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Au cœur de l’extrême droite

Pas de cordon sanitaire pour le journaliste ou le chroniqueur d’investigation ! Comment, en effet, appréhender les discours et actions de l’extrême droite, et y répliquer par des arguments – démocratiques – crédibles, si ce n’est être à son contact, disons « sur le terrain » ? Reportage.

Un peu partout sur la planète, des théories d’extrême droite sont (re)mises au mauvais goût du jour et le bruit des bottes se fait de plus en plus prégnant. Ce ne sont pas obligatoirement des « fachos » au crâne rasé, vandalisant des temples maçonniques[1], pratiquant des ratonnades, faisant le salut fasciste cher aux Mussolini, Hitler et Cie, ou variante moderne, la quenelle à la Dieudonné, mais davantage une « élite » en col et cravate qui distille son venin surtout basé sur le concept du complot mondial que, subtilement, l’auteur à succès Dan Brown arriva aussi à glisser dans certains de ses romans vendus à des millions d’exemplaires, par exemple.

Faut-il rappeler que ce thème récurrent comme un fléau non maîtrisé, explicita l’extermination de millions de juifs, tziganes, homosexuels, francs-maçons,  communistes, opposants – même Allemands – à Hitler, et continua à faire ses ravages après la Seconde Guerre mondiale alors que l’on croyait – et espérait – que le « Plus jamais ça ! » finirait pas vaincre ?

Hélas, l’Histoire est un éternel recommencement et elle semble repasser les plats de manière de plus en plus active ces derniers temps.

Dès lors, comment ne pas être d’accord avec ma consœur Aurélie Charon, chroniqueuse sur France Inter, lorsqu’en présence de ceux « qui brandissent des convictions à mille lieues des siennes »[2], elle clame : « …je demande à rencontrer ces gens, je ne peux pas me montrer méprisante ou hautaine, je ne suis pas là pour les humilier, mais face à eux, je ne mens pas, je dis ce que je pense. »

Exactement ma manière de concevoir et d’appliquer, autant que faire se peut, mes reportages et pas seulement relater les lectures de leur propagande, de répercuter des informations à leur sujet glanées sur Internet ou les réseaux sociaux.

Culture de mort

Un vendredi de fin d’hiver, vers 18 heures, quelques dizaines de personnes sont réunies dans les environs des locaux du Grand Orient de France, rue Cadet à Paris. Elles y dénoncent l’interruption volontaire de grossesse, la contraception, le mariage pour tous, la franc-maçonnerie à l’origine de cette « culture de mort »… Ce n’est pas leur première manifestation du genre et, en d’autres lieux, au fil des années, il y eut des exactions, menaces, agressions… auprès du personnel et de patients de Plannings familiaux et milieux hospitaliers, entre autres, avec les tristement célèbres « commandos anti-IVG ».

La Justice s’en mêla, condamna, interdit régulièrement les manifestations dites « prières publiques », puis relâcha son étreinte et toléra ces dernières. D’où, ce vendredi de fin d’hiver…

Première approche en acceptant le tract qui est distribué et signé par « SOS Tout-Petits » sous le titre « Derrière la culture de mort, la franc-maçonnerie » et, surtout, le lire ! Extraits :

« Sa (Franc-Maçonnerie) religion est celle de l’homme qui se fait Dieu contre Dieu qui se fait homme. Gnostique, ésotérique, elle est réservée aux seuls initiés. Son secret cache Lucifer, l’Adversaire de la Révélation, de l’Incarnation et de l’Église. Sa philosophie est le subjectivisme. La liberté est exaltée aux dépens de la vérité. Elle tire sa force de la perversion du langage et de la confusion du bien et du mal, du vrai et du faux, du juste et de l’injuste : son symbole est la Tour de Babel. Sa morale est l’individualisme, l’hédonisme et l’utilitarisme. Sa vertu est la tolérance, non tant indulgence pour les personnes que relativisme des principes.

La culture de la franc-maçonnerie est la culture de mort qui dissout les consciences avant même que d’être homicide : contraception, stérilisation, avortement, eugénisme, euthanasie, homosexualité, pornographie… Sa politique est le laïcisme. Dieu est rejeté de la Cité. Elle-même se fait Église. Constituée en ‘‘nomenklatura’’, elle est un État dans l’État[3]. Fille des ‘‘Lumières’’, gardienne de la révolution, des Droits de l’Homme et du Mondialisme, elle est omniprésente à l’ONU et dans les institutions internationales : IPPF (Fédération Internationale du Planning Familial), Groupe Rockfeller, B’naï Brith, CFR, Bildeberg, Trilatérale, Club de Rome…

Elle a été condamnée par les Papes et les Magistere… Léon XIII : ‘‘Comme il s’agit d’une secte qui a tout envahi, il ne suffit pas de se tenir sur la défensive, mais il faut descendre courageusement dans l’arène et la combattre de front.’’ Le 26 novembre 1983, la Congrégation pour la Doctrine de la Foi : ‘‘Les fidèles qui appartiennent aux associations maçonniques sont en état de péché grave et ne peuvent accéder à la Sainte Communion.’’ »

Deuxième approche (en compagnie de mes confrères de France Télévisions) : celle du contact avec les deux principaux organisateurs de cette « prière publique ».

Le docteur Xavier Dor, fondateur de « SOS Tout-Petits », mouvement catholique radical. (Photo MPP)

À savoir, le docteur Xavier Dor, fondateur, en 1986, de « SOS Tout-Petits » dont l’objectif est la lutte contre l’avortement, association également opposée à la contraception, à l’euthanasie… Catalogué de « militant violent » par Libération[4], il fut condamné à onze reprises pour ses actions, dont de la prison ferme, mais la peine fut aménagée compte tenu de son âge[5]. Le slogan de ce mouvement catholique radical est « Défendre la vie est un devoir » et il clame haut et fort plusieurs récentes déclarations papales : « La seule pensée que des enfants ne pourront jamais voir la lumière, victimes de l’avortement, nous fait horreur. » (François), « L’avortement provoqué est le meurtre délibéré et direct. » (Jean-Paul II), « La liberté de tuer n’est pas une vraie liberté, mais une tyrannie qui réduit l’être humain en esclavage. » (Benoît XVI).

L’acolyte, si j’ose dire, du docteur Dor est l’abbé Guy Pagès, membre du Conseil national de la Résistance européenne (CNRE), mouvement considéré comme identitaire (pensée et courant politique d’extrême droite) auquel est affilié le… Vlaams Belang.

Un Vlaams Belang (Vlaams Blok jusqu’au 15 novembre 2004) qui publia une liste de francs-maçons (décédés, vivants et supposés) sur Wikipedia et qui fit dire à Christian Laporte dans La Libre Belgique (2008) : « Une démarche qui rappelle tristement certaines dérives de l’avant-guerre. »

Plus près de nous, « Schild en Vrienden » (« Bouclier et Amis »), fondé par le député Dries Van Langenhove, récemment élu Vlaams Belang et occupant la sixième place de « L’Homme de l’Année » en Flandre, est un mouvement considéré comme « identitaire » par la Sûreté de l’État.

Nous sommes bien au cœur même de l’extrême droite de dimension européenne !

Les yeux dans les yeux

À nos côtés à Paris, quelques dizaines de manifestants déploient une immense banderole en cinq langues, des calicots et autres panneaux où l’on peut lire : « Innocent. J’ai 7 semaines et mesure 22 mm et condamné à mort », « Reine du Très Saint Rosaire sauvez-nous », « L’avortement est un droit. J’ai 6 semaines et mesure 15 mm. Non un meurtre ! »…

Le dialogue débute, sous l’œil, goguenard, de policiers et celui de la caméra de France Télévisions :

– Nous prions publiquement pour les francs-maçons, car c’est le franc-maçon Pierre Simon qui a initié les lois de l’avortement. La franc-maçonnerie rejette le principe de la liberté, on tombe dans l’esclavage. Dans la franc-maçonnerie, il n’y a pas de bien et de mal, déclare le Père Pagès.

– Pourtant, Monseigneur Danneels, archevêque de Belgique, a publiquement déclaré que « La franc-maçonnerie cultive la raison humaine comme instance suprême… » lui dis-je[6].

– L’Église, à travers ses papes, a condamné la franc-maçonnerie et Monseigneur Danneels n’a pas autorité sur les papes !

– Oui, mais Monseigneur Danneels était quand même archevêque et ce n’est pas n’importe qui dans l’Église, non ?

– Nous sommes au cœur de la perversion ! On ne peut pas toucher à l’Arbre du bien et du mal. Les francs-maçons suivent Lucifer et je l’ai même dit à plusieurs francs-maçons. Ils ont remplacé la vérité par la liberté, mais je dis qu’il n’y a pas de liberté sans vérité, intervient le Docteur Dor.

– D’où votre rassemblement de ce soir ?

– Notre combat tient en deux mots : nous prions ! (il récite, avec le Père Pagès, l’Ave Maria).

L’abbé Guy Pagès, membre du Conseil national de la Résistance européenne, mouvement considéré comme identitaire.

– Et, que pensez-vous de cette déclaration de Monseigneur Gaillot disant qu’il savait que l’un de ses prêtres était franc-maçon et qu’il l’approuvait sans l’ombre d’un doute ?

– Ah ! le malheureux… On ne peut pas marier la carpe et le lapin. Voltaire était déiste, mais était-il croyant ? Non ! Il n’y avait pas plus incroyant que lui. Les francs-maçons acceptent Dieu le Père, pas le Fils, car c’est un démon…

– Il ne s’agit pas d’un discours chrétien dans vos propos. Il n’y a pas beaucoup d’Amour…

– C’est la franc-maçonnerie que nous visons, pas les francs-maçons !

– Ce n’est pas ce qui est écrit dans vos tracts, pourtant…

Le Père Pagès, visiblement courroucé, entame le Rosaire, aussitôt suivi par le docteur Dor et les autres manifestants.

Fin de l’interview et des contacts, du moins « sur le terrain », car les réseaux sociaux ultraconservateurs et d’extrême droite qui ont repris cette interview, tout en la commentant à leur manière, se déchaînent.

Un réel dialogue est-il possible ?

Albert Camus (1913-1960), écrivain notoire et journaliste engagé (Résistance et luttes morales après la Seconde Guerre mondiale), clama : « Faites attention, quand une démocratie est malade, le fascisme vient à son chevet mais ce n’est pas pour prendre de ses nouvelles. »

Assurément, aujourd’hui, cette démocratie – que nous chérissons tant – est à nouveau en grande souffrance, mais, après ce constat, une question majeure s’impose : comment réellement dialoguer, voire encourager le dialogue, avec ces militants de l’extrême droite ?

Est-il possible d’instaurer un contact qui soit basé sur un échange et non un rejet systématique du moindre propos ou argument qu’un démocrate énonce ? Rejet s’articulant parfois autour de l’invective et souvent de propos volontairement « détournés » du sujet abordé avec eux.

Bien sûr, outre le rôle d’informer, l’intention n’était pas de convaincre de manière ostentatoire les organisateurs de ces manifestations de se rallier aux thèses humanistes, mais d’établir une écoute partagée et, éventuellement, de les amener à s’interroger sur le bien-fondé de leurs convictions. En vain, dans ce cas-ci.

Cependant, à quelque niveau que ce soit, mais plus particulièrement dans un média comme « Morale Laïque », poursuivons, sans relâche, l’action contre l’indifférence et le populisme (dans le sens de « dérive de la démocratie »), car « Il n’est pas de punition plus terrible que le travail inutile et sans espoir », dit le même Albert Camus.

Pierre Guelff
Auteur et chroniqueur radio

[1] Saccage de celui de Tarbes en mars 2019, vandalisme d’un autre à Rennes en mai 2019, le même mois, tags antisémites et antimaçonniques à Poitiers, ces derniers apparaissant à Vitré en juillet dernier, alors qu’au même moment un incendie était bouté à un Temple de Fougères…, sans parler d’agressions de francs-maçons à la sortie d’un Temple à Bruxelles quelques mois auparavant…

[2] Télérama du 24 juillet 2019.

[3] Théorie du complot mondial.

[4] Le 7 novembre 2017.

[5] 90 ans au moment d’écrire le présent article.

[6] Mgr Danneels était encore vivant au moment de l’interview.

De quoi le populisme est-il le nom ?

Le regain de l’utilisation du terme du populisme a discrètement atteint ses trente ans sans que les contenus de la notion aient pour autant été éclaircis malgré une littérature abondante. Trente années d’un usage laborieux devraient inciter à en admettre l’intérêt très limité pour comprendre les transformations à l’œuvre au sein des sociétés européennes, voire américaines.

Aux alentours de 1989, la notion de populisme était réapparue pour tenter de qualifier la figure populaire et nationaliste de Boris Eltsine qui avait défait les rêves de Mikhail Gorbachev de préserver un régime fédéral sur les décombres de l’Union soviétique. Elle fut ensuite étendue à de nouveaux partis de l’ancienne « Europe de l’Est » qui, comme le parti polonais des amis de la bière, ne se réclamaient d’aucune famille ou doctrine typique des régimes occidentaux.

Elle n’était pas neuve pour autant. Elle resurgit en fait régulièrement au sein des sciences politiques lorsque celles-ci sont confrontées à la difficulté d’identifier et de nommer une mutation dans le système politique. Mobilisée probablement pour la première fois au XIXème siècle pour qualifier une opposition rurale, quasi simultanée aux USA et en Russie, à la modernisation industrielle, elle s’enracine de façon plus durable dans les débats sur la nature des régimes sud-américains, notamment dans l’Argentine des époux Peron. Ces régimes présentent alors l’anomalie de fonctionner dans le cadre de régimes dont les institutions sont inspirées de l’Europe et des USA tout en présentant un caractère à la fois populaire et autoritaire.

Le vocable de populisme est aujourd’hui de retour dans l’hémisphère nord.

Il n’a pas fallu 5 ans pour que, d’abord appliqué aux forces nouvelles issues des révolutions démocratiques de 1989-1991 à l’Est, il le soit ensuite à l’Ouest. A tout Cavaliere, tout honneur, Silvio Berlusconi devait être le premier à être qualifié de « populiste ». La liste s’est allongée depuis. Très hétérogène, voire hétéroclite, elle comporte tant de nouvelles formations politiques comme Forza Italia, la Ligue du Nord  et le mouvement 5 étoiles dans la péninsule ou le Party voor de Vrijheid  de Geert Wilders et le Forum voor Democratie de Thierry Baudet que de plus anciens partis dont les nouveaux leaders changent les inflexions du discours électoral. Que des leaders aussi différents que Marine Le Pen, Donald Trump ou Jeremy Corbyn puissent être qualifiés de populistes confirme le peu d’intérêt de la notion.

La mise à nu des transformations politiques typiques de ce que, dans un passé proche, un politologue comme Jean-Louis Quermonne pouvait qualifier de « régimes politiques occidentaux », demande une prise de recul et une mise au placard du terme du populisme.

Trois constats peuvent alors être posés.

D’abord, le bouleversement des relations internationales qui s’accomplit entre 1989 et 1991 n’a pas eu pour seul impact, au plan national,  l’effondrement des partis communistes de l’Est et de l’Ouest de l’Europe. Il inaugure  une recomposition, plus large et toujours en cours, des systèmes politiques des États au sein desquels se cristallise un clivage entre partisans et adversaires d’un renforcement de pouvoirs supranationaux comme l’Union européenne et d’une libéralisation des échanges mondiaux. Les circonstances de l’élection de Donald Trump à la présidence américaine démontrent qu’avec un peu de retard, la même tendance est à l’œuvre aux USA où les nouveaux accords de libre-échange inspirés par Bill Clinton comme l’autorité du pouvoir fédéral sur les États membres de l’Union sont autant matières à débats que l’avenir de l’Obamacare.

Ensuite, la famille politique traditionnelle qui subit de plein fouet une crise d’adhésion, après une phase de lente érosion,  est sans conteste la social-démocratie dont les partis phares en France , en Italie ou en Allemagne sont en déclin. Si les bons résultats dans les urnes ou les sondages des partis sociaux-démocrates en Espagne, au Portugal ou en Finlande montrent que la thèse de la disparition définitive de cette famille politique en Europe est excessive,  l’affaiblissement généralisé est indéniable. Cet affaiblissement s’exprime dans les résultats électoraux, mais également dans une incapacité à adapter le discours politique à l’évolution des enjeux et des attentes. Au cours d’un long XXème siècle, tout en conservant  la dénomination historique de « socialiste » empruntée aux doctrines politiques nées de la révolution industrielle , les partis de la gauche réformiste avaient, à plusieurs reprises, radicalement modifié leurs projets.  Ils avaient d’abord abandonné le discours étatiste marxisant de la fin du XIXème siècle pour contribuer, à l’intérieur d’un consensus avec d’autres forces démocratiques, à  une gestion efficace de l’économie de marché sur les bases du libéralisme keynésien et de la concertation sociale . Ensuite, en difficulté lorsque la généralisation de l’inflation grippe la mécanisme keynésienne à l’échelle nationale, ils avaient, sous les impulsions successives de François Mitterrand, Tony Blair et Gerhard Schröder, adhéré à un projet européen estimé capable de rétablir, grâce aux institutions communautaires,  une orientation sociale au développement capitaliste. Aujourd’hui, la situation de cette gauche pro-européenne incapable de convaincre est difficile.  D’abord, parce qu’elle est exposée à la concurrence de nouveaux partis réformateurs plus radicaux qui ne parviennent que très partiellement à en récupérer l’électorat et sont peu enclins à s’allier avec elle. Ensuite, parce que ses électeurs traditionnels,  salariés et chômeurs, démentent la thèse marxiste de la conscience de classe internationaliste. Ils apportent leur soutien à de nouvelles droites qui développent un discours axé sur les thèmes de la protection culturelle et sociale  de la nation à l’intérieur d’un monde globalisé . Le phénomène touche un nombre croissant de pays sans qu’il permette pour autant au même rythme, hormis en Hongrie et en Italie, la constitution  de majorités électorales.

Enfin, la troisième caractéristique des transformations sociales que nous vivons, et que le terme de populisme occulte, est de loin la plus inquiétante . Elle se traduit en effet par un retrait des citoyens par rapport à la sphère politique, accompagné de la diffusion d’un discours simpliste sur la trahison des élites. Concrètement,  la participation électorale et l’affiliation aux partis et aux syndicats est en baisse en Europe depuis plusieurs années alors que les uns comme les autres sont les piliers de la consolidation de la démocratie depuis 1945. L’engouement récent des citoyens pour des rassemblements des défilés qu’ils prennent généralement soin de définir comme des « marches » plutôt que des manifestations pourrait signifier une inversion de la tendance. Reste que la direction de cette tendance est encore à découvrir.

Il est difficile de dire dans quelle mesure les élections européennes qui viennent d’avoir lieu constituent un bon indicateur des tendances à l’œuvre dans les systèmes nationaux. Leurs résultats fournissent toutefois plusieurs pistes d’interprétation.

L’une confirme le peu d’intérêt du terme de populisme tel qu’il est employé dans les médias: nous n’avons pas assisté à un bouleversement du champ politique par un nouvel acteur, mais à une affirmation du caractère multipartite des systèmes nationaux comme de la structuration du parlement européen. Au sein de ce dernier, l’alliance de la démocratie-chrétienne et des socialistes réformistes cédera vraisemblablement la place à un jeu complexe incluant les libéraux et les écologistes.

Une autre surprend parce que les élections européennes viennent aussi de montrer la faiblesse de ce qui était parfois appelé un « populisme de gauche ». Incarné par la « France Insoumise » de Jean-Luc Mélenchon, le Labour Party de Jeremy Corbyn ou Podemos, il avait ressuscité  la défiance par rapport à la construction européenne et une conception strictement antagonique des rapports socio-économiques caractéristiques du gauchisme des années 1970. Si le déclin de ces formations devait se confirmer, il signifierait une réconciliation de la gauche et du projet européen et la fin de l’exposition de celle-ci à une tentation nationaliste. Reste que l’état de santé de la social-démocratie est très variable selon les États considérés et que sa capacité à convaincre à partir d’un projet collectif de portée internationale est loin d’être rétablie.

Enfin, et ceci permet de terminer par une note d’espoir, les élections européennes ont enregistré une légère augmentation de la participation électorale. Espérons y trouver les prémices du réveil citoyen qui serait l’antidote à l’hystérisation du comportement des masses ou des « peuples » par des tribuns. Il est temps que des débats succèdent aux marches. Le cas français en montre la possibilité tout autant que la difficulté.

Christophe Sente
Docteur ès Sciences politiques de l’ULB