Philosophie et citoyenneté: état des lieux après une année scolaire dans le primaire

Isabelle Maguaux

Un cours de philosophie et citoyenneté dans l’enseignement primaire et secondaire en Belgique, beaucoup l’ont rêvé : rassembler les enfants dans une même classe pour en faire des citoyens et les amener à développer ensemble leur manière de penser sans clivages religieux, qu’espérer de mieux diraient certains. D’autres l’ont fortement critiqué : ce n’est pas en classe que l’on apprend à devenir un citoyen, surtout pas à raison d’une heure par semaine. Faire de la philosophie avec les enfants ? C’est très prétentieux … Mais nombreux sont aussi ceux qui l’ont craint : les professeurs qui appréhendaient de devoir recommencer tous leurs cours, de se voir imposer un tel changement en fin de carrière et ceux qui redoutaient la perte d’emploi car tout le monde ne rentre pas dans les conditions pour enseigner le cours de philosophie et citoyenneté.

Le sésame pour y avoir accès était d’être titulaire d’un baccalauréat (dans n’importe quelle discipline) pour enseigner en primaire ou en secondaire inférieur et d’un master pour le secondaire supérieur. Il fallait aussi avoir suivi une formation à la neutralité de 20 heures (après 2020, les choses se compliquent ; nous y reviendrons). Tous les professeurs ne disposent pas d’au moins un baccalauréat pour enseigner ? Pas tous mais bien la plus grande majorité. Le problème se trouve ailleurs. Certains professeurs de religion disposent d’un baccalauréat obtenu dans un institut religieux dont le diplôme est reconnu par la Communauté française. Ce diplôme leur permet d’enseigner le cours de religion mais ne leur ouvre pas les portes du CPC.

Pendant des mois, la peur a rythmé la vie de nombreux professeurs, une longue attente depuis l’annonce de l’instauration du cours et l’absence de décisions claires. Dans le primaire, certains pouvoirs organisateurs ont attendu le début octobre 2016 pour fixer le sort de beaucoup d’enseignants. Pour ce qui concerne les professeurs du secondaire, la situation ne semble pas beaucoup plus favorable. Les pouvoirs organisateurs ont aussi eu des craintes quant à l’impact de l’organisation de ce nouveau cours, notamment en termes d’horaires : comment ajouter une heure dans une grille horaire déjà extrêmement complexe ?

Certains de ces pouvoirs n’ont d’ailleurs réalisé les conséquences qu’aurait ce nouveau cours et n’ont donc pas toujours cherché à anticiper et à trouver les solutions aux problèmes qui allaient se poser. A tel point que beaucoup de directions et de professeurs de cours généraux ont émis le désir que les cours philosophiques disparaissent purement et simplement pour faciliter la réalisation des horaires et éviter ainsi l’angoisse qui étreignait, à chaque rentrée, ceux à qui était dévolue cette mission.

Et finalement, les parents qui ont eu eux aussi leur lot de craintes : se voir imposer un professeur de morale ou de religion qui pourrait mettre des idées dangereuses dans le cerveau de leur petite tête blonde, l’absence de professeurs pour donner le cours entraînant une situation instable pour leur enfant. Certains ont parfois regretté la perte d’heures de morale ou de religion et les conditions particulières dans lesquelles les cours se donnaient : un débat avec dix ou quinze enfants est plus constructif qu’à vingt-cinq.

Toutefois, d’autres parents, les plus téméraires, ont sauté à pieds joints dans le nouveau cours et ont signé d’emblée pour les deux heures, inscrivant leur enfant sans même avoir reçu beaucoup d’informations sur le futur cours ni sur le professeur qui le donnerait. D’autres encore, plus informés ont fait ce choix pour permettre à leur enfant de conserver l’enseignant tant aimé mais qui ne pouvait plus dispenser son ancien cours, leur choix ne se portait alors nullement sur la qualité du programme du cours de philosophie et citoyenneté.

Mais finalement, qu’est-ce que c’est le cours de philosophie et citoyenneté ?

Un nouveau cours de rien, de vide ou de vent? Le pendant du cours de cours de citoyenneté existant en France ?
Un cours de philosophie et citoyenneté, c’est un « beau » projet sur papier qui a commencé en octobre 2016 dans le primaire: « un cours où on apprend à penser librement et à forger ses propres convictions, à participer à des débats, à donner son opinion en toute liberté, à apprendre à développer une argumentation et à découvrir celle des autres, quelles que soient ses convictions religieuses, politiques ou autre. »1 Un cours qui rassemble tous les enfants et fait évoluer leur préconception, leur façon de penser pour favoriser le vivre ensemble.

Depuis des mois, on peut lire des articles défendant le cours et d’autres l’attaquant : « il n’y a pas plus de philosophie dans ce projet qu’il n’y a de citoyenneté… », « C’est un cours de morale », « c’est un cours de rien dispensé par n’importe qui… ».

Mais qu’en est-il en pratique après une année scolaire de philosophie et citoyenneté dans l’enseignement primaire?

La qualité des cours de CPC qui sont dispensés est très variable mais est-ce que ce n’est pas également le cas des cours de mathématiques ou de français, tous les professeurs enseignant ces matières sont-ils toujours excellents et motivés ?

En philosophie et citoyenneté, il y a des professeurs très impliqués qui sont boostés par ce nouveau défi et qui multiplient les projets pour faire de ce cours un moment exceptionnel où l’on sort de sa classe pour apprendre à réfléchir et à agir en « bon » citoyen. Il y a d’autres professeurs qui eux ont fait le choix d’utiliser des manuels, qui ne sont pas souvent adaptés aux besoins du cours privilégiant le côté citoyenneté et délaissant la philosophie. Mais il y a de la citoyenneté (il faudra qu’ils s’en contentent) et cela occupe les enfants alors pourquoi chercher beaucoup plus loin. Enseigner la philosophie avec les enfants, gérer des débats, certains ont appris à le faire, d’autres autodidactes se forment sur le tas et d’autres parfois en fin de carrière ou simplement fatigués des conditions dans lesquelles ils travaillent ne sont plus prêts à faire des efforts. Soyons honnêtes, de gros efforts, car en ayant lu le même programme, suivi les mêmes formations en cours de carrières, les professeurs n’arrivent pas à se mettre d’accord : faut-il de la philosophie dans chaque leçon ou est-ce que certaines ne peuvent être que de la citoyenneté? Les professeurs se sentent actuellement bien seuls dans la préparation de leurs cours.

Certains pensent refuser de s’inscrire à la formation et n’auront donc pas le certificat en 2021 ce qui ne leur permettra plus d’enseigner cette matière, ils n’ont donc pas la motivation pour créer des cours, ni la pression de répondre aux attentes d’une inspection qui n’existe pas encore non plus.

La qualité des programmes est également critiquée. Le programme est vaste et propose des thématiques citoyennes à présenter de manière philosophique. Pour avoir été amenée à enseigner différentes matières, des programmes j’ai eu l’occasion d’en lire quelques-uns et j’ai tendance à penser qu’un professeur motivé arrivera à mener ses élèves à devenir des citoyens éclairés, même s’il est vrai qu’il faudra probablement parfois ruser et faire preuve d’imagination. Il faut faire confiance aux enseignants qui sont des gens pleins de ressources.

Des professeurs motivés ou non? Pour certains, l’arrivée du cours de philosophie et citoyenneté a été l’occasion inespérée d’avoir un temps plein dans une seule école mais combien de professeurs sont devenus des nomades qui vont dans 12 écoles à des dizaines de kilomètres l’une de l’autre, combien d’enseignants se rendent dans une école pour une ou deux heures ? Combien d’entre eux passent plus de temps sur les routes que dans une salle de classe ? Le nouveau décret viendra théoriquement mettre de l’ordre en septembre et limiter à six le nombre d’établissements qu’un professeur pourra dispenser son cours pour avoir un horaire complet.

Quid de l’intégration de ces professeurs au sein des écoles et des projets pédagogiques et des 600 noms (24 classes de vingt-cinq enfants) à apprendre quand on les voit moins de 50 minutes par semaine ?

De plus, tous les enseignants qui se sont lancés dans l’aventure ont signé un chèque en blanc pour leur avenir. En effet, tous sont jugés aptes pour enseigner ce cours jusqu’en 2021 mais à cette date butoir, ce ne sera plus le cas et le certificat en didactique de la philosophie et citoyenneté sera requis. Après une année scolaire à enseigner ce cours, personne ne sait encore vraiment en quoi cette formation va consister. La ministre Marie-Martine Schyns a certes envoyé une lettre qui promet un crédit temps de deux heures pour alléger l’horaire de ces professeurs qui vont, tout à la fois, devoir construire leur cours, enseigner et probablement suivre une formation en dehors de leur horaire, c’est-à-dire sur leur temps libre. Le mois de juillet est terminé et les inconnues restent encore bien trop nombreuses : quelles sont les écoles qui vont délivrer le certificat de philosophie et citoyenneté, à quel moment ces cours vont-ils être dispensés : le soir, le mercredi après-midi, le samedi ou par chance pendant les heures de cours des professeurs…, quelles sont les modalités d’évaluation ? Le nombre de places disponibles sera-t-il suffisant ? En effet, les rumeurs parlent de 20 places disponibles seulement par établissement : haute école ou université. Si les choses restent telles quelles, beaucoup de professeurs n’auront pas accès à la formation l’année prochaine, ils y auront accès l’année suivante mais cela signifie enseigner une année supplémentaire sans être réellement formé et ce qui reporte le retour à la « sérénité » d’être administrativement en ordre.

Et qu’en pense le public ?

En lisant les commentaires qui répondent à l’article Cours de philosophie et citoyenneté ou lavage de cerveau ? qui est paru le mercredi 19 juillet 2017 dans la Libre Belgique, beaucoup d’enseignants ont dû ressentir un profond découragement : pourquoi se sont-ils investis avec autant de motivation dans la préparation de ce nouveau cours ? Pourquoi cherchent-ils sans cesse de nouveaux moyens pour intéresser et faire réfléchir leurs étudiants ? Puisque « ce cours ne ressemble à rien et est donné par n’importe qui… », « Cours de citoyenneté. N’importe quoi. Qu’on laisse nos enfants tranquilles avec ces conneries… », « ce cours n’a(urait) de philosophie que le nom et ne sert(virait) qu’à endoctriner les élèves… ».

Certes la presse relaie souvent les critiques et le côté négatif des choses mais cela n’empêche pas de nombreux parents de saluer et d’apprécier le travail effectué durant cette première année.

Des parents que le professeur ne rencontre malheureusement pas assez souvent, puisqu’il ne reste pas dans l’école. Pour que ce projet puisse continuer à être celui que tant de gens ont rêvé, il va falloir que les choses changent rapidement. Qu’on arrête de prendre ces professeurs pour des pions qu’on peut placer et déplacer à sa guise. A qui on peut mentir volontairement ou par manque d’information. Si tous les professeurs croient sincèrement en ce cours et sont prêts à s’y investir corps et âme, l’incertitude, le stress, la fatigue poussent un grand nombre à s’interroger sur leur métier, sur leur utilité, sur leur rôle.

Alors oui, l’année scolaire se termine par deux mois de vacances mais promenez-vous sur des forums enseignants durant cette période estivale et vous constaterez que, quand on aime son métier, il n’y a pas de vacances.

Alors oui, le cours de philosophie et citoyenneté n’est pas parfait, loin s’en faut, 50 minutes par semaine c’est trop peu, des débats à 25 c’est (très) compliqué, mais chers professeurs gardez le cap et continuez à faire de votre mieux. Moi, je vous dis bravo pour avoir tenu un an dans ces conditions difficiles et je vous dis courage pour la suite.

[1] http://deuxheurescestmieux.be/

Culture(s) et école

Claude Javeau
Professeur ordinaire émérite de sociologie de l’Université Libre de Bruxelles

De nos jours le mot « culture » est mis à toutes les sauces et sert un peu pour désigner toutes les productions de l’esprit humain qui ne relèveraient pas de l’ordre de l’économique en soi (ce qui ne signifie pas que ces productions n’exercent pas d’effet sur l’économie). C’est ainsi qu’on retrouvera sous cette appellation des activités aussi diverses que la poésie, le sport-spectacle, la musique dite classique, les séries télévisées, le cinéma, le hip-hop, la gastronomie, et on en passe. Il suffit d’ouvrir les pages « culture » d’un quotidien, même du genre dit « sérieux » pour s’en rendre compte. Le processus d’appropriation ne s’est pas produit du jour au lendemain. La mise au point de moyens techniques de plus en plus développés a fortement contribué à cette évolution. Outre leurs propres caractéristiques de diffusion et de reproduction, entre autres, ces moyens et procédés sont intervenus de manière insigne dans la démocratisation de l’accès aux contenus dont ils étaient porteurs.

Tout comme l’invention de l’imprimerie avait permis la fabrication de livres sur une échelle beaucoup plus grande que ne l’autorisaient les manuscrits patiemment recopiés par des moines dans de secrètes abbayes, la découverte des images animées, pour ne prendre que cet exemple donnant naissance au cinéma, a entraîné une industrialisation de modes de production et de distribution jusqu’alors inédits. C’est ainsi qu’un nouveau secteur cultures est né, lequel s’est distingué d’emblée par la diversité de ses objets. Le spectacle cinématographique s’est vite inscrit au cœur de la culture dite populaire : il ne s’agissait plus de filmer des pièces de théâtre jusqu’alors réservées à un public aisé et éduqué. Des créations originales sont venues gonfler un corpus de plus en plus volumineux, qu’ont accompagné des systèmes d’évaluation propres confiés à des critiques spécialisés. Des histoires semblables pourraient être racontées au sujet de la radio, de la télévision, de la bande dessinée, du roman policier, du sport, de la presse écrite etc.

C’est ainsi que le domaine de la culture, jusqu’à la moitié du dix-neuvième siècle ancré aux habitudes (et habitus, pour parler comme Bourdieu), des couches dirigeantes de la société, s’est considérablement diversifié. On a assisté à une fragmentation selon les diverses catégories de la population, celles qu’on a coutume d’appeler les classes. On a introduit le concept de subcultures, censées contribuer à la constitution d’une culture propre à une population rapportée généralement à un pays. A cette constitution s’est ajoutée l’irruption de cultures propres à des vagues d’immigration souvent issues de contrées autrefois colonisées par les Européens. Ces cultures se sont insérées en tant que justification dans un mouvement de communautarisation qui n’a pas fini de faire couler beaucoup d’encre.

Un schéma d’analyse s’est désormais imposé parmi les commentateurs des problèmes culturels. A côté des cultures issues des immigrations mais entretenant avec elles des liens de perméabilité plus ou moins décelables, dominerait dans une grande partie du monde une culture mainstream associée principalement au world entertainment (divertissement mondialisé) véhiculée par les médias de masse et les réseaux dits sociaux. La télévision en a été le principal vecteur avec ses feuilletons, ses émissions de variétés, ses spectacles sportifs, ses docufictions, ses « nouvelles » soigneusement filtrées. Outre cette manne culturelle planétaire, on rencontre diverses niches spécifiques à des groupes au contour relativement indécis. C’est ainsi qu’à côté des survivances de cultures populaires locales, d’origine paysanne ou ouvrière ou même délinquante (la culture du milieu), ce qui autrefois passait pour la seule vraie culture s’est réfugiée dans la sphère dite « bourgeoise ». Parfois aussi dite d’« élite », cette culture se bat pour survivre. Or, c’est elle dont le destin était depuis des temps anciens lié à celui de l’école.

Ecole et culture, un divorce progressif

La culture devenue « bourgeoise » s’est petit à petit constituée au sein des établissements scolaires, confiés sous nos aïeux à des ordres religieux spécialisés, jésuites et autres. Ces écoles sont avant tout destinées aux garçons, bien que dans les classes dirigeantes une certaine éducation pour les filles, basée surtout sur l’apprentissage des sociabilités mais pas uniquement, éventuellement dans des écoles gérées par des ordres religieux s’est manifestée parallèlement aux collèges masculins. Quelles que soient les institutions qui les gèrent, ces établissements poursuivent trois objectifs, ainsi que les a énoncés le sociologue suisse André Petitat, à savoir (a) avant tout de protéger l’enfant des influences jugées néfastes du monde des adultes ; (b) favoriser chez l’enfant une plus grande docilité en ce qui concerne les études ; (c) réaliser par le moyen de l’internat comme mode d’organisation centralisé une intégration politique et religieuse. Des considérations  morales se conjuguent à des considérations cognitives. Pour réaliser ce programme, les collèges proposent des curricula comprenant à la fois les sciences telles qu’elles étaient connues à l’époque (davantage pour les garçons que pour les filles) et les lettres, concentrées autour de l’étude des Anciens et des langues dans lesquelles ils s’étaient exprimés, le latin et le grec. Les élèves se trouvent ainsi dépositaires d’un certain héritage, situé au centre de ce qui sera appelé la culture européenne, détenue par les classes dirigeantes, réduite plus tard à la seule appellation « bourgeoise ». Dans le lexique français, cette culture est assimilée à une « civilisation », celle que se chargeront de propager les entrepreneurs des diverses colonisations. – en réalité, sous forme simplifié -, à l’usage de populations destinées à passer du statut de sauvage à celui de « civilisé », mais dans certaines limites. D’où le recours, pour certaines puissances coloniales, aux élites d’avant les conquêtes de la colonisation, assignées à assurer la diffusion de la culture dominante, dans la mesure où cela se révèle utile, auprès des populations indigènes.

Il y a quelques années, participant à Nancy à un colloque consacré à la culture en Europe (ce qui me valut, soit dit en passant, de partager ma table avec le cardinal Lustiger et Bronislaw Geremek), j’avais émis, à la tribune, l’idée que s’il existait bien un héritage européen, celui-ci se trouvait dépourvu d’héritiers.

J’entendais par là que la culture dispensée par l’école, selon ses divers avatars, était plus ou moins subordonnée à la « culture » de divertissement imposée à presque toutes les populations du monde par un système de diffusion mondialisé. Ce système est celui de l’éphémère, alimenté au gré des innovations techniques que l’école s’efforce en vain d’acclimater. Certes, je n’entends pas ainsi me faire le chantre d’une culture « classique » découplée de ses environnements historiques. Ni que je jette l’opprobre sur les productions des développements techniques propres à notre époque. Ceux-ci demandent à être apprivoisés comme l’ont été avant eux d’autres développements (la géographie humaine, les langues modernes, la chimie organique, etc…). Mais le world entertainement a désormais envahi tous les domaines des existences collectives et individuelles. L’obsolescence programmée est devenue la règle, même dans le domaine des idées. Qui ose encore aujourd’hui se servir d’un téléphone portable de plus de cinq ans d’âge ? Qui récuse l’idée que le hip hop et que le « Dakar » font partie de la culture contemporaine ? En fait, il s’agit de patrimoine (on dirait « matrimoine » que cela me conviendrait autant). Sans sombrer dans un obscurantiste passéisme, il me paraît patent que la connaissance du terreau historique dans lequel plongent nos racines est d’une aide indispensable pour comprendre le monde dans lequel nous vivons. Les hommes font l’histoire mais ne savent pas laquelle ils font : ils le sauront quand même un peu mieux si une attention plus soutenue est accordée à ce patrimoine. C’était le rôle assigné à l’école, et qu’elle ne me paraît plus capable de remplir. Elle a parfois, malheureusement, pris la direction inverse. Mais en essayant d’intégrer la culture dominante de masse, elle est toujours une innovation en retard. Quand on ne sait pas d’où l’on vient, on ne sait pas où l’on va.

Les mêmes propos pourraient être tenus au sujet des populations d’immigrés installées chez nous. Elles aussi devraient savoir d’où elles proviennent, culturellement parlant. Si un grand métissage s’annonce, il ne doit pas être confié aux chantres de la culture de masse ou aux thuriféraires d’une tradition souvent détournée de ses véritables fondements. L’école pourra-t-elle, noyautée qu’elle est par différents projets de réforme, répondre à ces défis. Sincèrement et tristement, j’en doute.

Originellement paru dans ML 194

 

 

 

Trump et religion

Daniel Leclercq

L’élection de Donald Trump à la présidence des USA fut probablement une surprise immense, tant peu pouvaient imaginer qu’un tel personnage puisse accéder à cette fonction.  On le sait, il doit en partie son succès à un vote massif des fondamentalistes et autres Born Again.

Quoique pratiquant théoriquement une séparation entre la religion et l’état, les USA baignent dans une atmosphère tout empreinte de religiosité, même si elle n’est pas forcément si présente dans  certaines grandes villes plus « progressistes » comme New-York ou San Francisco, arbres qui cachent la forêt dont les plus beaux exemplaires se trouvent dans la Bible Belt[1].

Néanmoins, même si près de 71% des américains se déclarent chrétiens[2], de grandes différences existent entre eux. Certaines sont historiques, comme la prédominance au Nord des héritiers des Pères pèlerins (qui fuyaient les persécutions religieuses qu’ils subissaient en Angleterre et en Europe et espéraient construire la Nouvelle Jérusalem) et des puritains  (qui voulaient réformer l’église anglicane) tandis que le Sud connaît la domination des descendants des colons anglicans. D’autres proviennent d’une transformation « théologique » depuis les années 50, les différents courants protestants passant progressivement d’une conception plus ou moins ouverte de la religion et de la pratique religieuse à un fondamentalisme de plus en plus marqué.

Il faut par ailleurs remarquer que dans ce pays qui compte plus de 1200 « mégas églises »[3], l’américain change en moyenne trois fois de congrégation au cours de son existence. Il n’y a pas qu’en économie que la concurrence règne…

Contrairement au catholicisme romain, qui reconnaît une hiérarchie verticale au sein de l’église, les différents courants du presbytérianisme prônent une organisation horizontale, dans laquelle chacun est potentiellement à la fois fidèle et ministre du culte.

Ce type d’organisation explique ainsi en partie la multiplication des courants à l’intérieur de ce type de protestantisme, qui bien que basés sur un corpus unique, présentent de multiples variations.

Et dans un pays où la religion a donc énormément d’importance, à tel point que 67 % des américains estiment que le Président doit avoir des croyances religieuse fortes[4] et que seuls 6% voteraient pour un président athée[5], quelles sont les positions philosophiques du Donald ?

Trump et l’église

Officiellement, Donald Trump s’est déclaré presbytérien, une des multiples formes du protestantisme.  Mais il a également déclaré être catholique, membre de l’Eglise réformée hollandaise (des protestants) et il s’est marié à son actuelle épouse selon le rite épiscopalien (une variante des anglicans)…

Et si il doit une partie de son succès à des groupes de croyants plus ou moins extrêmes, Il est très loin de faire l’unanimité auprès de certaines « autorités morales ». ChristianityToday (le magazine phare des évangélistes US) considère qu’il est un « idolâtre » et « la représentation parfaite de ce que la Bible appelle un idiot »[6] et il s’est notoirement fait réprimander par l’actuel pape qui a déclaré, en parlant de lui, qu’ « un homme qui parle de construire des murs plutôt que des ponts n’est pas un chrétien ».

Quant à l’église presbytérienne, dont il continue à se réclamer, suite à ses prises de position violement anti- Islam, elle n’a pas hésité à publier un communiqué de presse en 2015 le traitant de non-chrétien (unchristian en V.O.).  Il faut bien reconnaître que les valeurs professées par cette congrégation, qui se déclare en faveur de la liberté religieuse, se positionne en faveur des pauvres et des exclus, appelle à l’accueil des réfugiés syriens et  approuve le mariage homosexuel (entre autres « monstruosités » libérales), ne semblent pas totalement correspondre aux déclarations publiques du futur Président. Il fut même d’ailleurs question de l’exclure du mouvement, ce qui, pour un presbytérien, correspond à l’excommunication catholique…[7]

Trump le jeune

Jeune, Trump fit son catchéchisme dans une église presbytérienne de New York, la First Presbyterian Church située dans le Queens. Mais à partir du milieu des années 60 il rejoignit, en compagnie de ses parents et de la « haute société » de l’époque, la Marble Collegiate Church, située à Manhattan près de la  5ème avenue (et non loin du domicile actuel de la famille de Donald, la Trump Tower) et dirigée par un pasteur aux enseignements un peu particuliers, Norman Peale.

Pour Norman Peale, pêchés, culpabilité et repentance n’avaient que peu d’importance.  Son credo ? La « pensée positive » – vous pouvez si vous pensez que vous le pouvez -, accompagnée d’une méthode en sept étapes vers une vie heureuse, et une valeur forte : la nécessité de plier le monde à sa propre volonté afin de réussir (surtout matériellement). Un discours simple, voire simpliste, mélangé avec une adoration pour le capitalisme et le marché. Il fut d’ailleurs un des premiers prédicateurs à commercialiser ses sermons sous forme de livres et de disques[8].

Donald Trump fréquenta longtemps ce pasteur et son église, dans laquelle il se maria d’ailleurs avec sa première femme, Ivana, en 1977. Et quoiqu’il n’en soit plus un membre actif, il considère toujours la Marble Collegiate Church comme étant « son » église[9]

Inutile de préciser que ces années formatives ont laissé une impression durable sur Trump, mais qu’elles ne l’ont pas amené à développer une immense pensée théologique… Pour l’anecdote, signalons qu’interrogé par une chaîne de télévision chrétienne sur qui était dieu pour lui, sa réponse se limita à déclarer que « dieu est l’être ultime et tout pour moi » avant d’expliquer à quel point il était content d’avoir acheté à vil prix le terrain de golf sur lequel il était interviewé…[10] Ajoutons à cela que selon ses propres dires, sa pratique religieuse se résume à aller à la messe à Noël et à Pâques…

Trump le vieux

Depuis plusieurs années, et suite à la mort Peale,  Trump s’est rapproché d’un autre pasteur, Paula White, avec qui il s’entretient régulièrement … par téléphone.

Née en 1966, blonde et jolie (ce qui a une certaine importance pour Trump), White fait partie de la grande famille des Born Again Christians suite à une vision qu’elle eut à dix-huit ans. Elle dirige actuellement le New Destiny Christian Center, église officiellement pentecôtiste située en Floride, dont elle prit le contrôle en 2011. Mais elle est également connue comme télévangéliste et comme la fondatrice, avec son premier mari, de la Without Walls International Church qui connut une ascension prodigieuse, accumulant 150 millions de dollars entre 2004 et 2006, avant de faire faillite en 2007, le train de vie de Paula et de son deuxième mari, basé sur l’achat de propriétés de prestige (dont un appartement dans la … Trump Tower de New York) et l’acquisition d’un jet privé n’étant pas étranger à ses ennuis financiers. Heureusement, un peu d’ailleurs à l’image de Trump, elle réussit à rebondir et coule actuellement des jours que l’on espère heureux avec son troisième mari

Ses valeurs spirituelles ? La théologie de la prospérité, une croyance religieuse chrétienne évangélique qui prétend que l’aisance financière et une bonne santé physique sont des dons de Dieu, qui ne peuvent être que renforcés par des dons à des cause religieuses et par une pensée… positive. Ajoutons que pour les tenants de cette croyance, la pauvreté est une malédiction ou une punition de Dieu…[11] Dans leur optique, la Bible se résume à un contrat passé entre Dieu et l’humanité, et si l’homme a foi en lui alors celui-ci lui donnera sécurité et prospérité. On voit bien en quoi ce genre de théologie peut séduire un homme d’affaire(s)…

Et est-il utile de préciser que ce genre de positionnement augure de lendemains qui chantent pour ceux qui ne font pas partie des « 1 % » ?

Originellement paru dans ML 193


[1] Une zone géographique caractérisée par la présence d’un écrasant nombre de fondamentalistes. Pour plus de renseignements, voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Bible_Belt

[2] Voir : http://www.pewforum.org/2015/05/12/americas-changing-religious-landscape/

[3] Une méga église est définie comme une communauté religieuse regroupant plus de 2.000 fidèles. Pour plus d’explications, voir http://www.religion.info/2006/04/19/etats-unis-mega-eglises-protestantes/

[4] Voir : http://www.pewresearch.org/daily-number/most-want-a-president-with-strong-religious-beliefs/

[5] Voir : http://www.pewforum.org/2016/01/27/faith-and-the-2016-campaign/

[6] http://www.christianitytoday.com/ct/2016/october-web-only/speak-truth-to-trump.html

[7] http://www.inquisitr.com/2624672/presbyterian-church-to-to-fire-donald-trump/

[8] Pour plus de renseignements sur Peale, voir l’article de William Miller, Some Negative Thinking About Norman Vincent Peale, disponible à l’url http://www.unz.org/Pub/Reporter-1955jan13-00019

[9] Voir : http://www.huffingtonpost.com/david-stebenne/donald-trumps-religious-b_b_11072346.html

[10] http://www1.cbn.com/thebrodyfile/archive/2015/09/23/brody-file-video-exclusive-donald-trump-exclaims-god-is-the

[11] Pour plus de renseignements sur la théologie de la prospérité, voir https://en.wikipedia.org/wiki/Prosperity_theology

Avancées et menaces sur les droits des femmes en Belgique

  Sylvie Lausberg
Directrice « Etudes & Stratégie » CAL

En Belgique, malgré les politiques d’égalité, et les législations qui les soutiennent, nous devons faire le constat que l’inégalité reste la règle.

Une inégalité constante, dans tous les domaines de la vie : études, finances, professions, reconnaissance sociale, santé, etc. Il s’agit d’une violence structurelle, qui a un impact sur la vie de toutes les femmes,  jusqu’à mettre en péril leur droit à la santé. En effet, cette violence institutionnalisée légitime, in fine, la violence physique dont les femmes belges sont victimes, dans tous les milieux, et à tous les âges. Les femmes, leur ventre, leur sexe : voilà le cœur de la question.  Tout est politique ; la sexualité aussi.  Malheureusement pour celles qui composent 60% de la population belge…

Une indépendance professionnelle et financière à géométrie variable

L’évolution fut pourtant nette au cours du 20e siècle. En 1900, la loi reconnaît le droit à l’épargne de la femme mariée, ainsi que le droit d’obtenir un contrat de travail et d’encaisser son propre salaire (avec un maximum de 3000 francs par an).  En 1969, il est interdit aux employeurs de renvoyer les femmes pour cause de grossesse ou de mariage. Enfin, en 1976, l’égalité des hommes et des femmes dans le mariage est reconnue en ce compris pour les droits de propriété matrimoniale.  Les femmes mariées peuvent enfin ouvrir un compte bancaire sans l’autorisation du conjoint

Au 21e siècle cependant, en 2010, l’homme le plus pauvre de Wallonie est une femme. L’inégalité dans l’emploi comme l’inégalité salariale restent des constantes objectivées.  Et ces dernières années de nombreuses mesures ont aggravé la situation des femmes. L’accès aux postes à responsabilité, plus rémunérateurs, reste durablement entravé.  En Belgique, en 2010, 50% des femmes âgées de 30 à 34 ans étaient titulaires  d’un diplôme de l’enseignement supérieur contre 39% des hommes  (Eurostat 2010). Mais, dans les universités par exemple, la féminisation de la population étudiante ne se traduit pas par une hausse du pourcentage de femmes aux échelons les plus élevés de la carrière académique et dans les instances décisionnelles des universités : les filles sont majoritaires parmi les étudiants, égales parmi les assistants et seulement  11% parmi les professeurs ordinaires. La moyenne européenne est de 19% : 32% Roumanie et 2% à Malte.

Dans les entreprises privées, ce n’est pas mieux : en 2012, les femmes ne représentaient que 10.1% des membres des conseils d’administration des entreprises cotées en bourse et 7.1% des entreprises non cotées. Soulignons néanmoins que le taux de présence de femmes dans les conseils d’administration des entreprises du BEL20 (20 plus grandes entreprises cotées) est lui passé de 11% en 2011 à près de 20% en 2013.Les femmes ne représentent que 11.6% des directeurs généraux des services publics fédéraux et 23% des membres des autorités académiques, ce qui contraste fortement avec la représentation féminine importante dans ces deux domaines.

L’infériorisation des femmes au travail est justifiée par leur rôle maternel, sauf quand cela arrange le législateur et l’Etat.  Deux exemples démontrent que la société occidentale dite moderne se structure dans une opposition toujours entretenue entre vie professionnelle des femmes et rôle familial.  En Allemagne aujourd’hui, la régulation des postes à pourvoir est automatique : il n’y a pas de crèches et les horaires scolaires libèrent les enfants l’après-midi… En revanche, quand l’économie manquait de bras, comme dans les pays communistes d’après 1945 en ce compris l’Allemagne de l’Est,  l’avortement était libre et gratuit… Pas question alors de rester à pouponner à la maison.

Chez nous, le baromètre social wallon 2016 le confirme : 40% des Wallons estiment  que la priorité doit être donnée aux hommes lorsque les emplois sont rares ». CQFD

Droits civiques

En Belgique, les libertés civiques sont plus tardives que dans les autres pays européens.

En 1919, un nombre limité de femmes obtient le droit de vote : les mères et les veuves de militaires et de civils tués par l’ennemi ainsi que les femmes emprisonnées ou condamnées par l’occupant. En 1920,  la loi du 15 avril accorde le droit de vote aux femmes aux élections communales (à l’exception des prostituées et des femmes adultères) et ce n’est qu’en 1948[1] qu’elles peuvent enfin voter pour élire des députés !

En 2003, la loi sur la parité et l’alternance femme/homme sur les listes électorales fait suite à la loi Smets- Tobback de 1994 qui imposait aux partis 1/3 des places de leurs listes aux femmes à tous les niveaux électoraux.  Pourtant,  dans les deux derniers gouvernements belges, c’est la bérézina ; le gouvernement Di Rupo de 2012 compte 4 femmes ministres et une secrétaire d’Etat sur 18 postes et celui de Charles Michel, une femme ministre de moins sur le même nombre de portefeuilles…Le pire est le gouvernement wallon, avec une seule femme pour 9 ministères et cela depuis 2007 ! La Wallonie  fait mieux cependant au niveau parlementaire, puisqu’elle compte 26 députées sur 75 (soit 16% de plus qu’en 2004) ;

Quant au droit à la liberté sexuelle, on peut dire que c’est le « pompon ».  La Belgique reste structurellement marquée par une inégalité des femmes devant la liberté sexuelle, même si aujourd’hui personne ne le reconnaît de manière aussi crue.

Historiquement, c’est un fait. Le Code  pénal de 1867 condamne  la femme adultère à un emprisonnement de trois mois à deux ans, quand son mari, lui sera moins lourdement sanctionné – un mois à un an – et uniquement s’il a fait rentrer sa maîtresse dans la maison conjugale.

Ce même Code pénal considère qu’avorter est un délit contre l’ordre des familles et la moralité publique.  Et non comme les chrétiens d’aujourd’hui voudraient nous le faire croire, contre un « enfant à naître ». En 1923, on interdit la contraception, et ce n’est qu’avec le tollé provoqué par l’Affaire Peers que cela changera. Ce n’est pourtant qu’en 1987 que le délit d’adultère est supprimé. L’avortement, lui, reste inscrit dans le Code pénal. Que les femmes meurent d’avortements clandestins ou soient à jamais mutilées ne modifie pas la donne.   Avec la loi de 1990, ce délit est enfin excusé sous certaines conditions, nous y reviendrons.

Le contrôle de la société sur les femmes, leur sexe, leur ventre est donc structurel et violent.

En conséquence, on peut dire que les violences envers les femmes, violences liées à leur « sexe », sont physiques, économiques et politiques. Comment s’étonner alors que, malgré les volontés affichées, la Belgique  se singularise pas un taux de viols absolument effrayant : 18 par jour en Wallonie, selon le dernier baromètre de l’IWEPS[2]. En Wallonie, près de 28 000 femmes déclarent avoir subi, au cours des 12 derniers mois, des violences physiques et/ou sexuelles.  Plus de 25% des coups et blessures volontaires rapportés aux parquets ont lieu au sein du couple.  Plus d’1 femme sur 4 qui passe par un hébergement en maison d’accueil a entre 18 et 25 ans. Sur l’ensemble du territoire, 60% des femmes (contre 55% dans l’EU) disent avoir subi du harcèlement sexuel depuis l’âge de 15 ans. En 2014, la police judiciaire fédérale a enregistré 2.882 viols soit près de 8 cas chaque jour. Comme on sait qu’à peine 7,2% des faits de ce type sont déclarés à la police, faites le calcul…. Enfin, phénomène nouveau, chaque année, entre 230 et 300 viols collectifs sont enregistrés en Belgique. Pour résumer, les taux des violences envers les femmes en Belgique sont égaux ou plus élevés que la moyenne européenne.

Le droit à décider de sa vie… de femme

L’accès à l’IVG est un droit indicateur du degré de démocratie d’un pays car il est indispensable si l’on veut que les femmes soient égales devant les  études et les professions, ce qui conditionne leur autonomie financière, et également au regard de leur liberté sexuelle et du droit à choisir si elles veulent des enfants, combien, quand et avec qui.

Si les attaques frontales restent encore marginales ou déguisées, en revanche, les risques qui pèsent sur l’accès à l’avortement sont aujourd’hui  réels et inquiétants.

Lors du vote de la loi de 1990, ce fut un énorme soulagement et une véritable victoire, pour les femmes mais également pour les médecins, les équipes et tous les progressistes.

A l’époque, les concessions faites aux opposants – les partis chrétiens avec comme chef de fil Herman van Rompuy (CVP, aujourd’hui CD&V) étaient un moindre mal ; en respectant les conditions de la loi, l’IVG devenait accessible et médicalement sûr.

Un quart de siècle plus tard, nous devons constater que les opposants n’ont pas disparu, et qu’au contraire, ils sont de plus en plus présents, de plus en plus actifs, de mieux en mieux organisés, et roués à une communication pernicieuse. Sites internet mensongers, évangélistes en charge d’éducation sexuelle dans les écoles, lignes téléphoniques d’urgence noyautée par des anti-IVG.  La liste est longue. Nous pensions que c’était un acquis ; que personne n’oserait jamais revenir sur ce droit à la santé reconnu par l’OMS : nous nous trompions. Les propositions de loi sur la table de la commission justice qui visent à donner un statut au fœtus et à inscrire dans le code civil qu’un embryon est un enfant sont là pour nous alerter sur l’imminence du danger. L’argument fondateur des mouvements anti-IVG est le même : tout embryon est un enfant à naître, et l’IVG est, selon cette logique,  assimilé à un meurtre….

Réagir à ces dogmatiques qui empêchent les autres de poser des choix en toute liberté est une nécessité, mais cela ne suffit pas.

Nous avons aussi le devoir d’analyser la situation dont nous nous sommes contentés durant toutes ces années, parce que nous croyions que c’était un acquis.

Sur le terrain, on ne forme pas systématiquement à l’avortement en faculté de Médecine.  Ce n’est que depuis une dizaine d’années qu’une formation spécifique sur demande est mise en place, et ce, uniquement à l’ULB.

Sur le plan politique, le tabou reste de mise : il a fallu interpeller durant deux ans la ministre de la santé  pour que le site du SFP Santé Publique diffuse une information officielle sur l’IVG en Belgique. Ce fut chose faite en avril dernier sous l’onglet début et fin de vie…   Pas la moindre liste référençant les centres pratiquant l’avortement, mais bien, en résumé, les conditions de la loi. Et elles doivent nous faire réfléchir ! Il y a bien entendu le délai de 12 semaines, mais surtout l’obligation pour l’accueillant de détailler à la femme enceinte :

  • les droits, aides et avantages garantis aux familles, aux mères célibataires et à leurs enfants,
  • les possibilités offertes par l’adoption ou l’accueil de l’enfant à naître,
  • les moyens de résoudre les problèmes personnels (logement, contexte familial, couverture sociale,…) avec une assistance et des conseils pour aider concrètement les femmes

Aider concrètement les femmes à quoi ?  A garder « l’enfant à naître » alors qu’elles viennent demander une IVG !

Cette culpabilisation des femmes, le déni de leur autonomie de décision se retrouve dans d’autres conditions strictes de la loi comme la nécessité d’attester de leur « état de détresse » ou d’attendre minimum 6 jours entre le premier rendez-vous et l’intervention.

Dans les faits, ces prescrits ne sont certainement pas tous respectés ! La preuve en est l’omission sur le site du SPF Santé publique de l’obligation faite au médecin  « d’informer la femme des risques médicaux actuels ou futurs qu’elle encourt suite à une IVG ».

Comme pour toute loi pénale, si les conditions d’une dépénalisation partielle ne sont pas respectées, les sanctions prévues sont applicables : une amende et un emprisonnement de trois mois à un an.

Voilà pourquoi, il faut aujourd’hui sortir l’IVG du Code pénal[3].  Plusieurs propositions de loi sont actuellement sur la table[4].

Il est grand temps d’envisager cette question sous l’angle de la santé des femmes et non plus  dans une optique de répression pénale et judiciaire.

Il est grand temps de reprendre les combats – et celui-ci est emblématique – pour que les femmes belges soient, enfin, traitées de manière égalitaire, dans tous les domaines de leur vie.

Originellement paru dans ML 193


[1] 1906 Finlande, 1913 Norvège, 1915 Danemark, 1917 Pologne, 1918 Allemagne, Autriche, Estonie, Géorgie, Hongrie, Kirghizistan, Lettonie, Lituanie et Russie , 1919 Islande, Biélorussie, Ukraine, Luxembourg, Pays-Bas, Suède , 1921 Tchécoslovaquie, Arménie, Azerbaïdjan, 1928 Royaume-Uni et Irlande, 1931 Espagne, 1934 Turquie, 1944 France, 1945 Italie, Croatie et Slovénie, 1946 Albanie, 1947 Bulgarie, Yougoslavie, 1948 Belgique, Roumanie

[2] L’Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique (IWEPSwww.iweps.be

[3] Brochure « L’avortement hors du code pénal », CAL – 2015

[4] DEFI, PS, Ecolo-Groen, ainsi qu’une résolution SPA

Ils cherchent Dieu désespérément – Ou comment nier l’existence du hasard

Jean-Pierre Wauters

En cherchant « évolution et hasard » je suis tombé sur deux articles de Pascal Touset professeur de génétique et évolution, université de Lille 1. Ils se trouvent sur le site « Science et foi ». Ils cherchent à démontrer que, tout compte fait, la part aléatoire prépondérante dans les mécanismes de l’évolution n’est pas nécessairement incompatible avec une vie créée par une intelligence.

Dans le premier la rigueur scientifique est incontestable. Les seules ouvertures laissées aux créationnistes sont :

  • « Il faut tout de même noter que l’évolution est un chemin séquentiel (…) limitant l’espace des possibles. Ceci conduit d’ailleurs certains scientifiques à considérer que l’évolution est de fait en partie prédictible » ;
  • et dans la conclusion : « il me semble important d’insister sur le fait qu’à aucun moment il n’est question de hasard « pur »1  qui serait donc le fruit d’une indétermination, d’une absence de cause. À l’exception de la physique quantique2, tous les phénomènes macroscopiques sont considérés déterminés et donc « ouverts » à notre investigation scientifique ! »

Ce scientifique est donc au moins d’accord sur deux points avec le monde académique en général :

  1. les mécanismes de l’évolution sont essentiellement aléatoires.
  2. au niveau quantique les phénomènes relèvent du hasard objectif sans aucune causalité. C’est du reste pourquoi les techniques de cryptographie les plus modernes font appel à des ces mécanismes. Au congrès Solvay d’octobre 1927 le génial croyant Einstein avait parfaitement compris les conséquences théologiques de cette découverte de Bohr lorsqu’il s’est récrié « Dieu ne joue pas aux dés ! ».

Pour expliquer Dieu, c’est donc à la nature des processus aléatoires que Touset s’attaque.

Il commence par distinguer le hasard objectif du hasard subjectif auquel il associe le mot « déterministe ». Ce mot, qui s’est même imposé dans les études des plus sérieuses, est particulièrement connoté. C’est un choix qui laisse évidemment ouverte l’hypothèse d’un « déterminateur », quel que soit le nom qu’on lui donne. De déterministe à déterminisme il n’y a qu’une lettre qui suffit à basculer dans le champ philosophique ou théologique qui, en langage populaire, se traduit par « c’était écrit » et pour les croyants « c’est la volonté de… ». À ce stade la porte du « dessein intelligent »3  est évidemment grande ouverte.

Effectivement, le hasard objectif n’existe qu’au niveau de la physique quantique.

Pas de chance, de plus en plus de recherches récentes tendent à démontrer qu’au niveau de la structure même de l’ADN des mécanismes quantiques sont à l’oeuvre et même que sans l’existence de l’intrication quantique4  cette molécule serait totalement instable et donc que la vie n’aurait jamais existé5.

Au niveau des gènes tout semble indiquer que c’est donc bien au hasard pur, dur et même quantique que joue l’évolution. C’est un fait que Pascal Touzet, spécialiste de la génétique ne pouvait ignorer lors de la rédaction de son dernier article d’aout 2015. Pourtant il ne craint pas d’y quitter totalement le registre scientifique pour basculer dans la théologie dogmatique en affirmant sans aucune justification : «  Quoi qu’il en soit, je pense6  que l’humanité aurait émergé de toute manière (peut-être avec une forme différente !), car Dieu nous voulait, c’est-à-dire des créatures avec une conscience et la capacité d’entrer en relation avec Lui. Dans sa sagesse infinie, Dieu a créé un monde vivant qui évolue; par le hasard il a mis en place un moyen efficace d’auto-diversification et d’auto-adaptation dans un monde en perpétuel mouvement qui a permis l’émergence de l’humanité au sein de toute la diversité des espèces. Le hasard n’est pas un démiurge aveugle hors de contrôle, mais bien plutôt le moyen que Dieu a choisi pour nous créer ». Amen !

Désolé pour ces apôtres du « dessein intelligent » au CV encyclopédique, il ne semble pas qu’il suffise de jouer sur les nuances du hasard pour tenter de démontrer Dieu, leur hypothèse obsessionnelle.

Je ne doute pas qu’il se trouvera de nouveaux charlatans pour construire de nouvelles croyances se fondant par exemple sur les comportements surprenants de la mécanique quantique.

Tiens, je me sens tout à coup une vocation de gourou. Je prétendrai par exemple dominer l’énergie quantique de leur ADN. « Énergie », ça a l’air scientifique et ça marche à tous les coups chez ceux qui ont besoin de croire. L’effet placebo devrait me permettre d’obtenir quelques guérisons bien réelles sans trop de peine, particulièrement dans les troubles psychiques. J’assurerai ainsi ma domination sur des gogos en recherche de sens à leur vie. Ils me financeront grassement et assureront ma protection en cas de difficultés.

Sans doute, la rationalité n’est hélas pas pour demain. Mais est-ce grave ?

Au cours des 70 dernières années relativement paisibles que nous avons traversées, les croyances n’empêchaient pas de vivre ensemble harmonieusement et c’est encore relativement vrai chez nous. Mais dans la période troublée qui a commencé, seul le rationalisme pourrait limiter l’effet catalyseur des violences que les groupes irrationnels, religieux ou non, jouent dans quasi tous les conflits. Daech en est l’exemple contemporain le plus frappant. Alors oui, c’est grave et notre combat pour le rationalisme et le libre examen est plus urgent et important que jamais.

1. En gras dans le texte original
2. Qui décrit le comportement des atomes et des particules
3. « Intelligent design » qui à mon sens serait mieux traduit par « plan intelligent »
4. L’intrication quantique est le mécanisme qui fait que deux particules intriquées, éloignées l’une de l’autre dans l’espace n’en font en réalité qu’une seule. Si l’on modifie une propriété de l’une, l’autre, quelle que soit sa distance, est modifiée de la même manière.
5. Voir: http://www.technologyreview.com/blog/arxiv/25375/
6. Ici il s’est trompé de verbe : il ne pense plus, il croit.

Originellement paru dans ML 193

La pensée critique, l’antidote à l’enfumage européen

Jean Lemaître
Journaliste et écrivain, professeur retraité de l’IHECS

Patatras ! Fin 2016, à peine le gouvernement de Charles Michel avait-il bouclé le budget de la Belgique pour 2017 qu’il remettait une sacrée louche pour 2018. Après 3 milliards d’euros de réductions imbuvables, pour 2017, le premier ministre annonçait tout de go, pour 2018, de nouvelles coupes dans les dépenses publiques, à hauteur, cette fois, de 8,1 milliards : une véritable soupe à la grimace ! « Il s’agit de respecter la trajectoire imposée par l’Europe », se justifiait-il, sans autre raison.

Bizarrement, les médias et les politiques n’ont pas trop réagi à l’annonce de ce couperet supplémentaire. La population, déjà groggy après la décision du gouvernement fédéral de sabrer 1 milliard d’euros dans les soins de santé, semblait, elle, KO debout, face à la violence du message.

De fait, pas grand monde n’interroge la cause prétendue: se mettre dans les clous de l’Europe. L’argument, répété à l’envi, ferait presque figure d’évidence, une antienne qui finit par entrer dans les têtes comme une contrainte purement technique, ne laissant pas d’autre
choix que de s’y conformer. Un truisme, inéluctable ? Vraiment ?

Restons sur l’annonce de Charles Michel, et dépiautons-la. Quoi, les 3 milliards de restrictions, pour 2016, n’étaient-ils pas censés, déjà, nous conformer aux normes internationales ? Ne représentaient-ils pas l’ultime sacrifice, en échange du retour à la croissance ? Eh bien non, car si ces promesses étaient tenables, pourquoi diable faudrait-il doubler cette potion si amère pour les classes défavorisées et moyennes frontalement touchées par la cure d’austérité ? Et qu’en sera-t-il pour les années suivantes ? Le médicament soi-disant miraculeux sera-t-il cette fois administré à doses létales ?

Un cercle vicieux et infernal

Force est de constater : le remède a échoué, lamentablement. La croissance annoncée? Le PIB belge, au lieu de se redresser, a baissé de 1,4% en 2015 à 1,3% en 2016. Le déficit budgétaire, calculé au prorata du PIB du pays, a augmenté : 2,6% en 2015 à 2,8% en 2016. Pendant
ce même temps, autre indice clé, la dette cumulée de l’Etat belge (en rapport à son PIB ) a grimpé : de 106,1% à 106,9%. Zéro sur toute la ligne pour ce gouvernement droite-extrême droite !

En réalité, en cherchant à combler les déficits par la compression des dépenses sociales, la modération des salaires, les atteintes aux droits en matière de retraites, l’équipe de Charles Michel a plombé le pouvoir d’achat des citoyens. Or, pas besoin d’être docteur en économie pour rappeler que le principal facteur de croissance puise sa source dans le marché intérieur, c’est-à-dire dans la progression de la demande. C’est l’inverse qui s’est produit, la contraction du pouvoir d’achat. Ce qui entrave l’économie et engendre moins de recettes fiscales et sociales.
Bref, avec cette stratégie, la Belgique n’a pas résorbé les déficits. Elle les a creusés, s’enfermant ainsi dans un cercle vicieux et infernal.  Keynes, reviens, ils sont devenus fous !

L’Europe, une entité quasi religieuse ?

« Se conformer aux règles européennes », tel est l’argument massue. La Belgique n’aurait donc d’autre option… Mais l’Union européenne, c’est quoi ? Qui la commande ? Des sortes d’extraterrestres tirant les ficelles du haut de leurs buildings? L’Europe serait-elle une entité
quasi religieuse, imposant ses thèses, du haut de son ciel ? Des ukases auxquels dès lors on ne pourrait que se soumettre, sans possibilité de réorienter les décisions ?

Une clarification s’impose d’emblée, face à ce rideau de fumée. L’Union européenne est dirigée par les Etats membres – nos gouvernements et nos ministres – détenant le principal pouvoir au sein de cette mécanique institutionnelle. En conséquence, changer le cours des choses n’a rien d’une mission impossible. Il faut, pour cela, d’abord faire pression sur les niveaux locaux, régionaux et surtout nationaux, dans chaque Etat. Et pourtant nos dirigeants se plaisent à se dédouaner – « la faute à Bruxelles » – de leurs propres responsabilités dans ce processus décisionnel, pour mieux brouiller les pistes et désorienter l’électeur.

L’Union européenne, dont le fonctionnement, c’est vrai, est fort complexe, n’est en rien une entité « technique ». Elle est une construction politique. Ce qui implique, telle est l’essence de la démocratie, la contradiction, un contrôle des citoyens de même qu’un vrai débat sur les orientations politiques. A cet égard, s’opposer aux recettes néolibérales actuelles (celle de l’école dite de Chicago) ne constitue nullement une atteinte à l’esprit européen. Il est de bon ton, dans les cénacles technocratiques, d’assimiler la moindre critique à de l’europhobie. Et les mêmes clubs, de pratiquer sans scrupule l’amalgame, plaçant les contestataires dans le même sac : ceux qui, flirtant à l’extrême droite, veulent le retour aux prés-carrés nationaux, et ceux qui, tout au contraire, sont attachés à l’Union mais demandent de celle-ci d’autres stratégies… En Belgique, si vous critiquez le gouvernement Michel, accepteriez-vous d’être taxés d’anti-Belges ? Non, bien sûr !

Une facture en vérité plus du double de celle annoncée

Nous le disions : pour faire bouger les lignes, les politiques et dirigeants nationaux doivent être interpellés en premier. Il y a quelques années, le « Traité européen austéritaire » (officiellement nommé TSCG) avait été ratifié par chacun des 28 Etats membres, et notamment par la Belgique, sans réel débat dans les différentes instances concernées.

Résultat ? Une catastrophe. Car le dogme du retour obsessionnel à l’équilibre budgétaire découle précisément de ce Traité et des normes qu’il impose.

Examinons cela de plus près. En matière de déficit du budget national, la règle des 3% (de déficit en regard du PIB) est souvent avancée, dans les communications officielles, comme l’objectif à atteindre. C’est inexact. Le but – inscrit dans le marbre du TSCG- est 0,5% ; les 3% ne formant qu’une étape, un palier transitoire. La différence n’a rien d’anodin.

Reprenons notre calcul. La Belgique est à 2,8% de déficit. Pour remplir le critère final de 0,5% – selon la même logique discutable de l’austérité à tout crin – cela demande une réduction de 2,3%. Le PIB belge est aujourd’hui estimé à 409,4 milliards. 2,3% de ce montant
représente un total de 9,4 milliards qui s’ajoutent aux 3 milliards de restrictions (budget 2017) et aux 8,1 milliards déjà avoués par le fédéral pour le budget 2018. Un supplément soigneusement dissimulé par nos gouvernants !

Et ce n’est pas le pire… Le TSCG ordonne une remise à niveau de la dette cumulée des Etats, à 60% du PIB national. La Belgique, qui occupe à la cinquième place des résultats les plus médiocres en Europe, plafonne à 106%. Le rythme dicté par la Commission européenne à chaque pays est de baisser les dettes de minimum 15% (5% par année) sur les trois ans à venir. A cet horizon, cela nécessiterait de passer, pour la Belgique, à 91%. Soit une amputation financière équivalente de 9% du PIB, équivalent à 409,4 milliards d’euros. Apocalyptique : cela donne 36,8 milliards pour trois ans de mesures austéritaires, ramenés à 12,2 milliards pour une année.

Conclusion : quand Charles Michel invoque 8,1 milliards de sacrifices pour 2018, il ment effrontément. 8,1 milliards + une tranche des 9,4 milliards (pour ramener le déficit à 0,5%) + 12,2 milliards (réduction pour un an de la dette), cela donne une ardoise de près de 20 milliards
d’euros. Plus du double de ce qui a été communiqué !

Et si la Belgique n’atteignait pas les objectifs du TSCG à temps, que se déroulerait-il ? Elle serait taxée par la Commission (l’exécutif de l’Union européenne) de très lourdes amendes, pouvant atteindre entre 1 et 2% du PIB pour le dépassement du déficit autorisé, et bien plus
pour une réduction insuffisante de la dette.

Une fois de plus, une tromperie

Alors que faire, se résigner ? C’est ce que l’on cherche à nous faire croire, en prétendant qu’il n’y a pas d’alternative. Une fois de plus, mensonges et billevesées !

En premier lieu, il conviendrait d’amender le TSCG, ou mieux de le réécrire totalement : un processus guère facile car il faudrait réunir, pour cela, l’unanimité des Etats membres.

Cependant, à l’intérieur même de ce texte maudit, il existe deux leviers, soigneusement dissimulés par les pontes qui cornaquent l’Union européenne.

Le premier concerne le calendrier pour la résorption des déficits et des dettes. Celui-ci n’est pas inclus dans le Traité austéritaire, il est laissé à l’appréciation de la Commission européenne. Et rien – juridiquement – n’oblige cette dernière à procéder, comme elle le fait actuellement, à marches forcées, au risque réel de casser l’économie et le social. Pourquoi ne pas repousser la ligne d’arrivée à une échéance de 20 ou 30 ans (la durée d’un prêt privé pour un appartement privé) plutôt que d’exiger des résultats à très court terme comme pour l’instant ?

Mission impossible, que d’obtenir cette inflexion de timing ? Nenni ! Le Portugal et l’Espagne, qui sortaient du cadre budgétaire, ont résisté. Au final, ils ont arraché à  a Commission un report salutaire de délais. A cette occasion, le président de l’Exécutif européen, Jean-Claude Juncker, a avoué, pour se justifier des concessions accordées, la montée des révoltes populaires dans ces deux pays. La preuve que les normes résultent de choix politiques (arbitraires?), donc légitimement discutés, et non d’une logique technique à admettre sans ouvrir la bouche.

L’autre levier vise la qualification même des dépenses constitutives de déficit budgétaire. Le TSCG crée deux catégories : les « dépenses structurelles » d’une part, et les « dépenses conjoncturelles » d’autre part ainsi définies dans le TSCG : « Des faits inhabituels indépendants
de la partie contractante concernée » (partie contractante= l’Etat) « et ayant des effets sensibles sur la situation financière des  administrations publiques ou à des périodes de grave récession économique ».

Les dépenses « conjoncturelles » peuvent être exemptées légalement du calcul du déficit. Dans son budget 2017, le gouvernement Michel a d’ailleurs utilisé cette clause du Traité pour « neutraliser » des dépenses extraordinaires assumées dans le cadre de la sécurité, après les attentats du 22 mars. Pourquoi ne pas réclamer que l’ensemble des dépenses publiques (aides aux banques…) engendrées par la longue crise financière née des Etats-Unis ne soit aussi décompté ?

Et si l’on révisait la fiscalité, pour plus de justice ?

Retour sur la phrase de Charles Michel, concernant les 8,1 milliards pour remettre en ordre le budget 2018. Elles prendront, a-t-il dit, nécessairement la forme de réductions de dépenses d’Etat. Pourquoi forcément ?

Il s’agit là d’une nième entourloupe intellectuelle. Car l’équilibre peut aussi être recherché en augmentant les recettes, en oeuvrant en faveur d’une effective égalité fiscale. Et sur ce plan, il y a de la réserve, c’est un euphémisme !

Le député fédéral écolo Gilkinet a établi que les « intérêts notionnels » – cadeaux injustement et inefficacement accordés aux multinationales sur notre sol- s’élèvent à 6,16 milliards d‘euros par an. Qu’attend-on pour supprimer cette prime coûteuse et inique, laquelle, en outre, discrimine les PME premières créatrices d’emplois ?

Les «paradis fiscaux », intra ou extra européens , selon les estimations du Parlement européen, coûtent en moins values fiscales 1000  milliards d’euros, annuellement, aux finances publiques des Etats de l’Union européenne. Alors que les déficits accumulés par ces mêmes
pays frisent les 514 milliards. En d’autres termes, une lutte coordonnée contre ces paradis non seulement permettrait d’effacer l’ensemble des déficits d’Etat, mais aussi de libérer 486 milliards d’argent frais pour investir dans la culture, l’enseignement, la santé, l’emploi des jeunes, l’écologie, la relance de l’économie. Autant de priorités vitales pour les peuples d’Europe !

Le défi est de taille. Il peut être relevé avec succès, à condition –sine qua non – de sortir de la logique religieuse actuelle (où la toute puissance des marchés a remplacé Dieu) et en opposant à l’arrogance des puissants la force du libre examen. Reprenons notre destin européen en mains, en nous inspirant du philosophe Gaston Bachelard . Il disait : « L’avenir n’est pas ce qui va arriver, c’est ce que nous allons faire »

Originellement paru dans ML 193

La démocratie et la liberté ? Mais de quoi parle-t-on ?

 Michel Van den Bremt, Criminologue ULB

« Democracy is two wolves and a lamb voting on what to have for lunch. Liberty is a well-armed lamb contesting the vote. » (B.Franklin)

Lorsque l’on se met à évoquer ou simplement  à réfléchir à la notion de démocratie ; son état, son avenir,  ou les dangers qu’elle encourt, on en vient immédiatement à élargir le sujet.

La confusion nous guette.

Ainsi, pour beaucoup d’entre nous, le mot « démocratie »sera inévitablement lié au beau mot  « liberté », liberté qui souvent sera protégée par la démocratie elle-même.

Et ce lien va souvent nous induire en erreur lorsqu’il s’agira de voir si un danger pèse sur nous.

Revenons-en donc à la définition de la démocratie : Doctrine politique d’après laquelle la souveraineté doit appartenir à l’ensemble des citoyens. Organisation politique dans laquelle les citoyens exercent cette souveraineté (Le Petit Robert). Le suffrage universel est donc la démocratie elle-même (Lamartine).

Ou encore la définition d’Abraham Lincoln Le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple. Cette dernière  introduisant une nouvelle confusion : la notion de citoyen étant plus étroite que celle de  peuple. Ainsi, par exemple, les résidents non-nationaux feront partie du peuple mais n’auront pas forcément  pour autant le droit de vote.

Si l’on s’en réfère à cette dernière définition, on est amené à constater que la démocratie dont nous sommes fiers, à juste titre, n’est finalement qu’un système instauré très récemment : 1948 en Belgique. A moins bien, sûr, de considérer que les femmes ne sont ni citoyennes, ni partie du peuple. Pourtant, malgré sa jeunesse,  plus personne ne semble, du moins sous nos latitudes, sérieusement remettre en cause ce système.  Mieux, au niveau mondial, la démocratie semble encore se répandre, certes dans une acception parfois incomplète ou imparfaite mais le fait est là. La question de la remise en question ou pire de la disparition de celle-ci ne semble donc pas d’actualité. Mais à force de la croire définitivement établie, et de ne plus rien remettre en question, nous risquons de mettre en péril la liberté que la démocratie devrait protéger.

En effet  les événements qui émaillent, tant le siècle passé, que notre présent nous montrent à souhait que la démocratie est une condition nécessaire mais certainement non suffisante à la liberté et à l’égalité des peuples.

Déjà nous connaissons deux formes de démocratie :

Premièrement la démocratie directe, celle qui le plus souvent utilise le référendum comme moyen d’expression. Indéniablement elle est la plus « démocratique » dans le sens ou le citoyen y exprime directement son opinion sur un sujet spécifique.

Mais sommes-nous vraiment tentés par cette expérience ? Que dire du récent référendum britannique sur le BREXIT qui fut guidé par les mensonges des élites et de la presse mais aussi par la xénophobie et le racisme ordinaires. Au moment où  j’écris ces lignes les nouvelles d’Angleterre ont de quoi inquiéter les amateurs de liberté et de démocratie!

Déjà, au lendemain du vote, des commerces gérés par des  « étrangers » voient leurs vitres brisées, sinistre rappel, peut-être, d’événements similaires en novembre 1938 en Allemagne. Et maintenant les attaques verbales ou écrites se multiplient contre la « vermine polonaise » ou les musulmans…

Moins récent  mais non moins vrai, nous pourrions aussi évoquer la suppression de la peine de mort en France dont tous s’accordent à dire qu’elle n’aurait eu aucune chance en cas de référendum. Mais un homme, un élu, a eu lui le courage de mener le projet à son terme.  De même nous pourrions citer le combat de Simone Veil pour  la légalisation de l’interruption volontaire de grossesse. Ou encore le fait que le vote féminin fut refusé aux citoyennes suisses durant de longues années…

Pas forcément très tentant tout cela non ?

Deuxièmement la démocratie  représentative ;  la seule que nous connaissons en Belgique. L’expression du peuple se fait via un scrutin et l’envoi au parlement de représentants élus, auxquels il confie la responsabilité de le représenter. Cette forme de gouvernement nous a portés où nous sommes. La démocratie indirecte est très certainement le seul système que « l’Honnête homme » puisse envisager. Mais malheureusement, même cette forme plus élaborée de démocratie, nous le savons tous, ne nous garantira pas plus la liberté que l’égalité ou les droits sociaux. Du moins sans la vigilance citoyenne.

Pourtant, aujourd’hui, cette vigilance, semble perdre de son acuité.

Est-ce dû à la crise, ou aux changements sociétaux, ou encore à la mondialisation… les menaces, non pas sur le système démocratique, mais bien sur les libertés viennent de partout.

Les pays de l’est de l’Europe, à peine sortis de la dictature communiste, semblent  vouloir se jeter tout droit dans les bras de l’extrême droite : nationalisme exacerbé, rejet des étrangers, violences sur les réfugiés, sans parler du retour des « valeurs traditionnelles »  du passé dont on connaît le caractère progressiste…

Notons que l’on retrouve largement le même type d’attitude chez les électeurs de plus en plus nombreux du Front National en France, Pegida en Allemagne ou du « Partij Voor de Vrijheid » aux Pays-bas pour n’en citer que quelques-uns.

Les acquis du dernier siècle sont-ils en passe de s’étioler ?

La liberté de circulation des citoyens est remise en cause, non plus seulement pour bloquer « les hordes » d’affamés venues du tiers-monde mais aussi, et c’est nouveau, celle des citoyens européens eux-mêmes. Même l’accueil des réfugiés, victimes de guerre, est remise en cause. Qu’en auraient pensé les Belges qui en 1914 et en 1940 se replièrent en France devant la poussée de l’envahisseur ?

Pour faire bon poids disons que plus près de chez nous, un ministre démocratiquement élu, propose d’espionner  téléphones et ordinateurs des demandeurs d’asile. C’est vrai que, d’après lui, ils sont menteurs ces gens-là !

Notons aussi que le fait religieux s’immisce à nouveau de plus en plus dans la vie politique. Grâce, malheureusement, à la complicité objective d’une partie de nos politiques (dans ce cas-ci de gauche et de droite) qui « d’accommodements raisonnables » en petites compromissions bradent la liberté et la laïcité par calcul ou naïveté.

Ici les droits des femmes, notamment, sont sérieusement menacés. Dans de nombreux pays les attaques contre le droit à l’avortement deviennent de plus en plus fréquentes. La femme se voit menacée dans son droit à l’éducation, sa liberté de s’exprimer ou simplement de se vêtir comme elle l’entend. La pression sociale est maximale.

De même, un procès récent le montre, le droit à l’euthanasie est également contesté.

Sans parler bien sûr des LGBT. Rappelons-nous l’épisode du mariage pour tous en France. Quelle ne fut pas notre surprise devant la puissance des forces réactionnaires sur ce sujet !

Le système éducatif, qui fut longtemps le principal espoir en un avenir meilleur, et le meilleur garant de la défense des libertés pour les progressistes de tous bords, subit de plus en plus d’attaques. Désinvestissement des Etats, manque de volonté politique, voire privatisations sont autant de menaces.

Enfin ce qui est, je pense la menace la plus importante :

Le fait que la classe politique dans son ensemble semble avoir accepté l’inéluctable « Loi du Marché ». De gauche à droite personne ne remet plus en cause « la main invisible ». De nos jours, quel gouvernement ne se plie pas aux diktats des multinationales ? La menace des délocalisations suffit à arrêter toutes les politiques sociales, la seule application juste des lois fiscales suffit à rendre « Le Marché » ombrageux !

Les droits des travailleurs ? Le marché, la concurrence…vous comprenez bien sûr !

L’éducation, la culture, la justice…. Trop cher ! La loi du marché.

Les droits humains, l’accueil des réfugiés….. Combien ça rapporte ?

« La démocratie est le pire des régimes – à l’exception de tous les autres déjà essayés dans le passé. » (Democracy is the worst form of government – except for all those other forms, that have been tried from time to time.)  disait Winston Churchill et finalement cela reste bel et bien d’actualité et elle, ainsi que nos libertés, mérite plus que jamais toute notre attention.

Alors sale temps pour la démocratie ? Ou plutôt avis de tempête sur les libertés ?

Originellement paru dans ML 192

Aux sources de la démocratie

 Elias Constas

La démocratie a évolué depuis ce qui aurait été son « invention » en Grèce. C’est au Vème siècle avant notre ère que seuls les Athéniens votaient ; les étrangers et les épouses des citoyens étaient exclus du scrutin. A priori cela paraît peu démocratique. Nous aurions tendance à critiquer cette démarche politique novatrice car théorisée, dont les écrits nous sont parvenus. Rien ne dit que des procédures similaires n’auraient pas vu le jour en d’autres lieux. Faute de traces c’est à Athènes que revient la place de la première cité démocratique. Son Ecclesia (assemblée), sa Boulè (parlement), son Héliée (tribunal populaire) furent constitués selon une extraordinaire organisation.

En effet, sur les 400.000 habitants de la région, on estime que les citoyens dignes de voter représentent environ 40.000 habitants. Pour faire partie de l’assemblée, il n’y a pas de condition de fortune. La participation est directe et sans obligation. Le participant vote à main levée et par tête ; il s’agit d’une démocratie directe, n’importe quel citoyen peut en faire partie durant un an et est désigné au sort. Quant au tribunal populaire, le juré doit avoir plus de trente ans et est désigné par tirage au sort dans le dème. La séance n’est pas publique. Accusateur et accusé parlent tour à tour avec l’aide d’un logographe. La délibération se  conclut par le dépôt d’un caillou dans l’urne. La peine est fixée par loi et par décret.

Le système est bien rôdé. Platon parle du régime démocratique lors d’une oraison funèbre : « C’est le régime politique qui nourrit le peuple. Il produit de braves gens s’il est bon, des méchants s’il est mauvais. Il convient donc de montrer que nos ancêtres ont été élevés dans un régime bien réglé, qui les a rendus vertueux tout comme les hommes d’aujourd’hui, au nombre desquels comptent les morts ici présents.

C’était alors le même régime que de nos jours, le gouvernement des meilleurs, par lequel nous sommes régis aujourd’hui comme nous l’avons toujours été depuis cette époque, la plupart du temps. Tel l’appelle démocratie, tel autre du nom qui lui convient mais c’est en vérité une aristocratie avec l’assentiment de la foule.» (Platon, Ménexène, 238 c).

Il est interpellant de lire dans ce texte que pour son auteur la démocratie est considérée comme une aristocratie « pouvoir des meilleurs ». Cela signifie que ceux qui y participent sont les meilleurs. En effet, comme nous l’avons vu plus haut tout citoyen athénien est apte à gouverner, par conséquent la démocratie est le meilleur des systèmes, en tout cas le moins mauvais, entre autres pour les raisons suivantes :

« Le principe fondamental du régime démocratique, c’est la liberté. Voilà ce que l’on a coutume de dire, sous prétexte que c’est dans ce seul régime que l’on a la liberté en partage. On dit que c’est le but de toute démocratie. Une des marques de la liberté, c’est d’être tour à tour gouverné et gouvernant … »  (Aristote, Politique, 1317, b)

« Le Conseil prépare, dans ses délibérations, la tâche du peuple, et le peuple ne peut rien voter qui n’ait été l’objet d’une délibération préalable du Conseil et ne soit inscrit à l’ordre du jour dressé par les prytanes. En vertu de cette règle, tout vote émis en dehors de l’ordre du jour expose l’auteur de la proposition à une accusation d’illégalité ».

(Aristote, Constitution d’Athènes, 45).

 Même s’il faut être athénien, pour être citoyen et profiter de ses droits, il n’est pas rare qu’un étranger acquière ce statut : « La première condition légale, pour qu’un étranger soit naturalisé parmi nous, ce sont des faits témoignant d’un grand zèle pour l’état. La décision prise par le peuple, et la grâce accordée, la loi veut que le décret soit confirmé dans une assemblée où six mille citoyens au moins donneront secrètement leurs suffrages. Là, les prytanes feront apporter les urnes, et distribueront des bulletins au peuple, avant que les étrangers paraissent, avant qu’on dresse les boutiques sur la place. Il faut que chacun, ayant l’esprit libre, examine à loisir quel est celui qu’on a fait son concitoyen, et s’il mérite cette haute faveur. Enfin cette double élection peut être attaquée par le moindre des Athéniens devant un tribunal ; et celui-ci est admis à prouver l’indignité du nouveau citoyen, le vice de son adoption. Plusieurs ont reçu titre des mains du peuple abusé: eh bien leur nomination a été dénoncée comme illégale! La cause a été portée devant les juges; et, convaincus de ne pas mériter l’honneur qu’ils venaient d’obtenir, ils s’en sont vus juridiquement dépouillés. Je ne citerai pas tous les exemples anciens: rappelez-vous Pitholaos de Thessalie, et I’Olynthien Apollonide, citoyens par décret, redevenus étrangers par sentence. Les faits sont assez récents pour que vous ne les ignoriez pas.» (Démosthène, Contre Nééra).

Dans ce texte, Démosthène insiste pour que la citoyenneté soit accordée à celui qui prouve son amour et son intérêt pour la cité, sans évoquer que la défection de la vie citoyenne est sanctionnée. Comment remotiver nos propres concitoyens à participer activement à la construction de la cité ? Remettre nos textes fondateurs en avant auprès des hommes politiques ?

Force est de constater l’abandon de ces textes dans le secondaire. Le grec et le latin étant des matières obsolètes, il convient que nos enfants se tournent vers des matières servant à un futur certain, à « quelque chose ». Depuis une quinzaine d’années, on assiste à deux tendances, celle de la volonté de l’absence de difficulté – normale pour un ado – et celle de la propension à l’utilité souvent mercantile – encouragée inconsciemment ou non par les parents, y compris par ceux ayant accompli de telles études. Non pas que d’autres matières soient plus simples,  bien au contraire. Néanmoins ces langues mortes sont optionnelles. Si en revanche les mathématiques et le néerlandais étaient facultatifs, nous assisterions probablement aussi à une désertification progressive de ces disciplines car elles sont aussi difficiles.

Tout cela est bien sérieux, et notre démocratie comporte des points faibles. En effet nos bourgmestres, députés, présidents de conseils perçoivent une rémunération et des jetons de présence, pour exercer leur « métier » de citoyen.

Rappelons la parodie d’Aristophane lorsqu’il mentionne les prytanes, cette commission permanente du parlement : « Mais jamais, depuis que je vais aux bains, la paupière ne m’a piqué les sourcils comme aujourd’hui : c’est jour d’assemblée régulière . C’est le matin, et la Pnyx est encore déserte. On bavarde sur l’Agora : en haut, en bas, on évite la corde rouge. Les Prytanes mêmes n’arrivent pas : ils arrivent à une heure indue ; puis ils se bousculent, vous savez comme les uns les autres, pour gagner le premier banc, et ils s’y jettent serrés. De la paix à conclure, ils n’ont aucun souci. Ô la ville, la ville ! Pour moi qui viens toujours le premier à l’assemblée, je m’assois, et là, tout seul, je soupire, je bâille, je m’étire, je pète, je ne sais que faire, je trace des dessins, je m’épile, je réfléchis, l’œil sur la campagne, épris de la paix, détestant la ville, regrettant mon dème, qui ne m’a jamais dit : « Achète du charbon, du vinaigre, de l’huile ! » Il ne connaissait pas le mot : « Achète », mais il fournissait tout, et il n’y avait pas ce terme, « achète », qui est une scie. Aujourd’hui, je ne viens pas pour rien ; je suis tout prêt à crier, à clabauder, à injurier les orateurs, s’il en est qui parlent d’autre chose que de la paix. Mais voici les Prytanes ! Il est midi ! Ne l’ai-je pas annoncé ? C’est bien ce que je disais. Tous ces gens-là se ruent sur le premier siège. » (Aristophane, Les Acharniens).

Les prytanes semblent désinvoltes aux yeux de l’auteur satirique et ne songent qu’à la première place. Et aujourd’hui ?

Il faut constater la méconnaissance des outils cognitifs dont nous disposons. Dans notre société « capitalisante », nous sommes tellement heureux de profiter des vacances, assister à l’un ou l’autre jeu du cirque que forcément, il arrive que nous culpabilisions. Alors nous n’hésitons pas. Il faut bien que nous nous mettions au courant, feignions d’apprendre. Blottis dans notre fauteuil, nous allumons notre poste. Et là nous découvrons le monde tel qu’il paraît. Les média, sensés être garants de la démocratie, transforment l’information ; ce qui nous parvient n’est pas la réalité. Les gens se rendent compte progressivement du choix, du parti pris des chaînes télévisées, et vont jusqu’à parler de complot, ne pouvant faire la part des choses entre intox et info.

La télévision transforme ceux qui la produisent, les journalistes et l’ensemble des producteurs culturels. Plus un organe de presse veut atteindre un public étendu, plus il doit s’attacher à ne choquer personne. On construit l’objet conformément aux catégories de perception du récepteur avec pour conséquence un désir voulu ou non d’homogénéisation, de conformisme.
La télé ne bouscule rien, elle est simplement ajustée aux structures mentales du public. On parle beaucoup de morale, mais la morale n’est efficace que si elle s’appuie sur des structures (P. Bourdieu).

Autrement dit depuis deux mille ans rien n’a changé. Entre d’une part le manque d’investissement des citoyens pour les affaires de la cité, la paresse et la recherche de confort en politique, les choses sont demeurées identiques.

Espérons qu’un jour la Communauté française rendra obligatoire un cours tel que l’éducation aux médias et une réhabilitation généralisée des sources propres à notre culture occidentale. Pourtant j’en doute : qu’est-ce qui motiverait nos pouvoirs ?

« Il y a culture et culture, celle qui additionne des connaissances, et celle plus courante qui additionne des carences ». Boualem Sensal

Originellement paru dans ML 192

Menaces sur la démocratie

 Marcel Voisin

Le sujet est trop vaste pour le traiter ici dans son ensemble. On trouvera plus de diversité et d’aspects dans mon ouvrage, Questions de démocraties.[1] J’ai donc choisi quelques thèmes, soit en raison de leur importance ou de leur permanence, soit à cause de l’actualité qui se fait de plus en plus pressante.[2]

Rappelons d’abord que la démocratie que nous connaissons n’est pas seulement « le pire système à l’exclusion de tous les autres » (Churchill) mais  encore l’organisation politique la plus compliquée, donc la plus fragile. Logiquement, les démocrates auraient dû en déduire une vigilance sans faille et une lucidité accrue face à d’inévitables évolutions sociologiques et culturelles. Ce fut rarement le cas.

De plus, l’établissement de ce système politique représentatif est très tributaire de son contexte, ce qui explique la variété des nuances et des types de réalisation. Tout le monde aura remarqué que plus grande est la population, moins nette et moins solide est la démocratie. Le nombre pèse sur les structures comme sur la dynamique de l’esprit. Le cas de la Suisse le montre bien par rapport à la France, par exemple. Et que dire des USA ?

En outre, il faut concéder que l’on n’a jamais rencontré une démocratie installée qui corresponde idéalement à ses principes. L’inconséquence et la paresse humaines en sont les causes, avec le goût du pouvoir et l’intérêt immédiat jamais vaincus. Où trouver une justice parfaite, une solidarité impeccable ou une citoyenneté pleine d’énergie et de vigilance ? Cela signifie qu’il est indispensable en démocratie de maintenir un projet démocratique, une volonté constante de réparation et de progrès, une citoyenneté responsable portée par l’éducation. Notre société de consommation et de divertissement en est fort loin !

Or, si l’on veut vivre réellement la démocratie, il faut la nourrir d’une éducation générale et d’une culture adéquates puisqu’elle se fonde sur le suffrage universel. Ces deux secteurs clés ont été largement trahis par nos élites irresponsables comme par le poids d’une tradition pédagogique ankylosée, malgré de multiples réformes cosmétiques.

Démocratie et religion

Une propagande subtile essaye de nous faire croire à leur compatibilité. Mais l’histoire prouve le contraire. Des pharaons à Khomeini en passant par notre Moyen Âge, tout prouve que la religion au pouvoir fonde une théocratie, c’est-à-dire un pouvoir intolérant puisque fondé sur l’absolu que représente le divin. Les plus intransigeants sont de fait les monothéismes[3]

L’histoire montre aussi que la religion est avant tout une prise de pouvoir : sur l’esprit des gens dont on exige adhésion, fidélité, exclusivité ; sur la société où l’exploitation de la soumission provoque conservatisme, résignation et fatalisme, sapant ainsi la possibilité d’une évolution décisive, d’un progrès social et politique et même d’une émancipation scientifique.

Si l’on ajoute l’astuce suprême de renvoyer le bonheur, l’égalité et la justice dans un futur surnaturel improbable, le génie de l’exploitation de l’homme par l’homme atteint un sommet. Il ne reste qu’à faire de l’espérance une vertu cardinale…

Dès lors, tous les exploités, tous les ignorants, tous les impuissants acceptent leur sort indigne et scandaleux. Les princes de l’Église pourront condamner les prêtres ouvriers. Les papes banquiers installés dans le luxe pourront combattre la théologie de la libération. Et l’aléatoire charité pourra l’emporter sur une justice sociale, même élémentaire. Le respect de l’homme cadre  rarement avec le respect de Dieu !

Malin, le pouvoir religieux qui rêve toujours de régner sur le monde, permet aux croyants naïfs et dévoués, à ceux qui assimilent une véritable charité au respect de la personne humaine (femmes, bas-clergé, chrétiens fidèles au Christ, musulmans sincères, juifs humanistes), de se dévouer dans les œuvres sociales. Bel alibi que la générosité de quelques-uns ! On vantera leur sacrifice exemplaire. Superficiellement on pourra donc parler de démocratie chrétienne…

Mais la réalité, c’est que toute théocratie est un modèle de dictature. Hitler, d’éducation et de famille catholiques écrit Mein Kampf en prison avec l’aide du prêtre Bernard Stempfle. Et l’on n’oubliera pas la filière vaticane qui a permis à tant de nazis de gagner sains et saufs l’Amérique latine. La raison en est simple : la théocratie se fonde sur le principe de l’absolu, par définition indiscutable. On ne discute pas du dogme, on l’applique. Par la force, si nécessaire, comme une vulgaire idéologie totalitaire.

La Vérité – avec un grand V et un singulier significatif – ne se discute pas. L’arrogance de celui qui prétend la détenir – on ne sait comment ! – est infinie, intraitable. C’est la racine – qui paraît indéracinable – de tous les fanatismes et donc de toutes les horreurs qui jalonnent l’histoire religieuse de l’humanité. Puisqu’elle représente en fait une soif de pouvoir, la religion ne relie pas l’humanité comme le prétend la propagande : elle la divise dans une barbarie multiséculaire pleine de « bruit et de fureur » où nous replonge l’actualité. Comme l’a reconnu Jean-Paul II, l’Église n’est pas une société démocratique. Dès lors, qu’en espérer sur ce plan ? Un exemple, dans un pays longtemps pourri de conservatisme catholique à propos du travail des enfants : « Un autre facteur permettant d’expliquer le retard de l’avènement de l’obligation scolaire est la force qu’a conservée l’Église au Québec jusque dans les années 50, force qui s’est opposée farouchement à l’obligation scolaire. »[4]

Malgré les mérites de la civilisation arabe et le courage lucide d’une part significative de son élite,[5] il faut bien reconnaître que l’islam comporte des germes particulièrement dangereux pour instaurer une théocratie envahissante. Il porte l’absolu à son acmé, car il est le plus net monothéisme. Allah est partout : dans les esprits, dans les cœurs comme dans tous les aspects de la vie sociale. Avec l’absolu de la charia, il incarne une politique et un droit incontournables. Avec l’idéologie du martyre, il parvient à faire croire que tuer aveuglément mène au Paradis. Un comble de la barbarie ! Un espoir magique pour les désespérés. L’essayiste québécois Pierre Baillargeon note dans son journal : « Entre la religion et la folie, la distinction est parfois subtile. »

Avec des populations traumatisées sexuellement par une rigueur aussi hypocrite qu’implacable, ce dieu fait croire aux jeunes ignorants et instrumentalisés que des vierges complaisantes les attendent après leur sacrifice. N’est-il pas tentant pour ces désœuvrés et marginalisés de troquer les aléas terrestres le plus vite possible pour une félicité céleste, éternelle, figure de cet absolu qui obsède l’esprit humain ?

Absolu au nom duquel les hommes rendent esclaves la plupart des femmes, des mères collaborent au malheur de leur fille, les intellectuels lucides et les artistes progressistes sont éliminés, des millions d’enfants voient leur avenir brisé par l’ignorance, l’esclavage, la misère morale et physiologique et l’Occident haï pour le meilleur de sa civilisation : esprit scientifique, libre examen, goût du bonheur et libertés démocratiques.[6] Vraiment, l’Absolu représente le Mal absolu ![7]

Dissolution de l’esprit démocratique

Aux ennemis extérieurs (nostalgiques des régimes forts, mafieux, capitalistes fanatiques, islamistes, etc.) se combinent des facteurs internes qui minent fortement notre résistance et nos institutions.

Le plus grave facteur me paraît la lente et continue transformation de l’esprit démocratique en démagogie et en électoralisme, les deux étant étroitement liés. Ainsi « l’émocratie », (néologisme désignant la gouvernance sous le coup de l’émotion) largement entretenue par les médias, obscurcit la rationalité et favorise systématiquement une sensibilité déboussolée, à fleur de peau, taraudée par l’inquiétude de l’avenir.

Les événements dramatiques la mobilisent. Mais politique et médias se complaisent à l’exploiter au détriment de l’analyse, de la critique des sources et de la perspective historique. Or sans connaître les ressorts réels, sans examen critique des situations, il n’y a pas de remède autre que des espoirs illusoires, des vœux pieux ou des irruptions extrémistes. Le populisme peut occuper le terrain ! Le fascisme aussi !

D’autre part, la sournoise professionnalisation de la vie politique, qui s’excuse parfois aisément mais à tort par la complexité de la vie moderne, la transforme en pures préoccupations électorales et en perspective dynastique (que de fils et de filles de…) au détriment du politique, c’est-à-dire de l’organisation à moyen et à long terme de l’optimum de la vie sociale d’une population. La pusillanimité, le politiquement correct, la pensée unique, l’intérêt immédiat, l’asservissement aux lobbies, diverses formes de corruption ruinent la crédibilité démocratique. Renaît le vicieux cri : « Tous pourris ! » Fausse lucidité et sordide prélude à l’aventure totalitaire…

Le citoyen lucide contemporain, pareil à Diogène avec sa lanterne, cherche en vain un homme ou une femme, un « homme d’État » dans un paysage de marionnettes hébétées ou  tricheuses dont les fils sont tirés dans l’ombre par quelques dizaines de puissants. Ils construisent leur dictature déguisée dans des officines secrètes. Nous vivons réellement dans une oligarchie ploutocratique !

Un autre gros problème se cache dans le monde médiatique. Tout journaliste honnête reconnaîtra que cet univers est tout sauf démocratique. Se renforce la tendance à asservir la presse à l’intérêt de magnats industriels dont le pouvoir financier fait taire toute critique et impose des intérêts commerciaux et démagogiques. Murdoch orchestrant le Brexit le prouve. À la censure directoriale s’enchaîne l’autocensure des journalistes qui craignent pour leur avenir. Le tout plombé par l’intérêt des publicitaires.

Comme on l’a dit, « on connaît tout mais on ne sait rien ». Le public ne mesure pas toujours à quel point nous sommes désinformés par un flux continu d’informations. Cette marée montante nous empêche en fait d’analyser, de réfléchir, de prendre du recul et donc de comprendre. La population devient une foule d’ilotes ahuris et déboussolés par l’événementiel, le sensationnel et la mise en scène alternée de drames évitables et de réjouissances factices. Les drames sont plutôt commémorés avec pompe et sensiblerie plutôt qu’expliqués.

Une radio comme France Culture, un périodique comme Le Monde Diplomatique, des enquêtes et des reportages sérieux de RTBF 3 ou d’ARTE sont des îlots d’intelligence dans un océan d’absurdités où la vanité et la fête se taillent la part du lion. Îlots d’autant plus précieux qu’ils se raréfient ou sont constamment sous la menace de la rentabilité (audimat, pression des publicitaires, conformisme politique…).

Paradoxalement, les petits éditeurs indépendants, souvent seuls à entretenir l’hétérodoxie, donc des promesses de vérité, semblent se multiplier. Mais quel est le poids démocratique de leurs tirages le plus souvent confidentiels face au tsunami de la frivolité et de la mise en condition ? Lecteur, si tu veux connaître la réalité que nous vivons, fréquente ces îlots et recherche la plupart des petits éditeurs plutôt que les best-sellers !

Déficience de l’éducation

Le troisième gros problème interne, et sans doute le principal, c’est le constant déficit d’éducation véritable. Je n’ai cessé de plaider pour elle et notamment pour une authentique éducation politique, au sens noble, de citoyenneté responsable, dès le plus jeune âge. J’ai passé une bonne part de ma vie à défendre une éducation véritable c’est-à-dire qui ne soit pas un dressage ni une simple instruction, mais qui constitue un solide pilier de la démocratie, notamment par une éthique laïque efficace.[8] Après soixante ans de lutte, j’en viens à me demander si le pouvoir veut vraiment former des citoyens…

L’éducation publique est le lieu privilégié d’une maladie bureaucratique caractéristique : la « réformite », ce qui signifie qu’aucune réforme en profondeur n’est jamais réalisée, peut-être depuis le fameux plan de 1936 pour le primaire. Pusillanimité, impuissance, autodéfense des privilégiés, démagogie ? Le fait est qu’on cultive l’emplâtre sur jambe de bois et que notre enseignement ne cesse de se dégrader malgré le dévouement d’une majorité d’enseignants dans chaque réseau.

Le problème devient de plus en plus ardu en même temps que se corrompt la mentalité collective dans une société de plus en plus déboussolée, tant par l’accélération des changements techniques que par la décadence des conditions de vie. Or depuis Montaigne pour le moins, on sait dans quelle direction il convient d’œuvrer : construire une « tête bien faite ». Edgar Morin a repris l’expression qui signifie que la tête doit être capable de comprendre son temps et d’agir positivement sur lui, et que la formation intellectuelle et morale doit l’emporter sur l’emmagasinement des savoirs. Aujourd’hui qu’ils se trouvent partout, plus complets, plus variés, plus attractifs que dans les classes, la question est devenue d’autant plus urgente qu’il s’agit de s’insérer dans un monde en évolution accélérée où il faut essayer de se faire de plus en plus difficilement une place digne des aspirations profondes de notre civilisation et de l’épanouissement de la personne.

Ce qu’il faut donc exercer d’urgence, c’est une culture du libre examen capable d’aider tout individu à construire une vie de citoyen lucide et responsable. Ce qu’avait bien compris Matthew Lipman en créant sa Philosophie pour Enfants au début des années 70.[9] La philosophie, non comme exposé lassant des systèmes philosophiques qui jalonnent notre histoire, mais comme construction et exercice essentiel de la pensée autonome et critique.

Quand, le 18 mars 1994, j’ai accueilli Matthew Lipman comme Docteur Honoris Causa à l’Université de Mons, j’ai ainsi évoqué son travail : « Philosophe, suivant la voie ouverte par le grand John Dewey, il a accompli une sorte de révolution copernicienne dans l’enseignement de la philosophie. Traditionnellement en effet, celle-ci est considérée comme le couronnement d’une formation humanisante, ou plus étroitement, comme une affaire de spécialistes plus ou moins suspects d’irréalisme et de logomachie.

Matthew Lipman en fait la base d’un processus éducatif qui dynamise les potentialités intellectuelles et morales de l’enfant afin de construire en lui le plus solidement possible, la conscience d’être un citoyen au plein sens du terme, c’est-à-dire à la fois une personne dans toute sa plénitude et un participant responsable à la vie de la cité. »

Pourquoi nos responsables ont-ils négligé cette voie ? Notre association PhARE,[10] créée en février 1992, à la demande de Lipman, n’a jamais été soutenue officiellement ni même véritablement entendue, tandis que s’en multipliaient des formes superficielles trop peu efficaces ou récupérées par des modes. Serait-il trop difficile d’institutionnaliser une véritable intelligence ?

Pour conclure

Ou plutôt pour en terminer ici, car comme l’écrivait Flaubert « seuls les imbéciles concluent ». Un véritable sursaut démocratique est-il encore possible ? Tout humaniste se défend de désespérer, quitte à passer pour naïf. Mais s’il n’est pas trop tard, il est grand temps. D’autant que la tâche doit être globale, donc politique au vrai et profond sens du terme : en vue d’un véritable bien commun à construire. Il faut extirper le ver qui est dans le fruit et se défendre d’un environnement devenu délétère si nous voulons que la prochaine génération dont il faudrait d’urgence « stimuler et fortifier les impulsions créatrices »[11] puisse vivre et consolider les valeurs pour lesquelles nous avons combattu du temps où la laïcité et la citoyenneté étaient pleinement à l’honneur, et notre honneur.

[1] Marcel Voisin, Questions de démocraties, Memogrames, 2014.

[2] Ce qui ne sous-estime pas les autres. Voir, par exemple, Michel Claisse, Essai sur la criminalité financière, Le Club des Cassandre,  édition Racine, Bruxelles,  2015 ; et M. Voisin, « La sacralisation du pouvoir », Cahiers Internationaux de Symbolisme, Umons, 2012, pp. 307-318.

[3] Voir le penseur arabe Youssef Zaidan, La théologie arabe et les sources de la violence religieuse, le Caire, 2009.

[4] Thérèse Hamel, RHAF, Vol. 38, N°1, 1984, p. 41).

[5] Voir la magnifique étude de Georges Corm, Pensée et politique dans le monde musulman, édition La Découverte, Paris, 2015.

[6] Voir Jean Ziegler, La Haine de l’Occident, Albin Michel, 2008.

[7] voir Marcel Voisin, « Monstruosité de l’Absolu », CIS, Umons, 2014, pp. 385-394.

[8] Voir Marcel Voisin, Vivre la laïcité, éd. de l’U.L.B, épuisé.

[9] Voir Matthew Lipman, À l’École de la pensée, Trad. fr. Nicole Decostre, De Boeck, 1995-2006-2010.

[10] PhARE, Analyse, Recherche et Éducation en Philosophie pour Enfants, Nimy,  www.pharewb.be.

[11] Noam Chomsky, Pour une éducation humaniste, l’Herne, 2010, p. 13 ; cf p. 31 « leur apprendre à résister à l’endoctrinement » et « il nous faut adopter l’approche questionnante et iconoclaste ».

Neutre, c’est pleutre

 Marcel Voisin

Je n’ai jamais oublié cette rime hardie du Cyrano de Bergerac de la pièce d’Edmond Rostand. Elle caractérisait la force et l’indépendance du personnage, valeurs dont nous aurions grand besoin.

Lorsqu’on a imposé la neutralité à l’enseignement officiel, on l’a, en quelque sorte, émasculé face à un enseignement qui affichait franchement l’engagement missionnaire. Belle réussite de l’adversaire ! Certes, un idéal d’objectivité est légitime et nécessaire. Il s’agit d’honnêteté intellectuelle. L’objectivité se base sur des faits, sur tout ce qui explique une idée ou un événement. Mais elle n’interdit pas de juger, positivement ou non, au vu des conséquences qui sont aussi des faits. Le problème, c’est de disposer d’un jugement adéquat. Nous y reviendrons.

L’idée d’un cours de citoyenneté remplaçant les cours dits philosophiques – en fait majoritairement religieux – ou les complétant est en soi une idée excellente, peut-être même décisive sur la question de l’avenir de notre démocratie qui se porte de plus en plus mal.[1] Comme toujours, les difficultés résident dans la mise en œuvre. Quel sera le contenu ? Qui sera l’enseignant ? Comment y sera-t-il préparé ?

Si le programme se borne à énoncer les clichés usuels du civisme (les institutions, les devoirs théoriques, l’historique…), c’est perdu d’avance. Un cours de plus pour dégoûter les élèves de l’école traditionnelle. Une matière à mémoriser pour un examen, sans conséquences sur le comportement et la vie réelle, donc sur l’avenir.

Si la pédagogie est traditionnelle et le mode expositif, il faudra beaucoup de talent à l’enseignant pour arriver à intéresser ses classes. Si en outre, on le châtre en lui imposant le mythe de la neutralité, on est sûr de rater une belle occasion de formation intellectuelle et morale utile pour la vie entière et pour une authentique citoyenneté. Car il est certain que la neutralité ne recèle aucune valeur éducative. Elle relève de la censure ou de l’indifférence qui n’ont jamais été les moteurs d’une éducation véritable. En outre, comme l’exige le décret du 31 mars 1994, on traite les questions en termes qui ne peuvent  froisser les opinions et les sentiments d’aucun élève. Voilà le cours à la merci de la susceptibilité, de la pusillanimité, voire de la mauvaise foi. Comme la justice aujourd’hui victime de la frilosité et du politiquement correct moralisateur… Apprenons à respecter les personnes. Mais toutes les convictions ne sont pas respectables. Il en est beaucoup d’obsolètes, de stupides et même de dangereuses.

Le développement et la maturation de l’esprit ne peuvent naître que d’un dialogue ouvert sur la réalité, donc avec la multiplicité des données et des opinions, avec le choc des idées et des projets de vie orchestrés par un esprit de libre examen. Comme l’a souligné le philosophe Gaston Bachelard, par exemple, la vérité est toujours polémique. Elle naît du débat franc et correctement informé.

Et voici qu’on impose un cours de neutralité aux candidats à l’enseignement de ce nouveau cours non encore clairement défini.  Nouvelle histoire belge ! Peut-on imaginer idée plus farfelue, plus anti-éducative, plus illusoire ? Mais s’il n’y a pas de justification pédagogique, où se situe la source de cette aberration ?

Je pense que nous nous trouvons encore face à une habile manœuvre cléricale. Il s’agit ni plus ni moins d’écarter un maximum d’enseignants de morale laïque de ce cours de citoyenneté dont pourtant leur esprit général, leur formation souvent, et surtout leur programme sont, en fait, les plus proches. Un paradoxe de plus dans la guerre scolaire séculaire. Car elle n’a jamais cessé réellement, l’Église catholique n’ayant jamais digéré le fait de partager son multiséculaire monopole et ne rêvant que de revanche et de reconquête. Vu la sécularisation de notre société, elle doit le faire subtilement, insidieusement, bien outillée par un instrument de propagande et de lobbying très puissant, le Cégep, toujours en avance sur les instances officielles, et donc imposant de fait sa vision.

La manœuvre vient de loin et fait honneur à l’intelligence de l’inspection catholique. Elle a habilement pourvu ses troupes d’un avantage pédagogique essentiel pour l’enseignement de la citoyenneté en les dotant d’une des clés les plus efficaces de cette éducation spécifique, à savoir le programme de Philosophie pour Enfants de Matthew Lipman.[2] Biaisée ou pas, la méthode a fait ses preuves à l’étranger mais est superbement ignorée par nos autorités.

Avec la méthode Freinet, il s’agit sans doute de la meilleure façon de faire vivre les valeurs démocratiques dans une classe, et l’on imagine bien que des enfants imprégnés  de ces valeurs durant toute leur scolarité se révéleront des citoyens lucides, conscients et responsables. C’est précisément le but de Lipman en organisant le groupe ou la classe en ce qu’il appelle une « Communauté de recherche philosophique » (CRP). Mais est-ce le but des gouvernements ?

Il s’agit d’une assemblée libre où l’égalité de traitement et le respect de la personne sont garantis, où la pensée se construit avec et sur celle des partenaires, où le professeur n’est qu’un partenaire et non un vecteur idéologique ou un distributeur de bons et mauvais points. Liberté, égalité, fraternité ! Avec en plus la volonté générale, née d’une saine émulation sans rivalité, de perfectionner sans cesse la qualité des arguments, critères et réflexions. Il s’agit donc de progresser ensemble. Mais a-t-on remarqué que l’idée de progrès est foncièrement absente de l’esprit religieux, puisqu’il baigne dans l’absolu, c’est-à-dire une perfection donnée une fois pour toutes.

L’effort consiste à atteindre tous ensemble une pensée d’excellence. L’expérience le prouve : succès garanti. Les élèves sont passionnés car comme l’a dit un bon pédagogue : l’enfant a besoin de prouesse. S’il se sent grandi en même temps que respecté, il triomphe et se dépasse avec enthousiasme. Finis les décrochages et les échecs scolaires ! Le bénéfice social peut devenir immense.

Comme je l’ai écrit à propos de la CRP : « Matthew Lipman en fait la base d’un processus éducatif qui dynamise les potentialités intellectuelles et morales de l’enfant afin de construire en lui, le plus solidement possible, la conscience d’être un citoyen au plein sens du terme, c’est-à-dire à la fois une personne dans toute sa plénitude et un participant responsable à la vie de la cité. »[3]

Ce n’est pas en restant neutre, mais par une recherche optimale de la vérité des mots, des idées et des faits qu’on formera la jeunesse à prendre en main son avenir avec quelque succès. Mais outre cette nullité pédagogique, la neutralité réelle est un mythe. Elle est psychologiquement impossible. On se demande quel pourrait être le contenu du cours prévu. Scientifiquement on ne peut atteindre la neutralité. De même, les chercheurs savent que l’objectivité parfaite est inaccessible. Parlerait-on préférablement d’impartialité que le problème subsisterait. Même les magistrats dont c’est le métier n’y parviennent pas couramment.

En effet, de quoi se compose la vie intellectuelle d’un être humain ? Son expérience de vie, son effort pour se forger une personnalité dans un milieu donné, sa culture plus ou moins ouverte et vaste, ses capacités à se remettre en question, sa volonté de connaître et de progresser, toute une série d’affects pratiquement impossibles à dominer, etc. Sans oublier ce fameux inconscient dont Freud nous a révélé l’emprise et ce deuxième cerveau viscéral qu’on commence seulement à explorer. Comment voulez-vous anesthésier tout cet imbroglio qui oriente notre pensée et notre vie, assez souvent à notre insu ? Bonne chance aux formateurs ! Pourront-ils laver les têtes de l’idéologie religieuse qui est inscrite depuis l’enfance et renforcée par une éducation appropriée ? Disons-le tout net : la neutralité est une lâcheté politique.

C’est bien le problème, puisque des professeurs de religions pourront enseigner le cours de citoyenneté, d’autant plus qu’ils auront été formés au programme de Lipman. Et paradoxe suprême : ce sont les professeurs de morale laïque qui seront les plus suspects et les plus démunis. Ce cours n’a-t-il pas été été récemment reconnu comme engagé, au même titre que la laïcité ? Mais cet engagement est étroitement lié à la démocratie, laïcité et démocratie étant consubstancielles, ainsi que le démontrent l’Histoire générale et les résistances acharnées des théocraties. Malgré cela, ne seront-ils pas les suspects numéro un dans un système monté par le Cégep et la ministre complice ?

Bien évidemment, je ne doute pas de l’honnêteté intellectuelle ni de la conscience professionnelle de la plupart des enseignants concernés. C’est le système qui est pervers. Et la laïcité une fois encore acculée dans les cordes…

[1] Voir Marcel Voisin, Questions de démocraties, Memogrames, 2014.

[2] Voir l’article de Nicole Decostre, « Une occasion manquée », Morale laïque, Revue de la FAML, n°190, janvier 2016, pp. 18-20.

[3] M. Voisin, Discours de réception de Matthew Lipman comme Docteur Honoris Causa de l’Université de Mons, 18 mars 1994.

Originellement paru dans ML 192