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Complotisme et antihumanisme sans frontières

Théorie des complots, infox, fake news, actions antihumanistes… : qui est derrière ce fléau qui empoisonne la Société ? Même la Sûreté de l’État belge a récemment tiré la sonnette d’alarme : « Le but est de monter les uns contre les autres certains groupes de la population. »

Engendrer, manier et répandre de fausses informations, tel est le dessein des comploteurs et conspirateurs (personnes qui complotent ou conspirent) relayés par des complotistes et conspirationnistes (qui se persuadent ou persuadent qu’autrui est détenteur d’un pouvoir pratiquant la conspiration du silence pour cacher des vérités ou contrôler des consciences)[1].

En définitive, ils sont identiques dans leur but de nuisance et le terme générique « complotisme » englobe chacune de ces catégories.

De nombreux observateurs rappellent que ces procédés ne sont pas nouveaux et furent significatifs de la propagande nazie, fasciste, franquiste, vichyste, rexiste, salazariste, communiste…, exception faite que dans la manipulation contemporaine, les réseaux sociaux sont à présent parties prenantes au point que l’on parle de « message viral » quand c’est répandu à grande échelle. Parfois planétaire.

Une technique derrière laquelle se cachent maints anonymes ou groupuscules, alors que des Trump et Cie en font une tribune mondiale de matraquage et prosélytisme. À savoir, le phénomène QAnon expliquant, entre autres, que le virus est un hoax ou peut se guérir avec de l’eau de javel.

Cette propagation manie parfois l’ambiguïté : « Est considéré comme théoricien du complot : tout individu qui fait des recherches et qui utilise sa pensée critique ou logique afin d’avoir un avis éclairé sur un sujet ou une situation au lieu de croire aveuglément tout ce qui passe à la télévision ou tout ce qu’annonce son gouvernement. »[2]

Le 1er août 2020, Wout Van Aert, cycliste, a remporté les Strate Bianche et fit un signe de la main droite à l’arrivée. L’occasion pour les complotistes de déverser des fadaises, alors que c’est aussi un message à distance à un être cher ! (Prises d’écran La Une-RTBF)

Exemples inquiétants à foison

Ces derniers mois, COVID-19 et confinement/déconfinement obligent probablement, une nette recrudescence du complotisme doublé d’un antihumanisme exacerbé est constatée.

Parmi les exemples relativement récents, épinglons cette déclaration de l’auteur Marek Halter[3] au sujet de la pandémie actuelle spécifiant que la télévision russe diffusa une information soulignant que « les milliardaires internationaux » détenaient l’antidote au virus et qu’ils attendaient que la peur envahisse tous les continents pour commercialiser le médicament à prix d’or. L’écrivain précisa : « Et qui sont-ils, ces milliardaires internationaux ? Des juifs ! »

Alors, pour les complotistes, qui dit juif pense automatiquement franc-maçon et la théorie du complot judéo-maçonnique reprend force et vigueur.

Comme à l’époque nazie, des listes de francs-maçons circulent publiquement sur Internet afin d’éradiquer les « satanistes »[4], par exemple sous la forme d’un montage de sigles d’organisations et d’un titre racoleur : « Francs-maçons qui nous gouvernent » : Club de Rome, UNESCO, CIA, Klu Klux Klan…[5] Canular ? La suite fait état d’une liste « non exhaustive » et cite des noms liés aux fonctions, tel celui d’une « ancienne ministre franc-maçonne de la secte maçonnique du Grand Orient de France… »

Ce qui n’a pas été non plus un canular s’est déroulé durant cet été 2020, avec l’article dans Métropolitain (édition de la région occitane), hebdomadaire français du groupe Publi Hebdos[6] : « À Métropolitain, il y a belle lurette que nous possédons les noms des gendarmes, policiers, douaniers, sapeurs-pompiers, avocats et magistrats – ainsi que des confrères – qui fréquentent assidument les obédiences héraultaises… Mettre son nez dans une loge peut vous envoyer en enfer. »

En Belgique, le carnaval d’Alost attira aussi l’attention sur des chars antisémites ou des carnavalistes étaient déguisés en juifs-insectes, ce qui fit dire à Marc Metdepenningen, chroniqueur judiciaire au Soir : « …la zoomorphie appliquée aux juifs (poux, insectes, serpents, etc.) par les nazis était du même ordre. »

En janvier 2020, un autre exemple significatif de la menace conspirationniste fut relevé avec le discours de Roberto Alvim, secrétaire d’État en charge de la Culture au Brésil : « L’art brésilien de la prochaine décennie sera héroïque et national. Il sera doté de grandes capacités d’implication émotionnelle et sera impératif, puisque profondément lié aux aspirations urgentes de notre peuple, ou ne sera pas. » Le tout sur fond musical de « Lohengrin » de Richard Wagner.

Vous remplacez « art brésilien » par « art allemand » et vous avez « quasi mot à mot une célèbre phrase du ministre de la Propagande d’Hitler, Joseph Goebbels, le 8 mai 1933 », souligne Le Soir des 18 et 19 janvier 2020. Quant au fond musical, il s’agissait d’un extrait d’opéra préféré du Führer.

Que l’on parle de musique, les complotistes se targuent de donner des « indices » » pour reconnaître ceux qui conspirent. Ainsi, un site musical[7] a créé la rubrique « Corneto » (signe de doigts en forme de cornes… du diable).

Outre différentes explications (cornuto = cocu en Italie, cornuto = « Je t’aime » en langage sourd et muet…), on y lit : « Certains adeptes de théories sur une conspiration possible vous dirons que c’est un geste montrant l’appartenance à une société élitiste secrète des dirigeants de notre monde… Possible, c’est un code maçonnique (…) »

Dès lors, il n’est pas étonnant de constater que se répandent les profanations de tombes juives, les menaces, tags (surtout avec des croix gammées), insultes, agressions verbales et physiques envers des juifs et francs-maçons, le vandalisme et le saccage de temples (Bruxelles, Tarbes, Poitiers, Rennes, Vienne, Serrières…)

Vandalisme, saccage, menaces… à Serrières (Photo JL G.)

Réactions et explications

Ce récurrent phénomène du complotisme fait l’objet de multiples commentaires et, parmi eux, il apparaît intéressant de répercuter celui de Ryan Holiday, chroniqueur et auteur américain, qui, sur base d’une longue expérience personnelle (« J’ai été un manipulateur de médias »), explique que la manipulation sur Internet est l’enfance de l’art, puisqu’il suffit de se faire passer pour un expert, créer un faux scandale, qu’aussitôt de nombreuses personnes vont le relayer sans vérifier la source.

Sur Wikipedia, Ryan Holiday, le faux expert déclaré, s’y présente comme « manipulateur de médias » et pourtant, de grands médias de la planète ont repris ses informations comme paroles d’Évangile.

Ceci fait indéniablement penser, et ce n’est pas une infox !, que si l’on argumente et contredit une désinformation, il arrive que le débusqué « fabrique » une argumentation bidon pour contrecarrer la vôtre, précise-t-il encore.

Et d’expliquer de manière concrète qu’il en est ainsi avec des industries du tabac, de l’agroalimentaire, pharmaceutiques… qui créent de toutes pièces des « Commissions » dites scientifiques composées d’experts à leur solde et qui, bien entendu, vont à l’encontre de votre argumentation, vantant même de véritables poisons disponibles sur le marché avec la bénédiction de gouvernements, censés protéger les citoyens, soudoyés ou aveuglés par des lobbyistes rompus à ce type d’infox.

Dans cette pléthore d’informations (sérieuses), de désinformations (à l’allure sérieuse), de manipulations (réelles) et d’avis (officiels), il n’est pas aisé de discerner le bon grain de l’ivraie.

Sûreté de l’État belge et complotisme

C’est probablement la raison pour laquelle, des autorités réagissent et tirent la sonnette d’alarme : « Il serait intéressant de prendre connaissance d’un récent rapport de la Sûreté de l’État concernant la recrudescence inquiétante de l’intolérance et du phénomène sectaire »[8], conseilla un membre de l’Organe de contrôle à la police en août 2020.

À savoir : « Avec l’épidémie du coronavirus, un maximum de désinformations relatives au COVID-19 sont diffusées via les médias sociaux dans le but de monter les uns contre les autres certains groupes de la population. »

Les précisions corroborent différents exemples repris dans le cadre de notre sujet : « Plusieurs individus et groupements d’extrême droite diffusent des théories du complot dans le but de saper l’autorité du gouvernement belge et du monde médical. Citons notamment les Knights of Flanders, un nouveau groupement de templiers d’extrême droite, qui diffusent une théorie selon laquelle l’origine du coronavirus remonterait au vaccin contre la grippe. D’autres groupements d’extrême droite répandent des messages de haine contre les musulmans. C’est ainsi que le groupuscule Nation avait diffusé à un certain moment le message selon lequel une fatwa ‘‘appelait les musulmans contaminés à tousser au visage des mécréants’’.

(…) L’extrême droite ne cesse de marteler qu’il existe à ses yeux un lien entre l’épidémie du COVID-19 et l’immigration.

(…) Ce discours de l’extrême droite prédomine aujourd’hui dans les médias sociaux…

(…) Certains groupes et organisations d’extrême droite propagent un discours pro-russe et diffusent de la propagande russe dans notre pays dans le contexte de la crise du coronavirus comme le mouvement ‘‘Squadra Europa’’… »[9]

Quelle attitude ?

Peut-on rester indifférent face à ce phénomène qui gangrène de plus en plus la Démocratie ? Jouer la politique de l’autruche n’est pas une solution citoyenne, responsable, selon la conception du mouvement laïque.

Andrée Willems, auteure humaniste[10] et grande voyageuse (elle travailla sur d’importants sites archéologiques), explique qu’il faut dialoguer avec tous ceux qui véhiculent inconsidérément la notion de « complot » afin que cela puisse les éclairer sur leur faux ressentiment.

En toute franchise, elle avoue « qu’il n’est pas facile à faire ce travail sur soi ». Ce travail, c’est celui d’œuvrer au progrès de l’humanité, celui qui exige le respect de l’autre dans sa différence, qui réclame le dialogue, l’échange, c’est donner un sens actif au terme « tolérance ».

Andrée Willems constate que « nous revivons un repli identitaire dans le monde et que nous assistons au désastre que subit la Terre. »

Face à ce constat, elle ne cesse de prôner le dialogue et de clamer qu’il est impératif d’oser pour répondre à ce dilemme vital. Oser être créatif, oser le geste de donner, et celui de recevoir, oser le sourire, oser partager, car le partage est un cadeau précieux qui s’appelle « fraternité ».

Elle précise : « Quand on a la possibilité d’échanger des idées, de dialoguer, c’est comme cela que peut débuter une certaine fraternité. Pour ce faire, je me dévoile, j’explique comment j’ai vécu le chemin, parfois ardu, vers l’apprentissage de la Connaissance. Ces étapes me permirent de progresser, de comprendre, de travailler avec des outils ‘‘opératifs’’, c’est-à-dire de mener un travail constant sur moi. J’ajoute qu’il ne faut pas refuser d’autres expériences, car elles peuvent ouvrir d’autres fenêtres. »

Et comment réagir face à ce climat de tension, voire de haine ?

« Ce qui me révolte le plus, ce sont les persécutions à l’égard de différentes personnes ou communautés qui exposent leur authenticité. Cette situation recommence et la vigilance s’impose, dès lors il faut absolument travailler au progrès de l’humanité ! C’est-à-dire, communiquer et transmettre. On doit aller à l’extérieur pour apporter nos notions et préceptes de dialogue et d’ouverture aux autres. Si on se ferme, on perd quelque chose !

La différence nous enrichit. Prenons l’exemple d’un orchestre. Il est constitué de musiciens aux instruments différents et le but du chef d’orchestre est, bien entendu, d’arriver à en faire un ensemble harmonieux.

Dans cet exemple, comme dans notre démarche, tout est au niveau de la relation humaine… »

À présent, il faut passer de la théorie à la pratique. Sur le terrain et en urgence.

Pierre Guelff
Auteur, chroniqueur radio et presse écrite

  1. Le Larousse, 2020.
  2. Message viral sur Facebook, le 26 juillet 2020.
  3. Le Vif-L’Express, 27 mars 2020.
  4. Sur Wikipedia, une liste publiée par un sympathisant de l’extrême droite belge fut finalement supprimée.
  5. « Éveil de la conscience », site visité en juillet 2020.
  6. Une centaine d’hebdomadaires payants, journaux gratuits, quotidien… pour quelque 3,1 millions de lecteurs. Le groupe compte 900 salariés, également des imprimeries, régie publicitaire…
  7. French-metal.com, visité en juillet 2020.
  8. Site VSSE-Sûreté de l’État, 21 avril 2020.
  9. Pour être complet, la Sûreté de l’État évoqua également un groupe anarchiste bruxellois dans le cadre d’appel à commettre des actes violents à l’égard de la Police, des agents pénitentiaires et d’infrastructures de télécommunications, ce qui n’est pas l’objet du présent article.
  10. Être sur le chemin pour se retrouver soi-même, Éditions F. Deville, 2020.