Savoir-vivre ou brusseler ?

  Elias Constas

Notion fourre-tout et très moderne, en construction perpétuelle, le savoir- vivre se vit au quotidien avec ses voisins, idéalement. Etre poli avec ceux-ci est aisé. Le passage du test est périlleux lorsqu’on aborde le moment du repas.

Manger est rassembleur mais délie les langues …

Un mélange entre le désir d’inviter son voisin juif ou musulman et l’impossibilité d’offrir au premier un repas kasher et au second un bon vin. Rien n’empêcherait de demander à M. Sarfati, traiteur à Bruxelles, de faire un traditionnel “gefilte fish” ou de ramener de chez le boucher Badr de la place Bockstael de bonnes brochettes, me direz-vous. Certes mais ça ne semble aller que dans un sens. Curieusement ni Abdel ni Moshe ne songeraient un instant à nous inviter et à faire du boudin ou griller un spiringue, ce qui d’ailleurs ne les priverait nullement de manger comme à leur habitude. Qu’est-ce qui les empêche donc de faire une entorse ethno-culinaire ? Anthropologiquement, ce qui n’est pas kasher ou halal est impur et l’ingérer rend impur celui qui le consomme. C’est une croyance bien sûr mais tous les religieux y tiennent. Ceux qui le sont moins ou pas du tout font régulièrement des entorses jusqu’au moment où ils rencontrent un autre membre de la communauté. En fait le problème, c’est l’habitude et la crainte du regard des membres du cercle, cette communauté à laquelle on assigne le droit à la différence tandis qu’il devrait être réservé à tout individu. En tant qu’athées – ou pas – nous voulons faire de notre mieux pour être accueillants, bienveillants. C’est tout à notre honneur. Mais le savoir-vivre n’irait-il que dans un sens ? Notre ouverture nous perdra-t-elle ? Finalement, qu’importe si nous mangeons hallal ou kasher n’est-ce pas ? Dieu ne nous en tiendra pas rigueur. Toutefois, je m’interroge sur nos cohérences et le maintien de nos valeurs. Saviez-vous que manger hallal ou kasher implique de manger un animal tué rituellement en direction de la Mecque ou du Kotel de Jérusalem ? Ces deux lieux symboliquement forts ont-ils subitement un sens auquel un athée – ou même un chrétien – adhère au point d’en manger la viande ?

Il est vrai également que le savoir-vivre est plus difficile quand on aborde la question sur le plan sociologique. Les quartiers sont à Bruxelles moins séparés que dans d’autres villes, mais trop encore. Les tentatives de gentrification du quartier du canal n’aboutissent pas. Sempiternellement, les médias tentent de nous faire comprendre que la pauvreté est une des raisons principales des problèmes que nous connaissons depuis peu. Pourtant elle existe depuis toujours. Je ne vois pas, aussi loin que je me souvienne, d’autres communautés bruxelloises, pauvres elles aussi, qui se seraient « rebellées » de quelque manière que ce soit pour anéantir l’Occident libéral qui les a accueillies. Ni le juif ayant fui les pogroms et la montée du nazisme, ni les mineurs qui ne voyaient en hiver le soleil que le dimanche, ni les Vietnamiens arrivés en masse par bateaux n’ont eu l’idée farfelue d’imposer de force leurs idées quitte à être violents avec leurs hôtes. N’est-il pas insultant pour les Italiens, Espagnols, Iraniens, Libanais, Grecs et autres Polonais d’affirmer que la seule cause à la violence barbare est la paupérisation ? Comment peut-on oublier un passé si récent ?

Une invitée disait dernièrement qu’il fallait cesser de stigmatiser les musulmans en les désignant comme « musulmans de France ». Je comprends l’idée. Ils sont français avant tout disait-elle, elle n’a pas tort. Et pourtant s’il y a bien des membres d’une communauté fiers d’appartenir à l’Umma ( = communauté ) ce sont les musulmans!

Octroyer des droits aux communautés, c’est aliéner les individus qui ne se reconnaissent en elles que de façon distancée (cfr. supra). Le savoir -vivre n’implique pas de diviser pour mieux régner, et pourtant c’est ce qui se fait depuis une trentaine d’années. Les gens qui se sentent faire partie d’une communauté développent volontiers une identité bafouée par l’histoire. Alors seulement se développe dans les sphères politiques une différenciation voulue à laquelle la population consent par tolérance aux déviances bien connues (H. Pena-Ruiz) : séparation hommes femmes dans les piscines, disparition du porc dans de nombreuses cantines, le port du voile pour des élues, l’apparition d’autres élus dans des meetings d’organisations terroristes.

Les causes me semblent nombreuses:

  • Bien sûr les gouvernements occidentaux sont en partie responsables de la haine que certains arabes ressentent à notre égard. Par leur présence au Moyen Orient depuis les événements du 11 septembre, pour des raisons peu louables, dont des raisons géopolitiques liées au pétrole. Il y a un manque de suivi après avoir semé le chaos en Irak, l’EI  (état islamique) étant dans ce pays une créature d’al-Qaida et d’al-Nosra.
  • Notre Etat providence est responsable, de par sa volonté depuis 30 ans d’amadouer une frange de l’immigration, la marocaine, la turque. Pourquoi celles-là plus que d’autres ? Car elles constituent un terreau électoral idéal vu leur nombre croissant.
  • Poussé par les politiques, le Pouvoir Organisateur des écoles dites neutres a progressivement voulu faire bonne figure en supprimant le porc des cantines – ce qu’aucune famille musulmane ne demandait – pour le remplacer par de la viande hallal à Molenbeek. Il n’a pas hésité, doucement mais sûrement, à supprimer les arbres de Noël et la croix de saint Nicolas pour ne pas choquer, niant ainsi un passé judéo-chrétien. Curieux car les athées en sont également héritiers. Une culture qui s’impose c’est de la politique.
  • Les familles qui forment des groupes transférés du Maroc en Belgique avec leur style de vie identique : les enfants jouent à l’extérieur, jusque très tard dans la soirée fréquentant ici plus que là-bas la crème des délinquants. Les mamans que je voyais venir chercher le bulletin de leur « bambin » de 17 ans car celui-ci … dormait. En définitive les parents protègent leur enfant ou le tabassent sous les yeux du directeur, pas de juste milieu.
  • le “politiquement correct” à l’égard de ces familles, car elles sont … fragilisées, comme si les immigrés avant leur arrivée ne l’étaient pas. L’acceptation d’une directrice d’école autorisant que ses élèves ne saluent plus les membres du personnel féminin. Au nom de la paix sociale ?
  • Le rejet des responsabilités, la victimisation. Combien de fois entend-on : « ce n’est pas ça l’islam ! », « ces terroristes ne sont pas musulmans », « Je n’ai rien à voir avec eux ». Pas tout à fait car tous les musulmans font partie de facto de l’Umma. La tristesse de la communauté est sincère mais la frontière avec la victimisation est ténue. Une notion religieuse souvent ignorée en islam est celle de la « taqqyia », la dissimulation de sa foi quitte à mentir pour se protéger ou protéger un autre membre de la communauté (cfr. Salah Abdeslam).
  • Une communauté se tient pour le pire et le meilleur. Le pire, je l’ai vécu dans mes classes en voyant mes élèves se réjouir de l’attentat de Charlie hebdo. Le meilleur, je le souhaite, arrivera quand je verrai des familles entières se rebeller contre des extrémistes des quartiers et les « balancer » à la police. Mais cela n’arrivera pas car l’omerta règne et la défection à la communauté coûte trop cher, elle coûte le rejet pur et simple, sinon plus.

Que faire ?

Le fédéral devrait jouer un rôle plus ferme et de façon plus cohérente à l’égard de ces groupes. Vu que nous ne savons pas ce qui s’enseigne dans les maisons, un regard systématique dans toutes les mosquées du pays avec sanctions administratives et renvoi des imams salafistes zélés. Dans les écoles, des sanctions, un accompagnement des jeunes, et un suivi auprès des parents à chaque dérive raciste antisémite ou anti-belge.

Encourager chaque musulman à développer une adhésion pleine et entière à la citoyenneté. Ce qui certes est difficile sachant que la plupart d’entre eux se sentent plus musulmans que belges, marocains ou turcs. Pourquoi ? Parce que nous avons laissé une trop grande place à la religion, à l’Umma musulmane, négligeant ainsi la citoyenneté.

Les encourager à aimer leur pays d’accueil serait difficile car ils vivent entre eux, ne connaissent pour beaucoup ni l’Ommegang ni le Doudou ni le nom du premier roi des Belges. Beaucoup de Belges non plus, me direz-vous. C’est normal car la Belgique est un pays neuf et le sentiment patriotique nul. Et cela sans parler des problèmes communautaires de notre pays. Est-ce une raison ? Quel est le ciment qui nous lie ?

Les encourager à respecter les lois civiles et s’attacher aux valeurs universelles. Peut-être en France cela fonctionne-t- il mieux au nom de la laïcité. Certes avec des ratés. Mais les prises de position sont plus franches. De nombreux imams n’hésitent pas à monter au créneau et critiquent fermement les attentats. L’imam de Drancy veut exclure des mosquées toute personne ayant des propos extrémistes.

Avoir le courage de définir nos valeurs et s’y tenir quoi qu’il en coûte. Evidemment notre société occidentale est malade. Mais elle a ses côtés positifs : le droit de choisir, la liberté individuelle, le droit à la critique, l’émancipation de la femme. Beaucoup parmi les migrants recherchent à juste titre ces bienfaits. La plupart sont musulmans et veulent sauvegarder leur identité, leurs traditions et en même temps jouir des droits de l’Occident. Ils y arriveront seulement s’ils parviennent à en faire la synthèse (E. Morin), en se décidant à “brusseler”.

Originellement paru dans ML 191