Vivre ensemble est possible… sans les religieux !

 Anne Morelli

Le « Vivre ensemble » est une banalité qui nous est resservie à tout propos et hors de propos.

Pour moi, « Vivre ensemble », c’est habiter le même quartier, être parents d’élèves de la même école, manger et boire ensemble à l’occasion de fêtes ou d’invitations réciproques, se faire la bise lorsqu’on se rencontre, danser ensemble, voir avec plaisir nos enfants respectifs tomber amoureux et partir à leur tour « vivre ensemble ».

Et puis, un jour, nous nous retrouverions côte à côte dans un même cimetière …

C’est le rêve interculturel que je poursuis depuis mon adolescence : curieuse de découvrir d’autres mets, d’autres boissons, d’autres musiques, d’autres façons de penser. J’ai aussi modelé l’éducation que j’ai reçue, au gré de toutes ces nouveautés rencontrées.

J’ai milité âprement – et je ne le regrette nullement – pour les droits des nouveaux venus et contre les préjugés, que ce soit au sein du MRAX, d’Ecole sans racisme ou sous d’autres formes et associations.

Mais que s’est-il passé et quand, pour que ce rêve interculturel se transforme en cauchemar ?

Pourquoi les femmes marocaines de ma génération, que j’avais connues les cheveux au vent et en maillot sur la plage, sont-elles « rentrées dans le rang » ou se taisent ?

Pourquoi les enfants de ces collègues juifs, avec lesquels je festoyais et refaisais le monde, se sont-ils « communautarisés » ?

Il serait fou d’affirmer que le problème est seulement sociologique, né de l’impérialisme occidental et de la paupérisation, et que la religion n’a rien à voir dans ce ressac. En réalité, elle entrave aujourd’hui tout « vivre ensemble ».

Tel juif religieux qui se déclarait intéressé à de longues discussions avec mon mari et moi, commence par poser ses conditions à notre invitation à manger. Quand je lui annonce qu’il n’y aura que des légumes et du poisson kasher dans des assiettes en carton, il semble rassuré puis décline tout de même l’invitation car il craint que mes casseroles ne soient « impures ».

Comme femmes, nous connaissons ces religieux – juifs ou musulmans – qui non seulement se soustraient à nos « bises » mais aussi à notre poignée de main censée les plonger dans un état érotique exacerbé.

Mais il y a plus grave aujourd’hui à Bruxelles : les enfants issus de familles laïques sont ostracisés dans de nombreuses écoles. Un petit garçon de cinq ans qui m’est proche ne va plus à l’école de son quartier « multiculturel » avec plaisir car les autres enfants de maternelle disent qu’il « pue » parce qu’il mange du cochon. Chaque jour il revient en disant qu’Ibrahim lui a encore dit qu’il pue parce qu’ « il ne croit pas à Allah ». Ibrahim, qui est aussi en maternelle, n’a pas pu inventer tout seul cette formule : il l’a glanée chez lui et c’est la religion qui le braque, tout petit déjà, contre les « autres » et l’empêche de vivre avec eux. De nombreux jeunes ménages qui avaient fait le choix, par conviction, de vivre dans un milieu « multiculturel » n’en peuvent plus d’être harcelés, insultés, marginalisés par l’intolérance religieuse.

L’association des parents n’est préoccupée que de la « pureté » religieuse de la nourriture scolaire et de l’effective séparation des sexes lors des sorties scolaires, qui ne pourront plus se faire dans des musées exhibant des œuvres « contraires à la religion ». La fête scolaire ne peut plus se faire qu’au Pepsi-Cola et après vérification de la composition des chips !

Offrez une souris en gomme à un petit camarade et il déclare, horrifié, qu’on a voulu lui faire avaler de la gélatine de porc. Les petits garçons de famille laïque craignent qu’on ne découvre qu’ils ne sont pas circoncis….

Face à tous ces problèmes, beaucoup de jeunes couples laïques abdiquent et abandonnent le rêve du « vivre ensemble » car, dans la réalité, il est impossible de manger, boire, danser (c’est-à-dire vivre), ni même être enterré avec des religieux. Ils abandonnent donc le quartier « multiculturel » qu’ils avaient choisi et déménagent vers un quartier qui leur ressemble. Le quartier dit « multiculturel » devient de plus en plus homogène (musulman à Bruxelles).

Les candides ont beau ânonner que les religions sont pacifiques, elles se doivent en réalité de marquer leurs adeptes et de les distinguer du reste de l’humanité. Leur intolérance rend utopique le beau rêve du « vivre ensemble ».

Pour autant que les religieux n’aient pas comme objectif , rapproché ou lointain, de NOUS faire vivre selon leurs préceptes, tout au plus peut-on encore rêver de vivre côte à côte…

Originellement paru dans ML 191