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Démocratie et libertés fondamentales bafouées

Sujet éthique particulièrement délicat et clivant que celui de la perte de libertés fondamentales au nom de la « santé publique », une situation qu’analysent également pour « ML Magazine » des citoyens de trois pays différents. La conclusion est qu’il y a urgence à réagir face à des exemples concrets ou des menaces larvées d’abus des suppressions et de manipulations des citoyens.

Quand des « décideurs » ont comme seule ambition une production accélérée pour une reprise « rentable » tous azimuts des affaires, même au détriment de l’environnement et de l’éthique… Qu’ils désirent absolument satisfaire des actionnaires aux aguets et permettre que des multinationales concoctent et peaufinent, techniquement et juridiquement, l’intelligence artificielle (IA) et autres mainmises sur la vie privée des citoyens… Que ces décideurs côtoient sans état d’âme des lobbyistes qui leur conseillent de raboter ou de supprimer des acquis sociaux, d’imposer des mesures, législations, des règles drastiques, antidémocratiques, au nom, air du temps, « de la crise sanitaire mondiale »…, il est plus que temps de réagir.

Autorités juges et parties

Prenons un exemple concret de libertés fondamentales bafouées avec un projet immobilier qui devrait impacter pour des générations des milliers d’habitants d’un quartier à caractère « villageois » de Woluwe-Saint-Pierre. Là, où les autorités communales et régionales désirent construire un immeuble-paquebot en lieu et place de sept petites maisons individuelles avec jardinets et d’un espace de verdure y attenant. Là, où des centaines de citoyens ont réagi contre cette atteinte à leur environnement et qu’ils ont été empêchés, au nom du coronavirus, de mener leurs arguments à bon port comme initialement prévu par l’enquête publique.

Ainsi, celle-ci fut (re)lancée en plein confinement, la concertation proposée dans des conditions antidémocratiques (trois personnes entendues au lieu de l’assemblée commune de tous les riverains ayant fait la démarche), maints riverains qui demandaient une preuve officielle du dépôt de leur lettre à la maison communale ont essuyé un refus catégorique, le bureau de l’Urbanisme renseigné pour le dépôt des missives était inaccessible pour cause de Covid-19, également impossibilité totale de comptabiliser – en toute transparence – le nombre de dépositions écrites et orales…, ce qui entraîna un fort sentiment de méfiance à l’égard de la procédure et, par corollaire, des autorités communales qui, dans ce dossier, sont juges et parties, ce qui est éthiquement inacceptable. Des riverains ont réclamé l’annulation de la procédure et, dans la foulée du projet…

Ce « petit » exemple prouve à suffisance que la justification du COVID-19 a bon dos pour édicter en quatrième vitesse des règlements, voire des lois, contrecarrant les procédures légales normales et, de la sorte, contourner les légitimes droits et revendications citoyens. D’aucuns prédisaient qu’après le confinement, la Société ne serait plus la même, que cette crise sanitaire allait permettre l’éclosion d’un monde plus social, plus égalitaire, plus fraternel, que la classe politique en tirerait les leçons pour davantage d’éthique. Quel leurre !

Témoignages et réflexions

« La liberté emprisonnée… La liberté sous le joug de lois… La liberté sous la pression de l’argent, surtout le sale… Jean-Jacques Rousseau ne dit-il pas que l’Homme naît libre mais que c’est la Société qui le rend esclave ? Dans ma Kabylie, la famille, le clan, la tribu… priment sur l’individu. Il en est exclu et voué à l’errance ou au bannissement s’il ne se conforme pas aux us et coutumes. C’est un certain aspect de la thématique des libertés bafouées.

D’une manière plus générale, si l’ONU reconnaît la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes, après s’être libérés du colonialisme, par exemple, cela n’empêche pas les dictatures de jeter en prison les gens libres d’esprit au motif qu’ils sont des alliés de l’ancien colonialisme ou de l’impérialisme… De nouvelles « valeurs » virent le jour : marxisme, gauchisme, arabisme, islamisme, à présent le culturalisme…, et, dans ma région, le dogmatisme villageois est remplacé par un dogmatisme plus élaboré sur son appartenance à une « race », à un groupe social ayant la même origine…

À ce titre, si les « ismes » sont souvent dangereux pour l’Humanité, dit-on, nos luttes pour les libertés, elles, ont principalement besoin de solidarité et non de fanatisme ! »

Larbi Adouane (Algérie)Mathématicien, proviseur, aujourd’hui retraité, militant depuis le 22 février 2019, au sein du HIRAK, mouvement pacifique opposé à certains régimes politiques algériens, à la corruption… Le mouvement fut suspendu pour cause de pandémie en mars 2020

« Dans le numéro de mai 2020 d’Espaces de liberté, il y avait un très intéressant article d’Arnaud Zacharie…. disant que nous sommes à la croisée des chemins : soit on revoit les choses de fond en comble (dans tous les domaines) et on rompt avec le dogme mortifère du néo-libéralisme, soit ce sera des tentations de plus en plus totalitaires, autoritaires à la Trump, Bolsonaro, Orban…

Pré-totalitarisme, on y est avec les réseaux sociaux qui sont des réseaux asociaux. Le pré-totalitarisme, on s’en rapproche en Belgique, quand le nombre d’heures d’histoire à l’athénée est réduit.

La Flandre de Bart de Wever, c’est-à-dire celle du VOKA, nous prépare une société ‘‘hygiéniste’’, de libertés surveillées, de tout le pouvoir aux plus riches et de quelques miettes distribuées aux plus pauvres pour que cela reste propre, la misère invisible, que les miséreux quand même ne fassent pas caca sur les trottoirs, ce serait fâcheux.

Mais gardons-nous de glorifier Wallonie et Bruxelles bilingue, qui n’ont pas offert, depuis trois mois, un visage vraiment alternatif, positif. Euphémisme. Une analyse intéressante d’Anne-Emmanuelle Bourgaux, constitutionnaliste, critique de façon très documentée les abus nombreux dans l’utilisation des pouvoirs spéciaux depuis un trimestre. Or, selon elle, les champions en matière d’abus, de nombre d’arrêtés d’exception, de manque de respect démocratique sont venus du gouvernement de la région…. wallonne.

Bien entendu, en aucun cas, et plus encore en situation de crise, la liberté d’expression individuelle et collective ne peut être supprimée en tout ou partie. Cela étant, je pense qu’on peut et qu’on doit réfléchir, en période de pandémie, à des modalités qui concilient sécurité des populations, protection des manifestants et des autres.

En fait, ce que la crise nous a montré, au-delà bien entendu du mépris de classe de nos dirigeants, c’est un océan de médiocrité et d’incompétence. Pourquoi ? Pour des raisons politiques, car l’option néo-libérale est en soi une injure à l’intelligence collective. Malheureusement l’option réformiste, sociale-démocrate, certes meilleure, en matière de « compétence » ne s’est pas montrée non plus à la hauteur.  Nos sociétés ont perdu la boule car nos dirigeants sont de plus en plus coupés des acteurs de terrain. Or sans prise en considération de leur intelligence, de leurs propositions et critiques, il n’y a pas de démocratie et pas d’efficacité. Pas d’efficacité sans démocratie élargie, et irruption des citoyens dans le débat. »

Jean Lemaître (Belgique)Reporter social et international, professeur de journalisme, consultant européen, aujourd’hui écrivain

«  Les droits sexuels et reproductifs font partie intégrante des droits humains et permettent de renforcer la liberté, l’égalité et la dignité Or, ces droits sont menacés partout dans le monde.

Ainsi, aux États-Unis, plusieurs États traditionnellement anti-avortements se saisissent de la pandémie COVID-19 pour tenter de restreindre encore plus l’accès aux IVG (Interruption Volontaire de Grossesse). Les gouverneurs du Texas, de l’Ohio, de l’Iowa…, en appellent même à cesser les avortements.

En Pologne, autre exemple édifiant, ce pays présente une des lois les plus restrictives du Vieux Continent. Ainsi, l’avortement n’est possible que dans trois cas : si la grossesse est le résultat d’un viol ou inceste, si la vie de la mère est en danger ou si le fœtus présente des dommages irréversibles, et c’est cette dernière disposition que l’ultra-catholique institut Ordo IURIS veut abroger. De plus, il y a la proposition de punir les femmes qui ont recours à l’avortement, ainsi que le personnel médical qui y aurait participé. Tenter de faire passer ces propositions de lois dangereusement régressives, serait une honte, selon la présidente d’Amnesty International.

En Belgique, une Commission nationale d’évaluation de la loi du 3 avril 1990 relative à l’IVG a déposé diverses recommandations ; néanmoins, juste avant la pandémie, des députés sociaux-chrétiens flamands ont clamé vouloir mettre un terme à cette Commission…

Mais, un Planning familial n’est pas qu’un établissement qui se penche sur l’IVG, et il propose également des permanences d’accueil, des consultations médicales, d’aide sociale, juridique et psychologique, de la médiation familiale…, pour tout public, précarisé ou non. Pour certains politiciens, au nom d’économies budgétaires, par exemple, c’est tout le système du Planning familial qui doit être supprimé et la vigilance s’impose aussi à ce niveau. »

Marie-Paule Peuteman (Belgique)Psychothérapeute dans un Planning familial

« J’ai l’impression, et elle est confirmée par mon entourage professionnel, que l’on va vers le totalitarisme. Les gens sont pris pour des objets et trop de médias veulent nous faire avaler des couleuvres. Il y a une perversion de beaucoup de nos dirigeants davantage animés par des convictions financières que politiques au service des citoyens. La Société n’a plus de visionnaires et quand elle en a un, ils le ridiculisent ou le boycottent.

À présent, ils veulent faire des tests d’intégration à de pauvres gens qui fuient la guerre, certains, pour avoir travaillé avec eux, ont pourtant un savoir-faire indéniable et sont traités comme des déchets, voire menacés d’expulsion. On très mal vu si on vient en aide à ces gens qui, pour la plupart, désirent travailler avec nous. Quand je dis que cela me concerne en tant qu’être humain, d’aucuns me cataloguent de communiste ! Tout cela me fait peur. Je suis pour le dialogue et l’écoute mutuelle, mais…

De plus, ces mêmes dirigeants nous imposent des téléphones connectés, la 5G et autres technologies pour pêcher davantage d’informations et de données personnelles des citoyens, y compris la taille de leurs sous-vêtements ! Le milieu ouvrier et artisanal est conscient de toute cette dérive qui, aussi, se dirige de plus en plus vers la répression au détriment de la compréhension et de la compassion.

Que faire face à cette situation ? Conscientiser les citoyens sur le fait que les dirigeants prennent notre dignité ! »

Dirk Bourguignon (Belgique)Artisan, maître coutelier, forgeron

« À notre naissance et durant notre petite enfance, la notion de liberté est omniprésente, sans aucune ségrégation. Puis, au fil du temps, la socialisation s’installe avec ses premières règles et ses premiers principes ; du coup, notre mentalité change et le regard sur l’autre également. En somme, la simplicité de l’existence disparaît et, par corollaire, les règles sociales et le droit nous éloignent de l’autre. Nous ne sommes plus « libres » ! Tel est le cours de la vie et, en définitive, ceux qui restent libres sont ceux qui vivent en marge de la société. Et, ceux qui veulent rester un pied dans la société tout en gardant leur liberté, souffrent.

Il y a donc lieu d’agir face à une situation pressante, que nous devons très majoritairement au manque de motivation de nos dirigeants. Ceux-ci s’évertuent à entretenir un modèle qu’ils trouvent prospère, et ils le presseront jusqu’à la dernière goutte. Personne n’est dupe. Nombreux sont mes collègues journalistes qui, parfois au péril de leur vie, dénoncent les pratiques des puissants lobbyings qui financent et achètent nos politiques.

Si nous voulons nous lancer dans une nouvelle aventure, il faudra qu’elle soit écologique. En résumé, il faut apprendre à faire des économies. Ralentir notre production, mieux consommer. Arrêter les pertes. Mieux rationaliser… C’est ce que nous appelons le ‘‘durable’’.

J’insiste sur le fait que ces notions n’ont rien à voir avec la perte d’un éventuel pouvoir d’achat ou avec une éventuelle régression ou décroissance. L’écologie nous offre un confort de vie bien plus sympathique que notre modèle actuel ! Confort, santé, respect de la planète. C’est à notre portée… Très rapidement qui plus est.

C’est quand tout est fini, que l’Homme devient solidaire. Et c’est avec son voisin qu’il reconstruit. Et ne pensez pas que ce temps-là est si éloigné ! Nous nous en approchons à grands pas. Il dépendra du coût des catastrophes à venir, de leur nombre et de leur impact. Elles sont de plus en plus nombreuses chaque année. Il ne serait pas invraisemblable de voir nos primes d’assurances commencer à grimper en flèche dans les cinq ou six prochaines années… »

Frédéric Bénot (France)Journaliste à France Info, fondateur de la webradio écologique Fréquence TerreFréquence Terre

Concluons par ce constat paru dans « Vivre ensemble » (Charlie Hebdo, 10 juin 2020) : « Désormais, le téléphone portable sert à tout sauf à téléphoner et aux dernières nouvelles, il servirait même à lutter contre le Covid »… et à pister le citoyen dans sa vie la plus privée et à répercuter les actions de « l’illuminé dangereux » Elon Musk qui met sa fortune au service de procédés de haute technologie qui pourraient prendre toutes les décisions à notre place…

Un milliardaire qui a prénommé son dernier fils, né en mai 2020, XE-E A-XII. Tout est-il dit ? Non !

C’est sans parler de la « guerre contre l’argent liquide » menée par Bill Gates (Microsoft), un consortium d’intérêts faramineux (Visa, Mastercard, Citibank…), le Fonds monétaire international, le Trésor américain… qui sont, selon l’économiste Norbert Häring « une menace pour nos libertés civiles ». Il signale que ces gens utilisent le « COVID-19 et le grand confinement » en affirmant que l’argent liquide est sale et propage le virus (ce qui est formellement démenti par les experts de la Santé) au contraire des cartes et solutions de paiement mobiles. « Tout cela est incompatible avec la démocratie et une société libre », conclut l’économiste.

Pierre Guelff
Auteur, chroniqueur radio et presse écrite

 

 

Le COVID-19, nouvel ennemi des droits des femmes ?

La pandémie de COVID-19 met en évidence, encore davantage, les inégalités femmes-hommes et la condition des femmes dans nos sociétés pourtant dans un projet égalitaire. La commission Jeunes du Conseil des femmes francophones de Belgique a souhaité faire le point et passer en revue, de façon synthétique, les différentes thématiques qui touchent aujourd’hui les femmes dans cette situation particulièrement difficile.

Après avoir détaillé plusieurs aspects saillants de la situation actuelle, nous proposons des pistes grâce auxquelles l’État et les citoyen∙nes peuvent agir pour aider les femmes durant la crise.

“N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant.”

Simone de Beauvoir

Nous découvrons aujourd’hui que cette citation de Simone de Beauvoir est malheureusement aussi valable dans le cadre d’une crise sanitaire. Cette crise que nous vivons a déclenché une crise à la fois politique, économique et spirituelle.

Depuis le début de cette crise, si les femmes sont en première ligne dans de nombreux secteurs de première nécessité, elles sont pourtant, toujours et encore, frappées par des inégalités croissantes, conséquences entre autres des mesures de confinement.

Que ce soit l’augmentation des violences au domicile, les menaces sur les droits sexuels et reproductifs, ou encore les risques de précarité et de pauvreté qui sont, comme auparavant, plus élevés pour les femmes, le chemin à parcourir pour une réelle égalité femmes-hommes est encore long. Il faut s’en rendre compte maintenant pour pouvoir réfléchir le monde de demain !

I. Comment les femmes sont-elles touchées par le Covid-19?

Pourquoi parler des femmes en particulier ? Parce qu’en première ligne, elles sont par conséquent et indéniablement les plus touchées par la maladie. En Belgique, les chiffres de l’ONSS quantifiant l’emploi des femmes par secteur d’activité le démontrent:

  • 80% dans le secteur hospitalier
  • 88% dans les maisons de repos et de soins
  • 86,5% dans les maisons de repos pour personnes âgées
  • 96% dans les crèches
  • 95% dans le secteur des aides familiales à domicile
  • 60% dans le secteur du commerce de détail en magasin non-spécialisé (grande distribution)

Les femmes sont donc bien majoritaires dans les secteurs les plus touchés par la crise, les métiers dits du care (soins aux personnes) ou encore des professions dites « féminines ». Ce sont des secteurs essentiels, et pourtant ils sont, socialement et financièrement, dévalorisés et peu soutenus par les pouvoirs publics.

Ce sont donc, encore et toujours, les femmes qui payent le prix fort. En effet, cette crise aggrave profondément les inégalités et la précarité de ces métiers, mais également les discriminations que subissent les femmes en général.

Santé

Les droits sexuels et reproductifs sont déjà, en temps normal, particulièrement attaqués. La crise renforce ces menaces dans le monde entier.

Interruption Volontaire de Grossesse (IVG)

Les menaces visant le droit à l’IVG s’aggravent durant cette période, les anti-choix ayant bien évidemment saisi le prétexte de la crise sanitaire pour tenter d’imposer des restrictions dans l’accès à ce droit. Que ce soit aux États-Unis, en Pologne, ou encore en France, les défenseu∙r∙se∙s du droit à l’avortement sont tou∙te∙s extrêmement préoccupé∙e∙s de l’impact de la crise sur l’accès à l’IVG.

L’argument principal des anti-choix est de dire que l’IVG n’est pas un acte essentiel durant cette crise, et que les femmes occuperaient « inutilement » des lits dans les hôpitaux qui devraient plutôt être réservés pour les personnes gravement atteintes du coronavirus.

En Belgique, les centres de planning familial (CPF) ont été définis dès le début du confinement comme des secteurs essentiels qui devaient rester ouverts ; leur travail en tant que tel n’est donc pas pour l’instant menacé. Mais sur le terrain, de nombreux centres sont fermés, restant accessibles seulement par téléphone.

La proposition de loi qui prévoit une extension du délai pour une IVG jusqu’à 18 semaines ayant fait l’objet de manœuvres juste avant le début de la crise pour retarder son adoption par la large majorité qui la soutient (8 partis politiques sur 12), le délai légal en Belgique reste à 12 semaines. Par conséquent, les femmes belges ou résidentes belges dépassant le délai doivent se rendre aux Pays-Bas, où le délai est de 22 semaines. Chaque année, elles sont entre 400 et 500 à le faire, ce qui signifie que les mesures de sécurité actuelles leur sont particulièrement défavorables et peuvent entraver leur droit à l’IVG. Pour le moment, les CPF rédigent une attestation de soins urgents gynécologiques, soins qui sont indisponibles en Belgique, afin de permettre aux femmes de passer la frontière. Cette situation est très stressante pour un grand nombre de femmes, qui n’oseront peut-être pas se rendre dans un CPF pour une IVG (par peur de la maladie, ou parce qu’elles pensent que les médecins ont mieux à faire). Les professionnel∙l∙es craignent donc de devoir faire face à un grand nombre de demandes d’IVG qui seront hors-délais lorsque le confinement sera levé.

Contraception

En Belgique, la contraception régulière se délivre habituellement sous ordonnance. Avec les mesures de sécurité actuellement en vigueur, il est plus difficile pour les femmes de se procurer cette ordonnance. Les raisons en sont nombreuses : pas de médecin généraliste, peur de contacter un∙e médecin qui a « sûrement mieux à faire », pas de possibilités de se rendre dans une pharmacie, etc.

Les CPF enregistrent une baisse de 80% par rapport aux demandes habituelles, ce qui les inquiètent fortement. Si les femmes peuvent demander aux centres de planning familial une prolongation de contraception, celle-ci est unique et ne peut donc pas être renouvelée…

Les professionnel∙le∙s de la santé encouragent actuellement les femmes à opter pour une contraception de longue durée, plus sûre étant donné les circonstances, d’autant que personne ne connaît la date à laquelle nous pourrons circuler à nouveau sans entrave.

Autre problème d’envergure : la contraception d’urgence. En pharmacie, la contraception d’urgence est disponible sans prescription. Il faut alors payer le prix plein et ensuite, puis demander le remboursement à sa mutualité (remboursement soit total, soit la contraception d’urgence vous aura coûté moins d’1€). Le coût peut cependant s’élever jusqu’à 50€. Là encore, certaines femmes en situation de précarité ont davantage de difficultés à mettre 50€ dans cette contraception d’urgence, ce qui une fois de plus renforce les inégalités sociales et la précarité des femmes. Ne pas pouvoir prendre la contraception d’urgence, c’est risquer une grossesse non-désirée, ce qui peut résulter dans quelques semaines en une demande d’IVG. Les CPF redoutent un pic de demandes d’IVG après le confinement.

En ce qui concerne la production et l’expédition des marchandises, nous avons appris qu’il y a un risque certain de pénurie de préservatifs dans les prochains mois. Les retards importants causés par la fermeture des usines, notamment celles qui produisent des contraceptifs, augurent d’une pénurie au niveau mondial de tous les moyens de contraception en 2020-2021. Il est urgent que les pouvoirs publics s’en saisissent d’autant que le secteur de la pharmacie est renommé et bien développé en Belgique.

Accouchements

En France, on interdit dans certains hôpitaux à l’autre parent ou à un proche d’assister à l’accouchement, par mesure de sécurité. Cette interdiction est source d’angoisses et de traumatisme chez la femme qui, sur le long terme, peuvent aussi provoquer un syndrome de stress post-traumatique.

En Belgique, cette interdiction n’est pas constatée ; il faut cependant rester vigilant∙e∙s !

Violences

Les chiffres le démontrent, en Belgique comme partout ailleurs, les violences envers les femmes augmentent en période de confinement.

Confinées avec un compagnon violent sans possibilité de s’échapper, dans une promiscuité qui augmente les tensions, ces femmes ne peuvent pas ou difficilement appeler au secours, étant surveillées et sans possibilité de s’isoler pour lancer un appel à l’aide.

En Belgique, on a constaté une hausse de 70% d’appels au numéro d’Écoute violences conjugales (0800/30.030). Une initiative à saluer : à Mons, les pharmacies ont mis en place un dispositif qui permet aux femmes de demander de l’aide discrètement.

Depuis #metoo, les violences envers les femmes ont enfin été considérées comme un dossier prioritaire par les politiques. Ainsi, une task force a récemment été mise en place par la Wallonie, la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB), la Région bruxelloise et la Cocof, dont la mission est de s’assurer que les infrastructures d’accueil sont suffisantes pour répondre aux besoins d’éloignement en urgence du domicile.

Une campagne de communication, rappelant les différents numéros des services d’urgence, d’écoute et de soutien est aussi diffusée tout comme le rappel de la ligne d’écoute gratuite pour les violences conjugales : 0800/30.030.

Le 2 avril, la Conférence interministérielle (CIM) rassemblant 12 cabinets ministériels s’est réunie, dans l’objectif de lutter contre les violences et de nombreuses mesures ont été prises ou accentuées. Par exemple : les lignes d’écoute/chat ont été renforcées, la prise en charge des auteurs assurée, via Praxis ou les Maisons de justice, par téléphone et vidéoconférence.  Quant aux Centres de Prise en charge des Violences Sexuelles (CPVS), ils continuent à fonctionner 24h/24 et la COL 4/2006 destinée aux procureurs généraux, une circulaire connue sous le nom de  « tolérance zéro » doit être strictement appliquée.

On constate cependant un manque de coordination entre les différentes zones de police de Bruxelles. Celle de Bruxelles-Nord a décidé, dès le début du confinement, de reprendre contact avec les victimes qui avaient déposé plainte précédemment, démarche pro-active à saluer, alors que les autres zones de police ont tardé à s’aligner sur cette démarche, qui s’est heureusement généralisée depuis.

Sur le plan judiciaire,  nous connaissons les difficultés rencontrées par les femmes pour se faire entendre, et la suspicion qui continue à peser sur leurs plaintes et les constats de violences, qu’elles demandent à la justice de condamner.

En cette période, l’inquiétude reste donc de mise, car le monde policier et judiciaire reste très peu formé à la prise en compte et à la compréhension des mécanismes de violence. Ils sont peu ou pas formés pour la déceler et l’appréhender.

Concernant les femmes en situation de prostitution, la crise les touche tout particulièrement. En effet, elles n’ont plus aucun revenu, et n’étant pas déclarées elles ne touchent aucune aide sociale. Elles sont donc particulièrement à risque : si elles arrêtent, elles sont confrontées à une pauvreté et précarité immédiate ; si elles continuent, elles risquent de tomber malade et de propager l’épidémie. La situation tragique dénoncée en France n’est pas différente chez nous ; iI est en conséquence urgent d’aider ces femmes invisibles aux yeux de l’État belge qui ne leur garantit pas les droits fondamentaux qui leurs reviennent.

Sexisme et stéréotypes

80% des chef.fe.s de familles monoparentales sont des femmes. Le sexisme d’avant confinement aggrave leur situation dans de nombreux domaines de la vie quotidienne.

 Charge ménagère

En plus d’occuper les métiers essentiels dans la lutte contre l’épidémie, ce sont aussi les femmes qui sont principalement confrontées au travail invisible et non-rémunéré, regroupant les tâches ménagères, la cuisine, les courses, etc. Selon une étude de l’Iweps en 2017, les hommes consacrent 8% de leur temps aux tâches ménagères et familiales, tandis que les femmes y consacrent 13%. Chez nos voisins français, une étude de l’Insee a démontré que les femmes accomplissaient en moyenne 70% du travail familial et domestique.

Avec deux parents à la maison, on aurait pu imaginer une meilleure répartition des tâches, une prise de conscience de la part du compagnon … C’est beau de rêver ! Malheureusement, les inégalités dans les foyers se renforcent, et les mécanismes mis en place ne changent pas nécessairement. Les femmes sont ainsi au service du foyer 24h/24h. Cela peut s’expliquer par le fait que l’humain, en temps de crise, doit s’appuyer sur des habitudes et des repères, ce qui veut donc dire que la répartition des tâches peut difficilement changer durant cette période.

En plus de cette charge ménagère, une grande partie de la prise en charge émotionnelle repose sur les femmes. Cette charge émotionnelle explose en temps de crise, puisqu’il s’agit pour les femmes de rassurer leurs proches tandis que personne ne les rassure en retour.

Injonctions de beauté aux femmes

Depuis le début du confinement, on voit beaucoup de posts d’« humour » qui circulent sur les réseaux sociaux vis-à-vis des femmes et de leur apparence durant cette période. Même en confinement, il faudrait se maquiller, être bien habillée, bien épilée, et être toujours gracieuse et élégante, et bien sûr tout faire pour rester mince ou le devenir. Quelle que soit la situation, les injonctions envers les femmes sont multiples et concourent à les responsabiliser quant à leur physique, et à la culpabiliser si elles ne correspondent pas aux critères esthétiques édictés par les autres.

Il est essentiel de rappeler que le corps des femmes leur appartient, et de combattre ces injonctions et stéréotypes sexistes.

Le harcèlement de rue

On aurait pu espérer que, vu la distanciation physique et la raréfaction des sorties dans l’espace public, les femmes subiraient moins de harcèlement.

Au contraire, la situation semble s’aggraver. Même lors de sorties exceptionnelles et nécessaires,  les femmes subissent encore sifflements, remarques et insultes sexistes, regards insistants de harceleurs « qui s’ennuient et sont encore plus excités ». De plus, les rues étant plus désertes, les femmes se sentent moins en sécurité et sont donc plus vulnérables face à aux agresseurs.

Les plaintes à la police n’augmentent pas pour autant : d’une part, les femmes évitent un maximum de déplacements et d’autre part, le harcèlement est à ce point quotidien qu’elles ne rapportent pas ces faits à la police, car soit elles les minimisent, soit elles ne sont pas informées qu’il s’agit de délits punissables.

Quotidien, vous êtes sûres ? Oui ! Les chiffres parlent d’eux-mêmes, avec plus de neuf femmes sur dix qui affirment avoir déjà été confrontées publiquement à des comportement sexistes. Alors si le coronavirus va peut-être changer la face du monde tel qu’on le connaît, il ne changera pas le fait que les femmes détesteront toujours autant se faire alpaguer en rue, comme être réduite par des insultes et autres manifestions déplacées à une dimension sexuelle infériorisante.

Précarité et pauvreté

Perte d’emploi et de revenus

Il a déjà été constaté que les personnes les plus démunies d’un point de vue sanitaire et économique étaient les premières victimes du virus. Être une femme constitue donc une double peine. En effet, pour les femmes, l’impact économique négatif du Covid-19 est exacerbé.

Pourquoi ? Car elles ont davantage d’emplois précaires de manière général (près de 60% d’entre-elles travaillent dans l’économie informelle c’est-à-dire non-régulée par l’État) et ont un salaire généralement plus bas que les hommes, ce qui rend difficile la possibilité d’économiser à long terme et renforce donc les inégalités durant le confinement. En outre, le taux de perte d’emploi a touché, à l’échelle mondiale, plus rapidement et de manière disproportionnée les femmes, notamment dans le secteur des titres-services. Comme nous l’avons dit précédemment, les métiers les plus exposés au virus sont occupés majoritairement par des femmes et restent aussi sous-payés. Tout cela aggrave et aggravera la situation précaire de beaucoup de femmes.

Sur ce plan, l’ONU a alerté sur les risques accrus de diminution des revenus des femmes comme sur leur moindre participation économique à la société d’après crise sanitaire. Les femmes déjà en situation précaire avant celle-ci risquent de tomber dans l’extrême pauvreté alors qu’elles auront joué plusieurs rôles indispensables durant cette crise.

A l’échelle de la planète, les jeunes filles et adolescentes qui vivent dans la pauvreté seront les premières sacrifiées lorsqu’il faudra reprendre l’école. En plus de devoir consacrer plus d’heures aux tâches ménagères en raison du confinement, elles seront davantage contraintes d’abandonner leur scolarité à la fin de la crise. En effet, elles sont statistiquement plus exposées au décrochage scolaire lorsque la situation économique de leur famille est plus fragile. La crise aggravant cette situation, cette donnée risque de s’accroître.

Mères célibataires

En ce qui concerne les familles monoparentales, il faut savoir que la plupart sont gérées par des femmes (80% en Wallonie) et que 46% de ces familles ont des revenus inférieurs au seuil de pauvreté. Le confinement aggrave encore la charge psychologique : faire les courses avec leurs enfants, aider pour les devoirs, etc.

Étant donné qu’avant la crise, les femmes avaient un salaire moins élevé et qu’elles sont généralement davantage touchées par les pertes d’emploi que les hommes, il y a et aura encore plus de risques pour les femmes de tomber dans la pauvreté.

Précarité menstruelle

La précarité menstruelle représente un problème conséquent pour les femmes dans une situation de pauvreté en temps normal, que la crise ne fait qu’intensifier. En effet, les associations qui luttent contre la précarité menstruelle ont moins de ressources pour continuer leurs collectes et le gouvernement semble oublier cette problématique. Les femmes en situation précaire et, plus particulièrement, les femmes sans-abri et/ou en situation irrégulière sont considérablement touchées par l’absence de prise en charge, ce qui rend leur état de santé davantage à risque de complications.

Par exemple, en France, des colis de première nécessité ont été distribués aux personnes les plus démunies, mais ceux-ci ne comportaient pas de protections hygiéniques. À nouveau, elles ont été « oubliées » car non considérées comme essentielles. En Belgique, rien n’a été mis en place par les autorités à ce niveau. C’est une nouvelle preuve du tabou qui pèse sur les règles.

II. Maintenant que l’on sait ce qui se passe, que fait-on ?

La situation est donc plus que catastrophique pour les femmes. La question est donc, comment l’État peut-il agir ? Et comment nous, en tant que citoyen∙ne∙s, pouvons-nous agir à notre niveau ? Nous devons, tou∙te∙s ensemble, exiger de l’État qu’il remplisse ses obligations de protection vis-à-vis de tou∙te∙s ses citoyens, et nous pouvons agir en solidarité avec toutes ces femmes.

De façon générale, il est indispensable de revaloriser les métiers du soin aux personnes. La majorité de femmes qui compose ce secteur n’ont pas envie d’être acclamées telles des héroïnes, elles préfèreraient pouvoir travailler dans des conditions respectables et qui favorisent leur bien-être. Nous devons écouter aujourd’hui ces femmes actives dans ces secteurs ainsi que leurs revendications, sans quoi la prochaine crise pourrait se révéler encore plus dramatique.

On observe enfin que beaucoup de citoyen∙ne∙s sont aujourd’hui bénévoles, ce qui est particulièrement encourageant car il faut un esprit de solidarité. Cependant il est également nécessaire que, d’une part l’État encourage cette solidarité en donnant plus de moyens aux associations qui la coordonnent, et que, d’autre part l’État prenne ses responsabilités. On constate par exemple qu’une très grande majorité de femmes couturières ont aidé à pallier le manque de masques de protection. Procurer des masques est clairement une des obligations de l’État compétent en matière de santé publique, et les femmes couturières qui ont aidé n’ont pas été rémunérées pour ce travail absolument essentiel. Cela démontre une fois de plus que quand les femmes travaillent gratuitement cela ne gêne personne, et qu’au contraire on les encourage à prester gratuitement, au mépris de leurs apport social et d’une juste rétribution financière.

Santé

Le droit à l’IVG doit être réaffirmé en tant qu’acte médical essentiel même en temps de crise. La télémédecine, non encadrée aujourd’hui en Belgique, doit également être envisagée afin de faciliter les téléconsultations pour la contraception régulière par exemple.

La contraception d’urgence devrait être, au moins pendant le confinement, gratuite sans ordonnance. La production et l’approvisionnement des contraceptifs doivent être une priorité.

Concernant les accouchements, la tendance, à la hausse durant cette période, est celle d’accoucher à la maison. Cela comporte cependant des risques évidents pour la santé des femmes et ne doit pas devenir la norme. Les femmes doivent disposer de toutes les informations utiles quant à leur santé et aux risques patents de complications, souvent graves, inhérents à un accouchement avant de faire un tel choix.  Une femme enceinte sur cent, en Belgique, doit être prise en charge en soins intensifs pour cause de grossesse ou d’accouchement.

Violences

L’éclatement des compétences suivant les niveaux de pouvoir constitue un frein réel à la prise en charge globale et efficace pour lutter en faveur des droits des femmes en général, et contre les violences en particulier.

Ensuite, pourquoi la Belgique ne coordonnerait-elle pas un dispositif anti-violences dans toutes les pharmacies, comme cela est fait en France et à Mons ? Ou encore mettre à disposition un numéro de téléphone d’écoute violences conjugales via lequel on peut communiquer par sms ? Il reste de nombreux autres points à améliorer, comme la formation du secteur judiciaire et des policiers, ou encore l’accessibilité des services d’aide aux femmes en situation de handicap.

Au niveau de la prostitution, il faudra se soucier évidemment de l’impact de la crise sur la précarité et de la pauvreté de ces femmes. Les stigmatiser et les plonger dans une plus grande pauvreté et insécurité ne résoudra pas le débat autour de la prostitution, et ne correspond pas aux valeurs d’une société démocratique.

Pour toutes les femmes qui subissent des violences, de tous ordres, il faut investir en amont par la prévention, la sensibilisation, le maillage local et des relais efficaces dans la chaîne socio-judiciaire.

Les violences qu’auront subies les femmes pendant ce confinement vont coûter énormément à la société, tandis que si une réelle prévention et prise en charge étaient mises en place, comme l’exige la Convention d’Istanbul ratifiée par la Belgique en 2016, il y aurait une diminution certaine du nombre de violences faites aux femmes, comme l’a démontré l’Espagne.

Sexisme et stéréotypes

Pour alléger les charges ménagères et émotionnelles des femmes, comme les injonctions esthétiques, l’État peut également intervenir. Pourquoi ne pas envisager une campagne nationale à destination des hommes, avec comme message une dénonciation de ces stéréotypes sexistes ?

Les citoyen∙ne∙s doivent en parallèle continuer à dénoncer ces injonctions et à les contrer.

Précarité et pauvreté

Les recommandations dans ce domaine sont innombrables. Pour dresser un rapide tableau, il nous semble essentiel aujourd’hui de porter un regard beaucoup plus attentif sur les femmes et familles monoparentales en situation de précarité et à risque de pauvreté, ainsi que sur les femmes qui, une fois les enfants partis, se retrouvent âgées et démunies.

Il faudrait également prendre en compte la situation singulière que vivent les femmes sans-abris et/ou en situation irrégulière, et les femmes en situation de pauvreté.

La précarité menstruelle n’est pas encore suffisamment prise en compte en Belgique, et une proposition de loi sur la gratuité des protections menstruelles pour les femmes les plus démunies devrait pouvoir être rédigée. De plus, ne serait-ce que durant la crise, la Belgique devrait mettre en place un kit de première nécessité pour les personnes les plus démunies, comprenant d’office des protections hygiéniques. Ces dernières devraient systématiquement être considérées comme des produits de première nécessité, produits essentiels pour toutes les femmes.

III. Le monde de demain

Les femmes sont à la fois les grandes perdantes de la crise, mais aussi et surtout les plus indispensables.

L’urgence actuelle et la crise économique qui se profile pourrait faire l’impasse sur les objectifs d’égalité de genre et les remettre à plus tard. Nous nous opposons au discours qui prétendra que « Les droits des femmes peuvent bien attendre, et puis de toute façon on n’a plus l’argent ! ».

C’est précisément ce que révèle cette crise de façon encore plus visible : l’égalité femmes-hommes ne peut plus attendre, et c’est la réponse que les politiques devront apporter à ceux∙celles qui disent le contraire. Les droits des femmes sont des enjeux démocratiques fondamentaux ; beaucoup de responsabilités, de tâches et de services sont pris en charge par les femmes.  L’État doit le reconnaître et valoriser tant le travail fourni que les citoyennes qui ne comptent ni leurs heures ni leur engagement pour assurer le bien-être de la collectivité.

Plus généralement, il est urgent d’améliorer l’information et l’éducation à la non-discrimination envers les filles et les femmes. Les générations – plus jeunes ou plus anciennes –  doivent être sensibilisées sans relâche à cet enjeu de société majeur, que ce soit par des campagnes de sensibilisation et d’information ou une meilleure application du droit.

Nous devons aussi engager un dialogue citoyen autour de ces questions, afin de s’assurer que les droits des femmes soient garantis et cessent d’être constamment attaqués.

L’égalité entre hommes et femmes est une obligation pour les 189 pays qui ont ratifié la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, la convention internationale onusienne la plus célèbre concernant les droits des femmes et adoptée en… 1979. Alors, qu’est-ce qu’on attend ?

Emilie Djawa et Diane Gardiol

Commission Jeunes du CFFB

 

La femme, son statut et ses (non) droits à travers l’histoire

Il suffit d’ouvrir un manuel d’histoire pour constater à quel point les femmes sont absentes dans ce domaine. Il y a bien quelques grandes dames dont on cite le nom et les exploits. Les femmes du commun des mortels, passent elles complètement à la trappe. Si depuis quelques décennies, on tente d’écrire une histoire de la femme, il n’est pas toujours évident de trouver les sources nécessaires dans une histoire écrite essentiellement  par des hommes pour des hommes.

A la préhistoire

Il est difficile de savoir ce qu’il en est réellement des femmes, de leurs droits et de leur statut à cette période. L’absence de textes complique l’étude de ces temps reculés et tout ce qui est envisagé par les différents scientifiques relève de l’hypothèse. Au XIXe siècle, les préhistoriens ont popularisé l’image des premières femmes « occupées à cueillir des baies en attendant le retour de leurs mâles chasseurs qui les entraîneront par les cheveux au fond de la caverne… »[1]

Mais aujourd’hui, beaucoup de spécialistes s’accordent à dire que l’image développée à cette époque et ensuite véhiculée par les films et la littérature est probablement biaisée. Des anthropologues s’orientent vers une théorie selon laquelle : « les hommes préhistoriques auraient été beaucoup plus calmes et organisés, avec des principes d’égalité entre hommes et femmes que ce que l’on aurait envisagé ».[2]

Des études sur des tribus modernes  de chasseurs-cueilleurs montrent une répartition égalitaire des tâches entre les hommes et les femmes. Des anthropologues pensent qu’on peut transférer cette logique moderne à la préhistoire puisque ces sociétés présentent beaucoup de similitudes. On peut supposer que : « les femmes avaient un rôle économique et social important avec des activités liées à la transformation et aux transports des animaux morts : les tâches sont attribuées en fonction des capacités et non du sexe. Elles avaient un rôle actif de cueillette et de collecte ». Les anthropologues supposent que les femmes avaient le droit de s’exprimer et étaient probablement aussi écoutées que les hommes.

 

 

Durant l’antiquité

En Mésopotamie, entre 1792 et 1750 avant J.-C., les femmes semblent protégées par des textes de lois précis comme c’est le cas dans le code Hammurabi. Elles sont lourdement punies lorsqu’elles commettent des fautes mais « elles sont aussi protégées du viol avec la peine de mort pour le coupable ». [3] Les femmes n’ont pas accès au pouvoir mais elles peuvent exercer certaines fonctions importantes comme être scribes.

Quelques siècles plus tard, en Grèce et plus particulièrement à Athènes, dans les familles aisées garçons et filles         reçoivent très tôt une éducation différente, puisque dès sept ans, les deux sexes sont séparés. Aux hommes, les apprentissages intellectuels, aux femmes on réserve une formation orientée vers la gestion de la maison et du domaine (travail de la laine, gestion du personnel …). Des formations qui s’expliquent par les tâches à venir de chacun de deux sexes puisque « les garçons sont formés à leur futur rôle de guerrier ou de citoyen  et les filles à leur futur rôle de mère et d’épouse ou de gestionnaire du domaine familial ».[4] En effet, les femmes n’ont pas le statut de citoyennes mais d’épouses ou de mères de citoyen. Elles ne peuvent accéder à la justice qu’avec l’accord de leur mari ou d’un tuteur. Il en va de même pour avoir accès à la propriété, elles ne peuvent pas posséder de biens immobiliers. [5]

Durant la Rome républicaine, la « société est fondée sur un système d’inégalité entre les citoyens, dans lequel les droits et les devoirs sont à géométrie variable, et sont essentiellement proportionnels à l’importance de la naissance et de la fortune » et aussi du sexe.

Les femmes sont tenues à l’écart des fonctions publiques et civiques. Le droit romain est clair: il n’est de citoyenneté possible que pour les hommes. Il n’existe même pas de terme pour désigner une citoyenne. [6]

Dans une jurisprudence romaine datée du Ve siècle avant J.-C., on apprend que les femmes même lorsqu’elles sont majeures doivent rester sous tutelle « sous une autorité masculine, que ce soit la potestas du père, la manus du mari, ou la tutelle d’un frère, d’un oncle ou d’un membre extérieur à la famille ».  [7]

Au Moyen-âge

Les femmes sont souvent absentes des sources puisque les textes sont écrits par des hommes qui ne leur accordaient que très peu d’importance. Le Moyen-âge ne fait pas exception à la règle. Seules les reines et les abbesses font couler un peu d’encre. De cette période considérée souvent comment période noire, on n’attend pas beaucoup d’amélioration des droits de la femme. Les viols, les droits de cuissage inondent la littérature et les films. Qu’en est-il  vraiment ?

Quand on parle des autres femmes ce n’est pas souvent en termes élogieux. On trouve dans certains textes que le mari peut frapper sa femme. En effet, dans les Coutumes de Clermont-en-Beauvaisis,  un ouvrage de droit français  écrit par Philippe de Beaumanoir à la fin du XIIIe siècle, on conseille même de réprimander son épouse  si elle est désobéissante.

Pourtant, les femmes mariées ont  quant à elles, des droits avancés et jouent un rôle beaucoup plus important que dans certaines régions et période de l’Antiquité. Elles peuvent hériter de terres, gérer des fiefs lorsque leur mari est absent, saisir les tribunaux. [8]

Au XIIIe siècle, les femmes  ont le droit de travailler : « Les corporations d’artisans se montrent ouvertes aux femmes. (…) Les statuts de la corporation des fourreurs de Bâle, rédigés en 1226, leur accordent les mêmes droits qu’aux hommes. (…) Elles sont également présentes dans les soins de santé. Elles exercent des emplois de sages-femmes mais aussi de médecins. On les retrouve aussi dans l’éducation. À Paris, on compte vingt-et-une maîtresses d’école à la tête d’écoles élémentaires de jeunes filles.[9] Au XIIIe siècle, on retrouve aussi des femmes libres qui se sont battues aux côtés des paysans contre l’oppression féodale. « Des femmes qui ont organisé la première grève des femmes à Bruxelles : elles considéraient que leur salaire versé par la Corporation des tisserands était insuffisant. Ce secteur était florissant en Belgique et reconnu internationalement. Elles ont donc arrêté le travail et ont menacé le secteur de la tapisserie d’être en faillite car leur travail se situait au début de la chaîne. Elles ont obtenu gain de cause : leur salaire a été augmenté. »[10]

On voit encore ici que l’obtention ou le maintien des droits de la femme est loin d’être une histoire linéaire.

A partir de 1300, des règlements urbains cherchent à  exclure les femmes des commerces qu’elles pouvaient tenir. En France aucune femme n’est  habilitée à étudier, ou encore moins à enseigner dans les universités. Les femmes perdent progressivement des droits.

Aux temps modernes

Si cette période est celle de la redécouverte de l’Antiquité en termes culturels et place l’Homme au centre de tout, on aurait pu espérer que les intellectuels de l’époque donnent aux femmes un statut équivalent au leur. Mais au contraire « C’est le début d’un mouvement souterrain qui va complètement évincer les femmes des fonctions publiques au 16e siècle et tenter de les renvoyer à leur vocation de potiche ». [11]

En effet, pour la femme, on assiste à « un durcissement de ses conditions de vie dans nombre de domaines et, pire, à  un recul de ses droits civiques, les femmes redeviennent des éternelles mineures.[12]

C’est à cette époque que les procès en sorcellerie débutent réellement contrairement à l’imaginaire collectif qui les place plutôt au Moyen-âge. En effet, c’est au XVe siècle et majoritairement au XVIe et au XVIIe siècle qu’on assiste à de nombreux procès pour sorcellerie. On accuse les femmes sans enfants  pour détourner l’impuissance de l’homme. Beaucoup de sages-femmes et de guérisseuses se sont vu également condamnés.[13] Pendant la Renaissance, « l’homme est remis au centre. Mais c’est de l’homme (petit h) dont on parle, pas l’Homme… Et toutes les femmes détentrices d’un certain savoir, et par extension d’un certain pouvoir, furent persécutées»[14]

 

 

La Révolution française

Une nouvelle chance pour les femmes d’être mieux considérées ?

Les femmes se sont battues pour l’égalité. Sur les représentations iconographiques de la Révolution française, on peut voir des hommes et des femmes qui mènent ensemble des actions: « prise de la Bastille, scènes de rue, de procès, d’assemblée, de pillage, d’exécution, de soutien aux armées partant défendre «la patrie en danger» ».

Les hommes ont pourtant réussi à les faire disparaître dans l’historiographie traditionnelle. On ne parle que d’hommes à l’exception de quelques femmes extraordinaires. La femme est totalement effacée comme si ce n’avait pas été le fruit de toute la population mais une révolution purement masculine.

Si la Révolution et son principe d’égalité laissaient augurer une amélioration et un changement de statut pour la femme. Il n’en est rien dans la réalité. Les femmes obtiennent bien le titre de «citoyenne» mais n’acquièrent pas pour autant de droits politiques et n’ont légalement pas le droit de vote.[15]

Pourtant, ce n’est pas l’intérêt politique qui manque chez les femmes.  Elles sont très  assidues dans les assemblées révolutionnaires. [16] Certaines d’entre elles expriment même des idées féministes qui visent à améliorer leur statut comme Olympe de Gouges et sa Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne mais le combat pour l’égalité reste encore long et difficile.

Sous l’Empire

Aucun droits politiques ou civils ne lui sont accordés. La femme reste une  éternelle mineure placée sous la coupe de son mari ou de celle de son père.

Depuis le 7 novembre 1800 en France,  les femmes ne pouvaient plus porter le pantalon sous peine d’être accusées de travestissement. Une loi qui n’a étonnement été abrogée qu’en 2013.[17]

En France, les premières revendications politiques apparaissent durant la Révolution de 1848, avec la mise en place du suffrage universel, encore réservé aux hommes.

Le XXe siècle

« Les femmes mariées obtiennent le droit d’ouvrir un compte d’épargne et d’en retirer de faibles sommes sans l’autorisation de leur mari. Elles peuvent aussi conclure un contrat de travail et toucher une partie de leur propre salaire. Elles peuvent dépenser cet argent sans autorisation de leur mari pour autant qu’il soit affecté aux besoins du ménage. Toutes les restrictions à disposer de son propre revenu professionnel seront levées en 1922, et le droit de percevoir sa propre pension sera instauré en 1928 ». Autant de choses qui semblent tellement naturelles actuellement, tellement inimaginables qu’elles en sont risibles et qui est pourtant, pour obtenir ces droits, il a fallu de longues luttes. En France, les femmes auront dû attendre jusqu’en 1965 et en 1976 en Belgique pour avoir le droit d’ouvrir un compte en banque sans l’accord de leur mari.   [18]

Si actuellement en Belgique, on a progressé sur la route de l’égalité homme-femme, la route reste encore très (trop) longue. On assiste encore à des inégalités salariales si deux individus salariés de la même société et possédant le même niveau de qualification exécutent des tâches similaires mais que par contre ils ne sont pas payés de la même façon. Bien que cette pratique soit illégale, il arrive encore que des hommes soient payés plus que des femmes à diplôme et poste équivalent.

Les femmes sont les grandes absentes de la hiérarchie dans bon nombre de sociétés. On explique souvent ce phénomène par le « plafond de verre ». Expression qui renvoie au fait que les femmes peuvent progresser dans la hiérarchie de l’entreprise mais seulement jusqu’à un certain niveau. Elles n’atteignent que rarement les postes les plus hauts. Comment expliquer que la Belgique n’a jamais eu de premier ministre femme jusqu’à la nomination de Sophie Wilmès dans une fonction que peu d’hommes auraient accepté pour combler le vide du pouvoir fédéral ? Et même en regardant chez nos voisins, les dirigeants femmes sont à compter sur les doigts d’une main. [19]

On l’a vu à travers l’histoire, jamais les droits ne sont totalement acquis pour la femme et un retour en arrière n’est jamais impossible. Il ne faut pas aller très loin ni géographiquement ni dans le temps pour assister à des pertes de droits pour la gente féminine. En 2016, La Pologne a tenté d’interdire totalement l’avortement mais sous la  pression, l’a fortement limité : il n’est autorisé qu’en cas de viol, d’inceste, de danger pour la mère ou de malformation irréversible du fœtus. A Malte, en 2019, il reste interdit qu’importe le motif et implique une peine de prison pour la femme et le médecin qui ne respecteraient pas l’interdit.  [20]

Les religions « Les religions n’aiment pas les droits des femmes » [21]? On peut se poser la question quand on assiste à des situations comme celle d’une fillette de neuf ans  qui est excommuniée pour avoir avorté suite aux viols répétés de son beau-père et face au risque important de décès pour la jeune mère.  Pour citer Geneviève Fraisse : « Allons-y sans détour : aucune religion ne pense l’égalité des sexes, aucun des trois monothéismes notamment. Chrétiens, juifs, musulmans louvoient tous à leur façon pour éviter cette question brutale : l’égalité, doublée de la liberté, pour tous et toutes ». [22]

Peut-on vraiment lui donner tort ? Restons vigilant(e)s, l’histoire nous a appris qu’en matière d’égalité homme-femme rien n’est jamais acquis définitivement.

Marie Béclard
FAML

 

[1] I. GREGOR, Les tribulations des femmes à travers l’Histoire, herodote.net, p.8.

[2] https://www.hominides.com/html/actualites/egalite-sexes-prehistoire-0924.php

[3] I. GREGOR, Les tribulations des femmes à travers l’Histoire, p.14.

[4] C. MARISSAL, Femmes hommes Un passé commun Antiquité et Moyen âge, http://www.avg-carhif.be/media/d_Femmesethommesdanslhistoire_71317.pdf

[5] A. CHATELARD, « minorité juridique et citoyenneté des femmes dans la Rome » dans Clio. Femmes, Genre, Histoire » 2016/1, 43, p.27.

[6] A. CHATELARD, « minorité juridique et citoyenneté des femmes dans la Rome » dans Clio. Femmes, Genre, Histoire » 2016/1, 43, p.27.

[7]

[8] https://www.boutique.afnor.org/resources/8c157a96-2705-475d-b149-785413ce2091.pdf

[9] I. GREGOR, Les tribulations des femmes à travers l’Histoire, herodote.net, p.54.

[10] Conférence : le féminisme ne sert plus à rien, p. 3 consulté le 10 octobre 2019 sur http://www.lepoissonsansbicyclette.be/wp-content/uploads/2018/04/180318-Ape%CC%81ro-le-fe%CC%81minisme-c%CC%A7a-sert-plus-a%CC%80-rien-.pdf

[11] I. GREGOR, Les tribulations des femmes à travers l’Histoire, herodote.net, p.57.

[12] I. GREGOR, Les tribulations des femmes à travers l’Histoire, herodote.net, p.59.

[13] Informations consultées le 11 octobre 2019 sur le site https://www.franceinter.fr/culture/la-chasse-aux-sorcieres-la-face-cachee-de-la-renaissance

[14]

[15]N. THÉVENET,  Les femmes et la Révolution française, https://www.reseau-canope.fr/la-classe-loeuvre/fileadmin/user_upload/projets/musee935/MRF-DossierPed-FemmesRevol.pdf

[16] N. THÉVENET,  Les femmes et la Révolution française, https://www.reseau-canope.fr/la-classe-loeuvre/fileadmin/user_upload/projets/musee935/MRF-DossierPed-FemmesRevol.pdf, p.4.

[17] Informations consultées dans l’article, Les femmes ont (enfin) le droit de porter un pantalon

https://www.bfmtv.com/politique/femmes-ont-enfin-droit-porter-un-pantalon-439964.html

[18] Conférence : le féminisme ne sert plus à rien, p. 6 consulté le 10 octobre 2019 sur http://www.lepoissonsansbicyclette.be/wp-content/uploads/2018/04/180318-Ape%CC%81ro-le-fe%CC%81minisme-c%CC%A7a-sert-plus-a%CC%80-rien-.pdf

[19] Informations consultées le 4 septembre sur le site https://igvm-iefh.belgium.be/fr/activites/emploi/plafond_de_verre

[20] Informations consultées le 4 septembre sur le site https://www.touteleurope.eu/actualite/le-droit-a-l-avortement-dans-l-ue.html

[21] Religions et droits des femmes : un combat éternel  Informations consultées le 4 septembre sur le site genreenaction.net/Religions-et-droits-des-femmes-un-eternel-combat.html

[22] Religions et droits des femmes : un combat éternel  Informations consultées le 4 septembre sur le site genreenaction.net/Religions-et-droits-des-femmes-un-eternel-combat.html