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Faut-il repenser la Franc-Maçonnerie de l’avenir et comment ? Ou Pourquoi et comment allier la tradition à la modernité ?

La Franc-Maçonnerie vieillirait-elle mal ? Elle date d’avant 1717[1]. Ce n’est plus douteux[2]. Elle doit demeurer respectable et survivre, mais elle engendre ses propres défauts « maçonnicides ».

De nombreux auteurs, notamment Roger Dachez[3], se sont penchés sur l’histoire de la Maçonnerie afin de démêler l’écheveau de l’historique vérifiable et véritable[4], de la légende, du mythe et des croyances, rumeurs ou des constructions hasardeuses. Sa filiation avec le compagnonnage a fait couler de l’encre ; la Maçonnerie en a néanmoins repris des symboles et elle les a enrichis ; elle a prospéré et s’est implantée très tôt sur les territoires de la future Belgique, dès 1741 à Bruxelles.

« L’homo maçonnicus » s’est répandu, trop vite ou mal ? Question ouverte.

La Franc-Maçonnerie, qui a connu des hauts et des bas, parfois au péril de son existence[5],  constitue un véhicule original et unique offrant de se perfectionner selon un cheminement libre et de rayonner au profit de l’humanité.  En soi, c’est éminemment attractif pour les esprits libérés des dogmes.

Les Francs-Maçons s’opposent à tous les fanatismes, aux intégrismes et aux radicalismes, au nom de la fraternité humaine, de la raison spirituelle et du progrès de l’humanité vers un monde meilleur, une société nouvelle[6], bien plus que fraternelle, des lendemains pour lesquels l’espérance prend tout son sens, cette espérance qui se conçoit à plus long terme que l’espoir.

L’avenir de la Franc-Maçonnerie de tradition serait-il en danger compte tenu de sa diversité, de ses structures et de son mode de fonctionnement ?

Bien que le nombre de loges au sein de la Franc-Maçonnerie dite libérale, surtout européenne, soit en augmentation de même que leur volume, la fréquentation des membres aux tenues chute, sans parler du désintérêt pour les Grades dits supérieurs qui impliquent des engagements autres non indispensables à l’imprégnation des valeurs fondamentales de la Franc-Maçonnerie par les Apprentis Compagnons et Maîtres.

C’est regrettable et ce constat s’explique. Les structures maçonniques ne l’ignorent pas. La question de savoir comment y remédier passe par une solide remise en question à moins que de se satisfaire d’une régression quantitative et qualitative.

Quant à la Franc-Maçonnerie dite improprement dogmatique, et plus spécialement la Maçonnerie régulière américaine et britannique, elle connaît une érosion variable mais sérieuse depuis quelques années déjà.

D’autres mouvances anglo-saxonnes semblent en faire leurs choux gras, comme que ce soit la Wicca, l’Amorc, la scientologie, entre autres structures dites sectaires par certains ; des ordres templiers absorbent des Maçons et se revendiquent tous de la seule légitimité qui vaille ; il y a beaucoup à en dire pour rétablir une vérité qui peut-être dérange.

La Franc-Maçonnerie « est l’héritière de cette longue lignée philosophique qui, de Platon à Spinoza, a cherché à faire de l’éthique le but même de la philosophie et de la sagesse[7] ».

Elle se compose de « fédérations » de Loges  et / ou de rites qu’on nomme Obédiences, lesquelles veillent à coordonner les Loges qui en principe demeures libres mais doivent respecter les règlements de leur obédience à moins d’en sortir.

Les obédiences n’entretiennent pas toujours d’excellentes relations entre elles, même si de plus en plus d’accords ont vu le jour, parfois sclérosants, souvent constructifs, mais en tous cas incapables de faire disparaître le clivage entre la Maçonnerie dite libérale et la maçonnerie dite régulière, ce qui sépare ce qui pourrait former une superbe chaine d’union universelle.

Entre eux toutefois les Francs-Maçons sont fraternels sauf quelques exceptions affairistes ou opportunistes.

Être franc-maçon ne s’apparente pas à un état, ni à un aboutissement, mais bien à un engagement d’action rayonnante, laquelle aujourd’hui englobe tant les femmes que les hommes qui, ensemble, peuvent se dépasser sur le cheminement qui leur est offert[8].

Aujourd’hui cependant, qu’on accepte de l’admettre ou non, la Franc-Maçonnerie, dans son ensemble, souffre d’une désaffection, d’une chute d’assiduité, d’absentéisme et pour être clair, d’un désintérêt relatif insidieux, et parfois même de médiocrité intellectuelle ou morale. Il faut oser se départir de la langue de bois et vouloir aborder les problèmes qui se profilent depuis plusieurs années.

Que se passe-t-il ? Le modèle maçonnique ne fait-il plus recette au point d’attirer à suffisance et de fidéliser ses membres par une assiduité tant féconde que fraternelle ?

Le mode de recrutement ne doit-il pas être revu ? En va-t-il de même du sérieux des tenues, de la lourdeur ou de la légèreté de certains rituels, du poids financier lié ou non aux Obédiences ?

On dit que les Francs-Maçons se rencontrent entre équerre et compas, deux symboles connus, pour travailler à leur progrès intérieur et « extérieur », et à celui de l’humanité, jusqu’à convertir leur regard sur eux-mêmes et sur l’humanité[9], ce qui, il est raisonnable d’en convenir, s’annonce pour le moins ardu et peut signifier beaucoup, même au risque de vouloir exprimer trop, mal ou trop peu, avec les dérapages collatéraux d’une compréhension édulcorée ou carrément erronée.

Ils en est sont qui voient la participation aux réunions maçonniques comme une thérapie de groupe[10], ou des rassemblements osmotiques, voire transcendantaux.

À chacun, en particulier les Francs-Maçons, mais évidemment pas eux uniquement, de devenir des jardiniers de l’amour[11]. Il serait réducteur cependant de ne voir en la Franc-Maçonnerie qu’un incitant à l’Amour ; c’est une société initiatique[12].

Elle reste élitiste et méritocratique, même si elle s’ouvre à tout qui veut frapper à la porte du temple parce qu’il s’estime pouvoir être coopté, parce que qu’il s’estime assez probe, libre, de bonnes mœurs et qu’il pense posséder l’intelligence et la volonté de comprendre les objectifs de l’Ordre maçonnique.

La vie moderne du XXIe siècle a repeint le modèle sociétal sous l’angle de l’implication professionnelle et des difficultés sociales, le mode de vie familial, le temps des loisirs et les priorités en tous genres dont la réalité économique.

La Franc-Maçonnerie fonctionne toujours sur son canevas ancien, vieillissant mais enrichissant. Elle s’est ouverte vers un plus grand nombre de personnes probes libres et de bonnes mœurs, ce qui est heureux, mais en même temps, elle ne parvient pas à se libérer d’un conservatisme étouffant, même s’il convient de respecter une Tradition, laquelle peut donner la main à la modernité.

Est-elle encore compatible ainsi conçue avec la réalité de la société et doit-elle s’y adapter pour survivre et poursuivre son développement ou doit-elle se résoudre à un autre avenir, des lendemains qui déchantent ?

Combien estiment les tenues trop longues, trop administratives, trop tardives, les agapes trop prenantes et préjudiciables à la vie professionnelle du lendemain ou à la vie familiale ?

Certes libre à chacun de ne pas solliciter d’être coopté en loge pour pouvoir s’épanouir dans sa vie de travail profane et ses activités familiales, mais ne serait-il pas raisonnable de permettre de concilier la vie initiatique et la vie extérieure ?   La Franc-Maçonnerie y gagnerait des membres heureux de venir en Loge et assidus.

Comment réformer cet aspect ? Alléger le nombre de tenues, les rendre plus attractives, moins lourdes ?

Des Francs-Maçons vont en loge pour rompre avec le quotidien, d’autres pour se trouver entre amis ou y passer une soirée quasi festive ou encore pour y confier leurs soucis, d’autres encore pour y vivre un cheminement initiatique et ressentir l’intensité des rituels, l’osmose ou selon certains l’égrégore qui se dégage du temple.

Même si la large majorité des membres de la Franc-Maçonnerie donne du relief à la dignité de celle-ci et la porte haut en valeurs morales, on constate un phénomène, lié aux Maçons eux-mêmes, qui pourrait provoquer une dérive lente des loges vers la notion de clubs où l’on noue des contacts à des fins affairistes ou amicales voire plus si affinités, bien étrangères à l’élévation spirituelle ou à l’étude des problèmes sociétaux utiles pour contribuer à l’amélioration de l’humanité et pour travailler à son progrès de manière aussi désintéressée que conforme aux valeurs de probité, de sagesse, de bonnes mœurs et de Beauté.

Ne convient-il pas de se préoccuper avec efficacité de la grandeur de la Franc-Maçonnerie qui passe par la grandeur des Maçons ?

Ce phénomène de baisse de taux de participation ne vise pas que la Franc-Maçonnerie, loin s’en faut ; il est lié à l’évolution de la société. Les priorités changent quant au temps que l’on entend accorder à une participation à telle ou telle structure.

Cependant, on constate une augmentation nette d’affiliations à d’autres mouvances, ce qui relève du libre choix mais semble parfois inquiétant, lorsqu’il s’agit de l’Opus Dei[13], contre-projet antimaçonnique, ou de structures Illuminati modernes[14], ces dernières puisant leurs membres aussi au sein de Francs-Maçons déçus.

Demain, la Franc-Maçonnerie, maintes fois attaquée de l’extérieur en ses conceptions et valeurs, mais ayant résisté, risque de subir de tristes déconvenues de l’intérieur, de se scléroser, de s’assécher.

Entre la dispersion qui répond à des aspirations diverses et les structures trop lourdes, un équilibre porteur s’impose avec tout le sérieux dont sont capables les Francs-Maçons éclairés soucieux d’un avenir ensoleillé pour tous.

La richesse de la diversité maçonnique, qui reste souhaitable, présente un revers, celui de l’incompréhension de l’autre et des querelles de clocher. Des structures rigides ou inadéquates engendrent une sorte de concurrence malsaine et une course à l’influence intra-maçonnique, voire un manque d’ouverture.

On dit, dans la Tradition, que les Francs-Maçons « rassemblent ce qui est épars » ; à titre personnel, si le principe est beau, j’émets des réserves devant les divergences et les egos des humains, si compliqués à surmonter, mais d’un point de vue initiatique et philosophique, je partage entièrement ce principe d’une richesse intense.

La Franc-Maçonnerie idéale ou utopique a une vision à travers ses individualités riches d’une réflexion démultipliée, de fraternité du monde à travers la compréhension entre les humains, dans la concorde, sans haine de l’autre, avec intelligence et raison, notamment par l’amélioration de soi par un travail sur soi-même. Le projet reste beau ; ce que ses membres en font prête plus le flanc à la critique ; c’est normal et propre à toutes les mouvances.

En fait, il y a un peu de tout cela et ce que font les Frères ou les Sœurs en Loge procède d’une élévation teintée à forte dose d’une fraternité initiatique constructive, laquelle constitue une bonne part de l’essence de la Franc-Maçonnerie, qu’elle soit spirituelle ou sociétale, à des Degrés ou Grades divers, et peut-être même les deux à la fois car, en somme, qu’importe l’option générique d’une Loge, spirituelle ou sociétale, la frontière étant poreuse et cette option non suffisante pour l’insérer dans une catégorie, ce qui serait réducteur.

En outre, des échos de la vie quotidienne, il apparaît que la Franc-Maçonnerie est mal comprise ou qu’elle engendre malaise et questions, bien que les ouvrages ne manquent pas pour l’expliquer et la décrire[15], même pour en dévoiler les rituels, les symboles, son histoire ou encore notamment diverses analyses pertinentes ou tenant de la désinformation.

Bien avant 1717, des Loges maçonniques se développent sans fastes et sur des bases de solidarité, de symbolisme confidentiel puisé et enrichi, et de réception entre personnes de milieux différents ; il n’était pas question d’initiation au sens actuel.

Le fonctionnement rituel s’est modifié au gré du temps ; la franc-Maçonnerie a trouvé une recette pour se propager au sein d’une société en mutation en privilégiant la paix religieuse, le dépassement des clivages.

En cette société initiatique prisée et innovante, la tradition, l’alchimie de soi, l’amélioration des connaissances, la spiritualité, la gnose, l’altruisme, la fraternité et le sentiment de contribuer à s’éclairer et à éclairer furent vite mêlées à une histoire composée de manière attractive pour donner de la profondeur à la Franc-Maçonnerie sur le fond et sur la forme, ce qui l’a enjolivée et a permis son expansion rapide.

Malgré le succès de cette société élitiste, début du XVIIIe siècle, les premiers déchirements apparurent entre mouvances dites obédientielles pour divers motifs qui ont tenu à la fois de l’intolérance, de la méfiance, des pratiques religieuses et de la perception qu’en avait le pouvoir politique.

Il était bon d’en être néanmoins, mais pas aux yeux de tous.

Cette Franc-Maçonnerie dite spéculative, s’est progressivement ouverte et étendue. Elle a pu générer la notion interne de méritocratie sans remettre en question les positions sociales profanes de ses membres et leur statut ; elle a initié un phénomène de rayonnement et promotion des idées des Lumières tout en s’appuyant sur une Tradition dont les balises furent tant rappelées sur base de vieux écrits et de légendes outre que dessinées comme un costume d’apparat.

La Franc-Maçonnerie, issue du désir de rayonner et de propager les idéaux notamment des Lumières, s’est très vite heurtée au « pouvoir du prince » qui, ci et là, a su comment l’apprivoiser, l’interdire ou l’encourager.

Les Maçons et les Maçonnes de ce XXIe siècle sont les architectes de l’espoir… Ce que l’esprit constructif, respectueux et libre peut engendrer donne à rêver.

L’Homme de bonne volonté, l’amoureux du beau du bien et du juste, celui à qui appartient la vérité parce qu’il la cherche, qui n’entend accepter que ce qu’il a librement consenti après l’avoir passé par le tamis de son libre-arbitre constructif, altruiste et solidaire, ne se doit-il pas avant tout à lui-même de respecter et de pratiquer une éthique, de la cultiver et d’en être contagieux[16] ?

« Tout édifice est une pensée », écrivit Victor Hugo, dans Notre Dame de Paris.

La Franc-Maçonnerie moderne est-elle vraiment en danger de l’intérieur ? L’édifice pourrait-il s’écrouler et imploser à terme ? En avons-nous les remèdes ?

Ces questions seront abordées et nul ne peut douter que les Obédiences trouveront les réponses aux grands enjeux maçonniques de l’avenir, entre leur fonctionnement, les difficultés qui se posent, la question de l’extériorisation et celle de l’alliance de la tradition et de la modernité.

 

Philippe Liénard.

[1] Hugues Berton et Christelle Imbert, Les Enfants de Salomon, approches historiques et rituelles sur les compagnonnages et la franc-maçonnerie, Éditions Dervy, Paris, 2015.

[2] Robert Stevenson, Les Premiers maçons, Éditions Ivoire Clair, Paris, 2000 ; Alexander Lawrie et Claude Antoine Thory, Histoire de la franc-maçonnerie et de la Grande Loge d’Écosse, Éditions Ivoire Clair, Paris, 2001.

[3] Roger Dachez, L’Invention de la franc-maçonnerie, Éditions Vega, Paris, 2008.

[4] Paul Naudon, Histoire générale de la franc-maçonnerie, Éditions Office du Livre, 1987.

[5] Philippe Liénard, Histoire de la Franc-Maçonnerie belge, trois siècles d’existence « influente » ? Editions Jourdan, Paris, 2017.

[6] Daniel Beresniak, Demain la franc-maçonnerie, Éditions Tredaniel, Paris, 1994.

[7] Bruno Étienne, La Spiritualité maçonnique, Éditions Dervy, Paris, 2006.

[8] Philippe Liénard, Mais que font les Francs-Maçons en Loge, Editions Jourdan, Paris, 2016

[9] Michel Barat, La Conversion du Regard, Éditions Albin Michel, Paris, 1992.

[10] Francis Baudoux, La Franc-maçonnerie, psychothérapie de groupe pour gens dits normaux, Éditions Labor, Bruxelles, 2004.

[11] Ibidem.

[12] Marcel Bolle de Bal, La Fraternité maçonnique, Éditions maçonniques de France (EDIMAF), Paris, 2001.

[13] Philippe Liénard, Opus Dei, histoire et pouvoir réel, Editions Jourdan, Paris, 2018.

[14] Philippe Liénard, Illuminati, au-delà de la théorie complotiste, la réalité, Histoire, Editions Jourdan, Paris 2018

[15] Pierre Buisseret et Jean-Michel Quillardet, Initiation à la franc-maçonnerie, Éditions Marabout, 2007.

[16] Philippe Liénard, article relatif à l’éthique maçonnique, Revue Le Maillon, Paris, 2018

L’émergence des nouveaux conservateurs

Le Centre interdisciplinaire d’Étude des Religions et de la Laïcité (ULB) a récemment reçu Pascale Tournier, rédactrice en chef adjointe au service actualité de La Vie, auteure d’une enquête d’un an au cœur de la Nouvelle droite et de l’ouvrage Le vieux monde est de retour (Stock). Une occasion de la  rencontrer et de lire son exceptionnel essai.

Le vieux monde est de retour est un essai de plus de 260 pages, documentées avec une précision chirurgicale, qui débute par le récit d’une réunion de l’élite parisienne de droite, en septembre 2017, dont l’un des responsables clama : « Nous avons vocation à reconstruire la droite sur le plan culturel et politique. Nous devons être les sentinelles d’une civilisation vivante qui ne se défasse pas. Ce qui nous anime n’est pas un désir de vengeance, mais un esprit français grave et léger, chevaleresque et frondeur, avec l’espérance chevillée au corps. »

Quelque trois cents personnes assistaient à ce rassemblement : des anciens de l’UMP, des fillonistes, des LR, des identitaires ultras, des adhérents de l’Action française, des participants de la Manif pour tous, des membres de mouvements catholiques conservateurs, des constitutionnalistes et royalistes et même Marion-Maréchal-Le Pen venue voir des amis, prétendit-elle.

Selon Pascale Tournier, l’auteure de cette remarquable enquête au cœur des nouveaux conservateurs, il s’agissait d’une démonstration de force de la nouvelle génération de jeunes conservateurs : « J’ai écrit ce livre, inspirée par la primaire de la droite aux dernières présidentielles. En tant que journaliste politique à « La Vie », j’ai vu l’intérêt de la montée en puissance à l’égard de François Fillon, un politique qui séduisait de nombreuses personnes proches de la manifestation contre le mariage pour tous, des chrétiens d’Orient et d’intellectuels conservateurs, un François Fillon qui, en plus, tenait des mots assez durs par rapport à Mai 68…, bref, un large spectre couvert à droite. J’ai aussi constaté que des jeunes étaient particulièrement intéressés et qu’ils avaient une conscience politique assez forte formant une droite décomplexée. » 

Pascale Tournier

Durant une heure, Pascale Tournier donna une description plus affinée de cette droite décomplexée : « Il faut tout d’abord différencier la pensée réactionnaire de la pensée conservatrice qui concerne surtout des libéraux-conservateurs, anciens chevènementistes issus de la gauche, des catholiques attachés aux traditions chrétiennes, à la famille, des écologistes de droite qui ont parfois des points d’accroche avec l’extrême gauche, certains étant sensibles aux problèmes posés par l’islam et les réfugiés… Cette génération est souvent née après la chute du Mur de Berlin, donc le clivage gauche-droite ne l’intéresse guère. »

Baptême de Clovis vs Révolution de 1789 

Le livre, quant à lui, évoque également des « anarchrists », des dandys de droite, tories à la française (ou belge), identitaires et bioconservateurs, des antimodernes et déclinistes, des légitimistes ou traditionalistes. Ses trentenaires et quadragénaires sont des gens « qui ne lâchent rien et forment une vraie lame de fond prêts à imposer leur vision du monde et de l’homme. Une vision évolutive de la tradition et, surtout, faire de la politique avec davantage d’éthique. »

Ces gens brouillent allègrement les cartes entre droite traditionnelle et droite extrême, souligne encore l’auteure. Par jeu, provocation ou vraie conviction, celle de déboulonner les statues du progressisme et de l’universalisme de gauche ?

Ces « soixante-huitards à l’envers », comme les nomme Pascale Tournier, représentent « une pensée alternative qui s’installe durablement et qui est révélatrice d’une mutation idéologique à l’œuvre dans la jeunesse française ».

Bref, le vieux monde est bien de retour ! Attend-il pour autant le retour aux affaires de Marion Maréchal-Le Pen, par exemple ?

« Emmanuel Macron, en homme pragmatique, a très bien compris que la France était moins à gauche qu’à droite, d’où ses messages à cette dernière afin d’élargir son socle… même aux monarchistes ! Il a ouvert la voie qu’un homme seul pouvait arriver au pouvoir. Pourquoi une femme comme Marion Maréchal-Le Pen n’y arriverait-elle pas ? » expliqua la conférencière. 

Néanmoins, si le catholique ne veut pas du FN (devenu Rassemblement national), cela bouge à cause des attentats, dont le prêtre  assassiné dans son église, à cause des réfugiés aussi…, constate Pascale Tournier dans son essai. Cependant, si l’opportunisme rebute ces nouveaux conservateurs, ne pourraient-ils pas fantasmer sur les idées de la nièce de Marine Le Pen ?

Le livre comporte douze chapitres et soyez assurés qu’il aborde les questions fondamentales sur l’émergence assez prononcée ces derniers mois de la Nouvelle droite. Cet essai se révèle donc être un document exceptionnel. Peut-être prémonitoire, puisque, je cite à nouveau, « ces indignés de droite touchent à tout, explorent, repoussent les limites, triangulent, sans complexe et sans tabou, à gauche ou à l’extrême droite qu’ils préfèrent d’ailleurs appeler droite extrême », comme ils innovent un vocable bien spécifique s’appuyant sur une réalité idéologique construite : « déconstruction anthropologique » pour le mariage pour tous, par exemple.

Alors que depuis plus d’un an, le président Macron paraît être sur tous les fronts et de tous les commentaires (réception « monarchique » de Poutine à Versailles, poignée de mains virile avec Trump, rencontres soutenues avec Merkel, attitude du supporter lambda lors du Mondial de foot, quelques propos jugés offensants à l’égard de la classe ouvrière, affaire Benalla…), Pascale Tournier évoque aussi la personnalité d’Emmanuel Macron à travers le prisme d’interlocuteurs de son enquête : « Auteur d’un mémoire sur Hegel et Machiavel dans une première vie, ce chef de l’État surgit avec des références, un paysage intellectuel et un imaginaire de reconquête qui se veut humaniste. Cela n’a pas échappé à ses opposants, qui préfèrent y déceler un simple vernis littéraire. »

Et la laïcité ?

Question très importante abordée lors de notre rencontre à l’ULB : et la laïcité ?

« Sur ce plan, Emmanuel Macron a des convictions profondes. Pour lui, la République doit dialoguer avec les religions ! » 

J’interviens : « Ce qui me semble contradictoire avec le concept de la séparation de l’État et des religions ! Qu’il rende hommage à Johnny Hallyday sur le parvis d’une église, c’est plausible, mais à l’intérieur de l’édifice religieux sa présence n’est-elle pas contraire au concept que je viens d’énumérer (on a le même cas d’espèce avec le gouvernement belge qui assiste au Te Deum en l’honneur de la monarchie, par exemple) et puis, convoquer des imams, rabbins, prêtres… pour discuter de problèmes et dispositions à prendre en matière de société, n’est-ce pas aussi une ingérence du religieux dans les affaires de l’État ? »

Réponse de Pascale Tournier : « Le président Macron est aussi décomplexé à ce propos : la neutralité de l’État n’empêche pas le dialogue et de requérir l’expertise de religieux, selon lui… » 

La conclusion de l’auteure de son ouvrage est assez explicite : « Si le courant conservateur n’est pour le moment pas une alternative solide, il reste, pour le pouvoir en place, un frein, une menace, un aiguillon. Naissance d’un contre-pouvoir. »

Pierre Guelff

Auteur, chroniqueur radio et presse écrite