Articles

Enseignement et pauvreté

Les chiffres de la pauvreté font froid dans le dos : à Bruxelles, ce sont 4 enfants sur 10 qui vivent sous le seuil de la pauvreté et ce sont un quart de ces enfants qui vivent dans un ménage sans revenu du travail. Le nombre d’enfants touchés par la pauvreté ne cesse d’augmenter. Une triste nouvelle mais les choses ne s’arrêtent pas là. Cette pauvreté risque très fort de conditionner leur vie future : être un enfant pauvre conditionne les chances de réussite à l’école, la possibilité de trouver un emploi stable et va jusqu’à réduire l’espérance de vie. Une boucle de répétition à l’identique qui fait qu’un enfant issu d’un ménage précaire aura plus de chances de connaître la précarité à l’âge adulte.

Et l’école dans tout cela ? Elle est souvent présentée comme un vecteur d’émancipation sociale. Elle a un rôle important à jouer dans la lutte contre les inégalités et pour l’émancipation de chaque élève. Mais est-ce vraiment le cas?

Education et pauvreté : quels liens ?

Les enfants qui vivent dans la pauvreté présentent un risque plus important de connaître une scolarité difficile. Le fait d’avoir quitté l’école sans diplôme augmente considérablement le risque de pauvreté à l’âge adulte puisque ces personnes ont généralement plus de difficultés à trouver un emploi et celui qu’ils trouvent est souvent faiblement rémunéré et plus fréquemment instable.

Les familles précaires et l’école

Les relations entre les familles précarisées et l’école sont souvent insuffisantes et déficientes. La communication passe mal parce que l’information est souvent écrite et formulée de façon trop complexe.

Le redoublement

Les systèmes d’enseignement francophone et flamand de Belgique sont parmi les plus inégalitaires d’Europe : « La Flandre est même devenue le champion international de l’inégalité, quel que soit l’indice considéré ». [1]

Les enquêtes PISA montrent qu’à l’âge de 15 ans, « les performances des élèves belges sont deux fois plus déterminées par leur origine sociale qu’en Norvège. Et les écarts de performances entre élèves riches et pauvres sont également 60 à 80% plus élevés chez nous. ».[2]

Par exemple, Saint- Josse est la commune la plus pauvre de Belgique et c’est là aussi qu’on retrouve le plus grand taux de retard scolaire : 38% des élèves du secondaire sont en retard scolaire de deux ans ou plus. Alors qu’une commune riche comme Woluwe-Saint-Pierre enregistre le pourcentage de retard scolaire le plus bas pour l’ensemble des élèves du secondaire, seulement 11 %. [3] Mais ce retard scolaire (minimum 2 ans de retard) se marque dès le premier cycle du secondaire : cela varie de 5 % à Woluwe-Saint-Pierre à 16 % à Saint-Josse-ten-Noode pour l’année scolaire 2016-2017.

Comment expliquer un tel décalage ? Par une différence d’intelligence ?  Si les riches sont riches c’est surtout parce qu’ils sont plus malins ? Une idée d’un autre temps qui n’a plus de place aujourd’hui ? En Belgique, Wim Van den Broeck professeur à la VUB défend cette théorie : « les inégalités sociales à l’école sont inévitables parce qu’elles reflètent, au moins pour une part importante, des inégalités d’intelligence. Si les riches sont riches c’est surtout parce qu’ils sont plus malins »[4] et de conclure « Le fait que les différences socio-économiques soient dues en partie à des différences d’intelligence d’origine essentiellement génétique explique pourquoi il n’existe aucun pays au monde où l’enseignement ne présente aucune inégalité sociale, comme il ressort de l’étude PISA ».  [5]

Pour d’autres, ce décalage s’explique par le fait que l’école n’adapte pas le rapport au savoir des classes populaires, les enfants ne se sentent pas bien à l’école.  Il faut leur proposer des apprentissages de manière différente mais les enseignants intègrent difficilement cette nécessité parce qu’ils sont souvent trop éloignés de ce milieu socio-économique plus faible. Certains enseignants font des formations pour se confronter à ce monde différent, pour changer leur manière d’enseigner mais cela dépend de leur bonne volonté individuelle et n’est en aucun une obligation et ne fait pas partie de leur formation de base.

Les écoles ghettos

A Bruxelles, un élève sur cinq est scolarisé dans une école-ghetto très pauvre et seul un tiers des élèves vont dans des écoles réellement mixtes, « c’est-à-dire dont l’indice socio-économique moyen est proche de l’ISE moyen bruxellois ».[6] Quelles actions peut-on mener pour voir disparaître les écoles ghettos ? Chaque parent en pensant individuellement au bien-être de son enfant porte une petite part de la responsabilité dans le maintien des écoles « poubelles » en choisissant une école plutôt qu’une autre pour assurer un meilleur avenir. Seuls les parents qui ne perçoivent pas l’importance du choix d’une « bonne école » voient leurs enfants regroupés dans les moins bonnes voire les plus mauvaises.  Il y a bien sûr quantité d’autres raisons mais une étude de Nico Hirtt montre qu’il serait possible de réduire le nombre d’école ghettos : « Si chaque enfant se voyait attribuer une école dès l’inscription dans l’enseignement fondamental, la ségrégation scolaire serait éradiquée ».[7] Chaque enfant se verrait attribuer une école proche de chez lui et réellement mixte. Nico Hirtt insiste sur la possibilité de ne pas accepter l’école proposée et de se mettre alors en quête d’une autre école de son propre chef. Cela permettrait de rapprocher les enfants de leur logement et de réduire quasiment à néant les écoles ghettos.

Risque-t-on de se retrouver avec des écoles ghettos dans des quartiers ghettos ? Selon Nico Hirtt, selon l’étude qu’il a réalisé pour Bruxelles et qui est pourtant une ville avec des quartiers très polarisés socialement parlant, on arrive à créer la mixité dans la majorité des cas : «  ( …) actuellement un élève bruxellois sur cinq est scolarisé dans une école-ghetto très pauvre, il ne resterait plus aucune école de ce type après la mise en œuvre de la proposition de l’Aped. Inversement, seul un tiers des élèves sont actuellement scolarisés dans des écoles réellement mixtes, c’est-à-dire dont l’indice socio-économique moyen est proche de l’ISE moyen bruxellois. Mais au terme de notre simulation, nous sommes parvenus à faire en sorte que 94% des élèves soient dans de telles écoles ».[8] La réponse est donc clairement non, il est tout à fait possible de faire rimer mixité et proximité.

Pauvreté et filières d’enseignement

Le système même de l’organisation scolaire mène à des inégalités. « De manière générale, les pays qui ont les troncs communs les plus courts (6 ans et moins), sont plus inégalitaires du point de vue scolaire que les pays dont le tronc commun est plus long, 9,33 années en moyenne ».[9]Il semble que les pays qui ont des filières à partir de 14 ans ne font pas partie des pays les plus égalitaires.

La sélection au sein même des écoles

Sans parler de relégation dans une filière en particulier, « les inégalités entre les élèves peuvent dépendre du niveau de ségrégation sociale et scolaire des établissements. La manière dont on regroupe les élèves est susceptible de jouer un rôle décisif dans leurs acquisitions et dans la formation des inégalités ». [10]

Certaines écoles secondaires créent un vrai système de ségrégation au sein de leur établissement en répartissant les élèves selon leur école d’origine par exemple. Si une école secondaire accueille des élèves issus de différentes écoles primaires et que les niveaux de celles-ci sont très disparates, certains directeurs font le choix de rassembler les meilleurs et de laisser les plus faibles entre eux. On  observe que, la plupart du temps, les élèves les plus faibles sont issus de quartiers défavorisés.

L’objectif officiel ? Créer des classes les plus homogènes pour apporter à tous les élèves les soins nécessaires. L’objectif caché ? Dans certaines écoles, il est de garder une élite quitte à sacrifier les élèves en plus grandes difficultés.

 

 

Pauvreté et enseignement spécialisé

Depuis 1997, l’objectif que s’est fixé le système scolaire belge est d’être une école de la réussite pour tous, quel que soit le milieu socio-économique de l’élève. [11]

Des élèves pauvres sont plus nombreux dans l’enseignement dit spécialisé. En effet, le taux d’envoi vers celui-ci est 3,5 fois plus élevé dans les écoles les plus défavorisées que dans les écoles les plus favorisées. Il n’y a cependant aucune raison objective à ce  que des enfants issus d’un milieu socio-économique plus faible y soient plus nombreux. Pauvreté, ne devrait pas rimer avec handicap.

Il n’est pas rare que des enfants qui présentent de grands retards soient « abandonnés » ; « l’école garde l’inscription, les laisse passer de classe ou les fait redoubler, mais ne s’en occupe pas ». Pour les enfants qui n’ont pas appris à lire avant 8-9 ans (pour toutes sortes de raisons : retards, échec, absentéisme, immigration) la situation devient encore plus complexe puisque rien n’est mis en place pour eux dans l’enseignement ordinaire. Ils sont alors très nombreux à être envoyés dans un établissement enseignement spécialisé, alors que beaucoup ne souffrent d’aucun handicap.[12]

Riche ou pauvre : un avenir différent ?

La proportion de jeunes entre 18 et 24 ans qui ont au maximum un diplôme de l’enseignement secondaire inférieur et qui ne suivent pas d’enseignement ni de formation est important. En 2017, cela concernait près d’un jeune Bruxellois sur sept. [13]

La faute aux enseignants ?

Les enseignants connaissent peu la vie de ces familles et les jugent souvent négativement, à partir de leur propre expérience et de leurs représentations : les enfants mal habillés, n’ayant pas leur matériel, parfois leur repas, sont rapidement considérés comme « négligés » ; les parents ne payant pas les frais, ne se présentant pas aux réunions, comme se désintéressant de la scolarité, voire de leurs enfants…[14]

Les enseignants jouent sans le vouloir le jeu du système malgré eux puisque c’est le seul moyen de fonctionner qu’ils connaissent. La plupart sont de bons élèves issus de la classe moyenne.  Leur formation ne les a généralement pas mis en situation de comprendre et d’intégrer le mode de fonctionnement des populations défavorisées.

Les professeurs font de leur mieux et mettent souvent, de leur propre initiative, beaucoup de processus en place pour amener tous leurs élèves à la réussite.

Malheureusement, il peut arriver que certains élèves se sentent  tellement humiliés par des remarques et des menaces répétées lorsqu’il leur manque du matériel ou qu’ils  ne paient pas les frais demandés, qu’ils préfèrent quitter l’école. On se trouve alors devant le phénomène du décrochage scolaire.

Le « corona virus » créateur d’inégalités scolaires ?

Dès l’annonce de la possible fermeture des écoles pour endiguer le virus, de nombreux établissements ont cherché des solutions pour permettre aux élèves de suivre à domicile, une forme de scolarité. Une bonne idée ? Certainement pour créer un fossé encore plus important entre les élèves issus d’un milieu socio-culturel faible et ceux d’un milieu plus élevé.

Pourquoi ?

D’abord parce que beaucoup de professeurs sont partis du principe que tous les enfants disposent à domicile d’un ordinateur et d’une connexion internet or, ce qui n’est pas forcément le cas pour les enfants précarisés.

Ensuite, tous les enfants ne seront pas dans les mêmes conditions pour effectuer ce travail. Certains d’entre eux seront accompagnés soit par des parents voire par des professeurs particuliers qui les pousseront à l’excellence. Ces élèves disposeront d’un espace calme et seront stimulés, rythmés. Pour d’autres, les choses seront plus compliquées. Certains parents ne sont pas à même d’accompagner les enfants dans leur travail à domicile, soit par manque de temps soit de capacité. De plus, vivant parfois dans des logements exigus, il est difficile à l’enfant de s’isoler au calme pour réaliser son travail.

C’est pourquoi, certaines écoles ont donc choisi de ne pas donner de travail pour ne pas créer une plus grande injustice. D’autres par contre ont pris la décision d’imprimer les dossiers que les parents peuvent récupérer à l’école.

Les sources des inégalités scolaires sont multiples. La première d’entre elles est liée au fait que les sociétés sont hiérarchisées et stratifiées et que l’école est souvent à son image. Les élèves sont issus des milieux familiaux très différents.  Chaque enfant arrive ainsi à l’école, porteur « d’une inégale maîtrise des fondamentaux attendus par l’école ». [15]

Une fatalité ?

Bien sûr que non !  Quelques mesures simples pourraient changer les choses.

Les enseignants devraient être formés « à la prise en compte dans leur pédagogie des inégalités culturelles, pas pour « rabaisser le niveau » mais pour cesser l’hypocrisie du «  tous pareils  », les former à ne pas être indifférents aux différences ». [16]

Il est impératif de mettre en place des mesures compensatoires aux inégalités de richesse et d’intelligence en promouvant dans l’enseignement certains traits de personnalité comme la persévérence, la méticulosité et l’autodiscipline qui sont aussi des facteurs de réussite scolaire.

Pour changer les choses ?

Il appartient à chacun de prendre sa part du travail. Il faut une réelle réforme de l’institution scolaire et une prise de conscience collective tant du monde politique, des enseignants que des parents. Pour le gouvernement, cela passe par la prise d’importantes mesures qui ne plaisent pas toujours à l’électorat, pour les enseignants, par la formation et pour les parents, cela reviendra à renoncer à une totale liberté de choix pour avoir enfin une école de qualité pour tous.

Marie Béclard
FAML

[1]                 Informations consultées le 12 janvier 2020 sur le site http://www.skolo.org/2019/12/09/inegalites-segregations-marche-scolaire-petites-lecons-de-pisa-2018/

[2]                 Informations consultées le 10 janvier 2020 sur le site https://www.ccc-ggc.brussels/sites/default/files/documents/graphics/rapport-pauvrete/barometre_social_2018.pdf

[3]                 Informations consultées le 10 janvier 2020 sur le site https://www.ccc-ggc.brussels/sites/default/files/documents/graphics/rapport-pauvrete/barometre_social_2018.pdf

[4]                 N. HIRTT, Les négationnistes de l’inégalité Offensive idéologique en Flandre contre l’équité dans l’enseignement, Montreal, le 25 mars 2014 consulté le 12 mars 2020 sur le site http://www.skolo.org/CM/wp-content/uploads/2014/04/van_den_broeck_f_.pdf

[5]                 N. HIRTT, Zéro-école ghetto article consulté le 12 mars 2020 sur le site http://www.ieb.be/spip.php?page=impression&id_article=30681

[6]                 N. HIRTT, Zéro-école ghetto article consulté le 12 mars 2020 sur le site http://www.ieb.be/spip.php?page=impression&id_article=30681

[7]                N. HIRTT, Zéro école-ghetto http://www.ieb.be/spip.php?page=impression&id_article=30681

[8] N. HIRTT, Zéro école-ghetto http://www.ieb.be/spip.php?page=impression&id_article=30681

[9]                F. DUBET, M. DURU-BELLAT, A. VERETOUT, Les inégalités scolaires entre l’amont et l’aval. Organisation scolaire et emprise des diplômes dans Sociologie 2010/2, Vol.1, p.187.

[10]             F. DUBET, M. DURU-BELLAT, A. VERETOUT, Les inégalités scolaires entre l’amont et l’aval. Organisation scolaire et emprise des diplômes dans Sociologie 2010/2, Vol.1, p.188.

[11]              Décret Missions de 1997 

[12]              D. VISEE-EPORCQ, Grande pauvreté et droits de l’enfant les enfants pauvres et leurs familles, des droits fondamentaux en friche…Les principes du droit à l’éducation : Lutter contre l’absentéisme et l’abandon scolaires. Décrochage scolaire et pauvreté.  Information consultées le 12 janviers 2020 sur le site https://www.atd-quartmonde.be/IMG/pdf/2010_AN14_VD_0823.pdfs, p.12.

[13]              Informations consultées le 12 janvier 2020 sur le site https://www.ccc-ggc.brussels/sites/default/files/documents/graphics/rapport-pauvrete/barometre_social_2018.pdf

[14]              D. VISEE-EPORCQ, Grande pauvreté et droits de l’enfant les enfants pauvres et leurs familles, des droits fondamentaux en friche…Les principes du droit à l’éducation : Lutter contre l’absentéisme et l’abandon scolaires. Décrochage scolaire et pauvreté.  Information consultées le 12 janviers 2020 sur le site https://www.atd-quartmonde.be/IMG/pdf/2010_AN14_VD_0823.pdfs, p.11.

[15]             G. FELOUZIS, Comment se construisent les inégalités scolaires ? Dans Les inégalités scolaires,2014, p. 68.

[16]             Trois mesures pour lutter contre les inégalités  http://www.cahiers-pedagogiques.com/Trois-mesures-pour-lutter-contre-les-inegalites

Bénévolat et précarité

Vous avez un peu de temps, envie de vous rendre utile dans une école de devoir, un club sportif, une ONG, …  en leur apportant vos compétences ?

Vous voulez devenir bénévole ou volontaire ? Existe-t-il une différence entre ces deux statuts ?

S’il est généralement perçu positivement, le bénévolat est-il exempt de certaines dérives ?

En Belgique, 10 à 14% de la population sont impliqués dans des activités de volontariat. Ce qui représenterait un chiffre entre 1 million et 1,8 million de personnes en 2018. Mais ces chiffres varient très fort d’une étude à l’autre car il n’existe aucun registre centralisé des bénévoles. Les résultats varient selon les méthodes utilisées pour la réalisation du comptage.

Le terme bénévolat vient du latin bene valeus qui signifie « qui veut bien ».

Le volontariat peut être défini selon les critères suivants : il s’agit d’une activité qui ne vise pas la récompense financière ; elle n’est donc pas rémunérée. Le volontariat est le fruit d’un libre choix et il bénéficie à une tierce personne qui ne fait pas partie de la famille ou du cercle d’amis. Il est ouvert à tous : on observe du bénévolat dans presque toutes les catégories sociales. [1]

Le bénévolat joue un rôle important dans notre société. En plus de tout ce qu’il apporte à l’association qu’il aide, le volontaire peut y trouver certains avantages : des contacts sociaux, l’acquisition de connaissances et de compétences professionnelles, ou encore de l’estime de soi. Mais le bénévole apporte lui aussi des compétences à l’association.

Si l’on veut mettre en évidence le poids réel que représente le travail non rémunéré dans l’économie, il est nécessaire de le quantifier en termes de nombre de personnes concernées, de volume horaire ou encore d’équivalents temps plein. Une telle mesure n’est toutefois pas aisée à effectuer.

Il est une réelle force de travail, qui permet de rendre des services utiles à la collectivité en offrant son aide à des associations dans des domaines divers comme l’action sociale, la santé, l’éducation, le sport ou encore la culture.[2]

Les actions menées par des citoyens pour lutter contre la pauvreté sont nombreuses.

Les frigos solidaires

Vous entendez parler de frigo solidaire, ouvert, partagé, collectif, communautaire, urbain, de rue, public… Toutes ces dénominations sont en réalité des synonymes et le choix revient au porteur de projet. Pour la petite histoire, les premiers frigos solidaires émergent en Allemagne et en Espagne en 2012. L’initiative s’installe en Angleterre, en Inde ou encore la Nouvelle-Zélande. En Belgique, le premier frigo solidaire a vu le jour en 2014 à Bruxelles et on en trouve aujourd’hui sept dans la capitale mais également un peu partout en Belgique.

Le frigo solidaire est un réfrigérateur proposé en libre-service et accessible depuis un espace public. Dans d’autres cas, il est à l’intérieur d’une association, d’un garage transformé en chambre froide ouverte et au public pendant des permanences. Les bénévoles accueillent alors ceux qui viennent faire des dons et ceux qui souhaitent se servir. Chacune des options présente des avantages : ouverture plus large et anonymat pour la première version, plus de contacts humains dans la deuxième.

Il est rempli par des citoyens, souvent des voisins, des associations, des restaurateurs ou encore des commerçants. Et chacun peut venir s’y servir à la seule condition de s’engager à consommer ce qui a été pris et de penser dans la mesure du possible aux autres bénéficiaires pour que chacun puisse bénéficier du service.

On y place des produits frais, des dons d’invendus et des produits dont la date de consommation est limite. On peut parfois lire que les produits cuisinés par des particuliers ne sont pas autorisés mais l’AFSCA l’autorise quand le frigo est une initiative citoyenne et s’engage à ne pas faire de contrôles dans ce genre d’initiative en partant du principe que « Les personnes qui déposent des produits alimentaires dans un frigo partagé sont considérées comme des personnes responsables et prudentes. Lorsque ce frigo partagé est une initiative privée, l’agence alimentaire est très flexible ; l’initiative ne devra pas être enregistrée auprès de l’Agence, ni avoir une autorisation spécifique[3] ». Lorsqu’il y a plainte, l’AFSCA vérifiera quelques points et rappellera les conditions nécessaires d’hygiène. Par contre, lorsque le frigo est tenu par une banque alimentaire, les règles ressemblent beaucoup plus à celles mises en place dans la restauration classique mais là aussi l’AFSCA se veut conciliante et flexible.   Afin d’éviter que l’offre de banques alimentaires et d’organisations caritatives ne diminue en raison d’obligations administratives, l’AFSCA est très flexible. Par exemple, des directives adaptées ont été élaborées, en particulier pour les organisations caritatives, afin qu’elles puissent distribuer des denrées alimentaires de manière sûre et avec le moins de gaspillage possible. [4]

Les frigos solidaires une réponse à une double problématique

Les frigos répondent à un double besoin actuel à savoir aider des personnes dans la précarité mais aussi lutter contre le gaspillage alimentaire. Deux problèmes importants chez nous.  La Belgique occupe la triste place de deuxième pays européen le plus gaspilleur. Selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), chaque année c’est environ 1,3 milliard de tonnes d’aliments qui sont jetés durant les différentes étapes de la chaîne de production. En Belgique, sur toute la filière alimentaire, ce sont 345 kilogrammes par habitant qui sont perdus. Des chiffres qui donnent le vertige et se partagent entre les ménages belges, l’industrie agroalimentaire, les commerces, la grande distribution, la vente au détail ainsi que la restauration.

En Belgique, les chiffres exacts sont difficiles à obtenir mais la Fédération des Services Sociaux estime que 450 000 personnes bénéficient d’une certaine forme d’aide alimentaire chaque année. [5] Les frigos solidaires représentent donc une solution à ces deux problématiques. Même si ce type d’actions ne permettra ni de réduire à zéro le gaspillage alimentaire, ni la faim en Belgique mais s’inscrivent totalement dans cette double démarche de réduction du gaspillage alimentaire et de lutte contre la faim. On ne peut que saluer ces initiatives individuelles qui tentent de pallier le manque d’ambition des décideurs.

En 2017, à Schaerbeek, le free go a permis de sauver 32 tonnes de nourriture.

A qui sont destinés les frigos ?

Si le projet vise essentiellement les sans-abris mais pas seulement, ils sont cependant ouverts à tous mais puisque l’objectif est bien d’offrir une aide quotidienne qui “permette aux personnes d’assumer d’autres types de frais, comme des factures médicales, des activités extrascolaires, etc. d’aider des personnes dans le besoin mais qui n’osent pas ou ne veulent pas demander les aides auxquelles elles ont droit. Ce sont donc aussi bien des étudiants que des pensionnés ou encore des travailleurs en difficulté. Qu’importe l’endroit où est installé le frigo, on s’aperçoit qu’il y a souvent de la misère cachée, même dans les quartiers les plus aisés, on trouve par exemple des personnes âgées qui ont du mal à joindre les deux bouts.[6]

Chaque type de bénéficiaire va avoir ses préférences : un étudiant va généralement préférer des produits simples à cuisiner en petite portion alors qu’une famille aura besoin de plus grandes portions, de viande et de légumes. Chaque type de dons pourra donc trouver acquéreur.

Et les voisins dans tout cela ?

Nous l’avons dit, une partie des dons proviennent des voisins. Cependant, la création d’un frigo solidaire ne plait pas toujours à tout le monde. En effet, dans certains quartiers les riverains craignent que ceux-ci attirent des personnes en grande précarité et que cela cause des soucis : vols, déchets, bruit. Les associations qui mettent en place ce type de projets doivent donc porter un soin important à la sensibilisation des riverains

 

 

Des douches pour les sans –abris ou personnes en grande précarité

Si manger est une première nécessité, le manque d’hygiène pose aussi un problème aux personnes vivant dans la rue. Leur permettre de prendre une douche va leur « permettre de retrouver la dignité en commençant par la (ré)appropriation du corps ».[7]

Pour permettre aux personnes sans-abris de pouvoir avoir accès à l’hygiène, certaines associations proposent un accès à des sanitaires. Ils peuvent ainsi prendre une douche ou utiliser des toilettes, dans certains cas utiliser des machines pour laver leur linge.

L’association Rolling douche a créé un service d’hygiène mobile. Ils utilisent pour cela un motor-home spécialement équipé de sanitaires. Chacun pourra y prendre une douche, gratuite, sans inscription, sans liste d’attente. Le projet a pour but d’aller vers les personnes qui en ont besoin et de ne pas limiter leur accès pour qu’un maximum de personnes puisse en être bénéficiaire.

Que les douches soient mobiles ou fixes, le rôle des bénévoles ne se limite pas à proposer à ces personnes en grande difficulté un service mais aussi d’offrir une écoute et parfois des aides ponctuelles comme remplir des papiers pour avoir accès à l’aide sociale, …

Les dérives du volontariat

Si la plupart des personnes se lancent dans le bénévolat sans rien attendre d’autres en ont fait un véritable commerce.

Le volontourisme

Il s’agit de la contraction entre les mots tourisme et volontariat. Le volontouriste est le terme donné aux voyageurs qui profitent de leur séjour pour enseigner, participer à un projet environnemental, de construction. Le projet propose ainsi « de contribuer à construire des infrastructures vitales pour les communautés défavorisées », ou encore d’aider à l’émancipation des femmes. Les destinations proposées sont nombreuses : du Cambodge au Sénégal en passant par les îles Fidji.

Les différentes associations qui proposent du volontourisme, s’occupent de gérer les détails logistiques pour que le voyageur puisse se concentrer sur son expérience, tout cela, en échange de quelques milliers d’euros.

Ces voyages sont–ils vraiment au service des populations ? Selon une organisation : « A première vue, il est parfois difficile de mesurer la différence que peut faire un volontaire en quelques semaines. Mais quand des milliers de personnes accordent un peu de leur temps à des objectifs communs, elles peuvent accomplir de grandes choses ». Un avis que ne partagent pas les ONG. Le volontourisme est présenté comme une sorte de mythe de l’Homme blanc qui veut sauver les pauvres petits étrangers.

De nombreux touristes veulent désormais voyager autrement, se rendre utiles auprès de populations pauvres. Pour cela, certains sont prêts à payer des fortunes pour partir faire du volontariat. Des agences de voyage et d’autres organismes à but lucratif proposent de nombreuses formules pour aider des enfants, faire fonctionner un dispensaire, pour enseigner. Un voyage qui a un coût par exemple : « deux semaines en Afrique du Sud au prix de 2200€ sans le billet d’avion et où une infime partie de la somme seulement sera finalement reversée aux projets de développement ou aux populations locales ».[8]

On met souvent en avant l’inutilité des volontaires et des projets qui sont mis en place par les organismes de volontourisme. Certains prétendent même que pour entretenir les projets : « On observe ainsi l’ouverture massive d’orphelinats en Asie, remplis avec des enfants arrachés à leurs parents pour satisfaire les envies d’humanitaire des touristes ».[9] Ces projets pourraient alors être responsables de la séparation d’enfant et de parents dans le seul objectif de faire de l’argent. Beaucoup se lancent, sans préparation, dans des projets dits humanitaires dans le seul but de se donner bonne conscience.

Les ONG demandent avec insistance aux voyageurs de laisser agir les professionnels en matière d’humanitaire.

Se rendre utile, aider son prochain, apporter sa pierre à l’édifice pour réduire l’impact de la pauvreté est certes très louable. Mais il est important de chercher à s’associer à des personnes dont c’est le métier.

Aider oui mais pas en tirer profit pour satisfaire son ego et chercher à se valoriser sur les réseaux sociaux, aider sans propager des stéréotypes sur la pauvreté.

Chaque citoyen peut bien évidemment jouer un rôle important dans la lutte contre la pauvreté mais certainement pas n’importe comment.

Avant de se lancer dans du bénévolat, il convient de s’assurer qu’il s’agit bien de répondre à un réel besoin et non de le créer pour satisfaire une envie purement égoïste. Il est tout aussi important de s’en référer à des vrais professionnels et non à des personnes motivées par un intérêt purement financier.

Marie Béclard
FAML

[1]               Le volontariat en Belgique. Chiffres-clés. Informations  consultées sur le site https://www.kbs-frb.be/fr/Virtual-Library/2015/20151019DS

[2]                 Informations consultées le 12 décembre 2019 sur le site https://www.kbs-frb.be/fr/Virtual-Library/2015/20151019DS

[3]                 Informations consultées le 15 janvier 2020 sur le site http://www.afsca.be/consommateurs/viepratique/autres/frigoscommunautaires/

[4]                 http://www.afsca.be/consommateurs/viepratique/autres/frigoscommunautaires/

[5]                 Informations consultées sur Comment créer et gérer un frigo solidaire en Région de Bruxelles-Capitale ? à la page 5 sur le site https://www.goodfood.brussels/sites/default/files/be_cool_guide_24-05-19_0.pdf

[6]                 Informations consultées sur Comment créer et gérer un frigo solidaire en Région de Bruxelles-Capitale ? à la page 5 sur le site https://www.goodfood.brussels/sites/default/files/be_cool_guide_24-05-19_0.pdf

[7]                 Informations consultées le 12 février 2020 sur le site http://doucheflux.be/notre-action/services/douches/

[8]                 Informations consultées le 12 mars 2020 sur le site https://tour-monde.fr/les-bons-et-les-mauvais-cotes-du-volontariat-et-volontourisme/

[9]                 Informations consultées le 12 mars 2020 sur le site https://www.carenews.com/fr/news/8344-lu-tourisme-humanitaire-les-ong-s-inquietent

L’Europe du XXIème siècle sera sociale

Ou ne sera pas …

François Mitterrand l’affirmait lors d’un discours prononcé à Lille en 1989, il n’y aura pas d’Europe, ou bien il faudra que cette Europe soit une Europe sociale.

Jean-Claude Junker confirme cette nécessité impérieuse lorsqu’il s’exprime sur « l’Etat de l’Union » en 2017. Il y appelle les Etats membres à « se mettre d’accord sur le socle européen des droits sociaux aussi rapidement que possible » et à « travailler à une union européenne des normes sociales ».[1] 

Un sondage réalisé en 2010 dans le cadre d’une étude fait apparaître que l’exclusion et la pauvreté font partie des préoccupations essentielles des citoyens européens qui estiment que la réponse sociale est la plus adaptée pour relever ces défis. [2]

L’idée d’une Europe sociale n’est pas neuve, loin de là. Dès les années 1973-74 et faisant suite à la période de forte croissance des « Trente Glorieuses », plusieurs crises et notamment celle du pétrole affectent l’Union, obligeant ses dirigeants à prendre des mesures pour répondre aux mouvements sociaux. [3]

Il n’existe cependant pas à proprement parler de politique sociale spécifique de l’Union, celle-ci relevant avant tout de la compétence des Etats qui entendent rester maîtres de leur destin en matière de droit au travail.   Même si la coopération est vivement conseillée, l’harmonisation des systèmes n’est pas à l’ordre du jour. Certains sont prêts à raboter les droits sociaux de leurs concitoyens afin d’unifier par le bas les droits des travailleurs. Les discussions belges autour de l’indexation automatique des salaires en sont un exemple parmi d’autres.

La nécessité de renforcer l’Europe sociale se fait ressentir encore bien davantage depuis son élargissement aux pays d’Europe centrale et orientale. Les écarts entre les pays en termes de salaire et de droits sociaux ont renforcé la concurrence sociale, menant à l’adoption, en 1996, d’une directive « détachement ».

Qui sont ces travailleurs détachés ?

Les disparités économiques mondiales flagrantes et l’accroissement de la mobilité internationale favorisent l’exploitation par le travail. Poussées par la situation économique qui règne dans leur pays, de plus en plus de personnes travaillent à l’étranger. Elles sont souvent prêtes à accepter des conditions de travail bien inférieures aux normes juridiques locales, mais meilleures que la pauvreté et le chômage auxquels elles cherchent à échapper.

Le risque d’exploitation de ces travailleurs est d’autant plus grand qu’ils se trouvent généralement isolés en raison de leur ignorance de la langue du pays d’accueil et par conséquent incapables de faire valoir leurs droits ou de demander protection.

On appelle donc travailleurs « détachés » des salariés envoyés par un employeur dans un autre État membre en vue d’y fournir un service de manière temporaire, ils n’y intègrent cependant pas le marché du travail.

L’article 31 de la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne est censée les protéger et leur garantir, à travers toute l’Union, « des conditions de travail justes et équitables ». Elle devrait en outre leur permettre de bénéficier, à l’intérieur de leur propre pays, de droits en vigueur dans l’Etat d’accueil à savoir un salaire minimal, des périodes maximales de travail et minimales de repos, des congés annuels payés d’une durée minimale. La sécurité au travail et l’égalité entre hommes et femmes font également partie des obligations de leur employeur.

La directive détachement devait empêcher le dumping social qui consiste pour les employeurs étrangers à proposer leurs services à tarifs nettement inférieurs à ceux des prestataires locaux.

Une directive d’exécution approuvée en 2014 renforce les règles concernant la fraude, le contournement de la législation et l’échange d’informations entre les Etats membres.

Une proposition de révision de cette directive est déposée en 2016. Il faudra attendre juin 2018 pour qu’elle soit adoptée par la Commission.

Trente ans plus tard où en sommes-nous ?

Il faut constater que la directive de 1996 qui entendait offrir une protection aux travailleurs détachés, a été incapable de lutter efficacement contre le dumping social. Le résultat est à l’opposé de celui espéré puisqu’il permet à certaines entreprises de pratiquer une « optimisation sociale ». Ainsi les travailleurs du bâtiment en provenance des pays de l’Est sont payés au salaire minimum dans le pays où ils effectuent leurs prestations et dépendent des lois sociales de leur pays d’origine, ce qui, à la fois, instaure une situation de concurrence déloyale à l’égard des travailleurs nationaux mais néglige aussi les conditions de travail de ces salariés privés de dignité humaine, bien souvent entassés dans des logements insalubres (ou qui en sont proches) et loués par leurs patrons à des prix prohibitifs.[4]

La construction n’est pas le seul domaine impacté.

En Belgique, comme partout en Europe, la cueillette des fruits est le fait de travailleurs étrangers. Certains employeurs peu scrupuleux n’hésitent pas à commettre des infractions aux lois sociales en les faisant travailler jusque douze heures par jour, en négligeant le repos hebdomadaire et en leur versant des salaires inférieurs au salaire minimum déjà très bas. Ils sont souvent logés, eux aussi, dans des conditions indignes et se voient régulièrement refuser des congés ou des arrêts pour maladie, ils ne sont pas rémunérés pour leurs heures supplémentaires, …

La nouvelle directive doit permettre de lutter contre le dumping social en offrant à ces travailleurs le droit d’obtenir la même rémunération que leurs collègues locaux et en limitant à 24 mois la durée de leur détachement. Il faut savoir que l’écart de salaire minimum entre les différents Etats de l’Union qui était de 1 à 3 avant l’incorporation des pays de l’Est est passé de 1 à 10 dans l’Europe des 28.

La proposition de révision de la directive est appréciée très positivement par les pays occidentaux au premier rang desquels la France, la Belgique et l’Allemagne qui y voient une réelle opportunité de lutter contre la concurrence déloyale dont ils sont les victimes.

A l’inverse, les pays d’Europe orientale dénoncent une entrave à la libre-circulation des personnes et invoquent une atteinte au principe de subsidiarité, ce qui a eu pour conséquence de bloquer la réforme pendant plusieurs mois.

À l’issue de longues et difficiles négociations, le Parlement approuve le compromis conclu avec le Conseil. La nouvelle directive est adoptée formellement le 29 mai 2018.

Elle reconnait le principe « à travail égal, salaire égal, sur un même lieu de travail », l’application des conventions collectives du pays d’accueil aux travailleurs détachés, qui pourront ainsi bénéficier des mêmes droits et avantages que les nationaux, la limitation à 12 mois du détachement.

Est en revanche exclu du champ d’application de la directive, le secteur des transports routiers qui doit faire l’objet d’un texte spécifique.

Même si Juncker veut faire croire à sa volonté politique de créer une Europe sociale, celle-ci reste secondaire dans son discours par rapport aux questions économiques, monétaires et sécuritaires.

Or, la politique sociale constitue, avec la politique migratoire, une des préoccupations essentielles des citoyens européens qui se sentent peu entendus.

Conséquences

Les déséquilibres sociaux enregistrés aujourd’hui dans de nombreux États membres nourrissent la contestation sociale et l’euroscepticisme.

Les résultats des dernières élections européennes et la montée des partis populistes et eurosceptiques confirment le malaise ressenti par nombre d’Européens qui ne perçoivent pas l’Europe comme une réponse aux défis sociaux mais comme une construction centrée sur des préoccupations et sur une volonté de cohésion essentiellement économiques.

Les populistes du Parti du peuple danois conduits par Morten Messerschmidt et arrivés en tête des élections de ce mois de mai, ont bâti leur succès, entre autres, sur la lutte contre le dumping social. De la même manière, en France le Rassemblement National de Marine Le Pen devenu le premier parti du pays à l’issue du scrutin, dénonçait notamment les effets « délétères » de la directive détachement. Voici deux exemples parmi d’autres.

Même si un socle européen des droits sociaux a été adopté en 2017, celui-ci constitue davantage une grille de lecture pour évaluer les politiques sociales des Etats membres en se basant sur le plus petit dénominateur commun. Le texte n’a pas de valeur coercitive pour accroître les droits sociaux alors que l’OIT (organisation internationale du travail) conseille une harmonisation vers le haut des droits sociaux.[5]

Les citoyens attendent de l’Europe qu’elle soit active sur les sujets de santé, d’environnement, du travail, de l’emploi et qu’elle bénéficie aux plus précaires, notamment les jeunes, dont certains y voient une menace plutôt qu’une opportunité.

C’est à ce prix que leur sentiment de déconnexion s’atténuera.

Patricia Keimeul
Directrice FAML

[1]                 http://www.aedh.eu/leurope-sociale-volonte-citoyenne/
[2]                 EUROSTAT, Eurobaromètre spécial : exclusion et pauvreté, Bruxelles, février 2010

[3]                 http://www.aedh.eu/tag/europe-sociale/

[4]                 Le dumping social, ennemi intérieur de l’Europe, Mis en ligne le 23/10/2017 à 13:20 Par Robert Vertenueil, secrétaire général de la FGTB; Marie Arena, eurodéputée (PS), Frédéric Daerden, député fédéral (PS) et Christie Morreale, députée wallonne (PS).

[5]                 https://www.euractiv.fr/section/economie/opinion/construisons-ensemble-leurope-sociale-de-demain/

Pauvre Belgique

Avec un patrimoine global de quelque 238.500 euros, le Belge est en septième place des nationalités les plus riches, selon Crédit Suisse. Notre pays devance ainsi le Royaume-Uni, Singapour et la France. La Belgique se hisse aussi à la 14e place mondiale en termes de nombre de millionnaires sur son sol. En termes de PIB, la Belgique est le 25ème pays le plus riche au monde1. La Belgique est toujours le 3ème pays à la pression fiscale la plus élevée au sein de l’OCDE. Selon les chiffres de l’Organisation du commerce, les recettes fiscales totales en Belgique étaient de 183,8 milliards d’euros en 2015 dont 65,6 milliards d’euros d’impôt sur le revenu, bénéfices et gains en capital, 58,6 milliards d’euros de cotisations sociales, 14,4 milliards d’euros d’impôts sur le patrimoine (immobilier notamment) et 43,7 milliards d’impôts sur les biens et services (TVA, accises, …)2.

Dans un pays développé comme le nôtre, il appartient aux différents gouvernements (fédéral, régional, communal…) de permettre à tous ses
citoyens de manger, de se loger, de se vêtir, de se soigner, d’offrir une éducation de bon niveau à leurs enfants, mais surtout de vivre dans la
dignité.

Or c’est loin d’être le cas !

Malgré cette richesse accumulée et malgré le montant particulièrement élevé de nos impôts sur les revenus, de nombreux citoyens de ce pays
vivent sous ou proche du seuil de pauvreté obligeant nombre d’associations à faire appel à la générosité publique pour pallier les carences de
l’Etat dans la lutte contre ce fléau.

Quelques chiffres sur la pauvreté

L’office de statistique a publié les chiffres de la pauvreté pour 2017. Il ressort de l’enquête sur les revenus et les conditions de vie que 15,9% de la population soit 1.797.700 personnes, peut être considérée comme à risque de pauvreté monétaire et que 5,1% souffre de privation matérielle grave.

Que faut-il entendre par pauvreté monétaire ?

Se trouve dans cette situation toute personne isolée dont le revenu mensuel est inférieur à 1.139 euros.

Les chômeurs, les familles monoparentales et les personnes les moins éduquées sont les plus vulnérables à la pauvreté. Les personnes sans emploi sont beaucoup plus exposées à la pauvreté monétaire que la population active (5%). Il en va de même pour les membres des familles monoparentales (39,7%), qui courent un risque plus élevé que les membres d’une famille composée par exemple de deux adultes et deux enfants (8,5%), ainsi que pour les locataires (36,4%) par rapport aux personnes qui sont propriétaires de leur logement (8,8%).

Enfin, depuis le début des mesures, le fossé entre les personnes les moins éduquées, qui disposent tout au plus d’un diplôme de l’enseignement secondaire inférieur, et celles qui ont un diplôme de l’enseignement supérieur se creuse de plus en plus. Les premières
affichent un taux de pauvreté monétaire de 27,2% contre 6,4 % pour les plus éduquées.3

La Belgique a un des taux de pauvreté infantile les plus hauts en Europe : à Bruxelles, quatre enfants sur dix grandissent dans la pauvreté, un sur quatre en Wallonie et un sur dix en Flandre. Se battre contre cette pauvreté doit donc aussi être une priorité stratégique.

Quant aux personnes âgées, leur situation n’est guère plus brillante. Les chiffres les concernant sont eux aussi édifiants : quatre pensionnés sur dix vivent aujourd’hui sous, ou tout juste, le niveau du seuil de pauvreté. C’est ce que révèle l’enquête réalisée par Enéo, le mouvement social des aînés. Une enquête menée auprès de 665 personnes dont 415 ménages en Wallonie et à Bruxelles. Elle nous apprend aussi que la pension moyenne d’un isolé est de 1.600 euros. Mais cette moyenne cache des réalités très différentes. En effet, 9,3 % des retraités ont une pension nette inférieure à 1.000 euros. A l’autre bout de la chaîne des revenus, 8,8% des retraités gagnent plus de 2.250 euros nets, en sachant que le seuil de pauvreté pour un ménage est fixé à plus de 2.300 euros. Difficile, dans ces conditions de boucler les fins de mois sachant que le logement coûte en moyenne 725,7€/mois en forte hausse depuis 2010 (586€), à quoi il faut ajouter une nette tendance à la hausse pour l’alimentation dont le budget représente près de 30% des revenus.4

En sept ans, les biens de première nécessité ont augmenté, par ménage, de 500 euros alors que 42% des ménages disposent de moins de 2.000 euros par mois. Face à des pouvoirs publics incapables de procurer à chacun les moyens suffisants pour vivre dans la dignité, de nombreuses associations se sont mises en place pour venir en aide aux plus démunis en faisant appel à la générosité des citoyens. Ces associations sont actives dans de nombreux domaines et couvrent les problématiques de la pauvreté des enfants, des personnes sans abri, de l’accès au logement, de la santé, des loisirs, …

Si pour remplir les missions qu’elles se sont assignées, les dons en argent revêtent une importance capitale pour les associations d’aide aux démunis, les dons en nature (aliments, vêtements, …) et l’investissement personnel des bénévoles sont également indispensables. Parmi les associations actives dans le domaine de la lutte contre la pauvreté citons par exemple :

OXFAM solidarité

L’association interpelle les autorités pour exiger la fin des injustices sociales et économiques et relève qu’une personne sur trois dans le monde vit dans la pauvreté. Oxfam est déterminée à changer cette situation en mobilisant le pouvoir citoyen contre la pauvreté. Nous nous employons à trouver des solutions concrètes et innovantes pour que et chacun puisse sortir de la pauvreté et se réaliser pleinement.

Solidarité logement

Créée en 2009, cette association fonctionne grâce à une cinquantaine de bénévoles. Elle a pour but de lutter contre le mal-logement et le sans-abrisme car, force est de constater que, si le droit au logement est garanti par l’article 23 de la Constitution belge (chacun a le droit de mener une vie conforme à la dignité humaine. Ce droit comprend le droit à un logement décent), le déficit de logements sociaux est criant lesquels sont même souvent inaccessibles aux plus démunis vu l’augmentation des loyers.

L’accession à un logement correct est un pas important dans la lutte contre la précarité et l’exclusion sociale. Le logement est un outil indispensable à l’émancipation et à l’épanouissement, il permet le développement de l’individu et de sa famille.

L’association s’est donc donné pour mission de faciliter la mise à disposition de logements à des personnes indigentes, confrontées à un problème de sans-abrisme ou de mal logement. Pour ce faire, elle peut participer, directement ou indirectement, notamment par une intervention financière, l’acquisition et/ou la location de logements et leur restauration si nécessaire.

Les banques alimentaires

Se nourrir n’est pas toujours chose facile. De cette constatation sont nées les banques alimentaires. Elles ont pour but de lutter contre la faim et le gaspillage de vivres et de réinsérer les personnes en précarité via l’emploi social.

Les Banques Alimentaires sont des entreprises de distribution d’un type spécial. Elles sont comparables au commerce en gros en alimentation générale, mais elles n’achètent rien et ne vendent rien. Les surplus de vivres reçus gratuitement de l’Union Européenne, de l’industrie agro-alimentaire, de la distribution agro-alimentaire, des collectes de vivres et des criées, sont – avec l’aide d’un réseau d’associations caritatives – distribués gratuitement aux personnes dans le besoin.

Outre les surplus mis à leur disposition, les banques alimentaires bénéficient chaque année vivres collectées auprès des citoyens en collaboration avec les supermarchés partenaires. Les clients sont invités à acheter des bons lors de leur passage en caisse. En fonction du supermarché, ces bons permettent d’offrir un ou plusieurs repas ou produits selon le montant choisi. De nombreuses entreprises soutiennent l’action de ces associations. Citons par exemple Delhaize, Carrefour, Colruyt, Cora, Lidl, Belorta, Agristo, Marcolini, …

La Fédération se charge de mettre sur pied, avec la collaboration d’entreprises alimentaires ou non alimentaires, des campagnes visant à récolter des fonds ou des vivres. Ces campagnes peuvent être soit ponctuelles et avoir lieu à un moment précis de l’année, soit permanentes et se dérouler durant toute l’année.

La banque alimentaire belge, c’est 32 millions de repas distribués gratuitement, 157.000 personnes démunies aidées, 16.500 tonnes de nourriture récoltées, … chaque année.

Les restos du cœur

« Personne ne pensait en 1986 que les demandes d’aide seraient nécessaires 30 ans plus tard. Malheureusement, nous sommes aujourd’hui encore confrontés à des situations qui motivent la Fédération des restos du cœur de Belgique à demander l’aide de chacun. Les plus démunis d’entre nous ont besoin d’aide pas de pitié. Nous vous remercions de tout cœur pour votre aide financière. Vous trouverez dans les pages suivantes toutes les interventions que nous assurons tout au long de l’année. »5

L’Association Les Restos du Coeur agit depuis plus de 30 ans pour la solidarité sociale, en distribuant en Belgique des repas (630.000 par an) et par des actions d’aide à l’insertion sociale auprès des personnes précarisées. Les restos sont une association non gouvernementale
qui intervient pour soulager les problèmes de la société grâce aux donateurs, aux partenaires (des grandes marques) et par l’action de centaines de bénévoles sur le terrain.

Viva for life

Le taux de pauvreté infantile en Belgique est un des plus hauts d’Europe. Un enfant sur trois à Bruxelles et un enfant sur quatre en Wallonie
sont touchés par ce fléau. Cette réalité est inconcevable quand on sait les répercussions négatives sur les jeunes enfants, particulièrement vulnérables.

Elle entraine des inégalités sur le plan de l’alimentation, de la santé, de l’enseignement, de l’accès au logement, de la pratique d’activités
sociales & de loisirs mais aussi de l’estime de soi.

Viva For Life est l’opération de solidarité lancée par Vivacité, la radio de la RTBF. Depuis 2013, par le biais d’un appel à projet annuel qui redistribue les fonds récoltés durant la campagne, Viva For Life offre la possibilité de soutenir financièrement des associations qui contribuent à rompre le cercle intergénérationnel de la pauvreté en accompagnant les jeunes enfants de 0 à 6 ans et leurs familles.

C’est une évidence : le contexte socio-économique dans lequel évolue un enfant a une influence majeure sur son bien-être et ses perspectives d’avenir.

C’est aussi lors des six premières années que l’enfant est amené à vivre quelques-unes desplus grandes transitions de sa vie, notamment
vers l’école maternelle et primaire. Vivre ces passages de manière harmonieuse est essentiel pour donner à l’enfant un bon départ dans la vie.6

Grâce au soutien de Viva for Life, les associations retenues pourront maximiser leurs interventions auprès de ces enfants dans le cadre de l’accueil de la petite enfance et d’activités pré-, péri- et extrascolaires, avec une attention particulière portée au soutien à la parentalité (dès la période prénatale).

Les associations travaillent bien souvent ensemble sur le terrain de la pauvreté, celle-ci étant de plus en plus présente dans notre pays. Outre celles déjà citées, grandes et petites associations, comme Médecins du Monde, Accompagner.be, La Main Tendue, SOS Villages d’Enfants, SOS Faim, préservent heureusement la solidarité humaine et la motivation de bénévoles, pour remplir leur mission d’intervention sociale ou de santé. Comme les Restos du Coeur, elles permettent d’aider des familles entières à résister à la pression de la misère qu’elle soit proche
ou loin de nous.

Quelle répartition des dons ?

Il est sans cesse fait appel à la générosité des citoyens, que ce soit pour lutter contre la pauvreté mais aussi pour la recherche médicale – les téléthons se multiplient – pour l’aide aux handicapés, pour la protection des animaux, de l’environnement, pour les victimes de catastrophes naturelles, pour l’aide au développement, pour le sport (celui des vrais amateurs, pas celui qui brasse des millions et qui donne lieu aux malversations que l’on connaît) …

Et la liste est encore longue !

Selon une étude de la Fondation Roi Baudouin, la santé représente 29,6% des dons, l’aide aux démunis 21%, 1% pour la culture, …

Pourquoi donne-t-on ?

Les valeurs associées au don aujourd’hui de façon sont basées sur le principe de l’égalité de droits entre citoyens. Le don apparaît comme une volonté de restaurer cette égalité de condition face à l’injustice du sort : pauvreté, maladie, catastrophes naturelles, naissance dans un pays sous-développé….

L’image des associations et fondations qui travaillent dans l’aide à ceux qui sont le besoin est essentiellement positive. La société leur reconnaît un rôle de relais de l’action de l’Etat, ou de palliatif à ses carences mais aussi de porte-parole de groupes minoritaires qui peinent à se faire entendre.

Pallier les carences des pouvoirs publics

Que fait-on de nos impôts ? ne faut-il compter que sur la solidarité et la générosité des associations et des citoyens qui les financent pour apporter nourriture, logement, vêtements, soins médicaux, … à ceux qui en ont besoin ? Est-il tolérable qu’une part de plus en plus importante de la population belge se trouve en situation de pauvreté ou en soit proche ?

N’est-il pas urgent de mettre en place une nouvelle répartition des richesses qui permette à chacun de vivre dignement ?

Le pauvre n’est pas forcément responsable de sa situation comme se plaisent à le répéter les égoïstes et les méprisants. Les aléas de la vie – perte d’un emploi, divorce, maladie, accident… peuvent rapidement faire basculer la vie, même des moins précaires !

Nous sommes tous des pauvres potentiels.

Patricia Keimeul
Directrice FAML

1 https://fr.express.live/2018/05/27/la-belgiquefait-partie-des-pays-les-plus-riches-du-monde-selon-unnouveau-classement
2 https://www.rtbf.be/info/economie/detail_la-belgique-toujours-3e-pays-a-la-pression-fiscale-la-plus-elevee-au-sein-de-l-ocde?id=9770850
3 https://statbel.fgov.be/fr/themes/menages/pauvreteet-conditions-de-vie/risque-de-pauvrete-ou-dexclusion-sociale
4 https://www.r tbf.be/info/societe/detail_la-plupart-des-retraites-belges-vivent-a-la-limite-du-seuil-depauvrete?id=9780764
5 http://www.restosducoeur.be/fr/
6 https://agir.vivaforlife.be/pages/a-propos-de-viva-for-life

Un agent du fisc retourne à l’école

Philippe Schwarzenberger

Premier Attaché (e.r.) à Bruxelles Fiscalité.

« Celui qui s’en tient à son talent naturel et à son honnêteté foncière bénéficie constamment de la sécurité et du profit. »[1]

La fonction publique : une loyauté bien comprise.

Le professeur américain Francis Fukuyama consacre le chapitre 8 de son ouvrage intitulé « Le début de l’histoire[2] » à la dynastie chinoise des Han. Fukuyama considère que c’est en Chine qu’a été établi le premier Etat moderne, un Etat qui ne repose pas sur un principe patrimonial, un Etat qui est dirigé par un gouvernement impersonnel. Sa thèse c’est que la Chine a réalisé cela au troisième siècle avant notre ère. Il y a vingt-trois siècles, et dix-huit siècles avant l’Europe, un Etat moderne arriva à maturité, un Etat centralisé essentiellement basé sur le mérite.

Cet Etat moderne se caractérisait notamment par un système administratif fondé sur les règles suivantes :

  1. les bureaucrates sont libres personnellement et soumis à l’autorité dans un cadre bien défini ;
  2. ils sont organisés conformément à une hiérarchie bien définie de départements ;
  3. chaque département a une sphère de compétence bien délimitée ;
  4. les charges sont attribuées conformément à un engagement contractuel libre ;
  5. les candidats sont sélectionnés en fonction de leurs qualifications techniques ;
  6. les bureaucrates sont rémunérés par des salaires fixes ;
  7. la charge administrative est traitée comme seule occupation de celui qui l’exerce ;
  8. la charge administrative constitue une carrière ;
  9. il existe une séparation entre la possession d’une charge et sa gestion ;
  10. les fonctionnaires sont soumis à une discipline et à un contrôle strict.

Ces principes antiques ont depuis lors été adoptés et adaptés par de nombreux systèmes politiques et l’exemple des Han nous permet d’expliquer à qui veut l’entendre les bases des statuts actuels des fonctionnaires, fondés historiquement sur la recherche de la loyauté, de la fidélité aux normes et aux règles de notre démocratie en contrepartie d’une (certaine) sécurité d’existence. On remarquera au passage que les aspirations d’efficacité et d’efficience n’ont pas attendu les attaques sévères que la fonction publique occidentale subit de manière répétée depuis quelques lustres.

Cette approche chinoise, utilitariste avant la lettre, si elle ne constitue pas a priori une éthique en soi, ouvre des champs de réflexions pour le fonctionnaire contemporain.

L’impôt, un tabou scolaire ?

Ce n’est pas impunément j’ai servi le public dans divers départements fiscaux et budgétaires pendant toute ma carrière, pour la terminer récemment comme « officier de liaison » de la nouvelle administration fiscale régionale bruxelloise auprès des 19 communes de la Région de Bruxelles-Capitale.

C’est dans ce cadre que j’ai été amené à enclencher un travail d’extériorisation à l’occasion de l’Agora des libertés, un projet qui est mené depuis plus de 15 ans à l’Athénée Léon Lepage (Ville de Bruxelles) et dont l’objectif est de permettre à ses élèves de rencontrer une fois l’an des adultes représentant la société civile.

Cette rencontre avec des spécialistes externes qui agissent aujourd’hui dans leurs domaines respectifs a pour objectif de contribuer à l’ouverture de ces jeunes gens et jeunes filles sur la réalité extra-scolaire avec la volonté qu’ils deviennent à leur tout des acteurs responsables dans notre société. La rencontre est destinée aux élèves des trois dernières années de l’enseignement secondaire général. Chaque élève choisit librement d’assister à deux ateliers selon les disponibilités.

Le thème de l’année 2017 était « Être et avoir – Être citoyen responsable dans une société démocratique ».

Les neuf ateliers proposés dans ce cadre portaient sur le réchauffement climatique, la lutte contre les préjugés, la société et la consommation, l’argent au service du bien public, l’être et le néant, la sensibilisation au handicap, le logement et les SDF, l’architecture et la société, l’alimentation.

Qui d’autre qu’un « fiscard » était mieux placé pour parler de cet argent que, par destination, il va chercher dans la bourse de chaque contribuable ! J’y ai représenté mon administration et ai animé deux ateliers successifs d’une heure et demie chacun devant deux groupes d’une quinzaine d’élèves et un ou deux professeurs de l’établissement.

C’était une première mais il ne m’a heureusement pas fallu longtemps pour persuader ma hiérarchie de l’intérêt de participer à ce genre de rencontre et, a fortiori, de développer un programme structuré sous-tendu par des valeurs démocratiques et … une vision managériale en vue d’améliorer l’adhésion à l’impôt (ce que les consultants externes adorent appeler la « compliance »).

La préparation de cette rencontre inaugurale m’a amené à constater, encore en toute fin de carrière, que la thématique du budget public (comme instrument politique) et donc des voies et moyens (recettes fiscales et autres) n’était nullement développée comme telle dans les programmes des nouveaux cours de citoyenneté.

On doit toutefois se réjouir que la fiscalité soit au moins citée dans le programme [3]des cours de Philosophie et Citoyenneté pour les 2e et 3e degrés de l’enseignement secondaire entré en application définitive le 1er septembre 2017 dans tous les établissements de l’enseignement secondaire, ordinaire et spécialisé de l’enseignement organisé par la Fédération Wallonie-Bruxelles (W-B E), l’enseignement officiel subventionné (CPEONS) et l’enseignement libre non confessionnel subventionné (FELSI).

Dans son « référentiel », l’Unité d’Acquis d’Apprentissage (UAA) 3.2.4 « La Justice » vise « à partir d’exemples, (à) amener les élèves à questionner l’universalité de l’exigence de justice, repérer les cas dans lesquels la question de la justice se pose, identifier et questionner différentes conceptions de la justice,  problématiser la relation entre le Juste et le Bien. ». La même UAA invite à explorer comme pistes pédagogiques pratiques, par exemple, «  la conception de la justice sous-jacente aux normes légales en matière fiscale, pénale…, en comparant différents niveaux (local/global, national/ international,…) : intérêts notionnels et fiscalité de citoyens lambda, troïka européenne, CPI et boycotts éventuels, accords commerciaux et mobilisations citoyennes (CETA, TTIP…) … ».

On peut espérer que l’éducation à la citoyenneté abordera ci-et-là ces mécanismes cycliques élémentaires qui vont du vote du budget à son contrôle démocratique en passant par les étapes impératives de l’exécution des recettes et des dépenses publiques, toutes notions tenues à des distances respectable du citoyen. Je n’évoque même pas certains de nos parlementaires qui seraient bien en peine d’expliquer la différence entre un budget d’engagement et un budget de liquidation.

Trente minutes, est-ce que c’est assez ?

Evoquer en dix à quinze minutes, dans l’ordre plus ou moins chronologique, les sociétés de chasseurs-cueilleurs, les modes de production et de répartition de la richesse, la multiplication des échanges, l’augmentation des populations et des besoins, l’apparition des cités et des fonctions sociales, … s’avère à la portée d’un agent du fisc désireux d’en venir à l’entrée en scène des « contrôleurs et receveurs des contributions ».

Il lui faudra un peu plus de temps pour amener virtuellement son public à la colonne du Congrès de 1831 pour lire, en résumé : « aucun impôt au profit de l’État ne peut être établi que par une loi, les impôts au profit de l’État sont votés annuellement, il ne peut être établi de privilège en matière d’impôts, nulle exemption ou modération d’impôt ne peut être établie que par une loi, chaque année, les Chambres arrêtent la loi des comptes et votent le budget, toutes les recettes et dépenses de l’État doivent être portées au budget et dans les comptes, les membres de la Cour des comptes sont nommés par la Chambre des représentants et pour le terme fixé par la loi. ».

Et le comble, c’est qu’ils.elles comprennent très facilement comment ça marche !

Le budget des voies et moyens, un instrument de la politique

Une fois franchies ces étapes liminaires, passer à la vulgarisation et à la généralisation devient presque évident. Un adage célèbre veut que lorsque un Belge explique notre système politique à un Français (par exemple) et que ce dernier affirme avoir tout compris c’est que le Belge a mal expliqué ! Nos jeunes gens peuvent en tout cas parfaitement comprendre que chaque niveau de pouvoir a le droit de lever des taxes ou des impôts  et dispose de services administratifs particuliers qui, tous, accomplissent des fonctions fiscales : établir, percevoir et recouvrer des impôts.

Ils.elles comprennent qu’il s’agit de spécialisations et de métiers complexes, techniques, sensibles.

Frauder est-ce éthique ?

Nos enfants reçoivent souvent leur première déclaration fiscale sans autre préparation que les complaintes récurrentes entendues à la maison quand le percepteur fait son office. Est-ce ainsi qu’on travaille au progrès d’une société moderne ?

Les enseignants qui ont la tâche ingrate de « construire » nos citoyens de demain sont (chichement) rémunérés en bonne partie grâce au travail de fonctionnaires fiscaux malaimés et méconnus, au nombre desquels certains peuvent constituer des ressources intéressantes sur le plan pédagogique.

Le débat, entre adultes, pourrait par ailleurs prendre des détours croquignolets en lisant un ouvrage de Ch. Cardyn, avocat près la Cour d’appel et J. Delepierre, S.J. intitulé « Frauder … ou payer ses impôts », édité en 1962 à l’Ecole supérieure des sciences fiscales de Bruxelles. Il fallait bien un membre de la Compagnie de Jésus pour y poser une bien belle question introductive : « Existe-t-il, à l’usage du contribuable, une morale catholique de l’impôt ? ».

Partageons-nous cette morale qui envisage, sans passer par le confessionnal, le « paiement spontané d’arriérés » en cas de « fraude illégitime » ou en cas de « fraude passagèrement légitime » (chapitre quatrième : Règles à suivre en cas d’excuse) (sic).

[1] Xun zi, Traité sur le ciel et autres textes, Paris, Gallimard (Folio Sagesses, n°5592), 2013, 92 p.

[2] Le Début de l’histoire : Des origines de la politique à nos jours [« The Origins of Political Order »], Éditions Saint-Simon, 2012, 472 p.

[3] http://www.enseignement.be/index.php?page=27915