Derrière les mots,… les femmes dans l’histoire

Patricia Keimeul - Administratrice FAML

Derrière les mots se cache une réalité bien plus interpellante. Refuser la prédominance du mâle passe aujourd’hui par l’écriture inclusive (illisible…), par la féminisation …des mots. Un hommage devient donc un femmage (ou mieux encore, une femmage). Des mots, toujours des mots…

Désormais, ne dites plus Journées du patrimoine, terme beaucoup trop « patriarcal » mais Heritage Days (non sans ironie lorsqu’on sait que Heritage se traduit par…patrimoine!).

Pour complaire aux ultras, la France devrait-elle changer sa devise, liberté oui, égalité oui mais fraternité ? Et la Marseillaise ? pourra-t-elle encore parler des enfants de la « patrie » comme si le pays appartenait aux hommes !

Mais derrière les mots, il y a une tout autre réalité…

Où sont les femmes dans l’histoire ? Quelle place ont-elles dans les manuels scolaires ? Dans notre culture générale ?

Où sont les peintres, les compositrices, les réalisatrices de cinéma ? Seules deux d’entre elles ont obtenu une palme d’or au festival de Cannes, Jeanne Campion l’avait reçue en 1993 pour son chef-d’œuvre « la leçon de piano » et vingt ans plus tard, c’est à Julia Ducourneau que revient cet honneur pour son film « Titane ». Deux femmes en 74 années d’existence du festival. …

Aucune autre n’a pu prétendre à cette haute récompense cinématographique.

Quant aux actrices, si elles sont nombreuses, elles obtiennent bien moins de premiers rôles que les acteurs masculins.

Que dire de la cuisine, domaine qui a toujours été réservé à la femme « de par sa nature », l’homme au boulot, la femme aux casseroles. Et, là aussi, ce sont les hommes qui brillent de leurs étoiles. Pourtant il y en a, même si celles qui voient afficher leur nom au firmament de la gastronomie avec trois étoiles ne sont que sept dans le monde ; à côté d’elles, une centaine de chefs. Si on connaît Hélène Darroze pour sa participation comme juge à l’émission Top Chef, quelles sont les autres ? Qui pourrait citer les noms d’Elena Arzak, d’Anne-Sophie Pic, de Nadia Santini, d’Annie Feolde, de Clare Smyth, de Dominique Crenn ? Alors que les noms de Guy Savoy, Alain Ducasse, Michel et César Troisgros, feu Paul Bocuse…nous viennent immédiatement sur les lèvres.

Et les scientifiques ? S’il est un domaine dont on prétend qu’il n’intéresse pas les filles, c’est bien celui des sciences.

Et si l’histoire ne célèbre pas ces dames des sciences, ce n’est pas qu’elles n’existent pas, elles sont même nombreuses. Cependant rares sont ceux qui peuvent nommer l’une ou l’autre d’entre elles.

Exception faite bien sûr de Marie Curie, de sa fille Irène Joliot-Curie… et peut-être de notre Lucia de Brouckère pour quelques anciens étudiants de l’ULB ?

En voici quelques-unes choisies au hasard dans une longue liste et dont les recherches ont eu une importance capitale dans les progrès de la science et les bénéfices (ou les effets négatifs) qui en ont découlé pour l’humanité.

Rosalind Franklin (1920-1968), physico-chimiste britannique, pionnière de la biologie moléculaire. Elle est la première à avoir formulé la structure hélicoïdale de l’ADN, découverte que se sont attribuée ses collègues masculins Watson et Crick qui recevront le prix Nobel de médecine pour cette découverte majeure tandis qu’elle restera dans l’ombre.

L’histoire célèbre Albert Einstein, ce savant de génie, mais dans son ombre, il y a Mileva, son épouse qui aurait collaboré à l’élaboration de la théorie de la relativité dont seul son illustre mari sera crédité.

Lise Meitner (1878-1968), cette physicienne austro-suédoise a découvert, avec ses collègues Otto Hahn et Fritz Strassmann, le mécanisme de la fission nucléaire à la base de l’énergie nucléaire mais aussi de l’armement du même nom. Lorsque le prix Nobel de physique fut attribué pour cette importante découverte, seul Hahn aura droit à cette récompense. Une nouvelle fois, une femme est évincée au profit d’un collaborateur.

Emilie Duchatelet (1706-1748). Obligée de se déguiser en homme pour pouvoir participer aux débats scientifiques de l’Académie des Sciences de Paris qui en interdit l’accès aux femmes, Émilie, scientifique et philosophe, collaborera avec Voltaire qui l’encouragera à approfondir ses connaissances en physique et en mathématiques.

En 1737, elle participe à un concours anonyme de l’Académie royale des sciences portant sur le feu, sa nature et sa propagation. Elle rédige une « dissertation sur la nature et la propagation du feu », étude dérivée des travaux de Newton. Bien que n’ayant pas remporté le concours, la qualité de ses écrits fait qu’ils seront publiés par l’Académie, une première pour une femme !

Ada Lovelace

Ada Lovelace (1815-1952). Son nom dira peut-être quelque chose aux geeks …

Fille de Lord Byron, Ada convaincue que la machine pourrait manipuler non seulement des chiffres mais aussi des lettres et des symboles en « tissant » des motifs algébriques, elle a inventé le premier algorithme logiciel, le premier programme destiné à être utilisé par une machine : elle est donc , en 1842, la première codeuse au monde.

Avec le mathématicien Charles Babbage, elle travaillera à la mise au point de la « machine analytique », ancêtre de nos ordinateurs.

Elle bénéficie d’une reconnaissance tardive lorsque le Département de la Défense américain donne, en 1997, son nom à un langage de programmation tandis que le CNRS nommera en son hommage un de ses supercalculateurs.

Un film lui sera aussi dédié. Elle reste néanmoins peu connue du grand public.

Jocelyn Bell, (1943) est une astrophysicienne britannique qui a découvert le premier pulsar. Ce n’est pas elle mais son directeur de thèse, Antony Hewish qui recevra pour cette découverte la récompense suprême, le prix Nobel de physique. Une fois de plus, c’est l’homme qui s’attribue sans vergogne le travail de sa collègue et le prix qui lui revenait de droit.1

Katherine Thompson (1918-2020) Cette mathématicienne de génie (elle a obtenu son diplôme d’humanités à 13 ans), informaticienne et ingénieure spatiale afro-américaine à la NASA a contribué à repousser les frontières de l’espace. Ce sont ses calculs qui ont permis à la mission Apollo 11 de se poser sur la lune et de ramener son équipage sain et sauf sur la terre.

Plusieurs fois récompensée pour ses travaux, le président Obama lui octroiera la plus haute distinction civile des États-Unis, la médaille présidentielle de la liberté, elle reste néanmoins inconnue du grand public.

Maryam Mirzakhani (1971-2011), mathématicienne née à Téhéran. Elle obtient la plus prestigieuse des récompenses attribuées dans sa discipline , la médaille Fields, équivalant du Nobel pour les mathématiques. Elle est la première femme à avoir été honorée de cette haute distinction .

Hedy Lamar, (1914-2000) cette actrice connue pour sa grande beauté est aussi, et cela on l’ignore, une scientifique et une inventrice brillante. Mariée à un marchand d’armes, elle a avec lui de nombreuses conversations autour des missiles radioguidés. Après leur séparation, elle se rend aux USA et rencontre le pianiste George Antheil. Ensemble ils imaginent  un système de codage des transmissions par étalement du spectre applicable aux torpilles radioguidées pour lequel un brevet est déposé en 1941. Cette invention importante passe inaperçue. Ce n’est que 21 ans plus tard, alors qu’elle est tombée dans le domaine public que l’armée américaine s’en saisit et fait de cette invention majeure l’ancêtre de technologies modernes comme le Wifi, le Bluetooth, le GPS et le téléphone portable.

Il faudra attendre 1997, elle a alors 82 ans, pour qu’elle soit récompensée du prix de l’Electronic Frontier Foundation. 2

Hedy Lamarr

Clémence Augustine Royer, née le 21 avril 1830 à Nantes et morte le 6 février 1902 à Neuilly-sur-Seine, est une philosophe et scientifique française. Elle a traduit en français l’ouvrage de Darwin « l’origine des espèces ».

Elle fut à la fin du XIXᵉ siècle une figure du féminisme et de la libre pensée. Vous la connaissez ?

Qui sait que le vaccin contre le COVID d’Astra Zeneca a été co-créé par une femme ? Sara Gilbert, professeure de vaccinologie à l’université d’Oxford, est une spécialiste des vaccins contre la grippe et des pathogènes viraux émergents.

Elle a dirigé l’équipe qui a mis au point le vaccin qui utilise un vecteur adénoviral en stimulant une réponse immunitaire contre la protéine de pointe du coronavirus.

Consciente du peu de visibilité qui leur est donné , la société Mattel a créé une poupée Barbie à l’effigie de la scientifique pour promouvoir les femmes dans la science et les encourager à choisir ces carrières.3

Et il y en a de nombreuses autres …

Pourquoi laisse-t-on dans l’ombre ces femmes qui ont à leur actif des découvertes d’une importance capitale pour l’humanité ? Pourquoi leur confisque-t-on les récompenses qu’elles auraient largement mérité ?

Le phénomène, théorisé par l’historienne Margaret Rossiter qui fait que les femmes, contrairement à leurs homologues masculins, ne bénéficient que très peu, voire pas du tout lorsqu’elles se font spolier par leurs collègues, des retombées de leurs découvertes et des récompenses qui les accompagnent s’appelle l’effet Matilda en référence à la militante féministe américaine du 19ème siècle Matilda Joslyn Gage. Celle-ci avait remarqué que des hommes s’attribuaient les pensées intellectuelles des femmes et que leurs contributions étaient ( et sont ?) souvent réduites à des remerciements en bas de pages.

La liste des scientifiques mâles connus est quant à elle interminable. De Thalès, Pythagore, Archimède à Oppenheimer et Stephen Hawking en passant par Newton, Darwin, Mendeleïev, Lavoisier, Volta, Fermi et tous les autres ….

Où sont les compositrices ?

Pas moins de 700 compositrices, du 17ème siècle à aujourd’hui, sont répertoriées sur une plate-forme numérique. 4Sept cents et combien d’entre elles connaissent la gloire ?

Sept cents et notre culture musicale les ignore en se limitant la plupart du temps aux « grands compositeurs », toujours des hommes. Ces dames restent une fois encore dans l’ombre.

Si le nom de Schumann est connu de tous, c’est surtout celui de Robert. Et pourtant son épouse Clara fut une excellente pianiste mais aussi une compositrice de talent. Même constat pour l’ épouse de Friedrich Mendelssohn, Fanny, pour la fille d’Ernest Boulanger, Lili,…

D’après la plate-forme, Francesca Caccini serait, au 17ème siècle, la première femme à avoir composé un opéra et Barbara Strozzi, l’une des premières compositrices professionnelles. Il semble que ce soit un secret bien gardé…

Quant à Hildegarde de Bingen (1098-1179), sainte de l’Église catholique, elle aurait été l’une des premières compositrices « connues ».

Sept cents connues probablement des seuls musicologues …

Et en peinture ?

Si Berthe Morisot, Suzanne Valadon, Sonia Delaunay, Frieda Kahlo, et Marie Laurencin célébrée par Joe Dassin … jouissent d’une certaine notoriété, combien d’autres sont restées dans les limbes de l’histoire picturale ?

La politique semble faire exception même si le nombre de femmes y reste encore beaucoup plus faible que celui de leurs homologues masculins. Peu de lois portent un nom de femme (la loi Veil en France, elle portera en Belgique le nom de Lallemand-Michielsen, donnant prédominance à son homologue masculin). Peu d’entre elles ont été à la tête d’un parti politique ou d’un gouvernement si on excepte le court intérim de Sophie Wilmès, qui, il faut le souligner, géra avec efficacité les débuts de la crise sanitaire.

Quand elles viennent à occuper des postes de premier plan dans des organismes internationaux ou à la tête de grandes entreprises publiques ou privées, on attend d’elles qu’elles se comportent comme des hommes. Ou peut-être le font-elles inconsciemment ?

Alors, femmage, matrimoine, … peut-être, mais avant tout, donner à la femme sa place dans la société et la reconnaissance à laquelle elle a droit.

On peut vivre sans la gloire qui ne prouve rien
Être inconnu dans l’histoire et s’en trouver bien …
Bourvil

On peut aussi être connue dans l’histoire et s’en trouver mieux !

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