Les stéréotypes s’invitent-il dans les lectures de nos enfants ?

Marie Béclard - FAML

TTrès tôt dans leur vie, on assigne aux enfants des rôles sociaux distinctifs reliés au fait d’être un garçon ou une fille, d’être d’une origine ou d’une autre, d’une religion ou d’une autre. On transmet de façon inconsciente des comportements qui peuvent induire par la suite des discriminations et des inégalités.

Les enfants ne sont pas éduqués, socialisés et pensés de la même manière selon qu’ils sont étiquetés filles ou garçons, qu’importe le lieu de vie (famille, crèche, école, lieux péri et extra-scolaires…) et à travers les différents agents périphériques de socialisation. Cette socialisation différenciée participe, dès lors, à la construction de l’identité sexuée des enfants.

« Dans les albums jeunesses, les stéréotypes sexistes n’existent plus ou beaucoup moins qu’avant ! On n’est plus à l’époque des Martine et des petites filles modèles… ». Cette impression peut elle se vérifier ou au contraire est-elle trompeuse ? La littérature jeunesse contribue-t-elle également à propager des stéréotypes ? Dès leur tout jeune âge, les enfants sont en contact à la maison ou à l’école avec ces livres créés spécialement pour eux. écrits et illustrés par des adultes. Chaque année, on publie des livres destinés aux enfants. Ce type d’objets plaisent souvent aux parents et aux enseignants car ils représentent un moyen d’accès à la culture mais ils sont également un important « support de socialisation ». 1 En effet, ils présentent des personnages de filles, de garçons, de femmes et d’hommes et ils « véhiculent des représentations à propos du masculin et du féminin, lesquelles sont intériorisées par les enfants eux-mêmes ». 2

Littérature jeunesse et construction sexuée

La littérature jeunesse à l’instar de la littérature adulte n’est pas unique. Si on édite un grand nombre de livres pour enfants de qualité chaque année, on trouve également parallèlement une littérature de jeunesse qui n’a de littérature que le nom. Quand un film ou une série sortent, on crée des produits dérivés dont des livres, purs produits de merchandising. On est alors face à des produits qui n’utilisent pas les mêmes codes que dans la littérature jeunesse traditionnelle. Les rayons des supermarchés sont remplis de livres de princesse rose à paillettes et de livres Pokemon ou Ninjago dans des couleurs sombres, des livres spécifiquement pour plaire à des filles ou des garçons. Ils sont clairement genrés mais ne se voilons pas la face : la majorités des albums jeunesse traditionnels présentent également des stéréotypes de genre même si à premier vue, ce n’est pas aussi flagrant. Les personnages des histoires sont très souvent présentés avec une répartition sexiste des rôles sociaux. Les filles y sont quasiment toujours clairement identifiées avec des attributs exclusivement féminins : il n’y a donc pas de doute sur le sexe des personnages représentés, si il n’y a pas de couettes, de robes ou de rose on est face à un garçon. 3 Le personnage neutre est quasi toujours considéré comme de sexe masculin.

Dans les albums illustrés, les auteurs et illustrateurs proposent une représentation du féminin et du masculin de manière consciente ou inconsciente qui va construire l’identité sexuée des jeunes. Les albums jeunesse présentent les trois dimensions stéréotypiques de la différence des sexes : intérieur/extérieur, privé/public et passif/actif.4 En effet, les filles sont plus souvent représentées à l’intérieur, dans un lieu privé et dans des attitudes passives alors que les garçons sont eux davantage dehors, dans un lieu public, dans des occupations actives voir même très actives : ils jouent, font du sport, se disputent, font des bêtises.5

Mais où sont les héroïnes dans nos histoires?

Selon certaines études, les livres qui racontent des histoires de héros masculins sont deux fois plus nombreux que ceux qui racontent des histoires d’ héroïnes et globalement, les garçons sont plus souvent présentés sur les couvertures. En effet, le déséquilibre en termes de représentation du masculin et du féminin s’affirme : les protagonistes correspondent à un monde masculin (Il y a dans le corpus étudié 258 personnages masculins et seulement 114 personnages féminins). Les garçons ont aussi des rôles plus centraux dans les histoires tandis que les filles sont elles plus nombreuses à occuper des rôles secondaires et elles sont plus souvent adultes qu’enfants puisqu’elles occupent fréquemment le rôle de la mère. Dans les albums, elles ont rarement un rôle professionnel. 6 Là où les hommes ont très souvent la double tâche, ils travaillent et jouent en rentrant avec leurs enfants.

Dans les albums jeunesse, il y a de nombreux personnages anthropomorphiques. On pourrait penser qu’ils sont asexués mais ce n’est pas le cas. Ces animaux représentent clairement un garçon ou une fille, un homme ou une femme. Il semblerait que « les histoires avec des personnages animaux humanisés donnent une représentation encore plus stéréotypées des rôles associés à chaque sexe ».7L’animal choisit pour représenter un sexe, n’est pas le fruit du hasard. Pour représenter un héro masculin, on choisira principalement un animal puissant comme l’ours, les animaux de la savane ou le loup. Alors que pour une fille, le choix se portera davantage sur un petit mammifère ou sur un insecte.

L’utilisation de personnages asexués ne semblerait pas être une solution car un personnage sans attribut typiquement féminin ou ne réalisant pas une tâche jugée maternante sera d’office perçu comme étant un homme.

Les enfants préfèrent des livres avec un héro de leur propre sexe. Alors pourquoi, est-ce qu’on trouve une grande majorité de livres avec des héros masculins ? La raison est simple et les « coupables » sont souvent les parents. C’est eux qui choisissent et achètent les livres et ils sont nombreux à penser qu’un personnage masculin conviendra à une fille mais que l’inverse ne fonctionnera pas. En effet, «  en raison de l’androcentrisme qui habite nos société, les adultes considèrent qu’une histoire où un garçon est le héros conviendra aux deux sexes et inconsciemment, se disent qu’une histoire d’héroïne ne plaira qu’aux filles ». 8

Les stéréotypes de genre présents dans la littérature jeunesse sont-ils dangereux ?

Le stéréotype est une notion complexe et axiologiquement ambivalente : nécessaire pour comprendre le monde, il consiste en des « représentations toutes faites, des schèmes culturels préexistants, à l’aide desquels chacun filtre la réalité ambiante » 9. Une illustration doit permettre de faire passer un message et donc l’utilisation d’images simplifiées, de stéréotypes, aide le lecteur à décoder rapidement le message de l’auteur et de l’illustrateur. Le stéréotype joue un rôle essentiel, il en est de même au niveau didactique. En effet, stéréotyper fait partie du processus cognitif dans le sens où « la démarche de catégorisation et de schématisation est indispensable à la cognition ».

Les stéréotypes, ce sont des idées qui ne reposent que sur des généralisations sans preuve ou fait vérifié, et qui mènent à des différences et particularités de comportements vis à vis des personnes discriminées, portant ainsi préjudice au principe d’égalité entre les humains. 10

« Les enfants comprennent, intègrent, intériorisent les attentes et les attitudes différentes de la société face aux deux sexes, qui encourage inconsciemment des comportements typés selon le sexe de l’enfant ». Pourtant les principaux acteurs/actrices de cette différenciation sont convaincus d’avoir un comportement identique et égalitaire et n’ont pas conscience d’agir différemment avec les filles et les garçons ». On entend ainsi souvent, « tu vois c’est une vraie fille, elle aime le rose, les poupées et les robes même si elle a accès à des jouets catégorisés « de garçons ». Tenir un tel discours c’est nier tous les messages qu’on envoie aux enfants parfois même avant leur naissance : combien de chambres roses, ou de layettes définissent déjà les goûts supposés de l’enfant selon son sexe ? 11

Les stéréotypes de genre présents dans la littérature jeunesse ont aussi une influence sur la perception de l’identité sociale de l’enfant, sur la construction de l’identité de soi et sur l’image de soi et comme les stéréotypes sont par définition des images réductrices du réel, et souvent des représentations culturelles dépassées, ils peuvent envoyer un mauvais message aux jeunes lecteurs. ». Par exemple, les jouets attribués aux filles et aux garçons sont souvent différents dans les albums jeunesse. Les dessins présentent les garçons avec des jeux de construction alors que les filles sont accompagnées de leur poupée. Mais quand on va plus loin et qu’on prend en compte les différentes compétences travaillées par chaque type de jouets on réalise l’impact sur l’avenir socio professionnel qu’on prépare aux enfants. En effet, une socialisation différenciée favorise également l’apprentissage d’habiletés cognitives et sociales différentes. Construire des LEGO complexes ou jouer à la poupée ne travaillent en effet pas les mêmes compétences.

« Les théories de l’apprentissage social postulent que c’est l’exposition à des modèles stéréotypés et les relations de contingence entre les stimuli et les réponses qui incitent l’enfant à se comporter de manière stéréotypée ». 12 Les stéréotypes peuvent ainsi participer à la construction de plafonds de verre qui peuvent impacter les ambitions des filles. 13

Pour certains, les enfants ont la capacité de faire la part des choses. Ils ont la capacité à comprendre qu’il y a des représentation abusives dans les histoires qu’on leur lit. Cependant, il faut garder un équilibre. A l’école, elle préconise de proposer des productions qui ne soient pas stéréotypées mais on peut aussi parfois utiliser un « mauvais livre » pour étudier les contre-exemples. Mais comment s’assurer de cet équilibre dans certaines familles où les modèles ne sont pas diversifiés ? De plus, les contre exemples peuvent perturber certains enfants issus de milieux moins favorisés. Ils sont perdus et ne trouvent plus leurs repères.

Une évolution dans la littérature jeunesse  ?

On voit depuis la fin des années 90 des changements dans la littérature jeunesse en termes de stéréotypes de genre mais c’est dans les années 2000 qu’on voit apparaître certaines maisons d’édition qui font de la déconstruction des stéréotypes de genre leur cheval de bataille. C’est le cas par exemple de la maison d’édition : « Talents Hauts, la maison d’édition jeunesse qui piétine les stéréotypes » et qui est née en 2005.14 La maison d’édition publie :La déclaration des droits des filles, La déclaration des droits des garçons, celle des droits des mamans ou encore ceux des papas… Si l’initiative est plus qu’intéressante pour déconstruire les stéréotypes, on peut cependant reprocher le côté répétitif qui donne l’impression qu’on tient un bon filon et qu’on va donc l’exploiter jusqu’au bout. Pour ce qui est des maisons d’éditions plus traditionnelles, certains livres luttent contre les stéréotypes mais ces livres côtoient cependant toujours des ouvrages qui véhiculent de nombreux stéréotypes sexistes.

Quelles solutions, pour une littérature jeunesse moins stéréotypée ?

Pour lutter contre les stéréotypes de genre qui enferment aussi bien les femmes que les hommes dans une répartition des rôles qui ne correspondent plus aux valeurs de la société actuelle et pour que ce ne soient plus des injonctions sociales qui dictent les conduites et les goûts des enfants,15

il convient de faire évoluer les textes au regard de la question du genre. Pour cela, il est important de faire la part belle aux personnages de filles, tout en veillant à ce que l’égalité ne soit pas seulement quantitative. Mettre des personnages féminins juste pour atteindre un cota ne changera rien. Il faut que filles et garçons aient des rôles qui soient valorisés dans les histoires. Il faut donner des rôles variés aux personnages de femmes dans les livres pour enfants : elles sont mères mais aussi travailleuses, elles font le ménage mais occupent des postes importants comme elles le font actuellement dans notre société. 16

Il a été mis en évidence qu’il était plus efficace de s’entraîner à l’affirmation de contre-stéréotypes positifs qu’à la négation de stéréotypes négatifs. Autrement dit, il serait plus efficace d’affirmer, par exemple, que « les filles sont courageuses » que d’affirmer que « les filles ne sont pas peureuses ».17

Il faut toujours garder à l’esprit que « les adultes, même s’ils sont de papier, restent des modèles ! ». Les auteurs, les éditeurs doivent donc veiller à ce que l’égalité des chances devienne également une réalité dans la littérature jeunesse. 18 la littérature jeunesse peut-être un outil puissant de lutte contre les inégalités de genre et lutter contre la socialisation différenciée. 19 20

Notes

1A. DAFFLON NOVELLE, Filles-garçons. Socialisation différenciée ?, Presses universitaires de Grenoble, 2006, p. 304.

2A. DAFFLON NOVELLE, Littérature enfantine sous l’angle du genre publié en 2010 consulté 31 août 2021 sur le site

le https://m.centre-hubertine-auclert.fr/sites/default/files/fichiers/livret-dvd-ce-genre-que-tu-te-donnes.pdf

3A. DAFFLON NOVELLE, Filles-garçons. Socialisation différenciée ?, Presses universitaires de Grenoble, 2006, p. 306.

4A. DAFFLON NOVELLE, Filles-garçons. Socialisation différenciée ?, Presses universitaires de Grenoble, 2006, p. 307.

5A. DAFFLON NOVELLE, Filles-garçons. Socialisation différenciée ?, Presses universitaires de Grenoble, 2006, p. 308.

6A. DAFFLON NOVELLE, Filles-garçons. Socialisation différenciée ?, Presses universitaires de Grenoble, 2006, p. 309.

7A. DAFFLON NOVELLE, Filles-garçons. Socialisation différenciée ?, Presses universitaires de Grenoble, 2006, p. 312.

10J. BASDEVANT, « La littérature jeunesse et les stéréotypes de genre : du véhicule de stéréotypes de genre à l’outil de lutte » dans Education consulté sur le site https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-02278250/document

11 L. MARGARITO, « Influence de la littérature jeunesse dans la transmission des stéréotypes de genre » dans Education, 2017, p.5 consulté le 4 juillet 2021 sur le site ffdumas-01698499f.

12 D. POULIN, L.SERBIN, « La connaissance des catégories de genre et des stéréotypes sexués chez le jeune enfant »dans Enfance, 2006,3,Vol. 58, p. 285.

13 L. CORROY, S. JEHEL, Stéréotypes, discriminations et éducation aux médias, paris, 2016, p.115.

14Informations consultées le 30 juillet sur le site http://www.talentshauts.fr/

15V. ROUYER, Y. MIEYAA et A. LE BLANC, « Socialisation de genre et construction des identités sexuées »,dans  Revue française de pédagogie, 187 | 2014, 97-137.

16A. DAFFLON NOVELLE, Filles-garçons. Socialisation différenciée ?, Presses universitaires de Grenoble, 2006,

17 GAWRONSKI et coll., « When “Just Say No” is not enough: Affirmation versus negation training and the reduction of automatic stereotype activation », dans Journal of Experimental Social Psychology, 44, 2, Mars 2008, p. 370-377.

18M. MANUELIAN, N. MAGNAN-RAHIMI, « La littérature pour la jeunesse et le genre : un corpus face à ses contradictions ? » dans Le français aujourd’hui , 2016, 2,193, p. 54.

19J. BASDEVANT, « La littérature jeunesse et les stéréotypes de genre : du véhicule de stéréotypes de genre à l’outil de lutte » dans Education consulté sur le site https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-02278250/document

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