« Survivre ensemble » Réenchanter l’éducation populaire ?

 Jean Cornil

I

En ce début du troisième millénaire, nous sommes les acteurs et les spectateurs d’une transformation du monde décisive. Nous vivons, le plus souvent sans nous en rendre compte, un basculement de civilisation d’une ampleur à proprement parler historique. La nouvelle société qui s’ébauche sous nos yeux rompt sur bien des aspects avec des habitudes et des traditions séculaires, voire millénaires. Comment comprendre cette métamorphose ? Comment élaborer les outils conceptuels pour la déchiffrer ? Comment mettre en œuvre des moyens d’agir renouvelés pour peser à la fois sur les promesses et les menaces du présent ? Pour développer un véritable esprit critique apte à interroger en profondeur les bouleversements civilisationnels, c’est-à-dire élaborer des grilles nouvelles de décryptage du réel, il nous faut tenter un exercice en soi impossible : ramasser la complexité du monde en quelques étapes et en quelques principes simplifiés. Chacun comprendra la part significative de caricature, d’arbitraire, de simplisme et de partialité que cette démarche comporte.

Eduquer, c’est un cheminement pour sortir hors de soi et connaître des évolutions qui changent notre regard envers nous-mêmes, envers les autres et envers le monde. C’est un processus, lent, long et en soi sans fin, pour moins mal comprendre la vie et l’univers. Pour introduire, par la réflexion, un peu moins d’incohérence dans des existences et dans un monde où chacun s’évertue à définir un sens, une signification, une fin, dont nul ne peut prétendre à la compréhension définitive.

Ce travail d’éducation implique donc de mobiliser des visions du monde, des savoirs et des connaissances, des sciences à la philosophie, afin de donner un minimum de rationalité à une réalité qui peut être envisagée, au sens d’Albert Camus, comme totalement absurde, totalement dépourvue de sens. Comment inscrire notre courte vie, qui est par nature marquée par la finitude, dans un univers en expansion qui approche les vertiges de l’infini ? Et sur quelles valeurs fonder notre insignifiante existence pour lui conférer un sens, à la fois une direction et une signification, face aux mystères et au chaos du Cosmos ?

Eduquer, c’est apprendre à vivre, enseigner à vivre. C’est une somme de réponses, partielles et inachevées, pour répondre à la difficulté de vivre. Face au traumatisme de la naissance, avoir été jeté dans le monde sans l’avoir désiré, il faut impérativement se construire, dans nos imaginaires, dans nos esprits, dans nos consciences, des principes explicatifs qui peuvent nous offrir une logique, une boussole, un guide pour s’orienter entre les torrents de la vie et de la nature. S’éduquer, c’est donc patiemment construire un principe de sens qui nous permette d’être en cohérence maximale avec ce que nous souhaitons être. Il s’agit d’optimaliser nos potentialités en regard d’un horizon, en soi inaccessible, de sagesse réconciliée avec soi, les autres et le monde.

Eduquer, c’est étymologiquement, se conduire hors de soi, se hisser un peu au-dessus de soi-même. Ne pas trop se perdre de vue dans le divertissement, la distraction, la diversion de l’essentiel. C’est un pari existentiel : moins mal percevoir et analyser le réel contribue à une forme de sérénité, de quiétude. Le cheminement vers la connaissance et d’abord une joie. Dans le sillage de Spinoza, mieux comprendre c’est être un peu plus soi-même. Et un peu moins juger de manière péremptoire les soubresauts du monde : on ne juge que ce que l’on ne comprend pas. Le savoir se veut donc un des chemins possibles vers une forme de bonheur. Il y a une véritable jubilation à éclaircir un mystère, à confronter des narrations du monde, à dialoguer sur des concepts, à faire évoluer son angle de vue, à partager une intuition. La route de l’apprentissage, si elle se détourne des dogmes et des slogans, nous conduit vers la tolérance, l’empathie, le doute et le respect. Vers plus de hauteur et de dignité. Elle nous rapproche de notre humaine condition. Aussi humble qu’elle puisse être, l’éducation améliore le monde et chacun d’entre-nous .Nous devenons ce que nous sommes.

L’éducation populaire nous condamne à être étudiant à perpétuité. A ne jamais se satisfaire d’une vision univoque et totalitaire du réel. A dépasser nos croyances qui nous aident à supporter notre condition, pour les convertir en connaissances, par lesquelles la pensée élargie nous rend plus lucides et plus heureux. Elle est un progrès sur soi et un progrès en soi. Et porte en elle l’espérance d’un approfondissement de notre commune humanité.

L’éducation populaire oblige à la rencontre des savoirs théoriques et des savoirs pratiques. Elle ne hiérarchise pas mais, au contraire, elle symbolise la rencontre de l’érudit et du paysan, du savant et de l’artisan, du lettré et de l’intuitif. Chacun possède une compréhension à transmettre. L’éducation permanente se doit d’intensifier l’échange et la circulation des messages. Contre une verticalité élitiste, elle promeut la convivialité horizontale, le partage du questionnement, la mise en commun des interrogations et des embryons de réponse que chacun se construit. Son cœur en est le débat et l’échange. Une progression de chacun par une élaboration de tous.

II

Revenons sur les différents aspects évoqués et tout d’abord sur le basculement du monde. Peu importe son appellation mais nous clôturons une période historique qui remonte à des siècles et pour certaines caractéristiques à des millénaires. Nous vivons une révolution en profondeur de notre civilisation. Une mutation inouïe.

Tout d’abord, en suivant Michel Serres, à un passage gigantesque du monde agricole vers l’urbanité. Si l’amplitude d’une transformation se mesure à la longueur de l’époque qu’elle termine, alors le simple transfert de la campagne à la ville d’une partie croissante des humains est une conflagration majeure. Depuis des millénaires, la quasi-totalité des activités est liée à la terre.  Voilà,  qu’en quelques décennies, nous quittons prairies, forêts et océans pour nous sédentariser sur la brique et le bitume. Dix mille ans de labourage et de pâturage qui s’éteignent. Une sortie du néolithique. 3% d’urbains en 1800 contre 70 à 75 % en 2030 selon les perspectives. Dans une mégalopole, chaque jour plus immense, le rapport au monde se transforme. Radicalement.

Notre rapport au temps et à l’espace se voit ainsi totalement modifié. La mobilité des personnes a augmenté de manière phénoménale. Les distances et les frontières s’évanouissent. La révolution numérique, en suivant cette fois Jean-Claude Guillebaud, nous précipite dans l’immatériel et a en quelque sorte déréalisé progressivement le monde. Un immense territoire virtuel s’est juxtaposé aux continents  géographiques. En expansion constante, ce nouvel espace, qui arbitre le meilleur comme le pire, étend ses réseaux en une infinité de ramifications et bouleverse les hiérarchies, les pouvoirs et les Etats encore prisonniers de leurs anciens territoires.

Même processus quant au temps qui lui aussi se trouve réinterprété par notre nouvelle configuration culturelle. Notre conception du temps n’est plus celle de l’histoire, du futur, du progrès ou de l’avenir. Elle bascule dans l’actualité, l’événement, l’immédiateté et l’urgence. Nous vivons dans le règne du culte du présent. Ni passé ni futur. Ni mémoire ni prospective. Ni nostalgie ni projection sur demain. N’existe que l’éternel présent. La ligne du temps s’estompe doucement. Ne subsiste que le point.

Poursuivons le catalogue des mutations de ce basculement de civilisation, sans être, très loin de là, exhaustif. Les progrès de la médecine, la victoire sur les maladies infectieuses et la découverte de médicaments salvateurs ont transformé notre rapport à notre corps. La souffrance, la douleur, l’espérance de vie, la mortalité, la maîtrise de la reproduction, ont subi des bouleversements majeurs. Jamais, depuis les débuts de l’hominisation, l’homme n’a eu autant prise sur son corps jusqu’à pouvoir retarder l’échéance fatale. L’humanité augmentée, le transhumanisme, grâce aux nanotechnologies, aux sciences cognitives, à l’intelligence artificielle et à la révolution génétique, en suggérant la possibilité d’une vie éternelle, fait déjà rêver ou frémir. Mais jamais les pouvoirs d’agir directement sur la vie n’ont été aussi étendus. Pouvoirs porteurs de promesses pour « réparer les vivants » comme de menaces face au risque d’eugénisme ou de nouvelles discriminations.

L’amélioration considérable des techniques médicales et des soins apportés au corps a entraîné corrélativement une hausse historique de la démographie. Deux chiffres : en 1900 la population mondiale est estimée à plus ou moins 1,5 milliards d’humains. En 2100, selon les projections de l’ONU, elle oscillera entre 7 et 17 milliards de personnes. En à peine deux siècles l’humanité a littéralement colonisé la terre. Nous entrons bien dans cette nouvelle ère géologique que certains savants appellent l’anthropocène. On a du mal à imaginer l’ampleur colossale des difficultés devant une telle multitude en termes de ressources naturelles, de dégradations des écosystèmes, de sécurité collective ou de redistribution des richesses. Le monde est bel et bien en totale transmutation.

Ajoutons à ces transformations en profondeur la mutation géopolitique : l’Occident, jusqu’il y a peu centre du monde, cède la place à une planète polycentrée et multipolaire. L’axe de la puissance se déplace insensiblement de l’Occident vers l’Orient, et de l’hémisphère Nord, elle glisse vers des régions plus au Sud ; la mutation économique : la mondialisation, ou la globalisation, voit le triomphe du libre-échange et de l’économie du marché que les Etats-nations issus des siècles précédents ne parviennent plus à contenir. La marchandisation du monde se développe à une vitesse hallucinante et toute valeur d’usage, pour reprendre la terminologie de Karl Marx, est condamnée à sa conversion en valeur d’échange. On s’interroge aujourd’hui sur ce que l’argent ne saurait acheter puisque, du ventre des femmes à nos sentiments les plus intimes, des ressources vitales aux fonctions jadis régaliennes de la puissance publique, tout, absolument tout, doit être rentabilisé par la mise en concurrence et l’évaluation quantitative. Même notre vocabulaire connait l’impérialisme de l’économie qui écrase désormais les sciences humaines comme les raisonnements de nos dirigeants.

Un mot enfin, même si cela transparait déjà dans les mutations décrites, tant aujourd’hui tout relève d’une interdépendance complexe, sur la révolution écologique. L’entreprise prométhéenne d’asservissement de la nature à nos exigences se heurte à une limite infranchissable, un globe terrestre fini. Comment concilier le projet infini de l’homme à l’intérieur d’un monde fini ? Là repose sans doute l’interrogation centrale de notre modernité. C’est de cette contradiction majeure qu’émergeront des projets émancipateurs ou catastrophistes. La voie est en équilibre instable. Dans son manifeste funambule, Pascal Chabot plaide superbement pour deux valeurs oubliées : l’équilibre, tant individuel que collectif, et le pacte, une forme de contrat technologique comme idéal régulateur pour « que la démesure de nos moyens ne nous nuise pas ».

Il faut répéter que toutes ces transmutations du monde s’opèrent en une interdépendance complexe. Elles se nourrissent l’une l’autre et elles ne peuvent être comprises séparément.  Il faut les envisager comme une totalité aux multiples visages qui se configurent dans une infinité de possibles.

III

Nous vivons dans une époque écrasée par un paradoxe total. Comme l’exprime le Manifeste convivialiste, jamais l’humanité n’a disposé d’autant de ressources matérielles, de compétences techniques et scientifiques. Elle permet des potentialités d’accomplissement inimaginables il y a encore quelques décennies. Et en même temps, l’humanité a développé une logique qui menace sa survie morale et physique. Les risques et les  urgences se multiplient. Nous assistons à la fois à des progrès stupéfiants et à des reculs saisissants. Combinaison d’une espérance de vie allongée, d’un bien-être potentiellement généralisable à tous les humains et d’un danger réel d’anéantissement par les  armes de destruction massive ou par la catastrophe climatique.

Un mélange explosif de menaces et de promesses enserre notre présent. Côté menaces : fragilisation des écosystèmes ; raréfaction des ressources énergétiques ; dégradation du climat ; pollution qui asphyxie les mégalopoles ; maintien ou développement du chômage, de la précarité et de l’exclusion sociale ; explosion des inégalités par les écarts de richesse ; éclatement des ensembles politiques ; financiarisation de l’économie et marchandisation du monde ; retour des mafias criminelles, de la violence et du terrorisme ; insécurités croissantes qui peuvent conduire à des outrances identitaires… Côté promesses : avancées significatives des principes démocratiques, des droits humains et de la lutte contre les discriminations ; sortie de l’ère coloniale et affaissement de l’occidentalocentrisme favorisant les opportunités d’un dialogue entre les civilisations ; accessibilité réelle à l’éradication de la faim et de la misère ; mutualisation des pratiques et des savoirs par la révolution de l’information et de la communication ; gigantesques progrès dans les connaissances médicales qui permettent une amélioration considérable des soins au corps, de la lutte contre la douleur et contre les maladies infectieuses ; nouveaux modes de production et d’échange qui favorisent la transition écologique et le bien vivre ; projets d’économie sociale et solidaire ; diminution du taux moyen de violence dans les sociétés en regard de l’histoire ; émergences de la gratuité, du bénévolat, de la convivialité, de l’empathie face à l’homo œconomicus calculateur et rationnel…

La liste est infinie, en ce qui concerne les dangers comme les espérances. Tout dépend de l’angle de vue. A chacun de poser le regard et de fixer le curseur entre menaces et promesses où il l’entend. « Il n’y a pas de faits, il n’y a que des interprétations »  écrit Nietzsche. Il s’agit au fond d’apporter des solutions renouvelées au plus profond problème de l’humanité : comment gérer la rivalité et la violence entre les êtres humains ? « Comment les inciter à coopérer pour se développer et donner à tous le meilleur d’eux-mêmes tout en leur permettant de s’opposer sans se massacrer ? » interroge le Manifeste convivialiste.

Resserrons le propos sur les transformations culturelles, entendues au sens large et non uniquement comme l’expression artistique, l’esthétique, la conception du beau. Envisageons la culture comme l’ensemble de nos croyances, de nos savoirs, de nos pratiques, de nos modes de vie, de nos rapports au monde. La culture comme histoire de l’art, définie comme l’incarnation d’une valeur, d’une idée, d’une vision du monde dans la pierre, la couleur, le son, le mot, en est une composante très significative mais néanmoins partielle.

A quelle métamorphose culturelle assistons-nous ? A un prodigieux passage dans une nouvelle narration du monde qui bouleverse l’ordre ancien. La trame de fond de notre époque change. L’alliance du passé entre les sciences, les techniques, les pratiques, les arts s’en voit transformée. Envisageons-la dans une perspective historique. On peut découper de manière arbitraire le déroulement de la destinée humaine en Occident en quatre grandes périodes culturelles depuis la révolution néolithique. Après la préhistoire, comprise comme le temps historique où l’homme n’avait pas encore inventé l’écriture. Quatre moments clés donc.

Premier moment : celui de l’écriture qui a duré jusqu’au 15ème  siècle. L’écriture, cet outil fondamental pour conférer un sens aux récits que nous imaginons pour le monde et l’homme, permet de raconter et de transmettre par les mots gravés dans l’argile, la pierre et le bois, conservés dans le papyrus, un discours sur l’humain et la nature. Mythes et religions organisent les existences. Le référent ultime est le divin, organisé par le pouvoir ecclésiastique. L’homme est un sujet commandé par les préceptes de la Bible. Il se définit par sa foi en un être suprême, invisible et sacré. Sa lecture du monde se loge tout entière dans la parole des prêtres qui transmettent les textes saints. Le critère du vrai dans le récit théologique. Je crois donc je suis.

Tout se transforme au milieu du 15ème siècle avec l’apparition de l’imprimerie. C’est le second moment qui durera jusqu’à l’émergence de l’audiovisuel au cours du 20ème siècle. La diffusion du livre, qui s’amplifiera au long des siècles, engendre un rapport tout à fait nouveau au monde. Le référent glisse de Dieu à l’homme. L’interprétation du réel devient scientifique, historique ou littéraire. Désormais l’homme est un citoyen que le pouvoir politique doit convaincre. Il ne s’agit plus de croire et de prier mais d’exprimer et d’expliquer. La connaissance remplace le dogme, le héros le saint, le lisible l’invisible, la publication la prédiction, l’idéologie la théologie. Je lis donc je suis.

Troisième séquence : la vidéosphère surgit et modifie à son tour toute l’architecture des représentations mentales. Ainsi l’homme devient-il un consommateur à séduire par le pouvoir économique qui diffuse sa puissance par l’image. Plus de théologies ni d’idéologies mais des grilles et des programmes. Plus de saint ni de héros mais une star. Ni divin ni idéal mais du performant. Ni âme ni conscience mais un corps. Ni foi ni loi mais une opinion dont il faut satisfaire les désirs insatiables. Je regarde l’écran donc je suis.

Aujourd’hui nous sommes entrés dans une nouvelle séquence, celle que Régis Debray nomme l’hypersphère. Celle d’internet et des réseaux. Celle de la révolution numérique, de l’immatériel, de la déterritorialisation, du virtuel. Plus de systèmes ou de programmes mais des algorithmes. Plus de peuples ou d’Etats, plus de populations ou de sociétés, mais l’individu, le cas, la minorité, la gouvernance ou le groupeware. Même plus le pouvoir économique mais le triomphe de la technique et de l’expert. La boucle est bouclée, des tablettes d’argile aux tablettes tactiles. Le connectif a remplacé le collectif. Je  google donc je sais. Je like donc je suis.

IV

Le parcours est brutalement simplifié, voire caricaturé, en regard de l’extrême complexité du réel et de l’Histoire mais il permet une forme de mise en perspective qui accentue et symbolise les basculements civilisationnels. Il permet de se situer dans le temps long et donc de mesurer l’ampleur vertigineuse de la transformation culturelle. Si chaque période peut être envisagée comme un idéal-type, comme une sorte de modèle conceptuel de la narration dominante d’un segment historique, les caractéristiques du moment précédent n’en disparaissent pas pour autant. Le théologique, notamment radical, s’est par exemple totalement emparé des outils de la révolution de la communication. Le message peut être archaïque mais le vecteur de transmission, le média, peut être à l’extrême pointe de la haute technologie. Les lectures du destin humain se cumulent et s’entrecroisent. Des progrès éthiques comme scientifiques voisinent avec des régressions, des archaïsmes et des obscurantismes et s’enchevêtrent. Ils sont porteurs d’une pensée élargie et d’un humanisme amplifié comme d’une réduction fanatique et d’une identité univoque. Il faut tenter de penser les deux concomitamment, l’ordre et le désordre en un seul et même mouvement.

Cette description, trop brève, du passage de la pierre au livre, cette transition de l’écrit à l’écran, produisent donc des métamorphoses dans tous les domaines, politiques, économiques, sociaux, existentiels… Elles transforment notre culture. Elles modèlent une nouvelle identité, une nouvelle définition de l’homme. Elles transforment à terme notre configuration mentale, notre cerveau, nos méthodes d’apprentissage.

Exemple : l’enseignement de l’écriture manuscrite devra-t-il être rendu facultatif au profit du traitement de texte ? En quoi cette possibilité peut-elle transformer nos capacités cognitives, nos processus neuronaux, donc notre configuration de la réalité ? Risquons-nous de devenir des immémorants, inconscients de la chaîne généalogique dans laquelle nous sommes inscrits ? La perte de mémoire va-t-elle nous jeter dans un éternel présent, dans un jeunisme glorifié, dans la satisfaction immédiate à défaut d’une maîtrise des passions et de la capacité à différer ses désirs ?

Sommes-nous condamnés à rester des adolescents compulsifs sur nos smartphones et nos jeux-vidéos ? Le réel devient-il le miroir de notre narcissisme ? Allons-nous quitter la vie pour être engloutis par la toile ? Accepterons-nous l’école comme enseignement de l’ignorance pour mieux convenir aux attentes du marché mondialisé ?

Y aura-t-il une application pour penser ? Perdrons-nous l’habitude de lire de manière linéaire des textes longs et nuancés ? Nous picorons des bribes d’informations dans un flux permanent de zapping, bombardés de messages et d’alertes. Notre langue, notre orthographe, notre syntaxe évoluent. Pour quel aboutissement ? La mélancolie d’un passé aux pensées constructivistes, structurées et approfondies qui offrent un cadre de référence profond et argumenté ? Ou la gourmandise pour un village planétaire interconnecté de flux incessants, superficiels et légers ? Autrement dit, l’outil n’est-il pas en train de constituer la nature même du message ? Et d’où proviendront les résistances à l’hégémonie des marques, des pubs, des logos ? D’où jailliront les refus de la marchandisation totale par le capitalisme des corps et des âmes ? Pourra-t-on tout acheter en ligne, même nos sentiments les plus personnels, l’amour, l’amitié, l’empathie ? Comment forger l’archéologie de ce nouveau paysage mental ? Comment rejoindre un idéal fondé sur des lois justes et non sur le réalisation efficace d ’objectifs mesurables ?

V

Retour à l’éducation populaire. Récapitulons : basculement historique du monde sous une infinité de perspectives emplies de promesses comme de menaces. Bouleversement vertigineux de tous les codes culturels. De la définition de notre humanité à la relation avec la nature. Le vieux monde s’évanouit et les germes du futur frémissent déjà sans être capables de fixer un horizon clair.

Simplifions l’alternative au risque de la caricature : une éducation de notre corps par des molécules de synthèse et de notre cerveau par Google et Apple ? Notre sociabilité réduite à Twitter et Facebook ? L’échange monopolisé par Amazon ? Nos existences fabriquées dans les laboratoires de la Silicon Valley ? Nos valeurs rétrécies à individualité, compétitivité, rentabilité ? Le calcul, le chiffre, le nombre pour se substituer à l’imaginaire, à la poésie, au rêve ? Une mondialisation nivelée où chacun se replie sur son genre, sa préférence sexuelle, son origine ethnico-raciale, sa religion, son appartenance régionale, sa langue ou sa tradition ? Un pillage des ressources naturelles jusqu’à l’effondrement des écosystèmes ? Scénario possible, probable selon certains, qui mène à Homo disparitus.

Autre terme de l’alternative : la création d’un fond commun, universel et partageable qui répond aux quatre questions du Manifeste convivialiste : question morale : quels sont les espoirs et les limites des humains ? ; question politique : quelle est la communauté politique légitime ? ; question écologique : que nous est-il permis de prendre à la nature et que devons-nous lui rendre ?; question économique : quelle quantité de richesse nous est-il permis de produire et comment la répartir conformément aux autres questions ? Réponses à ces questions selon le Manifeste : mise en œuvre d’une politique fondée sur quatre principes : principe de commune humanité au-delà de toutes les différences ; principe de commune socialité qui fixe comme première richesse les rapports sociaux ; principe d’individuation qui permet l’affirmation à chacun de sa singularité, de ses capacités, de sa puissance d’être dans la perspective d’une égale liberté ; principe d’opposition maîtrisée qui permet de se différencier en acceptant et en maîtrisant le conflit.

L’éducation populaire est la démarche de l’esprit critique qui intensifie le second terme de l’alternative et qui résiste au premier. Elle est processus de réflexion et d’action qui, devant le basculement du monde, emprunte le chemin de l’universalité et de la solidarité au profit de la totalité des humains. Elle postule l’interdépendance absolue entre les hommes comme entre les hommes et la nature, pour répondre à la nouveauté radicale des défis désormais globaux .Elle suppose d’intégrer que nous habitions tous la biosphère comme une terre-patrie et que nous rencontrions la magnitude des enjeux de notre modernité par une action collective, lucide, complexe et égalitaire.

Ce chemin impose une prise de conscience par la transmission de connaissances, intuitives, empiriques et théoriques, et par la mobilisation de toute la gamme des savoirs, des savoir-faire, des savoir-être. Elle renoue en quelque sorte avec l’étonnement aux origines de la philosophie. Elle doit partir de la pleine conscience de notre ignorance. Elle suppose la tentative de comprendre tous les récits que l’homme, animal symbolique, s’est construits pour supporter sa finitude et produire un sens à son existence, autant individuelle que collective. Pour mieux déchiffrer les métamorphoses du présent, et donc mieux agir sur les menaces qu’elles engendrent, il faut se familiariser, ressentir, étudier, dialoguer avec les narrations – mythiques, religieuses, scientifiques, esthétiques – que l’homme se raconte à lui-même.

Décrypter les logiques du passé, les digérer, les ruminer permet le plein exercice de l’esprit critique afin d’éclairer les séismes de notre temps et d’agir plus résolument vers un monde plus libre, plus cultivé, plus égalitaire et plus fraternel et qui englobe la totalité des composants de la biosphère.

L’éducation populaire comme déconstruction des mécanismes de domination de l’environnement et d’aliénation des humains par un capitalisme prédateur des ressources naturelles et de l’existence des hommes. Ce décodage des structures de l’exploitation par l’expression d’une critique radicale nous ouvre une nouvelle voie pour l’humanité car il s’agit bien, pour paraphraser Naomi Klein, de changer ou de disparaitre. Reboussolons-nous pour radiographier les dérives et réenchanter le volontarisme politique, idéologique et culturel. Il ne s’agit pas que de vivre. Il s’agit bien de « survivre ensemble ».

Originellement paru dans ML 190