Donner la parole aux auteurs d’agressions sexuelles. Une bonne chose ?

Zelda-Moore Boucher - FAML

La réflexion qui suit n’engage que l’autrice et ne se veut pas dogmatique.

J’ai violé. Vous violez. Nous violons

Voici le titre glaçant d’un texte publié par le journal français Libération le 8 mars 2021. Plus d’un tiers de la première de couverture de ce lundi y est consacré avec une illustration au-dessus de laquelle trônent ces quelques mots : « Je t’ai violé Alma », la lettre d’un agresseur à sa victime. Avec l’accord de l’intéressée, Libération prend donc le parti de publier une lettre de l’agresseur d’Alma Ménager, dans laquelle il reconnaît l’avoir violée. S’en est rapidement suivi une vague d’indignation sur les réseaux sociaux tellement forte que le journal n’a eu d’autre choix que de tenter de se justifier au travers d’ un papier  « Making of » qui présente les circonstances de cet article et les différents échanges avec Alma.

En janvier 2021, Alma Ménager, étudiante à Sciences Po Bordeaux, a décidé de révéler qu’elle a été victime d’un viol perpétré en avril 2019 par son compagnon de l’époque. Elle poste alors un message sur le groupe Facebook « étudiant.e.s de Sciences Po Bordeaux ». Dans ce long et douloureux récit, Alma parvient enfin à mettre des mots sur un mal-être qui la ronge depuis deux ans en y exposant l’acte irréparable commis par son ex petit ami: « Il m’a maîtrisée puis il m’a violée. À ce moment-là, je ne ressentais rien. Juste, je me sentais très vide. Je voyais son visage au-dessus de moi, en train de haleter, de faire des va-et-vient, et je ne comprenais pas ce qui se passait. J’avais arrêté de lutter. … ». Ce témoignage de l’étudiante brisera l’omerta et permettra à des étudiantes de l’IEP (Institut d’Etudes Politiques) de s’exprimer à leur tour.

Pourquoi donner la parole aux auteurs d’agressions sexuelles ?

Si ouvrir son journal et se retrouver confronté.e à la parole d’un agresseur sexuel peut générer un sentiment dérangeant, ce récit peut néanmoins se révéler utile si bien évidemment il ne se retrouve pas imposé à qui que ce soit. Pour tenter d’endiguer les viols commis par les hommes, la première étape indispensable est en effet celle de la prise de conscience des différentes formes que peuvent prendre un tel acte. Il ne peut plus s’agir aujourd’hui de présenter le viol comme un malheureux « déraillement » qui n’aurait duré que l’espace d’un instant, pas plus que ce n’est l’histoire d’une petite incompréhension. Le viol est un crime. Un crime réel et il ne saurait être présenté autrement.

Cette prise de parole des agresseurs peut donc jouer un rôle dans la conscientisation des différentes formes que peuvent prendre un tel acte, mais cette prise de parole doit néanmoins s’accompagner de plusieurs conditions sine qua non. Il est tout d’abord impératif que la victime de l’agression soit préalablement consultée et ait pu donner son accord. Il est intéressant de noter que dans le cas présent la lettre reçue par Alma de la part de son agresseur n’est pas identiquement la même que celle publiée dans le journal Libération. Ensuite, il est fondamental que cette parole n’invisibilise pas celle, au combien plus importante, de la victime. Enfin, dernière condition et non des moindres, l’auteur de l’agression, à travers son récit presque cathartique, ne soit pas se retrouver élevé au rang de héros du simple fait de la reconnaissance de son crime.

Culture du viol

En tant que crime, le viol est banalisé depuis longtemps par la société dans laquelle nous vivons et qui a progressivement construit une véritable culture du viol dont les racines plongent jusqu’à l’éducation (idée selon laquelle les hommes auraient des « besoins » incontrôlables, mythe selon lequel la femme « l’aurait bien cherché », etc. ). Il est aujourd’hui impératif de rompre de toute urgence avec le mythe du « sanisme », qui flirte parfois dangereusement avec le racisme, du « violeur type ». Il s’agit de cette image parfois bien ancrée selon laquelle le violeur souffrirait d’une forme de maladie mentale dont il serait presque la victime et qui agirait, à l’abri des regards, la nuit sur les parkings et les ruelles mal éclairées et qui, tant qu’à faire, serait le plus souvent un migrant ou une personne d’origine étrangère.

C’est pour rompre avec cette vision totalement tronquée qu’il est fondamental de pouvoir entendre les agresseurs sexuels dit lambda: les pères, les frères, les maris, les amis, les collègues, les voisins etc. Leurs récits ne sont pas destinés à les excuser ou les disculper de leur crime mais bien à avertir, à comprendre et à contribuer à ne pas reproduire leurs crimes et à ne pas devenir des complices passifs à des degrés différents d’autres agresseurs sexuels. Les hommes ont la responsabilité et le devoir de déconstruire et de refuser de transmettre cette culture du viol. La libération de la parole des agresseurs constituerait la preuve de la présence d’une forme de domination toxique des hommes et l’espoir que d’autres rapports de genre puissent être possibles.

La libération de la parole des agresseurs sexuelles

Reconnaître les faits ne les excuse pas, pas plus qu’il ne les relativise, mais il est à noter que la parole des agresseurs puisse être libératrice pour certaines victimes, comme ça semble être le cas pour Alma qui s’est dite être soulagée. «C’est difficile à décrire, mais en lisant les premières lignes, une vague de soulagement m’a envahie. Le mot « ‎viol »‎ était écrit noir sur blanc. Mon violeur reconnaissait ce qu’il m’avait fait». Le principal danger contre lequel il faudrait lutter sera celui de s’assurer que l’auteur des faits ne cherche en rien à se justifier ou à minimiser la portée de ses actes. Malgré beaucoup de stéréotypes et de préjugés rien ne permet de justifier une agression sexuelle et aucune circonstance ne peut être retenue comme atténuante. Au travers de ces différents récits, il est important de déconstruire la vision selon laquelle le « gars bien » voire le « héro » serait celui qui n’agresse pas les femmes alors qu’il s’agit simplement ici du civisme le plus basique. Admettre que l’on est incapable de respecter cette règle élémentaire de savoir vivre et en assumer toutes les responsabilités, ne serait-ce pas simplement ce qui nous distingue de l’animal ?

Un geste salutaire du journal Libération ?

Si l’on peut comprendre la logique de l’article de Libération, on peut cependant lui reprocher un timing extrêmement malheureux en ayant volontairement choisi de publier cet article le 8 mars. Au lieu de donner la parole à une femme à l’occasion de la journée internationale pour les droits de la femme, on ne peut que regretter le fait que le journal français ait au contraire pris le parti de mettre en avant ce que pense un homme qui viole. Donner la parole aux agresseurs pourquoi pas. Mais dans ce cas précis plusieurs choses sont problématiques : tout d’abord la lettre est livrée de manière assez brute et sans la moindre mise en garde pour un public sensible. On peut d’ailleurs regretter que cette lettre ne s’inscrive pas dans un exercice plus large de déconstruction du viol. En outre, publier ce texte précisément le jour consacrée à la lutte internationale pour les droits de la femme est une façon d’invisibiliser les femmes. Le contenu du texte en tant que tel est également problématique puisque l’auteur tend souvent à se poser en victime en se trouvant souvent des excuses (relation passionnelle, sans limites ni garde-fou, enfance marquée par les abus d’un pédocriminel). Il y décrit sa tristesse et le profond traumatisme de s’être dissocié mais ne présente jamais clairement ses excuses à Alma, sa victime. Au final, cette lettre se rapproche hélas plus souvent d’une première ligne de défense que d’aveux sincères.

Être une victime ce n’est pas un choix et ça ne s’apprend pas. Il n’y a pas de bonne façon d’être une victime et de gérer les conséquences psychologiques d’un viol, pas plus qu’il n’y a de bonne manière d’être un agresseur. Toutefois la libération de la parole des victimes et leur écoute est primordiale. En ce qui concerne la libération de la parole des violeurs, ce sera toujours à la victime de décider si elle souhaite ou non entendre la parole de son bourreau et ce choix est légitime et ne doit s’accompagner d’aucun devoir de justification.

Alma est aujourd’hui toujours hospitalisée dans une clinique psychiatrique.

1 réponse
  1. Ménager Alma
    Ménager Alma dit :

    Bonjour, merci pour votre article.

    Je suis heureuse de lire quelqu’un qui comprennent notre démarche, car oui, même si je n’étais pas du tout pour une couverture un 8 mars, je suis pour que les violeurs témoignent et c’est d’ailleurs que nous faisons en relayant des témoignages dans ToustesViolet, la page que j’ai créé juste avant Sciencesporc et qui relaient des témoignages.

    Une seule précision : je suis sortie le 7 mars de la clinique, je ne suis donc plus depuis longtemps hospitalisée.

    Bonne journée à vous

    Répondre

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