable. La qualification d’« éco-terrorisme » s’inscrit dans cette même lignée, tout en marquant une rupture sémantique. En effet, la connotation juridique des termes “terrorisme” en France ou “organisation criminelle” en Allemagne, et l’arsenal de moyens qu’ils impliquent, est utilisé pour justifier des sanctions pénales et des moyens répressifs hors-normes. Les écologistes contestataires, dans leur ensemble, peu importe la nature de leurs actions militantes, seraient dangereux pour la stabilité de la société dans son ensemble, et doivent être arrêtés par tous les moyens.

Le libre cours de la violence écocidaire 

Pourtant, la violence supposée de leurs actions est à mettre en perspective avec la triple violence exercée par l’écocide en cours, et qui ne fait l’objet d’aucune sanction juridique. A l’échelle globale, on retrouve la violence du système capitaliste-colonial, qui exploite les ressources des pays des Suds tout en condamnant ces pays aux déserts climatiques, aux pollutions industrielles et aux pénuries alimentaires. On retrouve également la violence à l’égard des non-humains avec un taux d’extinction  d’espèces actuellement 100 à 1000 fois supérieur à celui calculé au cours des temps géologiques, plus de 1000 milliards d’animaux tués chaque année pour l’alimentation humaine et une artificialisation sans précédents des milieux naturels.

C’est aussi à l’échelle globale et nationale une violence de classe qui s’exerce, avec une différenciation des émissions selon les richesses. Il est en effet important de faire la distinction entre les émissions de subsistance et les émissions de luxe, introduites par Andreas Malm dans « Comment saboter un pipeline ». Les premières sont les émissions de survie qui permettent de travailler, de se nourrir ou encore d’amener ses enfants à l’école quand on habite en banlieue ou en campagne. Les secondes émissions de luxe, possèdent selon Andreas Malm 6 caractéristiques : ce sont des crimes gratuits qui pourraient être évités, ceux qui émettent ces émissions seront les derniers à en ressentir les conséquences, il s’agit de dépenses ostentatoires promouvant le gaspillage, les ressources utilisées pour ces émissions de luxes ne le seront pas pour l’adaptation, et enfin il s’agit d’une négation de l’idée même de réduction.

En plus de l’impunité juridique dont disposent les pollueurs à l’égard de leurs émissions de luxe, il faut ajouter celle des entreprises les plus émettrices de GES.  Mickaël Correia, journaliste expert des enjeux climatiques chez Mediapart, alerte ainsi sur les « Criminels Climatiques » : les 100 entreprises les plus émettrices qui sont à l’origine de 70% des émissions mondiales de GES. Les 3 premières, inconnues du grand public que sont Gazprom, Saudia Aramco et China Energy, occuperaient le poste de 3ème émetteur mondial si elles étaient un pays, derrière la Chine et les USA. Le système économique est construit de manière à admirer ces entreprises (Aramco est l’entreprise la plus rentable au monde) et à les inonder de financements : BNP Paribas finance les activités fossiles à hauteur de 41 milliards en 2020. Cette participation active à la crise écologique actuelle ne peut être justifiée par la méconnaissance ou l’ignorance : Total Energies était ainsi au courant de la contribution de ses activités fossiles depuis 1971 sur le réchauffement climatique.

Le contraste entre le vide juridique concernant les crimes écologiques et la criminalisation croissante des militant.es écologistes, tant sur le plan juridique que médiatique, est la manifestation de gouvernements, de justices et de médias matériellement complices de la destruction du vivant, actif dans l’empêchement de la critiques et des débats nécessaire sur les mondes souhaitables pour demain.

 

[1] Pour un exposé détaillé de la critique des techniques, voir Jarrige, François. Technocritiques: Du refus des machines à la contestation des technosciences. Paris, La Découverte. 2016.