Religion cathodique

Zelda Boucher - FAML

L a chaîne C8 met la religion catholique à l’honneur. Dimanche 15 août 2021, la chaîne de télévision C8 appartenant au groupe Canal de Vincent Bolloré, catholique pratiquant, a décidé de mettre à l’honneur le catholicisme en consacrant pas moins de douze heures d’affilée à des programmes en lien avec la religion.

Ce n’est pas un hasard de calendrier si la date retenue pour cette programmation coïncide avec le jour de l’Assomption, une fête religieuse qui célèbre la montée au ciel de la vierge Marie. Un cadeau qui ne s’arrête d’ailleurs pas là pour les catholiques les plus conservateurs puisque le lendemain, la chaîne enfoncera encore le clou en diffusant en prime time le film ouvertement anti-avortement “Unplanned”.

Un film polémique qui plaît aux plus rétrogrades.

Unplanned (traduit en français par “Non planifié”) est le long-métrage américain sorti en 2019 et financé par l’Eglise évangélique protestante et qui retrace une histoire basée sur des faits réels. Le film suit la vie d’Abby Johnson (interprétée par Ashley Brachter), directrice d’une des cliniques du Planning Familial au Texas, jusqu’à sa démission en octobre 2009. Ce film qui prend souvent le parti de privilégier les scènes extrêmement choquantes et qui ne laisse aucune place à la nuance est, sans grande surprise, interdit au public âgé de moins de seize ans. Dès la cinquième minute du film, le spectateur est témoin d’une scène aussi choquante qu’invraisemblable lorsque, à travers l’écran d’un moniteur d’échographie, Abby Johnson assiste à l’avortement par aspiration d’un fœtus de 13 semaines qui se débat pour survivre tout au long d’un processus qui semble alors plus barbare que jamais. A la suite de cet événement, Abby décide de devenir militante anti-IVG (Interruption Volontaire de Grossesse) et de consacrer le reste de sa vie à cette cause.

Avec son scénario totalement surréaliste et le manque d’engouement général lors de sa sortie, Unplanned aurait en toute logique dû connaître le sort d’un film de série B et terminer directement dans les oubliettes du cinéma. C’était malheureusement sans compter sur les prises de position du vice-président de Donald Trump, Mike Pence, qui n’a pas manqué de vanter les mérites du film sur le réseau social Twitter. En 2019 il écrivait : “La vie est en train de gagner grâce à des histoires puissantes comme celles-ci. Allez voir Unplanned”.

La véracité du récit de la Texane Abby Johnson, les détails et la motivation de sa conversion ont depuis lors été contestés par des journalistes d’investigation. Le Monthly Texas avait dès 2010 (c’est-à-dire avant même la sortie du film) mis en lumière une série d’incohérences dans l’ouvrage publié par Abby Johnson duquel directement est inspiré le film. Il est important de noter que les dossiers médicaux eux-mêmes ont également contredit certaines de ses affirmations.

Lors de sa sortie aux Etats-unis, seule Fox News la chaîne conservatrice et ouvertement pro-Trump, avait accepté sans la moindre hésitation de diffuser la bande-annonce du film et d’en assurer la promotion.

Bien que ce film soit basé sur une vision très simpliste et manichéenne des principes absolus du bien et du mal, sans jamais faire dans la nuance et la modération, il est tout de même parvenu à séduire un certain public. En mars 2019, il a permis d’engranger 12 millions de dollars de recettes, seulement deux semaines après sa sortie au cinéma. Un succès qui n’a rien de véritablement étonnant lorsque l’on sait que le film a largement servi d’outil de propagande aux militants pro-Trump.

Du côté francophone, notons que seule la société “SAJE Distribution”, une plateforme de films et téléfilms d’inspiration chrétienne, a accepté sa distribution, une exception qui cessera avec la diffusion prévue sur C8 le 16 août 2021.

La diffusion du film Unplanned: un acte non planifié ?

Aussitôt annoncée la diffusion du film, une grande vague d’indignation a ébranlé la chaîne C8 en interne. Chloé Sitbon et Guillaume Orsat, les deux personnes qui prêtent leur voix aux bandes annonces, ont notamment souhaité se désolidariser du contenu du programme.
Sur Twitter, Chloé Sitbon écrit : «Nous avons, Guillaume et moi, fait la demande à nos employeurs de ne pas utiliser nos voix et de trouver une autre solution pour cette bande annonce». Le Parisien précise que Guillaume Orsat aurait quant à lui déjà posé sa voix sur la bande annonce du film sans avoir été averti au préalable ni du titre, ni du contenu de ce film très engagé. Pour eux, refuser de participer à la promotion de ce film s’apparente surtout à une volonté de ne pas cautionner le message anti-IVG véhiculé par Unplanned.

Étonnement ou non, ce n’est pourtant pas la première fois que la chaîne de Vincent Bolloré, mécène de la promotion d’idées réactionnaires, se retrouve intimement liée au mouvement et aux idéaux portés par les anti-IVG. Durant l’émission de deuxième partie de soirée, “Balance ton poste !” diffusée en octobre 2018, le très controversé Cyril Hanouna avait animé un débat en posant la question: pour ou contre l’IVG en France? Sur Twitter, Laurence Rossignol, ancienne Ministre des Droits des Femmes en France, avait alors réagi avec virulence en lui suggérant d’autres propositions de débat telles que: “pour ou contre les aiguilles à tricoter? Pour ou contre l’eau de javel dans l’utérus? Et puis allez.. pourquoi se priver… pour ou contre la prison pour les femmes qui avortent?”.

D’après 20 Minutes, le quotidien d’information générale français, Marlène Schiappa sa successeuse avait également envoyé un message d’indignation à l’animateur en lui rappelant que “ l’entrave à l’interruption volontaire de grossesse est un délit “.

Mon droit mon choix

La diffusion d’Unplanned est épineuse parce qu’elle constitue manifestement un danger. Ce film s’appuie en effet sur le recit, manifestement erroné d’après les journalistes qui ont mené l’enquête, d’une femme qui a changé d’avis et qui a décidé d’entreprendre une véritable croisade contre l’avortement, un droit fondamental qui reste encore trop fragile et menacé.

Si l’avortement est légal aux États-Unis depuis 1973, suite à l’arrêt “Roe vs Wade“ rendu par la Cour Suprême, il n’en demeure pas moins extrêmement compliqué de pouvoir accéder à ce droit dans les faits. Les mouvements anti-IVG aux Etats-unis n’ont jamais réellement cessé d’intimider et de harceler les personnes qui pratiquent l’avortement comme en témoignent les images de femmes devant être escortées au travers d’une foule de militants souvent agressifs pour se rendre dans les cliniques pratiquant l’interruption volontaire de grossesse.
En 2017, l’arrivée au pouvoir de Donald Trump ne va faire qu’empirer une situation déjà très compliquée. Ainsi, si l’IVG n’est pas légalement interdite, dans plusieurs Etats républicains il est encore aujourd’hui impossible d’y recourir. De novembre 2016 à janvier 2017 ce ne sont pas moins de 14 projets de lois anti-avortements qui ont été préparés. Parmi eux, tout comme la législation déjà en vigueur au Texas ou en Indiana, on retrouve notamment l’obligation d’enterrer les fœtus avortés. Dans un certain nombre d’Etats, comme en Arkansas on retrouve en outre l’introduction de régles comme l’interditction de recourir à la méthode de dilatation et d’extraction intacte, pourtant reconnue comme la méthode la plus fiable et la plus commune pour des avortements pratiqués entre 14 et 20 semaines.

Et en Belgique ?

En Belgique, l’avortement a longtemps été inscrit dans le Code pénal comme une crime contre l’ordre des familles et la moralité publique. Il faudra attendre 1990 pour voir émerger une première avancée au sujet de l’avortement, lorsque ce dernier devient dépénalisé sous les conditions reprises dans le Code pénal. Il n’est donc plus depuis considéré comme un délit passible de sanctions, mais uniquement sous certaines conditions bien précises.

28 ans plus tard, à la suite de nombreuses actions menées par les mouvements féministes et progressistes, plusieurs partis politiques souhaitent tout simplement voir l’avortement sortir du code pénal. En effet, en octobre 2018, une nouvelle loi soustrait l’interruption volontaire de grossesse du Code pénal. Cependant, l’amélioration tant demandée des conditions légales d’avortement reste quant à elle malheureusement inchangée. La principale demande vise à allonger le délai légal de l’IVG de 12 semaines à 18 semaines dans la mesure où le fœtus n’a toujours pas atteint le seuil de viabilité à ce stade de la grossesse. Une autre demande vise à raccourcir le délai de réflexion à 48 heures au lieu des 6 jours actuellement en vigueur entre autres pour ne pas dépasser le délai de 12 semaines mais également pour atténuer les éventuelles souffrances psychologiques de la personne désireuse de mettre un terme à sa grossesse.

Un autre cheval de bataille concerne la menace de peines de prison pour les patientes et les médecins qui iraient à l’encontre de la loi. A cet égard, la seule véritable avancée réside dans le fait que la nouvelle loi punit l’entrave à l’accès des centres IVG et que chaque médecin refusant de réaliser un avortement doit référer la patiente dans le besoin à un autre médecin. Fortement influencée par les dogmes de la religion catholique et des partis politiques conservateurs, la question de la dépénalisation totale de l’interruption volontaire de grossesse suscite donc toujours de vives tensions dans le paysage politique belge.

En 2020, une proposition de loi visant à dépénaliser totalement l’IVG et à allonger le délai de 12 à 18 semaines est déposée mais le cdH, le CD&V, la N-VA et le Vlaams Belang refusent en bloc de la signer. Suite à une série de dépôts d’amendements, le vote est reporté à plusieurs reprises et a fini, au fil du temps, par ne plus être à l’ordre du jour.

La question du droit à l’avortement reste donc un combat de tous les jours et dont les avancées acquises difficilement au fil du temps demeurent extrêment fragiles. Les choix programmatiques de la chaîne de télévision C8 sont la triste illustration des tensions permanentes exercées sur ce droit et du long chemin qu’il reste encore à parcourir pour que les femmes puissent un jour disposer librement de leur corps.

À l’heure où Cyril Hanouna demande qu’on ne “touche pas à son poste”, les femmes sont plus que jamais aujourd’hui en droit d’exiger qu’on ne touche pas à leurs droits !

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