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Cours de philosophie et citoyenneté : une histoire, un bilan …

« La citoyenneté, ce n’est pas seulement un ensemble de droits, d’institutions et de pratiques soutenues et interrogées par la philosophie politique. La citoyenneté, ce sont aussi des enjeux et des problèmes qui ne cessent pas d’en faire évoluer les formes et la signification : aujourd’hui, par exemple, le travail, les migrations, les questions de genre, l’écologie ».[1]

Il semblait donc indispensable d’ouvrir l’esprit des élèves à la citoyenneté : les amener à s’interroger chaque jour sur ce qui se passe autour d’eux mais aussi à s’interroger sur eux-mêmes : leurs valeurs et comment arriver à concilier les leurs avec celles des autres pour vivre ensemble de manière harmonieuse. Pratiquer la philosophie pour enfant, permet également aux élèves de structurer leur esprit et de développer les habilités de penser : pour faire de chaque élève un citoyen éclairé et capable d’autonomie dans sa pensée. Des compétences qu’il était donc urgent de développer chez tous les élèves.

De plus, la Belgique était un des rares pays européens à ne pas proposer un cours obligatoire de philosophie durant la scolarité en primaire et secondaire. Ce n’est pourtant pas cette raison qui a poussé les politiques francophones belges à prendre la décision d’en instaurer un d’urgence dans la grille horaire. Si un tel cours était sujet à débat depuis quelques temps, pour Anne Staquet, c’est la pression mise par des parents bruxellois qui voyaient l’obligation de suivre un cours de morale ou de religion comme une violation de la liberté de religion. En 2015, en effet suite à une requête, la Cour constitutionnelle a statué sur le fait que le cours de morale était un cours « engagé » et donc considéré comme non « neutre ». La Fédération Wallonie – Bruxelles, dans l’enseignement officiel, s’est donc vue obligée de proposer une alternative neutre.[2] Qui a pris la forme, pour commencer d’un cours d’EPA ou encadrement pédagogique alternatif, surnommé par beaucoup « cours de rien » et qui a été suivi par  3948 élèves en primaire et 4056 en secondaire. [3]

En octobre 2016, l’EPA a ensuite été remplacé dans l’enseignement primaire par le cours de philosophie et citoyenneté et dans le secondaire il a continué jusqu’en juin 2017. Depuis lors, dans l’enseignement officiel et libre non confessionnel, un cours de philosophie et de citoyenneté est dispensé à raison de l’équivalent d’une heure hebdomadaire en lieu et place d’une des deux heures hebdomadaires du cours de religion ou de morale non confessionnelle.[4] Une deuxième heure, dite de dispense est proposée aux enfants qui ne désirent pas suivre de cours philosophique : morale ou religion.

Ce changement concerne près de la moitié des élèves scolarisés en Fédération Wallonie-Bruxelles. Mais pourquoi cela ne concerne pas tous les élèves en Belgique ?

Voici un petit rappel de l’organisation de l’enseignement en Belgique.

Depuis 1988, l’enseignement n’est plus une compétence fédérale mais bien communautaire. Il existe trois communautés : flamande, francophone et germanophone.

L’enseignement primaire et secondaire est organisé par trois réseaux différents : le réseau officiel qui est géré directement par la communauté, l’officiel subventionné organisé par les communes ou provinces (subventionné car la majorité de ses subventions viennent directement de la communauté dont il dépend). Le troisième réseau scolarise en communauté française près de la moitié des élèves. Il est dit « libre », ses écoles sont créées par des associations privées, principalement catholiques. Ce réseau est également subventionné par les communautés, s’il est libre pour la création de ses écoles et l’organisation de ses cours, il doit se plier à certaines contraintes comme passer les évaluations externes certificatives comme le CEB ou le CE1D par exemple en Communauté française.

Et dans l’enseignement libre confessionnel ?

L’enseignement libre confessionnel refuse de renoncer à une des deux heures hebdomadaires de religion et « opte (finalement) pour une mise en œuvre transversale du référentiel d’Education à la philosophie et à la citoyenneté (EPC) ».[5] Les différentes compétences du socle doivent être mises en œuvre à l’intérieur de différentes disciplines : religion, étude du milieu, sciences, français, éducation plastique et éducation musicale, ainsi qu’au cours d’éducation physique. On ne parle pas ici de cours de philosophie et citoyenneté mais d’une éducation à la philosophie et citoyenneté, ce qui laisse théoriquement le professeur plus libre de la mise en place de son cours même s’il reste tenu de proposer des activités pédagogiques qui répondent aux compétences du socle en la matière.

Qui sont les professeurs du cours de philosophie et citoyenneté ?

Pour limiter les pertes d’emploi, la priorité a été donnée aux anciens professeurs de religion et morale. Tous n’ont pas fait le choix d’accepter des heures du nouveau cours. Pour certains jongler entre les différentes fonctions était jugé trop aliénant, trop complexe ou contre leurs convictions par exemple : porter le voile dans certains écoles et l’enlever dans d’autres. Ceux qui ont renoncé, ont pour certains choisi d’attendre et de voir ce qu’il adviendra d’eux d’ici 2021 mais d’autres, dégoûtés ont quitté l’enseignement.

Certaines conditions ont été exigées pour enseigner ce nouveau cours, disposer d’une formation à la neutralité, d’un diplôme minimum de bachelier avec un titre pédagogique et obtenir le certificat en philosophie et citoyenneté qui a été mis en place seulement en 2017. Dès l’instauration du cours, des mesures transitoires ont été établies pour laisser aux enseignants le temps de se mettre en ordre : si l’inscription à la formation à la neutralité était exigée immédiatement, la réussite de celle-ci et les autres points pouvaient attendre septembre 2021. [6]

L’exigence du diplôme de niveau baccalauréat a d’abord été jugée discriminatoire par les professeurs de religion « car une grande majorité des professeurs de religion ne détiennent qu’un diplôme délivré par les autorités de culte, qui ne permet pas de satisfaire à cette condition. Ils ont introduit un recours devant la Cour constitutionnelle pour faire annuler cette exigence », alors que la grande majorité des enseignants de morale disposaient au minimum d’un baccalauréat.[7]

Le cours est donc actuellement donné par des anciens professeurs de religion (de toutes les confessions) et de morale qui ont été entièrement reconvertis dans ce nouveau cours, d’autres qui jonglent entre différentes casquettes mais aussi par d’autres enseignants qui ont trouvé un intérêt dans ce nouveau cours, qui avaient besoin de changement, de jeunes enseignants qui n’avaient pas de place dans leur discipline et à qui on propose cette fonction ou encore d’autres qui ont vu dans ce cours la possibilité d’être nommé facilement puisque toutes les places y étaient vacantes. Il n’y a donc pas qu’un seul profil de professeur de philosophie et citoyenneté dans l’officiel ou le libre non confessionnel.

Dans l’enseignement confessionnel se sont donc principalement des professeurs de religion qui ont ajouté à leur cours les nouvelles compétences mais d’autres professeurs comme les enseignants de sciences, de français, d’histoire… doivent prendre de temps en temps la casquette de professeur de philosophie et citoyenneté.

L’organisation du cours

Pour insérer le cours dans la grille-horaire, sans augmenter le nombre d’heures de celle-ci (pour des raisons d’organisation et financières), la Fédération Wallonie-Bruxelles a choisi de faire passer le cours de religion ou morale de 2 périodes à 1 période par semaine. La réduction d’heures dans ces disciplines aurait fait perdre inévitablement des emplois. Pour une période de CPC, on pouvait trouver avant jusqu’à sept enseignants. Pour protéger l’emploi, l’exécutif PS-CDH a décidé que les professeurs qui perdent des heures pourront faire de la remédiation ou des heures pour créer des projets et organiser le nouveau cours de philosophie et citoyenneté. Car en effet, beaucoup des professeurs en perte d’heures ne disposaient pas d’un diplôme leur permettant d’effectuer de la remédiation (diplôme obtenu auprès d’un culte). Une telle mesure a un coût : 16 millions ont dû être débloqués (9 pour le primaire, 7 pour le secondaire).[8]

Le Segec (Secrétariat Général de l’Enseignement Catholique) estime que l’officiel bénéficie d’un avantage dont est privé le libre. Si un élève a besoin de remédiation, il aura donc plus de chances d’en bénéficier dans l’officiel que dans le libre sauf si ce dernier compense sur ses fonds propres. Favoriser un réseau par rapport à un autre va à l’encontre de la Constitution belge qui oblige en effet à traiter les réseaux de façon égale, sauf si l’on peut invoquer une « différence objective » qui puisse fonder un traitement inégal. Mais selon le Segec, rien ne justifie qu’il soit privé de cette aide à la remédiation. Même si l’objectif initial n’était pas de donner de l’aide aux écoles mais bien de maintenir l’emploi des professeurs de cours philosophiques et que s’il avait réellement mis en place le cours, il aurait lui aussi bénéficié de cette mesure.

Dans leur requête, les avocats du Segec – Michel Kaiser et Marc Verdussen – estiment que ces différences s’amenuisent au point de ne plus pouvoir fonder de traitement inégal. A cela, la Fédération Wallonie-Bruxelles a répondu que l’objectif n’était pas de rendre une telle organisation pérenne et qu’une telle mesure devait s’annuler d’elle-même avec les départs (à la pension ou autres) d’autres enseignants ou avec la création naturelle de périodes de cours suite au boom démographique.[9]

Cependant, le Segec estime que l’avantage serait à la fois non conforme à la Constitution mais qu’il serait en plus exagéré et demandait soit de bénéficier des mêmes avantages soit que les autres pays réseaux n’en bénéficient plus.

L’organisation du cours dans le réseau libre confessionnel catholique

« La dynamique du programme de religion reste première ? .Le cours de religion catholique est, par la nature de son programme un cours qui contribue fondamentalement à l’éducation citoyenne. Il ne s’agira donc pas d’une révolution copernicienne, loin de là ! »[10] Les choses sont claires, les écoles de ce réseau ne vont pas modifier leur fonctionnement par rapport à avant. L’instauration d’une éducation à la philosophie et la citoyenneté ne serait qu’un leurre dans le libre confessionnel ?

La formation

La décision de mettre en place le cours EPC a été prise dans l’urgence, il a donc fallu rédiger un référentiel au plus vite. Si les professeurs ont pu le consulter avant la rentrée, aucun d’entre eux n’avait été vraiment formé pour enseigner le cours. Seulement une courte formation avait été mise en place mais elle ne faisait qu’effleurer ce nouveau référentiel. Il a donc fallu attendre 2017 avec la mise en place du certificat à la philosophie et citoyenneté dispensé dans différentes hautes écoles et universités de Belgique. La formation devait être accessible jusqu’à l’année scolaire 2020-2021 pour permettre à tous les enseignants des mesures transitoires de se former mais faute de participants différents lieux de formation ne la dispenseront pas pour la dernière année. Parallèlement, les instituteurs primaires en formation peuvent prendre l’option philosophie et citoyenneté.

Les conditions pour participer à la formation sont strictes mais pas toujours comprises de la même manière par tout un chacun. Les enseignants (prioritairement dans les mesures transitoires) doivent prester une période de philosophie et citoyenneté dans leur horaire.

Afin de pouvoir réaliser la formation qui est dispensée en dehors des heures d’enseignement : soirée, mercredi après-midi ou week-end : « (…) deux périodes sont octroyées lors de chaque année scolaire (durant quatre ans) à tout professeur du cours de philosophie et de citoyenneté, et ce, jusqu’au 30 juin 2021. Pendant ces périodes, le membre du personnel est dispensé de donner cours afin de pouvoir suivre la formation pour obtenir le certificat en didactique du cours de philosophie et de citoyenneté. Il bénéficie dès lors d’une mesure qui s’apparente à un congé-éducation, même s’il a obtenu le certificat ».[11]

Ainsi, un enseignant du primaire devait donner 22 heures de cours au lieu des 24 heures habituelles. Un tel « cadeau » qui a été critiqué par le Segec « car cette mesure serait discriminatoire, dès lors que l’enseignement libre est également tenu d’organiser une éducation à la philosophie et à la citoyenneté sans disposer d’aucun moyen pour assurer une formation des enseignants à cette fin ». [12]Suite au recours en annulation partielle du décret de la Communauté française du 19 juillet 2017 « relatif à la mise en œuvre d’un cours de philosophie et de citoyenneté dans l’enseignement secondaire et portant diverses adaptations dans l’enseignement fondamental », introduit par l’ASBL « Secrétariat Général de l’Enseignement Catholique en Communautés française et germanophone », cet avantage est supprimé et perd ses effets pour les enseignants en septembre 2020. Les professeurs vont donc devoir prester leur horaire complet.

S’agissait-il d’une véritable injustice pour les enseignants du libre confessionnel ? Il ne leur a pas été imposé de suivre cette formation de 30 crédits sur leur temps personnel et sans revalorisation salariale. 30 crédits correspondent à l’équivalent d’une demi-année universitaire ou en haute école, cela correspond au même volume d’heures que l’agrégation à l’université. Peut-on à la fois ne pas jouer au loto et se plaindre de ne pas avoir gagné ? La formation était certes utile et beaucoup d’enseignants l’ayant suivie sont finalement contents mais, il est certain que celle-ci a eu un impact sur la vie personnelle des enseignants tant organisationnel, qu’au niveau de la fatigue ressentie sur cette charge supplémentaire. Si ce cadeau n’est retiré que pour la dernière année, il ne semble pas « juste » de changer les règles en cours de jeu pour satisfaire ceux qui ont refusé de participer. Certains enseignants qui pour des raisons personnelles auraient reporté à cette dernière année leur formation (ce qu’ils avaient légalement le droit de faire) se retrouveront peut-être empêchés de la réaliser et perdront leur droit à enseigner le cours dès l’année prochaine ou devront s’inscrire à une formation à plus de 100 kilomètres de chez eux.

L’école des fans ?

Des formations ont été organisées dans différentes hautes écoles, universités ou écoles de promotion sociale. Un même certificat mais des formations avec des exigences et un contenu fort différents. Certains enseignants ont eu le triste sentiment d’avoir reçu ce certificat dans une pochette surprise sur simple participation, d’autres ont dû beaucoup donner d’eux-mêmes pour recevoir le précieux sésame. Une formation que beaucoup espéraient exigeante tant parce qu’ils étaient en recherche d’apprentissages fondamentaux que pour revaloriser une fonction bien que nouvelle qui avait déjà perdu toute son prestige avant même que le cours débute suite au battage médiatique qui a eu lieu autour du cours.

Si les formations étaient fort différentes, cela peut simplement refléter les nombreuses possibilités de dispenser le cours. Un grand nombre d’enseignants ont vu leur manière d’envisager le cours tout à fait modifiée suite aux interventions des formateurs. D’autres n’ont probablement rien appris car leur formation initiale les avaient bien préparés, d’autres car ils n’étaient pas prêts à se remettre en question comme c’est le cas pour les enseignants dans toutes les matières. Après l’obtention du certificat, les enseignants du primaire se retrouvent assez seuls, il y a très peu de formation en cours de carrière spécifiques à la philosophie et citoyenneté. Alors qu’il s’agit d’un cours pour lequel il faut tout particulièrement se remettre sans cesse en question aussi bien en tant qu’élèves qu’en tant qu’enseignant.

Il y a probablement d’excellents professeurs et des médiocres mais est-ce l’apanage de ce cours ?

Dans l’enseignement libre confessionnel, aucune formation supplémentaire n’a été exigée. Les professeurs ont donc été formés (ou non) selon la volonté de l’école, du pouvoir organisateur, ou par volonté personnelle. Si on interroge certains professeurs, ils n’ont rien changé à leurs pratiques : pas le temps, pas d’intérêt pour le sujet, déplorant ne pas avoir été formés convenablement pour le faire, et pour certains même pas au courant que leur cours devait inclure de nouvelles compétences.

Des enseignants vraiment neutres ?

Difficile de répondre à la question. Il faudrait s’interroger sur la question de ce que signifie vraiment être neutre. Peut-on seulement l’être ? Si on peut espérer que les cours préparés par ses anciens professeurs de morale et de religion le sont. Qu’en est-il lorsque les élèves posent des questions qui concernent des sujets parfois tabous pour la religion comme l’avortement ou l’homosexualité? Pas besoin d’être un ancien professeur de religion pour avoir des convictions religieuses, ou d’être athée pour être professeur de morale diront certains à juste titre. Un tel cours amène cependant des questions auxquelles il n’est pas toujours facile de répondre en faisant fi de ses propres convictions. La formation permet d’apprendre à faire un rappel à la loi sans prendre position puisque ce n’est pas le rôle de l’enseignant. Jusqu’où peut-on laisser un élève aller dans ses propos sous couvert de sa liberté de pensée et d’expression, ce sont des questions que les enseignants de philosophie et citoyenneté sont souvent amenés à se poser.

Une inspection garante de cette neutralité ? Actuellement, elle n’existe pas à proprement parlé. Il y a eu quelques visites dans des classes pour aider les professeurs mais ces rencontres n’avaient aucune intention de sanctionner mais bien d’aiguiller les professeurs et aux « inspecteurs » de se faire une idée de la réalité du terrain.

« Pour l’instant, en tant qu’enseignante de ce cours je n’ai jamais été inspectée ni par le PO, ni par ma direction, ni par la Communauté française. Les cours des élèves restent à l’école. Aucun autre adulte n’a donc eu un regard extérieur sur le cours dispensé. J’essaie de faire mon travail avec le plus de souci conscience professionnelle possible et je veille à rester neutre. Mais est-on capable de juger de sa propre neutralité ? J’enseigne la pluralité des valeurs mais mes propres convictions ne transparaissent-elles pas parfois dans mon discours sans que je m’en rende compte ? ». Une grande liberté qui pourrait inquiéter certains parents.

Une neutralité si importante dans le cours de philosophie et citoyenneté est-elle présente dans une éducation à la philosophie et à la citoyenneté dispensé par un professeur de religion ou autre dans l’enseignement libre confessionnel ? La réponse est non, parce que même s’ils sont capables d’exposer différents points de vue à propos d’un sujet sociétal ou philosophique, ils sont soumis aux normes de leur pouvoir organisateur orientant la pensée de leurs élèves en fonction des fondements propres à leur religion.

Pour conclure

Le cours de philosophie et citoyenneté a beaucoup de potentiel et permet aux enseignants de mettre en place des projets intéressants qui vont permettre aux élèves de devenir progressivement des citoyens participatifs, dotés d’esprit critique. Pourtant, on a pu voir que ce cours a souvent peu de crédit auprès des autres enseignants et du grand public. La ou les causes ? Les décisions politiques : instaurer un cours pour lequel les enseignants ne sont pas formés, le choix de donner priorité à d’anciens professeurs de religion et de morale, des fonctions qui avaient perdu tout crédit, l’organisation chaotique, les guerres entre réseaux ? Un peu de tout ? Probablement. Est-ce que cette fonction pourra gagner ses lettres de noblesse ? Le cours va-t-il passer à deux heures  et rendre les cours de religion et de morale facultatifs ? Etre dispensé par les enseignants eux-mêmes en primaire ? La formation des élèves issus de l’officiel et du libre non confessionnel sera-t-elle équivalente à la fin des études. Autant de questions auxquelles seul le temps nous permettra de répondre.

Marie Béclard
FAML

  1. Informations consultées le 8 juillet 2020 sur le site https://www.news.uliege.be/cms/c_9458438/en/le-cours-de-philosophie-et-citoyennete-une-occasion-en-or#:~:text=La%20citoyennet%C3%A9%2C%20ce%20sont%20aussi,%2C%20l’%C3%A9cologie…
  2. A. STAQUET, « Comment le fait d’associer philosophie et citoyenneté modifie la conception de la philosophie et vice versa ? » dans Diotime, n°83 (01/2020), consulté le 10 juillet 2020 sur le site http://www.educ-revues.fr/DIOTIME/AffichageDocument.aspx?iddoc=113549
  3. Informations consultées le 10 juillet 2020 sur le site https://www.rtbf.be/info/regions/detail_mais-qu-est-devenu-le-cours-de-rien?id=9325070
  4. Informations consultées le 10 juillet 2020 sur le site https://www.gallilex.cfwb.be/document/pdf/41979_000.pdf
  5. Informations consultées le 10 juillet 2020 sur le site http://enseignement.catholique.be/segec/fileadmin/DocsFede/FESeC/religion/2018/EPC-au-cours-de-religion.pdf
  6. X. DELGRANGE, « La Belgique francophone accouche douloureusement d’un cours de philosophie et citoyenneté non désiré par tous. » dans Revue des religions, 5, mai 2018, p. 122.
  7. X. DELGRANGE, « La Belgique francophone accouche douloureusement d’un cours de philosophie et citoyenneté non désiré par tous. » dans Revue des religions, 5, mai 2018, p. 121.
  8. Informations consultées le 12 juillet 2020 sur le site https://pepcasbl.wordpress.com/
  9. P. BOUILLON, « L’école catholique attaque le décret du cours de philosophie et citoyenneté » dans Le Soir mis en ligne le 6/12/2016 sur https://www.lesoir.be/art/1384752/article/actualite/belgique/politique/2016-12-06/l-ecole-catholique-attaque-decret-du-cours-philosophie-et-citoyennete
  10. Informations consultées le 08 juillet 2020 sur le site http://enseignement.catholique.be/segec/fileadmin/DocsFede/FESeC/religion/2018/EPC-au-cours-de-religion.pdf
  11. Arrêt n° 51/2020 du 23 avril 2020 consulté le 12 juillet 2020 sur le site https://www.const-court.be/public/f/2020/2020-051f.pdf?fbclid=IwAR3wSDG54RadeSDt9rPqXGQnqenzAGUPNQEZoHtTSnT_310CjjPmkBQ5Cmo; p.8.
  12. Arrêt n° 51/2020 du 23 avril 2020 consulté le 12 juillet 2020 sur le site https://www.const-court.be/public/f/2020/2020-051f.pdf?fbclid=IwAR3wSDG54RadeSDt9rPqXGQnqenzAGUPNQEZoHtTSnT_310CjjPmkBQ5Cmo

 

Au cœur de l’extrême droite

Pas de cordon sanitaire pour le journaliste ou le chroniqueur d’investigation ! Comment, en effet, appréhender les discours et actions de l’extrême droite, et y répliquer par des arguments – démocratiques – crédibles, si ce n’est être à son contact, disons « sur le terrain » ? Reportage.

Un peu partout sur la planète, des théories d’extrême droite sont (re)mises au mauvais goût du jour et le bruit des bottes se fait de plus en plus prégnant. Ce ne sont pas obligatoirement des « fachos » au crâne rasé, vandalisant des temples maçonniques[1], pratiquant des ratonnades, faisant le salut fasciste cher aux Mussolini, Hitler et Cie, ou variante moderne, la quenelle à la Dieudonné, mais davantage une « élite » en col et cravate qui distille son venin surtout basé sur le concept du complot mondial que, subtilement, l’auteur à succès Dan Brown arriva aussi à glisser dans certains de ses romans vendus à des millions d’exemplaires, par exemple.

Faut-il rappeler que ce thème récurrent comme un fléau non maîtrisé, explicita l’extermination de millions de juifs, tziganes, homosexuels, francs-maçons,  communistes, opposants – même Allemands – à Hitler, et continua à faire ses ravages après la Seconde Guerre mondiale alors que l’on croyait – et espérait – que le « Plus jamais ça ! » finirait pas vaincre ?

Hélas, l’Histoire est un éternel recommencement et elle semble repasser les plats de manière de plus en plus active ces derniers temps.

Dès lors, comment ne pas être d’accord avec ma consœur Aurélie Charon, chroniqueuse sur France Inter, lorsqu’en présence de ceux « qui brandissent des convictions à mille lieues des siennes »[2], elle clame : « …je demande à rencontrer ces gens, je ne peux pas me montrer méprisante ou hautaine, je ne suis pas là pour les humilier, mais face à eux, je ne mens pas, je dis ce que je pense. »

Exactement ma manière de concevoir et d’appliquer, autant que faire se peut, mes reportages et pas seulement relater les lectures de leur propagande, de répercuter des informations à leur sujet glanées sur Internet ou les réseaux sociaux.

Culture de mort

Un vendredi de fin d’hiver, vers 18 heures, quelques dizaines de personnes sont réunies dans les environs des locaux du Grand Orient de France, rue Cadet à Paris. Elles y dénoncent l’interruption volontaire de grossesse, la contraception, le mariage pour tous, la franc-maçonnerie à l’origine de cette « culture de mort »… Ce n’est pas leur première manifestation du genre et, en d’autres lieux, au fil des années, il y eut des exactions, menaces, agressions… auprès du personnel et de patients de Plannings familiaux et milieux hospitaliers, entre autres, avec les tristement célèbres « commandos anti-IVG ».

La Justice s’en mêla, condamna, interdit régulièrement les manifestations dites « prières publiques », puis relâcha son étreinte et toléra ces dernières. D’où, ce vendredi de fin d’hiver…

Première approche en acceptant le tract qui est distribué et signé par « SOS Tout-Petits » sous le titre « Derrière la culture de mort, la franc-maçonnerie » et, surtout, le lire ! Extraits :

« Sa (Franc-Maçonnerie) religion est celle de l’homme qui se fait Dieu contre Dieu qui se fait homme. Gnostique, ésotérique, elle est réservée aux seuls initiés. Son secret cache Lucifer, l’Adversaire de la Révélation, de l’Incarnation et de l’Église. Sa philosophie est le subjectivisme. La liberté est exaltée aux dépens de la vérité. Elle tire sa force de la perversion du langage et de la confusion du bien et du mal, du vrai et du faux, du juste et de l’injuste : son symbole est la Tour de Babel. Sa morale est l’individualisme, l’hédonisme et l’utilitarisme. Sa vertu est la tolérance, non tant indulgence pour les personnes que relativisme des principes.

La culture de la franc-maçonnerie est la culture de mort qui dissout les consciences avant même que d’être homicide : contraception, stérilisation, avortement, eugénisme, euthanasie, homosexualité, pornographie… Sa politique est le laïcisme. Dieu est rejeté de la Cité. Elle-même se fait Église. Constituée en ‘‘nomenklatura’’, elle est un État dans l’État[3]. Fille des ‘‘Lumières’’, gardienne de la révolution, des Droits de l’Homme et du Mondialisme, elle est omniprésente à l’ONU et dans les institutions internationales : IPPF (Fédération Internationale du Planning Familial), Groupe Rockfeller, B’naï Brith, CFR, Bildeberg, Trilatérale, Club de Rome…

Elle a été condamnée par les Papes et les Magistere… Léon XIII : ‘‘Comme il s’agit d’une secte qui a tout envahi, il ne suffit pas de se tenir sur la défensive, mais il faut descendre courageusement dans l’arène et la combattre de front.’’ Le 26 novembre 1983, la Congrégation pour la Doctrine de la Foi : ‘‘Les fidèles qui appartiennent aux associations maçonniques sont en état de péché grave et ne peuvent accéder à la Sainte Communion.’’ »

Deuxième approche (en compagnie de mes confrères de France Télévisions) : celle du contact avec les deux principaux organisateurs de cette « prière publique ».

Le docteur Xavier Dor, fondateur de « SOS Tout-Petits », mouvement catholique radical. (Photo MPP)

À savoir, le docteur Xavier Dor, fondateur, en 1986, de « SOS Tout-Petits » dont l’objectif est la lutte contre l’avortement, association également opposée à la contraception, à l’euthanasie… Catalogué de « militant violent » par Libération[4], il fut condamné à onze reprises pour ses actions, dont de la prison ferme, mais la peine fut aménagée compte tenu de son âge[5]. Le slogan de ce mouvement catholique radical est « Défendre la vie est un devoir » et il clame haut et fort plusieurs récentes déclarations papales : « La seule pensée que des enfants ne pourront jamais voir la lumière, victimes de l’avortement, nous fait horreur. » (François), « L’avortement provoqué est le meurtre délibéré et direct. » (Jean-Paul II), « La liberté de tuer n’est pas une vraie liberté, mais une tyrannie qui réduit l’être humain en esclavage. » (Benoît XVI).

L’acolyte, si j’ose dire, du docteur Dor est l’abbé Guy Pagès, membre du Conseil national de la Résistance européenne (CNRE), mouvement considéré comme identitaire (pensée et courant politique d’extrême droite) auquel est affilié le… Vlaams Belang.

Un Vlaams Belang (Vlaams Blok jusqu’au 15 novembre 2004) qui publia une liste de francs-maçons (décédés, vivants et supposés) sur Wikipedia et qui fit dire à Christian Laporte dans La Libre Belgique (2008) : « Une démarche qui rappelle tristement certaines dérives de l’avant-guerre. »

Plus près de nous, « Schild en Vrienden » (« Bouclier et Amis »), fondé par le député Dries Van Langenhove, récemment élu Vlaams Belang et occupant la sixième place de « L’Homme de l’Année » en Flandre, est un mouvement considéré comme « identitaire » par la Sûreté de l’État.

Nous sommes bien au cœur même de l’extrême droite de dimension européenne !

Les yeux dans les yeux

À nos côtés à Paris, quelques dizaines de manifestants déploient une immense banderole en cinq langues, des calicots et autres panneaux où l’on peut lire : « Innocent. J’ai 7 semaines et mesure 22 mm et condamné à mort », « Reine du Très Saint Rosaire sauvez-nous », « L’avortement est un droit. J’ai 6 semaines et mesure 15 mm. Non un meurtre ! »…

Le dialogue débute, sous l’œil, goguenard, de policiers et celui de la caméra de France Télévisions :

– Nous prions publiquement pour les francs-maçons, car c’est le franc-maçon Pierre Simon qui a initié les lois de l’avortement. La franc-maçonnerie rejette le principe de la liberté, on tombe dans l’esclavage. Dans la franc-maçonnerie, il n’y a pas de bien et de mal, déclare le Père Pagès.

– Pourtant, Monseigneur Danneels, archevêque de Belgique, a publiquement déclaré que « La franc-maçonnerie cultive la raison humaine comme instance suprême… » lui dis-je[6].

– L’Église, à travers ses papes, a condamné la franc-maçonnerie et Monseigneur Danneels n’a pas autorité sur les papes !

– Oui, mais Monseigneur Danneels était quand même archevêque et ce n’est pas n’importe qui dans l’Église, non ?

– Nous sommes au cœur de la perversion ! On ne peut pas toucher à l’Arbre du bien et du mal. Les francs-maçons suivent Lucifer et je l’ai même dit à plusieurs francs-maçons. Ils ont remplacé la vérité par la liberté, mais je dis qu’il n’y a pas de liberté sans vérité, intervient le Docteur Dor.

– D’où votre rassemblement de ce soir ?

– Notre combat tient en deux mots : nous prions ! (il récite, avec le Père Pagès, l’Ave Maria).

L’abbé Guy Pagès, membre du Conseil national de la Résistance européenne, mouvement considéré comme identitaire.

– Et, que pensez-vous de cette déclaration de Monseigneur Gaillot disant qu’il savait que l’un de ses prêtres était franc-maçon et qu’il l’approuvait sans l’ombre d’un doute ?

– Ah ! le malheureux… On ne peut pas marier la carpe et le lapin. Voltaire était déiste, mais était-il croyant ? Non ! Il n’y avait pas plus incroyant que lui. Les francs-maçons acceptent Dieu le Père, pas le Fils, car c’est un démon…

– Il ne s’agit pas d’un discours chrétien dans vos propos. Il n’y a pas beaucoup d’Amour…

– C’est la franc-maçonnerie que nous visons, pas les francs-maçons !

– Ce n’est pas ce qui est écrit dans vos tracts, pourtant…

Le Père Pagès, visiblement courroucé, entame le Rosaire, aussitôt suivi par le docteur Dor et les autres manifestants.

Fin de l’interview et des contacts, du moins « sur le terrain », car les réseaux sociaux ultraconservateurs et d’extrême droite qui ont repris cette interview, tout en la commentant à leur manière, se déchaînent.

Un réel dialogue est-il possible ?

Albert Camus (1913-1960), écrivain notoire et journaliste engagé (Résistance et luttes morales après la Seconde Guerre mondiale), clama : « Faites attention, quand une démocratie est malade, le fascisme vient à son chevet mais ce n’est pas pour prendre de ses nouvelles. »

Assurément, aujourd’hui, cette démocratie – que nous chérissons tant – est à nouveau en grande souffrance, mais, après ce constat, une question majeure s’impose : comment réellement dialoguer, voire encourager le dialogue, avec ces militants de l’extrême droite ?

Est-il possible d’instaurer un contact qui soit basé sur un échange et non un rejet systématique du moindre propos ou argument qu’un démocrate énonce ? Rejet s’articulant parfois autour de l’invective et souvent de propos volontairement « détournés » du sujet abordé avec eux.

Bien sûr, outre le rôle d’informer, l’intention n’était pas de convaincre de manière ostentatoire les organisateurs de ces manifestations de se rallier aux thèses humanistes, mais d’établir une écoute partagée et, éventuellement, de les amener à s’interroger sur le bien-fondé de leurs convictions. En vain, dans ce cas-ci.

Cependant, à quelque niveau que ce soit, mais plus particulièrement dans un média comme « Morale Laïque », poursuivons, sans relâche, l’action contre l’indifférence et le populisme (dans le sens de « dérive de la démocratie »), car « Il n’est pas de punition plus terrible que le travail inutile et sans espoir », dit le même Albert Camus.

Pierre Guelff
Auteur et chroniqueur radio

[1] Saccage de celui de Tarbes en mars 2019, vandalisme d’un autre à Rennes en mai 2019, le même mois, tags antisémites et antimaçonniques à Poitiers, ces derniers apparaissant à Vitré en juillet dernier, alors qu’au même moment un incendie était bouté à un Temple de Fougères…, sans parler d’agressions de francs-maçons à la sortie d’un Temple à Bruxelles quelques mois auparavant…

[2] Télérama du 24 juillet 2019.

[3] Théorie du complot mondial.

[4] Le 7 novembre 2017.

[5] 90 ans au moment d’écrire le présent article.

[6] Mgr Danneels était encore vivant au moment de l’interview.