L’Espagne, 40 ans après Franco

 José Perez

Il y a 40 ans mourait Franco. Aucun démocrate, aucun amoureux de justice, de liberté et de paix ne pleurera le dictateur espagnol, l’ami d’Hitler et de Mussolini.

L’Espagne aujourd’hui ? 40 ans après ? Un pays en mouvement qu’il faut comprendre à la lumière d’une histoire captivante, mais pas toujours reluisante. Raconter la liberté à Madrid c’est raconter cinq cents ans de chaînes avec des Torquemada et des Escrivá de Balaguer à la pelle. Comme si depuis toujours l’histoire du pays se confondait avec le drame et la tragédie de ceux qui se sont battus pour les Lumières. Au-delà de l’idée même de la liberté retrouvée, aujourd’hui l’Espagne souffre d’une autre dictature : celle de la finance. Mais d’abord : feed-back.

L’année 1492 est considérée comme une année charnière dans le récit de l’Histoire de l’Espagne moderne. C’est bien entendu l’année de l’invasion de l’Amérique par tonton Cristobal (Colomb).

Mais c’est aussi en 1492 qu’a lieu l’expulsion des Juifs séfarades d’Espagne. Certains vont contribuer à l’essor financier des Pays-Bas, d’autres deviennent des migrants et s’installent au Maghreb, au Portugal, en Italie, en Grèce, en Turquie, en Syrie… 200.000 Juifs sont expulsés d’Espagne. Plus tard ce seront les morisques (musulmans convertis dont on doute de la conversion d’ailleurs) qui seront expulsés : 300.000 à 400.0000 départs.

Et c’est aussi de cette époque-là que date la coutume d’accrocher des jambons aux plafonds des bistrots et des tavernes : cela voulait dire : « Juifs et Musulmans vous n’êtes pas bienvenus ici ». Les morisques et les marranes. Le concept de pureté de sang dans l’Espagne est mis en place. Eh oui, l’Espagne devient un bastion contre les mahométans, contre les hébreux, contre la réforme luthérienne et favorise donc la création de la délicieuse Inquisition. C’est aussi à ce moment-là qu’est créée la Compagnie de Jésus, l’ordre des Jésuites.

Le siècle d’or commence. L’Espagne devient une puissance politique, économique et militaire : les métaux précieux, les denrées rares ou nouvelles, les épices arrivent par la mer. Les ports d’Anvers, de Cadix et de Séville deviennent des places financières mondiales.

L’inaccessible étoile

Notons  le formidable essor culturel de ce pays à cette époque avec des auteurs comme Cervantès. Que tout le monde connait pour avoir écrit les paroles d’une chanson pour Jacques Brel, L’inaccessible étoile dans Don Quichotte.

L’Espagne est devenue un colosse. Mais aux pieds d’argile car le coût des conflits, guerres et révoltes dans les colonies est exorbitant. Cela coûte cher de maintenir un empire. En plus, les guerres de succession vont intervenir. On passe de la dynastie des Habsbourg à celle des Bourbons (oui oui, celle avec un menton en galoche chez Velázquez) toujours sur le trône aujourd’hui.

Et c’est le déclin. Début 19ème c’est l’épisode napoléonien qui nous vaut les très célèbres tableaux de Goya : le 2 mai et plus encore le 3 mai. Et pendant tout ce 19ème siècle, l’Espagne va perdre petit à petit les pays qui formaient son empire colonial. Alors que les grandes puissances coloniales mettent en place leur domination sur le monde, le vieil empire de Charles Quint, lui, part en lambeaux.

Cette crise va d’autant plus se faire ressentir en Espagne que le pays va rater son rendez-vous avec la révolution industrielle de la vapeur vers 1820-1830 avec le boom du chemin de fer, puis l’évolution technologique, la sidérurgie, l’électrification des villes… tout ce qui permettait à une société à dominante agraire et artisanale de se transformer en une société commerciale et industrielle.

Libertad, Igualdad, Fraternidad

Le 20ème siècle démarre mal. La crise frappe de plein fouet une Espagne décadente qui n’a pas pu ou pas su se résigner à vivre sans son empire colonial. Cette Espagne-là a faim. Cette Espagne-là ne sait pas lire, ne sait pas écrire. Cette Espagne-là est tiraillée entre église et anarchie, entre conservatisme et idées révolutionnaires.

En 1923, cet imbécile d’Alphonse XIII, le grand-père de Juan Carlos, laisse s’installer une dictature aussi bête qu’arrogante, aussi autocratique qu’indigeste. Primo de Rivera force un coup d’Etat et dissout les Cortès.

Cela ne pouvait pas durer évidemment. Les lourds déséquilibres sociaux et régionaux se font de plus en plus criants. Les antagonismes religieux commencent à apparaître. L’église a tout pouvoir dans les villages, dans les campagnes. La soutane n’est pas respectée, elle est crainte. Le curé fait peur. Il a tous les pouvoirs, ou presque. C’est le régime du sabre et du goupillon.

Mais les conneries ne pouvant pas durer éternellement, le roi révoque le dictateur et décide de quitter le pays pour toujours. La République est proclamée le 14 avril 1931 et les élections amènent une majorité de gauche à l’assemblée nationale des Cortes.

C’est ainsi que l’Espagne adopte la devise, Libertad, Igualdad y Fraternidad.

Elle institue la laïcité et déclare la stricte séparation des Églises et de l’État, et son corollaire, les libertés de conscience et de culte, l’introduction du mariage et du divorce civils, une École publique mixte, laïque, obligatoire et gratuite.

Elle instaure le suffrage universel ; le droit de vote pour les femmes ; la protection sociale ; la liberté d’association, qui permet un essor des vies syndicales et associatives, ainsi que la possibilité pour les loges maçonniques d’exister à nouveau ; la mise en place d’un Conseil constitutionnel et d’une réforme agraire. De même qu’elle accorde l’autonomie à certaines régions, Catalogne, Pays Basque, Galice.

Toutefois, les républicains ne réussissent pas à casser réellement la puissance des classes possédantes ultraconservatrices au sein de la société, de l’armée, de la haute administration, de l’appareil monarchique…

Une éclipse de sang, de morts

Mais un groupe de militaires ne se conforme pas à cette situation et provoque un putsch, un coup d’Etat. Au début de cette guerre civile, le poète Garcia Lorca est assassiné. Le rossignol andalou meurt au mois d’août.

Plus tard pendant la guerre ce sera le bombardement de la ville de Guernica par l’aviation allemande et le tableau célèbre peint par Picasso. Franco compte sur l’appui d’Adolph Hitler et de Mussolini. La République, elle, est abandonnée par la France de Blum et par l’Angleterre mais soutenue par Staline. Ce qui sera pire que tout puisque l’intervention de l’URSS va diviser le camp républicain où l’on voit des anarchistes et des communistes s’entretuer alors que le véritable ennemi est en face, c’est le fascisme. De cette guerre fratricide entre factions de gauche viendra la victoire de Franco et les 38 ans de nuit noire qui vont s’abattre sur l’Espagne. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : une éclipse de soleil, une éclipse de sang, un bras noir, de chaînes et de fusils qui s’abattent sur l’Espagne.

À beaucoup d’égards, le national-socialisme allemand et le fascisme italien sont des modèles pour l’État franquiste. C’est dire.

Jusqu’au 20 novembre 1975, le jour de la Saint-Vé. Ce jour-là, au bout d’une longue agonie, Franco, l’ami de Fabiolo et Balduina, le frère de prières de l’Opus Dei se meurt, s’en va. Fous le camp va, on ne te regrettera pas.

La movida

Intervient alors ce que l’on a appelé la « transition démocratique ». L’Espagne s’engage dans une logique de réformes et de rupture avec le passé.

Une amnistie est proclamée pour tous les prisonniers politiques et pour les syndicalistes. Les professeurs d’universités qui avaient été déchus de leur charge retrouvent leurs chaires facultaires. Mais les amphithéâtres protestent encore et les étudiants font une sorte de mai 68 avec dix années de retard. C’est que le coût des minervaux est exorbitant. L’administration est réformée. Les villes, les communes, les provinces dépoussiérées…

Il y a une ombre au tableau. Et pas des moindres ! C’est la crise économique, le deuxième choc pétrolier. La crise économique frappe de plein fouet ce pays dont une des principales ressources est le tourisme. Les touristes voyagent moins, n’utilisent plus leur voiture pour franchir les Pyrénées et les avions sont encore beaucoup trop chers pour le commun des mortels.  L’inflation annuelle frôle les 30%, le chômage frappe durement. Mais la démocratie est encore trop faible : les partis et les syndicats signent une sorte de pacte de non agression.

Le Guernica de Picasso revient en Espagne, à Madrid. La loi sur le divorce est votée.

En 1982, le Parti socialiste remporte très haut la main les élections législatives, avec 10 millions d’électeurs, c’est-à-dire 10 millions d’espérances en des jours nouveaux. Felipe Gonzalez devient le leader charismatique du pays et sera chef du gouvernement pendant 14 ans.

Mais c’est aussi l’époque où l’on voit apparaitre la movida, ce nom donné au mouvement culturel créatif qui a touché l’ensemble de l’Espagne pendant la fin de la période de la transition démocratique espagnole, au début des années 1980. La movida est personnifiée par les figures de la musique, du cinéma, du design, du graphisme ou de la bande dessinée, mais elle se fait aussi sentir dans d’autres aspects de la culture, ainsi que dans les mœurs sociales.

Le réalisateur Pedro Almodóvar ou la comédienne Victoria Abril incarnent l’esprit de la Movida à travers des comédies où s’illustrent la libération des mœurs, la vitalité, la joie et l’exubérance de ces années qui marquent la fin de la dictature.

Une bulle immobilière

Avec l’arrivée d’Aznar au pouvoir, c’est la pratique consumériste qui est mise en avant et la consolidation d’un certain pouvoir d’achat pour certains. Pour les plus riches bien entendu. Les JO de Barcelone, quelques années auparavant ont contribué à cette image d’une Espagne nouvelle tout comme l’Exposition universelle de Séville…

Mais la gangrène économique fait rage. 3 millions de chômeurs maintenant. La corruption refait son apparition, comme dans les plus pures heures du franquisme. La peseta est dévaluée à plusieurs reprises.

Avec Aznar, c’est l’ETA qui devient le principal ennemi du gouvernement. Les terroristes basques s’attaquent parfois à de simples conseillers communaux, des simples fonctionnaires ou de modestes agents de police. Des millions d’Espagnols descendent dans la rue au cri de « Basta ya ! » Cela suffit.

Puis vient Zapatero, porté au pouvoir par l’incapacité d’Aznar à gérer les attentats de Madrid, ceux du 11 mars 2004 qui font 191 victimes et des dizaines de blessés.  40 ans après la mort de Franco, c’est l’imbuvable Rajoy qui est au pouvoir (du moins jusqu’aux élections du 20 décembre 2015) avec le projet notamment de revoir la législation en matière d’IVG. Nous sommes descendus dans la rue, ici à Bruxelles devant l’ambassade d’Espagne ou à Madrid à la Puerta del Sol.

L’Espagne a connu depuis le début des années 2000 une croissance plus forte que le reste de l’Europe, suivie d’une violente récession après 2008.

Le dynamisme économique reposait essentiellement sur la vigueur de la demande interne, stimulée par un fort endettement. L’effet pervers en a été la création d’une bulle immobilière dont l’éclatement (baisse des prix de l’immobilier de 30%, augmentant le risque d’insolvabilité des propriétaires ayant bénéficié de crédits bancaires), conjugué avec la crise de la dette souveraine en zone euro, a plongé le pays dans la récession. Le chômage est passé de 8% à 27% de la population active, la dette publique de 36% à 100% du PIB. Et pour sortir de la crise, le gouvernement espagnol a organisé le sauvetage du secteur bancaire dont la faillite menaçait le pays et l’Europe, pris des mesures de réduction des déficits publics.

Et l’ascension fulgurante des forces d’opposition prônant la fin de l’austérité (Gauche unie, Parti socialiste, les Indignés de Podemos et les centristes de Ciudadanos) montre que «les données macroéconomiques ne se sont pas encore répercutées dans la vie réelle des gens, leur pouvoir d’achat, et l’épargne», estime l’analyste Ernesto Ekaizer. Récemment, le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, avait été le premier à rappeler qu’avec un «taux de chômage de 25%, on peut difficilement dire aux citoyens que la crise est terminée».

Et si la Catalogne est sur le point de prendre son indépendance, il reste à scander avec le juge Garzón et avec des milliers d’enfants ou de proches des victimes du dictateur que le procès du franquisme doit encore avoir lieu.

Un Nuremberg à Madrid.

Vite.

Originellement paru dans ML 189