Aux sources de la démocratie

 Elias Constas

La démocratie a évolué depuis ce qui aurait été son « invention » en Grèce. C’est au Vème siècle avant notre ère que seuls les Athéniens votaient ; les étrangers et les épouses des citoyens étaient exclus du scrutin. A priori cela paraît peu démocratique. Nous aurions tendance à critiquer cette démarche politique novatrice car théorisée, dont les écrits nous sont parvenus. Rien ne dit que des procédures similaires n’auraient pas vu le jour en d’autres lieux. Faute de traces c’est à Athènes que revient la place de la première cité démocratique. Son Ecclesia (assemblée), sa Boulè (parlement), son Héliée (tribunal populaire) furent constitués selon une extraordinaire organisation.

En effet, sur les 400.000 habitants de la région, on estime que les citoyens dignes de voter représentent environ 40.000 habitants. Pour faire partie de l’assemblée, il n’y a pas de condition de fortune. La participation est directe et sans obligation. Le participant vote à main levée et par tête ; il s’agit d’une démocratie directe, n’importe quel citoyen peut en faire partie durant un an et est désigné au sort. Quant au tribunal populaire, le juré doit avoir plus de trente ans et est désigné par tirage au sort dans le dème. La séance n’est pas publique. Accusateur et accusé parlent tour à tour avec l’aide d’un logographe. La délibération se  conclut par le dépôt d’un caillou dans l’urne. La peine est fixée par loi et par décret.

Le système est bien rôdé. Platon parle du régime démocratique lors d’une oraison funèbre : « C’est le régime politique qui nourrit le peuple. Il produit de braves gens s’il est bon, des méchants s’il est mauvais. Il convient donc de montrer que nos ancêtres ont été élevés dans un régime bien réglé, qui les a rendus vertueux tout comme les hommes d’aujourd’hui, au nombre desquels comptent les morts ici présents.

C’était alors le même régime que de nos jours, le gouvernement des meilleurs, par lequel nous sommes régis aujourd’hui comme nous l’avons toujours été depuis cette époque, la plupart du temps. Tel l’appelle démocratie, tel autre du nom qui lui convient mais c’est en vérité une aristocratie avec l’assentiment de la foule.» (Platon, Ménexène, 238 c).

Il est interpellant de lire dans ce texte que pour son auteur la démocratie est considérée comme une aristocratie « pouvoir des meilleurs ». Cela signifie que ceux qui y participent sont les meilleurs. En effet, comme nous l’avons vu plus haut tout citoyen athénien est apte à gouverner, par conséquent la démocratie est le meilleur des systèmes, en tout cas le moins mauvais, entre autres pour les raisons suivantes :

« Le principe fondamental du régime démocratique, c’est la liberté. Voilà ce que l’on a coutume de dire, sous prétexte que c’est dans ce seul régime que l’on a la liberté en partage. On dit que c’est le but de toute démocratie. Une des marques de la liberté, c’est d’être tour à tour gouverné et gouvernant … »  (Aristote, Politique, 1317, b)

« Le Conseil prépare, dans ses délibérations, la tâche du peuple, et le peuple ne peut rien voter qui n’ait été l’objet d’une délibération préalable du Conseil et ne soit inscrit à l’ordre du jour dressé par les prytanes. En vertu de cette règle, tout vote émis en dehors de l’ordre du jour expose l’auteur de la proposition à une accusation d’illégalité ».

(Aristote, Constitution d’Athènes, 45).

 Même s’il faut être athénien, pour être citoyen et profiter de ses droits, il n’est pas rare qu’un étranger acquière ce statut : « La première condition légale, pour qu’un étranger soit naturalisé parmi nous, ce sont des faits témoignant d’un grand zèle pour l’état. La décision prise par le peuple, et la grâce accordée, la loi veut que le décret soit confirmé dans une assemblée où six mille citoyens au moins donneront secrètement leurs suffrages. Là, les prytanes feront apporter les urnes, et distribueront des bulletins au peuple, avant que les étrangers paraissent, avant qu’on dresse les boutiques sur la place. Il faut que chacun, ayant l’esprit libre, examine à loisir quel est celui qu’on a fait son concitoyen, et s’il mérite cette haute faveur. Enfin cette double élection peut être attaquée par le moindre des Athéniens devant un tribunal ; et celui-ci est admis à prouver l’indignité du nouveau citoyen, le vice de son adoption. Plusieurs ont reçu titre des mains du peuple abusé: eh bien leur nomination a été dénoncée comme illégale! La cause a été portée devant les juges; et, convaincus de ne pas mériter l’honneur qu’ils venaient d’obtenir, ils s’en sont vus juridiquement dépouillés. Je ne citerai pas tous les exemples anciens: rappelez-vous Pitholaos de Thessalie, et I’Olynthien Apollonide, citoyens par décret, redevenus étrangers par sentence. Les faits sont assez récents pour que vous ne les ignoriez pas.» (Démosthène, Contre Nééra).

Dans ce texte, Démosthène insiste pour que la citoyenneté soit accordée à celui qui prouve son amour et son intérêt pour la cité, sans évoquer que la défection de la vie citoyenne est sanctionnée. Comment remotiver nos propres concitoyens à participer activement à la construction de la cité ? Remettre nos textes fondateurs en avant auprès des hommes politiques ?

Force est de constater l’abandon de ces textes dans le secondaire. Le grec et le latin étant des matières obsolètes, il convient que nos enfants se tournent vers des matières servant à un futur certain, à “quelque chose”. Depuis une quinzaine d’années, on assiste à deux tendances, celle de la volonté de l’absence de difficulté – normale pour un ado – et celle de la propension à l’utilité souvent mercantile – encouragée inconsciemment ou non par les parents, y compris par ceux ayant accompli de telles études. Non pas que d’autres matières soient plus simples,  bien au contraire. Néanmoins ces langues mortes sont optionnelles. Si en revanche les mathématiques et le néerlandais étaient facultatifs, nous assisterions probablement aussi à une désertification progressive de ces disciplines car elles sont aussi difficiles.

Tout cela est bien sérieux, et notre démocratie comporte des points faibles. En effet nos bourgmestres, députés, présidents de conseils perçoivent une rémunération et des jetons de présence, pour exercer leur « métier » de citoyen.

Rappelons la parodie d’Aristophane lorsqu’il mentionne les prytanes, cette commission permanente du parlement : « Mais jamais, depuis que je vais aux bains, la paupière ne m’a piqué les sourcils comme aujourd’hui : c’est jour d’assemblée régulière . C’est le matin, et la Pnyx est encore déserte. On bavarde sur l’Agora : en haut, en bas, on évite la corde rouge. Les Prytanes mêmes n’arrivent pas : ils arrivent à une heure indue ; puis ils se bousculent, vous savez comme les uns les autres, pour gagner le premier banc, et ils s’y jettent serrés. De la paix à conclure, ils n’ont aucun souci. Ô la ville, la ville ! Pour moi qui viens toujours le premier à l’assemblée, je m’assois, et là, tout seul, je soupire, je bâille, je m’étire, je pète, je ne sais que faire, je trace des dessins, je m’épile, je réfléchis, l’œil sur la campagne, épris de la paix, détestant la ville, regrettant mon dème, qui ne m’a jamais dit : “Achète du charbon, du vinaigre, de l’huile !” Il ne connaissait pas le mot : “Achète”, mais il fournissait tout, et il n’y avait pas ce terme, “achète”, qui est une scie. Aujourd’hui, je ne viens pas pour rien ; je suis tout prêt à crier, à clabauder, à injurier les orateurs, s’il en est qui parlent d’autre chose que de la paix. Mais voici les Prytanes ! Il est midi ! Ne l’ai-je pas annoncé ? C’est bien ce que je disais. Tous ces gens-là se ruent sur le premier siège. » (Aristophane, Les Acharniens).

Les prytanes semblent désinvoltes aux yeux de l’auteur satirique et ne songent qu’à la première place. Et aujourd’hui ?

Il faut constater la méconnaissance des outils cognitifs dont nous disposons. Dans notre société « capitalisante », nous sommes tellement heureux de profiter des vacances, assister à l’un ou l’autre jeu du cirque que forcément, il arrive que nous culpabilisions. Alors nous n’hésitons pas. Il faut bien que nous nous mettions au courant, feignions d’apprendre. Blottis dans notre fauteuil, nous allumons notre poste. Et là nous découvrons le monde tel qu’il paraît. Les média, sensés être garants de la démocratie, transforment l’information ; ce qui nous parvient n’est pas la réalité. Les gens se rendent compte progressivement du choix, du parti pris des chaînes télévisées, et vont jusqu’à parler de complot, ne pouvant faire la part des choses entre intox et info.

La télévision transforme ceux qui la produisent, les journalistes et l’ensemble des producteurs culturels. Plus un organe de presse veut atteindre un public étendu, plus il doit s’attacher à ne choquer personne. On construit l’objet conformément aux catégories de perception du récepteur avec pour conséquence un désir voulu ou non d’homogénéisation, de conformisme.
La télé ne bouscule rien, elle est simplement ajustée aux structures mentales du public. On parle beaucoup de morale, mais la morale n’est efficace que si elle s’appuie sur des structures (P. Bourdieu).

Autrement dit depuis deux mille ans rien n’a changé. Entre d’une part le manque d’investissement des citoyens pour les affaires de la cité, la paresse et la recherche de confort en politique, les choses sont demeurées identiques.

Espérons qu’un jour la Communauté française rendra obligatoire un cours tel que l’éducation aux médias et une réhabilitation généralisée des sources propres à notre culture occidentale. Pourtant j’en doute : qu’est-ce qui motiverait nos pouvoirs ?

« Il y a culture et culture, celle qui additionne des connaissances, et celle plus courante qui additionne des carences ». Boualem Sensal

Originellement paru dans ML 192