Ils cherchent Dieu désespérément – Ou comment nier l’existence du hasard

Jean-Pierre Wauters

En cherchant « évolution et hasard » je suis tombé sur deux articles de Pascal Touset professeur de génétique et évolution, université de Lille 1. Ils se trouvent sur le site « Science et foi ». Ils cherchent à démontrer que, tout compte fait, la part aléatoire prépondérante dans les mécanismes de l’évolution n’est pas nécessairement incompatible avec une vie créée par une intelligence.

Dans le premier la rigueur scientifique est incontestable. Les seules ouvertures laissées aux créationnistes sont :

  • « Il faut tout de même noter que l’évolution est un chemin séquentiel (…) limitant l’espace des possibles. Ceci conduit d’ailleurs certains scientifiques à considérer que l’évolution est de fait en partie prédictible » ;
  • et dans la conclusion : « il me semble important d’insister sur le fait qu’à aucun moment il n’est question de hasard « pur »1  qui serait donc le fruit d’une indétermination, d’une absence de cause. À l’exception de la physique quantique2, tous les phénomènes macroscopiques sont considérés déterminés et donc « ouverts » à notre investigation scientifique ! »

Ce scientifique est donc au moins d’accord sur deux points avec le monde académique en général :

  1. les mécanismes de l’évolution sont essentiellement aléatoires.
  2. au niveau quantique les phénomènes relèvent du hasard objectif sans aucune causalité. C’est du reste pourquoi les techniques de cryptographie les plus modernes font appel à des ces mécanismes. Au congrès Solvay d’octobre 1927 le génial croyant Einstein avait parfaitement compris les conséquences théologiques de cette découverte de Bohr lorsqu’il s’est récrié « Dieu ne joue pas aux dés ! ».

Pour expliquer Dieu, c’est donc à la nature des processus aléatoires que Touset s’attaque.

Il commence par distinguer le hasard objectif du hasard subjectif auquel il associe le mot « déterministe ». Ce mot, qui s’est même imposé dans les études des plus sérieuses, est particulièrement connoté. C’est un choix qui laisse évidemment ouverte l’hypothèse d’un « déterminateur », quel que soit le nom qu’on lui donne. De déterministe à déterminisme il n’y a qu’une lettre qui suffit à basculer dans le champ philosophique ou théologique qui, en langage populaire, se traduit par « c’était écrit » et pour les croyants « c’est la volonté de… ». À ce stade la porte du « dessein intelligent »3  est évidemment grande ouverte.

Effectivement, le hasard objectif n’existe qu’au niveau de la physique quantique.

Pas de chance, de plus en plus de recherches récentes tendent à démontrer qu’au niveau de la structure même de l’ADN des mécanismes quantiques sont à l’oeuvre et même que sans l’existence de l’intrication quantique4  cette molécule serait totalement instable et donc que la vie n’aurait jamais existé5.

Au niveau des gènes tout semble indiquer que c’est donc bien au hasard pur, dur et même quantique que joue l’évolution. C’est un fait que Pascal Touzet, spécialiste de la génétique ne pouvait ignorer lors de la rédaction de son dernier article d’aout 2015. Pourtant il ne craint pas d’y quitter totalement le registre scientifique pour basculer dans la théologie dogmatique en affirmant sans aucune justification : «  Quoi qu’il en soit, je pense6  que l’humanité aurait émergé de toute manière (peut-être avec une forme différente !), car Dieu nous voulait, c’est-à-dire des créatures avec une conscience et la capacité d’entrer en relation avec Lui. Dans sa sagesse infinie, Dieu a créé un monde vivant qui évolue; par le hasard il a mis en place un moyen efficace d’auto-diversification et d’auto-adaptation dans un monde en perpétuel mouvement qui a permis l’émergence de l’humanité au sein de toute la diversité des espèces. Le hasard n’est pas un démiurge aveugle hors de contrôle, mais bien plutôt le moyen que Dieu a choisi pour nous créer ». Amen !

Désolé pour ces apôtres du « dessein intelligent » au CV encyclopédique, il ne semble pas qu’il suffise de jouer sur les nuances du hasard pour tenter de démontrer Dieu, leur hypothèse obsessionnelle.

Je ne doute pas qu’il se trouvera de nouveaux charlatans pour construire de nouvelles croyances se fondant par exemple sur les comportements surprenants de la mécanique quantique.

Tiens, je me sens tout à coup une vocation de gourou. Je prétendrai par exemple dominer l’énergie quantique de leur ADN. « Énergie », ça a l’air scientifique et ça marche à tous les coups chez ceux qui ont besoin de croire. L’effet placebo devrait me permettre d’obtenir quelques guérisons bien réelles sans trop de peine, particulièrement dans les troubles psychiques. J’assurerai ainsi ma domination sur des gogos en recherche de sens à leur vie. Ils me financeront grassement et assureront ma protection en cas de difficultés.

Sans doute, la rationalité n’est hélas pas pour demain. Mais est-ce grave ?

Au cours des 70 dernières années relativement paisibles que nous avons traversées, les croyances n’empêchaient pas de vivre ensemble harmonieusement et c’est encore relativement vrai chez nous. Mais dans la période troublée qui a commencé, seul le rationalisme pourrait limiter l’effet catalyseur des violences que les groupes irrationnels, religieux ou non, jouent dans quasi tous les conflits. Daech en est l’exemple contemporain le plus frappant. Alors oui, c’est grave et notre combat pour le rationalisme et le libre examen est plus urgent et important que jamais.

1. En gras dans le texte original
2. Qui décrit le comportement des atomes et des particules
3. « Intelligent design » qui à mon sens serait mieux traduit par « plan intelligent »
4. L’intrication quantique est le mécanisme qui fait que deux particules intriquées, éloignées l’une de l’autre dans l’espace n’en font en réalité qu’une seule. Si l’on modifie une propriété de l’une, l’autre, quelle que soit sa distance, est modifiée de la même manière.
5. Voir: http://www.technologyreview.com/blog/arxiv/25375/
6. Ici il s’est trompé de verbe : il ne pense plus, il croit.

Originellement paru dans ML 193