La mondialisation et nos défis

Benoît Vandermeerchen

« Résistez à beaucoup, obéissez peu »

(Walt Withman)

« L’avenir nous tourmente, le passé nous retient, peut-être est-ce pour cela que le présent nous échappe»  a écrit en son temps Flaubert.

Mais, en cette période de mondialisation pour le moins troublée, le constat demeure d’une cruelle actualité.

Car, aujourd’hui, plus que jamais, nous vivons dans un monde sans repères.  Eclaté. Pour lequel l’une ou l’autre boussole serait sans nul doute nécessaire.

Un monde où, loin des valeurs universelles prônées par notre laïcité, les seuls choix à faire qui semblent nous être proposés seraient soit une société de consommateurs béats soit un repli aveugle vers les premiers fous de Dieu venus.

Résister ?

Remettre en cause cette situation est complexe car très peu est fait pour que nous en prenions conscience. Ce sentiment d’impuissance est d’autant plus prégnant que la multiplicité et l’éloignement des lieux de décision augmentent la difficulté à interpeller, à se sentir acteur de la gestion de la cité et véritable participant aux grands choix sociétaux.

Et on peut ajouter à ce constat le fait que nous baignons dans un contexte d’immédiateté, de zapping permanent, qui ne favorise guère l’usage de la raison mais, bien au contraire, la manipulation des émotions.

Comme si, dans la relation des faits, une confusion savamment entretenue entre jugement moral et analyse intellectuelle venait polluer tout débat sur les questions internationales et, de ce fait, le rendait impossible.

Dès lors, inévitablement, « les visions manichéennes, ces fruits avariés de la morale prennent une place croissante »[1] ce qui nous donne cette tendance à une « Disneylisation des relations internationales »[2] où, comme dans un épisode de « Star Wars »  ou un discours de G.W. Bush, la lecture politique ne peut plus  se décliner qu’entre un camp du « bien » et un camp du « mal ».

Dans ce cadre, trois grands défis s’offrent à la laïcité si, d’aventure, elle veut pleinement jouer son rôle.

Bulldozer économique …

Dans les rapports économiques Nord-Sud tout d’abord, tout reste encore placé en 2015 sous le signe de la domination, d’une dynamique profondément inégalitaire.

Et, généralement,  à partir du moment où on dispose d’un pouvoir, on tente de le garder. Tout est donc accompli en conséquence et le véritable danger est surtout que « le système est pour lui d’abord un donné qui a toute l’évidence et l’inertie du déjà là, du toujours ainsi »[3]. « Une description naturelle  du monde, comme allant de soi (…) Les marchés décrètent l’ordre mondial, ils disent en quelque sorte le Bien et le Mal, et les Etats s’y plient sans sourciller »[4].

There is no alternative, TINA. Voilà ce qui est martelé par bon nombre de responsables politiques et économiques depuis, dit-on, Margaret Thatcher.

Mais notre laïcité nous pousse à toujours écarter toute solution facile d’engagement doctrinal (quelle que soit la forme de ce dernier). Et à démonter cette logique décrite par un ancien président de la République française à l’époque où il était encore opposant[5],  « colossale puissance des maîtres de cette société qui façonnent à la fois les désirs, les besoins, les rêves et leur assouvissement, qui forgent à la fois l’esclave, ses chaînes et l’amour de l’esclave pour ses chaînes. »[6]

Or, qui pourrait se satisfaire d’un monde figé de toute éternité et d’avoir quasiment un regard de croyant pour lequel toute crise du système serait tout au plus une bévue ou une dérive passagère mais qui, jamais, ne remettrait en cause le système lui-même.

Notre responsabilité est là car, à bien y réfléchir, « le veau d’or ne devient une idole que si les tribus acceptent de se prosterner devant lui »[7]  …

Si on accepte la logique selon laquelle il n’y aurait pas d’alternative, le risque est grand que nous en arrivions à baisser les bras. Comme dans cette jubilatoire parodie d’un congrès fictif du patronat écrite par Paul Lafargue en 1887 dans laquelle il invente un dialogue absurde avec un salarié décrivant le « catéchisme des travailleurs » : «

–              Quelle est ta religion ?

–              La religion du Capital

–              Quels devoirs t’impose la religion du capital ?

–              Deux devoirs principaux : le devoir de renonciation et le devoir de travail »[8]

Devoir de renonciation.  Insupportable pour nous qui voulons œuvrer au progrès de l’humanité.

Dès lors, au-delà des choix à opérer entre les différentes visions que l’on peut avoir de la nature humaine, à nous de tout mettre en œuvre pour rester maîtres de notre destin. D’éviter de voir disparaître cette idée subversive : prendre le contrôle de sa propre vie.

Gouvernance par la peur

Ensuite, de la mondialisation qui s’impose insensiblement à nous, ressort très fort aussi l’imprégnation de la guerre, de l’ébranlement des consciences et d’un destin hasardeux.

Avec les risques que cela suppose dont celui de sacrifier, par manque de jugeote ou de sens de l’intérêt général, ses propres valeurs.

Et aujourd’hui, même dans les démocraties, la frontière entre crispations autoritaires et dérives totalitaires n’est jamais totalement étanche[9].  Pire, la voie vers les discours simplistes, le populisme et la recherche de boucs émissaires est toute tracée. On joue sur les peurs. On les crée. On les instrumentalise.

A titre d’exemple, la dénonciation du terrorisme se transforme de plus en plus en interdiction de réfléchir à ses causes sous peine de passer pour complices objectifs du terrorisme ou pour doux rêveurs.

Ne nous méprenons pas : bien sûr, il faut lutter contre le terrorisme, la violence aveugle, le meurtre, les destructions de biens, …

Cependant, au nom de cet impératif martelé, des Etats ont mis, et mettent encore, en place des procédures judiciaires d’exception pour juger les individus présumés terroristes. Les suspects sont privés du droit à une défense appropriée, les preuves à charge restent secrètes, les jugements sont prononcés par des tribunaux d’exception dont le fonctionnement et la composition portent atteinte aux principes élémentaires d’impartialité. En outre, un arsenal policier touchant l’ensemble des citoyens, en ce compris les personnes qui ne sont pas soupçonnées de faits de terrorisme, se développe dans la précipitation, notamment par l’utilisation de moyens portant atteinte à la vie privée.

Trop souvent, les Etats dans le monde profitent du fait terroriste pour se doter d’un arsenal juridique large leur permettant en fait de réprimer toute forme de contestation politique. Ils sont aidés en cela par le caractère sciemment vague de la définition du terrorisme, qui permet de criminaliser certains mouvements sociaux.

Et, à l’analyse, on peut se demander si, pour certains orphelins de la guerre froide, il ne s’agit pas avant tout de dénoncer l’essor d’un nouvel adversaire qui serait à même de justifier l’augmentation des dépenses militaires.

Retour des religions

Enfin, dans ce monde multipolaire, sans nier la volonté de certains d’exercer une « convictionnalité critique », il convient aussi d’exercer la plus grande vigilance par rapport aux « appareils » religieux dont les tentatives d’immixtions dans la sphère publique sont encore et toujours innombrables  et  tentent d’imposer leur vision de la société à tous.

Vivre ses convictions, ce qui est et reste un droit fondamental,  n’implique pas qu’elles deviennent la norme pour tous !

A nous de bien faire comprendre à tous que la laïcité est en réalité l’avenir de ces religions qui n’ont eu de cesse de s’entredéchirer depuis des siècles. A cet égard, arrêtons donc de créer, du niveau local jusqu’à l’Europe,  des groupes interconvictionnels qui finissent par voler à l’Etat ses prérogatives et par relégitimer tous les appareils cléricaux ….

Au-delà de ces balises

« Ce qui est utopiste, c’est de croire qu’on peut continuer sur le chemin qu’on a emprunté jusqu’à présent sans dommage considérable. Le réalisme aujourd’hui, c’est de changer radicalement le cours de la société. » [10]

Dans cette mutation, notre laïcité doit assumer sa place. Elle doit permettre de penser le monde dans sa totalité plutôt que de le réduire à des identités assignées, à des places déterminées, à des origines immuables ou des communautés fermées sur elles-mêmes.

Plutôt que de construire des murs en pagaille, en nous emprisonnant nous-mêmes, nous avons, nous, à jeter des ponts.

 

[1] Pascal Boniface.

[2] Pascal Boniface.

[3] Alain Accardo.

[4]Michel et Monique Pinçon.

[5]Définitivement, je le préférais à cette époque …

[6] François Mitterrand.

[7]Michel et Monique Pinçon.

[8]Paul Lafargue.

[9]Et ce d’autant plus quand, comme en Belgique, on confie des missions régaliennes aussi essentielles que la police (mais aussi l’armée et les élections !) à de bien compréhensifs nostalgiques de la collaboration …

[10]Olivier Deschutter, ancien Rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation.

Originellement paru dans ML 190