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Le Brexit, autopsie d’un pari raté

Les prémices d’un imbroglio

2009, le gouvernement travailliste de Gordon Brown approuve, par voie parlementaire, le Traité de Lisbonne. Alors chef de l’opposition, David Cameron avait plaidé pour l’organisation d’un référendum en vue de consulter les Britanniques préalablement à la ratification. À la suite de cela, il fait à ses concitoyens la promesse que plus aucun gouvernement de son pays ne pourra transférer davantage de compétences à l’Union européenne sans que le peuple ait été consulté.

Arrivé au pouvoir le 11 mai 2010, il se trouve immédiatement confronté aux eurosceptiques, de plus en plus nombreux, à l’intérieur même de son propre camp. De plus, une pétition signée par plus de 100.000 Britanniques oblige le Parlement à se prononcer sur la possibilité d’organiser un référendum sur l’appartenance du pays à l’Union européenne. Le résultat du vote est nettement négatif.

En 2012, alors que l’Union européenne fait un nouveau pas en avant dans son intégration, le premier ministre repousse l’idée d’une consultation populaire sur le sujet, préférant tenter une renégociation des relations entre son pays et l’UE.

Les bons résultats du UKIP, parti ouvertement indépendantiste, dans les sondages en 2013, poussent Cameron à envisager l’idée qu’un référendum pourrait être organisé après les élections si son parti en sortait vainqueur. Réélu confortablement en 2015, il tient la promesse faite en 2009 et programme le vote pour juin 2016. Lui reste alors un an pour obtenir de l’UE une nouvelle négociation du contrat qui les lie et arracher pour son pays de nouvelles exceptions aux règles européennes. Faute de quoi, menace-t-il, il fera campagne pour sortir de l’Union. « Cela va être dur. Je vais me battre pour la Grande-Bretagne. Je n’accepterai pas d’accord qui ne satisfasse pas nos exigences », déclarait-il.[1]

De longues discussions n’apportent que peu d’améliorations et Cameron n’obtient pas de ses partenaires le droit de ne pas être soumis aux prochaines réformes du fonctionnement initiées par l’Union.[2]

Tentant de concilier l’inconciliable, il appelle ses concitoyens à voter pour le maintien dans l’Union tout en clamant qu’il n’aime pas Bruxelles. Au sein de sa propre majorité, les « remain » et les « leave » se déchirent et cinq ministres ouvertement favorables au divorce sont maintenus dans le gouvernement.

Le 24 juin 2016 et alors que la veille encore, tous les sondages donnaient le clan des pro européens gagnant à 52% – Nigel Farage lui-même admettait à mots couverts sa défaite – l’impensable se produit : 51,9% des Britanniques ont choisi le camp du « leave » : Cameron a perdu son pari !

Pourquoi ce cataclysme ?

Dès le lendemain du vote, le premier ministre qui misait sur une victoire du « remain » annonce sa démission et renvoie à son successeur la tâche de concrétiser le désengagement du Royaume-Uni. Dès ce moment une crise sans précédent s’installe dans le pays. Trois ans plus tard, l’imbroglio est plus grand que jamais.[3]

Comment en est-on arrivé là ?

Plusieurs causes pourraient être identifiées. [4]

Dès leur intégration à l’Union européenne, les Anglais se sont sentis différents et à ce titre ont toujours exigé d’être considérés comme tels en revendiquant de la part des dirigeants européens un traitement particulier : refus d’abandonner la monnaie nationale au profit de l’euro, non intégration dans l’espace Schengen, …

D’autre part, une campagne électorale particulièrement démagogique, populiste voire mensongère a abusé de nombreux électeurs (beaucoup d’entre eux se sentant trahis réclament aujourd’hui la tenue d’une nouvelle consultation). Le leader du parti d’extrême droite Nigel Farage avait affirmé tout au long de sa campagne que le Royaume-Uni envoyait, chaque semaine, plus de 350 millions de livres sterling (environ 409 millions d’euros) vers l’Union européenne. Il promettait, en cas de victoire du Brexit, de rediriger cette somme vers le National Health Service (NHS), la sécurité sociale britannique.

Au lendemain du scrutin et face à deux journalistes de la télévision qui l’interrogeaient sur sa promesse, le patron du UKIP a été obligé de reconnaitre qu’il ne pourrait la tenir et qu’il s’agissait d’une « erreur de son parti ».[5]

Une certaine presse porte également une part de responsabilité dans ce fiasco pour avoir stigmatisé, tout au long des quarante années de présence du pays au sein de l’Union, la bureaucratie et le centralisme qui retirait au pays une part de sa souveraineté et qui faisait que toutes les décisions se prenaient à Bruxelles, ville devenue la bête noire de tous les eurosceptiques.

Sans oublier la responsabilité de David Cameron obligé de tenir une promesse qu’il pensait pouvoir négliger. C’était sans compter avec ses propres amis !

Quelles conséquences pour l’Union européenne et pour le Royaume-Uni ?

Même si le résultat d’un vote par référendum n’est pas juridiquement contraignant, David Cameron a déclaré que « la volonté du peuple britannique doit être respectée ».

Il doit alors annoncer la volonté de son pays de quitter l’Union comme l’impose l’article 5O du Traité de Lisbonne.

Les Européens attendent cette notification lors du Conseil européen des 28 et 29 juin qui se réunit en séance plénière extraordinaire afin de déterminer les étapes nécessaires au divorce. Une fois informé de la décision, il appartient au Parlement européen d’approuver l’accord conclu entre les deux parties.

Dès ce moment débute une période de deux ans destinée à la préparation de la sortie du pays, période pouvant être réduite si un accord est rapidement trouvé ou allongée moyennant l’accord unanime de tous les membres. Le scénario d’un accord rapide s’est très vite révélé improbable.

De très longues négociations sur les modalités du départ des Britanniques commencent. Elles sont menées par la nouvelle première ministre Theresa May. Elles auraient dû prendre fin le 29 mars 2019. Il n’en sera rien. Le Parlement britannique refuse à plusieurs reprises l’accord de divorce négocié en novembre 2018 avec les partenaires européens. C’est le début d’une crise institutionnelle au Royaume-Uni ! Acculée, la chef du gouvernement sollicite un nouveau délai pour la ratification de l’acte de séparation.

Lors du sommet européen du 10 avril 2019, le Royaume-Uni et les 27 se mettent d’accord sur une « extension flexible » jusqu’au 31 octobre pour la sortie définitive.

Que se passera-t-il à l’issue de ce délai ?

Trois options sont à envisager. Soit les Britanniques ratifient l’accord de divorce négocié avec les 27 et sortent de l’Union, soit ils renoncent au Brexit soit, et c’est le pire scénario, il n’y a pas d’accord, c’est le « no deal », à savoir une sortie sans accord, un Brexit dur, mettant à néant tous les espoirs d’une collaboration positive entre les ex-conjoints.

Conséquences de la sortie de la Grande-Bretagne

Elles sont beaucoup trop nombreuses pour être développées ici. Citons-en quelques-unes :

Une modification des rapports de force au sein de l’Union. Avec la sortie du Royaume-Uni, les tenants d’une ligne plus libérale perdent un pays très peuplé. Et le « bloc libéral », que composaient notamment le Royaume-Uni, les Pays-Bas ou encore la République tchèque, passera de 25 % à 15 % de la population totale de l’Union européenne, nécessitant l’apport de voix complémentaires en cas de vote.[6]

À la suite des élections européennes de mai 2019, des décisions importantes doivent être prises. Il faudra élire les membres des institutions, élaborer le budget, l’agenda… quel sera le rôle des Britanniques, qu’adviendra-t-il de leurs députés ? nombreuses sont les questions mais rares sont les réponses.

Voyager et travailler au Royaume-Uni risque de devenir plus compliqué. Dès que le Brexit sera devenu effectif, il se pourrait qu’un visa devienne nécessaire pour se rendre dans le pays. De même, des restrictions liées au permis de travail pourraient être imposées tant pour les Anglais sur le continent que pour les ressortissants des 27 au Royaume-Uni.

Anticipant le retrait de la Grande-Bretagne de l’Union, plusieurs entreprises, banques, … basées su le sol britannique se sont délocalisées sur le contient. Et, même si c’est anecdotique, il faut signaler que plusieurs milliers de Britanniques, désireux de rester Européens se sont fait naturaliser dans d’autres pays. Ils sont environ 1500 en Belgique, tandis qu’en France, les demandes d’acquisition de la nationalité française ont augmenté de 131% en 2017 et de 119% en 2018.

Se trouvant de facto exclus des programmes Erasmus, il sera plus difficile pour les étudiants britanniques d’étudier à l’étranger. Si des accords sur ce sujet peuvent être trouvés, leur mise en place prendra du temps.

Quid de l’anglais comme langue de travail ? Selon toute vraisemblance, il devrait le rester. Il est, avec le français, la langue la plus utilisée au sein des institutions européennes mais aussi par les citoyens européens dont ce n’est pas la langue maternelle.

Quel sort pour les deux Irlande ?

L’Irlande du Nord s’est majoritairement prononcée contre le Brexit, son deuxième plus grand parti, le Sinn Féin, a annoncé vouloir organiser un référendum sur son indépendance.

La république d’Irlande (Eire) reste quant à elle membre de l’Union.

Un Brexit dur pourrait voir le rétablissement de la frontière physique entre les deux entités, mettant en péril les accords du Vendredi saint, accords ayant mis fin à trente ans de guerre civile en Irlande du Nord.

Le retour à une frontière physique pourrait également entraver la circulation des trente mille personnes qui transitent chaque jour entre les deux territoires ainsi que les échanges commerciaux qui s’élèvent à près de 40 millions d’euros entre les deux parties de l’île. L’ Irlande du Nord, vaste terre agricole, perdrait le bénéfices des fonds européens qui financent actuellement son agriculture à hauteur de 90%.[7]

Et l’Ecosse ?

Les Ecossais ont voté à 62% en faveur du maintien dans l’Union, remettant au goût du jour l’idée d’un nouveau référendum sur l’indépendance de la région. Lors d’une précédente consultation, les Ecossais avaient refusé le divorce d’avec le Royaume-Uni mais, estimant aujourd’hui qu’un « changement significatif par rapport aux circonstances de 2014, telle qu’une Ecosse tirée en dehors de l’Union européenne contre sa volonté », la première ministre Nicola Sturgeon déclare envisager l’organisation d’un nouveau référendum dans un avenir plus ou moins proche. L’avenir de l’Ecosse se trouve au sein de l’Europe, dit-elle.[8]

Élections européennes 2019, les Anglais votent !

Faute d’avoir fait adopter l’accord de divorce par le Parlement britannique, le Brexit, initialement prévu le 29 mars, repoussé au 12 avril et enfin au 31 octobre, la première ministre conservatrice Theresa May se trouve contrainte d’organiser les élections européennes, comme tous les autres pays membres mais promet d’annuler le résultat du scrutin si l’accord est adopté.

Grande-Bretagne devient synonyme d’Absurdie : comment concevoir que des citoyens soient amenés à élire des représentants auprès d’une institution qu’ils ont décidé de quitter ?

Comment concevoir qu’à la suite de ces élections, les députés européens britanniques seront amenés à siéger dès la première réunion du Parlement, le 2 juillet ? Ces mêmes députés perdant leur poste en cas de signature de l’accord de séparation !

Nigel Farage, celui par qui le Brexit arriva, déclarait lors de la campagne souhaiter « ridiculiser » les institutions européennes en installant au Parlement le plus de députés eurosceptiques possible. Pari gagné puisque son nouveau parti « Parti du Brexit » a remporté les élections ![9]

Vers un nouveau référendum ?

Un million de Britanniques ont défilé à Londres pour réclamer un nouveau référendum sur le Brexit, en pleine incertitude sur un nouveau vote de l’accord de divorce aux députés. De même, des pétitions en ce sens circulent sur les réseaux sociaux et recueillent des centaines de milliers de signatures.

L’option d’un second référendum avait été rejetée le 14 mars par la Chambre des Communes et rencontre aussi l’opposition de Theresa May qui, incapable de faire accepter par son Parlement l’accord conclu avec l’UE, annonce sa démission pour le 6 juin. Sept candidats sont en lice pour sa succession parmi lesquels Boris Johnson qui fait figure de favori et qui fut, avec Nigel Farage, l’artisan de la victoire du Brexit.

C’est la chienlit aurait dit le général

Un premier ministre, David Cameron, convaincu de conforter sa politique grâce à l’organisation d’un référendum, un chef de parti, Nigel Farage n’hésitant pas à mentir et à tromper un électorat manquant d’esprit critique, une nouvelle chef de gouvernement incapable de faire valider un accord longuement négocié, l’organisation d’élections européennes dans un contexte à tout le moins surréaliste, … tous les ingrédients sont réunis pour un véritable fiasco.

Ce qui devait n’être qu’une péripétie locale dont l’issue devait entériner le maintien de la Grande Bretagne au sein de l’Union aura finalement des conséquences sur l’ensemble de l’UE plongée dans l’incertitude depuis plus de deux ans.

Moralité : Il ne faut pas jouer quand on n’est pas sûr de gagner !

Patricia Keimeul

Directrice FAML

[1] https://www.lemonde.fr/international/article/2019/03/30/la-saga-du-brexit-saison-1-la-brouille_5443469_3210.html

[2]                 https://www.lemonde.fr/international/article/2019/03/30/la-saga-du-brexit-saison-1-la-brouille_5443469_3210.html

[3]                 https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2016/06/24/brexit-comment-david-cameron-s-est-laisse-prendre-a-son-propre-piege_4957423_4355770.html

[4]                 https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2016/06/24/brexit-comment-david-cameron-s-est-laisse-prendre-a-son-propre-piege_4957423_4355770.html

[5]                 https://www.lesoir.be/art/1249197/article/actualite/union-europeenne/2016-06-24/brexit-mensonge-nigel-farage

[6]                 https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2016/06/24/que-change-concretement-le-brexit-pour-le-royaume-uni-et-pour-l-europe_4957331_4355770.html#huit-anchor-le-brexit-modifie-t

[7]                 https://www.touteleurope.eu/actualite/brexit-quelles-consequences-pour-les-deux-irlande.html

[8]                 https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2016/06/24/que-change-concretement-le-brexit-pour-le-royaume-uni-et-pour-l-europe_4957331_4355770.html   

[9]                 https://www.rtbf.be/info/monde/detail_les-elections-europeennes-en-grande-bretagne-entre-incredulite-et-hostilite?id=10207220