Complotisme et antihumanisme sans frontières

Théorie des complots, infox, fake news, actions antihumanistes… : qui est derrière ce fléau qui empoisonne la Société ? Même la Sûreté de l’État belge a récemment tiré la sonnette d’alarme : « Le but est de monter les uns contre les autres certains groupes de la population. »

Engendrer, manier et répandre de fausses informations, tel est le dessein des comploteurs et conspirateurs (personnes qui complotent ou conspirent) relayés par des complotistes et conspirationnistes (qui se persuadent ou persuadent qu’autrui est détenteur d’un pouvoir pratiquant la conspiration du silence pour cacher des vérités ou contrôler des consciences)[1].

En définitive, ils sont identiques dans leur but de nuisance et le terme générique « complotisme » englobe chacune de ces catégories.

De nombreux observateurs rappellent que ces procédés ne sont pas nouveaux et furent significatifs de la propagande nazie, fasciste, franquiste, vichyste, rexiste, salazariste, communiste…, exception faite que dans la manipulation contemporaine, les réseaux sociaux sont à présent parties prenantes au point que l’on parle de « message viral » quand c’est répandu à grande échelle. Parfois planétaire.

Une technique derrière laquelle se cachent maints anonymes ou groupuscules, alors que des Trump et Cie en font une tribune mondiale de matraquage et prosélytisme. À savoir, le phénomène QAnon expliquant, entre autres, que le virus est un hoax ou peut se guérir avec de l’eau de javel.

Cette propagation manie parfois l’ambiguïté : « Est considéré comme théoricien du complot : tout individu qui fait des recherches et qui utilise sa pensée critique ou logique afin d’avoir un avis éclairé sur un sujet ou une situation au lieu de croire aveuglément tout ce qui passe à la télévision ou tout ce qu’annonce son gouvernement. »[2]

Le 1er août 2020, Wout Van Aert, cycliste, a remporté les Strate Bianche et fit un signe de la main droite à l’arrivée. L’occasion pour les complotistes de déverser des fadaises, alors que c’est aussi un message à distance à un être cher ! (Prises d’écran La Une-RTBF)

Exemples inquiétants à foison

Ces derniers mois, COVID-19 et confinement/déconfinement obligent probablement, une nette recrudescence du complotisme doublé d’un antihumanisme exacerbé est constatée.

Parmi les exemples relativement récents, épinglons cette déclaration de l’auteur Marek Halter[3] au sujet de la pandémie actuelle spécifiant que la télévision russe diffusa une information soulignant que « les milliardaires internationaux » détenaient l’antidote au virus et qu’ils attendaient que la peur envahisse tous les continents pour commercialiser le médicament à prix d’or. L’écrivain précisa : « Et qui sont-ils, ces milliardaires internationaux ? Des juifs ! »

Alors, pour les complotistes, qui dit juif pense automatiquement franc-maçon et la théorie du complot judéo-maçonnique reprend force et vigueur.

Comme à l’époque nazie, des listes de francs-maçons circulent publiquement sur Internet afin d’éradiquer les « satanistes »[4], par exemple sous la forme d’un montage de sigles d’organisations et d’un titre racoleur : « Francs-maçons qui nous gouvernent » : Club de Rome, UNESCO, CIA, Klu Klux Klan…[5] Canular ? La suite fait état d’une liste « non exhaustive » et cite des noms liés aux fonctions, tel celui d’une « ancienne ministre franc-maçonne de la secte maçonnique du Grand Orient de France… »

Ce qui n’a pas été non plus un canular s’est déroulé durant cet été 2020, avec l’article dans Métropolitain (édition de la région occitane), hebdomadaire français du groupe Publi Hebdos[6] : « À Métropolitain, il y a belle lurette que nous possédons les noms des gendarmes, policiers, douaniers, sapeurs-pompiers, avocats et magistrats – ainsi que des confrères – qui fréquentent assidument les obédiences héraultaises… Mettre son nez dans une loge peut vous envoyer en enfer. »

En Belgique, le carnaval d’Alost attira aussi l’attention sur des chars antisémites ou des carnavalistes étaient déguisés en juifs-insectes, ce qui fit dire à Marc Metdepenningen, chroniqueur judiciaire au Soir : « …la zoomorphie appliquée aux juifs (poux, insectes, serpents, etc.) par les nazis était du même ordre. »

En janvier 2020, un autre exemple significatif de la menace conspirationniste fut relevé avec le discours de Roberto Alvim, secrétaire d’État en charge de la Culture au Brésil : « L’art brésilien de la prochaine décennie sera héroïque et national. Il sera doté de grandes capacités d’implication émotionnelle et sera impératif, puisque profondément lié aux aspirations urgentes de notre peuple, ou ne sera pas. » Le tout sur fond musical de « Lohengrin » de Richard Wagner.

Vous remplacez « art brésilien » par « art allemand » et vous avez « quasi mot à mot une célèbre phrase du ministre de la Propagande d’Hitler, Joseph Goebbels, le 8 mai 1933 », souligne Le Soir des 18 et 19 janvier 2020. Quant au fond musical, il s’agissait d’un extrait d’opéra préféré du Führer.

Que l’on parle de musique, les complotistes se targuent de donner des « indices » » pour reconnaître ceux qui conspirent. Ainsi, un site musical[7] a créé la rubrique « Corneto » (signe de doigts en forme de cornes… du diable).

Outre différentes explications (cornuto = cocu en Italie, cornuto = « Je t’aime » en langage sourd et muet…), on y lit : « Certains adeptes de théories sur une conspiration possible vous dirons que c’est un geste montrant l’appartenance à une société élitiste secrète des dirigeants de notre monde… Possible, c’est un code maçonnique (…) »

Dès lors, il n’est pas étonnant de constater que se répandent les profanations de tombes juives, les menaces, tags (surtout avec des croix gammées), insultes, agressions verbales et physiques envers des juifs et francs-maçons, le vandalisme et le saccage de temples (Bruxelles, Tarbes, Poitiers, Rennes, Vienne, Serrières…)

Vandalisme, saccage, menaces… à Serrières (Photo JL G.)

Réactions et explications

Ce récurrent phénomène du complotisme fait l’objet de multiples commentaires et, parmi eux, il apparaît intéressant de répercuter celui de Ryan Holiday, chroniqueur et auteur américain, qui, sur base d’une longue expérience personnelle (« J’ai été un manipulateur de médias »), explique que la manipulation sur Internet est l’enfance de l’art, puisqu’il suffit de se faire passer pour un expert, créer un faux scandale, qu’aussitôt de nombreuses personnes vont le relayer sans vérifier la source.

Sur Wikipedia, Ryan Holiday, le faux expert déclaré, s’y présente comme « manipulateur de médias » et pourtant, de grands médias de la planète ont repris ses informations comme paroles d’Évangile.

Ceci fait indéniablement penser, et ce n’est pas une infox !, que si l’on argumente et contredit une désinformation, il arrive que le débusqué « fabrique » une argumentation bidon pour contrecarrer la vôtre, précise-t-il encore.

Et d’expliquer de manière concrète qu’il en est ainsi avec des industries du tabac, de l’agroalimentaire, pharmaceutiques… qui créent de toutes pièces des « Commissions » dites scientifiques composées d’experts à leur solde et qui, bien entendu, vont à l’encontre de votre argumentation, vantant même de véritables poisons disponibles sur le marché avec la bénédiction de gouvernements, censés protéger les citoyens, soudoyés ou aveuglés par des lobbyistes rompus à ce type d’infox.

Dans cette pléthore d’informations (sérieuses), de désinformations (à l’allure sérieuse), de manipulations (réelles) et d’avis (officiels), il n’est pas aisé de discerner le bon grain de l’ivraie.

Sûreté de l’État belge et complotisme

C’est probablement la raison pour laquelle, des autorités réagissent et tirent la sonnette d’alarme : « Il serait intéressant de prendre connaissance d’un récent rapport de la Sûreté de l’État concernant la recrudescence inquiétante de l’intolérance et du phénomène sectaire »[8], conseilla un membre de l’Organe de contrôle à la police en août 2020.

À savoir : « Avec l’épidémie du coronavirus, un maximum de désinformations relatives au COVID-19 sont diffusées via les médias sociaux dans le but de monter les uns contre les autres certains groupes de la population. »

Les précisions corroborent différents exemples repris dans le cadre de notre sujet : « Plusieurs individus et groupements d’extrême droite diffusent des théories du complot dans le but de saper l’autorité du gouvernement belge et du monde médical. Citons notamment les Knights of Flanders, un nouveau groupement de templiers d’extrême droite, qui diffusent une théorie selon laquelle l’origine du coronavirus remonterait au vaccin contre la grippe. D’autres groupements d’extrême droite répandent des messages de haine contre les musulmans. C’est ainsi que le groupuscule Nation avait diffusé à un certain moment le message selon lequel une fatwa ‘‘appelait les musulmans contaminés à tousser au visage des mécréants’’.

(…) L’extrême droite ne cesse de marteler qu’il existe à ses yeux un lien entre l’épidémie du COVID-19 et l’immigration.

(…) Ce discours de l’extrême droite prédomine aujourd’hui dans les médias sociaux…

(…) Certains groupes et organisations d’extrême droite propagent un discours pro-russe et diffusent de la propagande russe dans notre pays dans le contexte de la crise du coronavirus comme le mouvement ‘‘Squadra Europa’’… »[9]

Quelle attitude ?

Peut-on rester indifférent face à ce phénomène qui gangrène de plus en plus la Démocratie ? Jouer la politique de l’autruche n’est pas une solution citoyenne, responsable, selon la conception du mouvement laïque.

Andrée Willems, auteure humaniste[10] et grande voyageuse (elle travailla sur d’importants sites archéologiques), explique qu’il faut dialoguer avec tous ceux qui véhiculent inconsidérément la notion de « complot » afin que cela puisse les éclairer sur leur faux ressentiment.

En toute franchise, elle avoue « qu’il n’est pas facile à faire ce travail sur soi ». Ce travail, c’est celui d’œuvrer au progrès de l’humanité, celui qui exige le respect de l’autre dans sa différence, qui réclame le dialogue, l’échange, c’est donner un sens actif au terme « tolérance ».

Andrée Willems constate que « nous revivons un repli identitaire dans le monde et que nous assistons au désastre que subit la Terre. »

Face à ce constat, elle ne cesse de prôner le dialogue et de clamer qu’il est impératif d’oser pour répondre à ce dilemme vital. Oser être créatif, oser le geste de donner, et celui de recevoir, oser le sourire, oser partager, car le partage est un cadeau précieux qui s’appelle « fraternité ».

Elle précise : « Quand on a la possibilité d’échanger des idées, de dialoguer, c’est comme cela que peut débuter une certaine fraternité. Pour ce faire, je me dévoile, j’explique comment j’ai vécu le chemin, parfois ardu, vers l’apprentissage de la Connaissance. Ces étapes me permirent de progresser, de comprendre, de travailler avec des outils ‘‘opératifs’’, c’est-à-dire de mener un travail constant sur moi. J’ajoute qu’il ne faut pas refuser d’autres expériences, car elles peuvent ouvrir d’autres fenêtres. »

Et comment réagir face à ce climat de tension, voire de haine ?

« Ce qui me révolte le plus, ce sont les persécutions à l’égard de différentes personnes ou communautés qui exposent leur authenticité. Cette situation recommence et la vigilance s’impose, dès lors il faut absolument travailler au progrès de l’humanité ! C’est-à-dire, communiquer et transmettre. On doit aller à l’extérieur pour apporter nos notions et préceptes de dialogue et d’ouverture aux autres. Si on se ferme, on perd quelque chose !

La différence nous enrichit. Prenons l’exemple d’un orchestre. Il est constitué de musiciens aux instruments différents et le but du chef d’orchestre est, bien entendu, d’arriver à en faire un ensemble harmonieux.

Dans cet exemple, comme dans notre démarche, tout est au niveau de la relation humaine… »

À présent, il faut passer de la théorie à la pratique. Sur le terrain et en urgence.

Pierre Guelff
Auteur, chroniqueur radio et presse écrite

  1. Le Larousse, 2020.
  2. Message viral sur Facebook, le 26 juillet 2020.
  3. Le Vif-L’Express, 27 mars 2020.
  4. Sur Wikipedia, une liste publiée par un sympathisant de l’extrême droite belge fut finalement supprimée.
  5. « Éveil de la conscience », site visité en juillet 2020.
  6. Une centaine d’hebdomadaires payants, journaux gratuits, quotidien… pour quelque 3,1 millions de lecteurs. Le groupe compte 900 salariés, également des imprimeries, régie publicitaire…
  7. French-metal.com, visité en juillet 2020.
  8. Site VSSE-Sûreté de l’État, 21 avril 2020.
  9. Pour être complet, la Sûreté de l’État évoqua également un groupe anarchiste bruxellois dans le cadre d’appel à commettre des actes violents à l’égard de la Police, des agents pénitentiaires et d’infrastructures de télécommunications, ce qui n’est pas l’objet du présent article.
  10. Être sur le chemin pour se retrouver soi-même, Éditions F. Deville, 2020.

 

Les esclaves modernes

L’ esclavage a été aboli au XIXe siècle pourtant « au cours des cinq dernières années, 89 millions de personnes ont été victimes d’une forme d’esclavage moderne pendant une durée allant de quelques jours à cinq années entières. »[1]

Bien qu’interdit, l’esclavage existe toujours à une échelle considérable. Si pour certains auteurs comme Eduardo França Paiva, l’utilisation du terme esclave moderne est une mauvaise chose parce que l’esclavage « historique » ne correspond pas à la réalité que les « esclaves modernes » connaissent. Eduardo França Paiva accuse les utilisateurs de ces termes de vouloir choquer les esprits. Cependant pour lui, cela a pour conséquence de : « recréer la catégorie « travail esclave » aujourd’hui revient à faire renaître l’esclave lui–même et aussi à transformer, par des voies politiques, idéologiques et même religieuses – mais pas historiques – le travailleur exploité en esclave ».[2]

Dans cet article, le terme d’esclavage moderne sera utilisé comme « un terme générique synthétisant des aspects juridiques qui se recoupent. Pour l’essentiel, il se réfère à des situations d’exploitation qu’une personne ne peut refuser ou quitter en raison de menaces, de violences, de coercition, de tromperie et/ou d’abus de pouvoir ». [3] On utilise le concept d’esclavage moderne pour des situations liées au trafic lié au prélèvement d’organes, aux enfants soldats, aux mariages forcés, au travail forcé.

Nous rejoignons Eduardo França Paiva qu’il est important de garder en tête que nous sommes face à deux réalités historiques différentes. L’usage de la terminologie « esclavage moderne » n’a pas pour vocation à apitoyer : la réalité vécue par l’esclavage moderne n’a rien à envier à son homonyme. Là, où l’esclave avait souvent une grande valeur pour le maître, l’esclave moderne est une marchandise que l’on jette dès qu’elle n’est plus utile.

« Des esclaves modernes oui mais dans les pays pauvres ! »

En 2018, on estimait que plus de 40 millions de personnes (40,3 millions) étaient dans une situation d’esclavage moderne. Parmi ceux-ci, 25 millions d’adultes et d’enfants étaient soumis au travail forcé y compris dans les chaînes d’approvisionnement mondiales ».[4] Le reste consiste en des mariages forcés. En effet, on divise en deux catégories les esclaves modernes : ceux qui sont astreints au travail forcé (par un employeur d’entreprises privées ou travail forcé par l’Etat) et ceux qui vivent un mariage forcé.

L’esclavage existe bel et bien en grand nombre dans beaucoup de pays et pas simplement dans les pays en voie de développement. Il existe dans de nombreux domaines comme l’industrie de la pêche et des fruits de mer en Thaïlande, dans les mines de charbon en Corée du Nord, dans la cacaoculture en Côte d’Ivoire, la production d’appareils électroniques en Malaisie ou encore dans l’élevage de bétail au Brésil pour ne citer que ces exemples.

Mais on trouve également des personnes en situation d’esclavage chez des diplomates en Australie (et bien d’autres pays européens), dans des stations de lavage de voitures au Royaume-Uni.

Pour l’Europe et l’Asie centrale, on estime à 3,6 millions le nombre d’esclaves. Des chiffres qui sont bien inférieurs à la réalité mais dans de nombreux pays, il est impossible de savoir ce qui se passe réellement.

La Belgique est classée, 135e sur 167 des pays qui ont recours à l’esclavage moderne. Il y aurait 23.000 personnes en situation d’esclavage dans le royaume.[5] Mais qui sont ces esclaves que nous ne pensons pas voir et dont on n’entend pas parler ? « Pour moitié, des filles poussées à la prostitution, pour un tiers des travailleurs réduits à la servilité, les autres sont essentiellement des mendiants ».[6] Il y a en Belgique un grand nombre de prostituées nigérianes qui sont exploitées, en 2017, elles représentaient un tiers des prostituées présentes en Belgique. On trouve également des travailleurs serviles dans le secteur du bâtiment et de l’Horeca. Des personnes qui arrivent en Belgique avec peu de qualification et qui cherchent un travail. Ils tombent sur des employeurs qui vont profiter du fait qu’ils ne parlent pas français ou néerlandais et qu’ils ont une méconnaissance de la législation du pays pour les exploiter. [7]

L’esclavage moderne n’est donc pas que l’apanage des pays plus pauvres. Il existe bel et bien partout et est plus proche de nous que nous pourrions parfois le penser.

L’esclavage moderne : différentes réalités

L’esclavage moderne se produit aux quatre coins de la terre. Il peut affecter tout le monde sans distinction de race, de sexe ou de religion.

On observe que les femmes, les hommes et les enfants sont touchés par cette réalité mais pas avec la même proportion dans tous les domaines. Cependant, on observe que les femmes sont surreprésentées. 71% des victimes d’esclavage moderne sont de sexe féminin. Hormis dans la catégorie du travail forcé par l’état où elles ne représentent que 40%, ce sont toujours les femmes qui sont les plus exploitées : mariage forcé (84%), le travail forcé dans l’industrie du sexe (99%), travail forcé (58%).

Les femmes sont plus largement touchées par l’esclavage moderne

Si certaines femmes sont envoyées à des milliers de kilomètres de chez elles pour servir d’esclave sexuel ou d’esclave domestique, elles sont enlevées en Ouganda et envoyées en Europe du sud ou en Europe occidentale. Mais pour beaucoup, l’exploitation se fait bien plus proche de chez elles parfois même par des proches.

Le travail forcé des femmes

L’exemple du travail domestique

Une étude réalisée par l’OIM (Organisation International pour les Migrations) met en lumière qu’entre 12000 et 14000 Ethiopiennes travaillent actuellement au Liban comme employées de maison. Elles n’ont aucune protection et sont soumises à toutes sortes de mauvais traitements. Elles sont très nombreuses à avoir perdu la vie dans des circonstances obscures.[8] En Arabie Saoudite, les domestiques sont privées de toute protection alors que le pays a pourtant un code de travail favorable aux femmes, ce qui met en avant le statut particulièrement inférieur de cette « profession ». [9]

Un peu partout dans le monde, des femmes témoignent des maltraitances qu’elles subissent : elles doivent travailler entre « dix-huit et vingt heures par jour et dormir dans un coin ou dans un couloir, tout en étant régulièrement violées et battues ».[10]

En Haïti, à cause de la pauvreté présente dans les campagnes, de nombreuses familles se voient contraintes à envoyer leurs très jeunes enfants, travailler en ville comme domestiques. Les parents ne sont pas rémunérés mais ils espèrent qu’en échange les enfants soient nourris.

Des femmes venues d’Afrique, d’Asie ou du Proche-Orient arrivent en Europe pour trouver un travail et un logement… Mais à leur arrivée, elles deviennent domestiques et sont souvent séquestrées, privées de leurs papiers, elles doivent travailler entre 15 à 20 heures par jour, et cela 7 jours sur 7 sans bénéficier de salaire ou de congé.[11] Ces jeunes femmes subissent de nombreuses violences de leurs patrons et même des viols.

Le travail forcé pour dettes.

50% des personnes qui travaillent de manière forcée, le font suite à une dette. Une personne contracte une dette et travaille pour la rembourser. Dans certains cas, la dette sera transmise en héritage et les enfants seront également contraints au travail forcé.

Ces travailleurs, on les retrouve dans l’agriculture (thé, café, sucre, huile de palme, culture du coton), dans la production de produits électroniques, dans la pêche ou encore dans les mines. Les femmes sont plus nombreuses que les hommes à être exploitées dans ces domaines. [12]

Les mariages forcés : une pratique culturelle ?

Les esclaves modernes se sont aussi des personnes qui ont été forcées de se marier. On estime que cela représentait 15,4 millions de personnes en 2016. 88% de ces esclaves sont des femmes ou des filles dont un tiers ont moins de 18 ans au moment du mariage. [13]

Dans plus d’une centaine de pays, le mariage forcé n’est pas considéré comme un crime. [14]

Ces alliances forcées se produisent tant dans les pays en développement que ceux développés. Principalement, des femmes sont forcées de se marier parfois pour des raisons liées à la culture mais dans d’autres cas, ce sont des raisons économiques qui poussent les alliances. [15]

Pourquoi une telle proportion de femmes dans l’esclavage ?

L’exploitation des femmes en grand nombre est expliquée par un non-respect des droits humains, par une vision discriminatoire de la femme. On sait que les femmes sont plus susceptibles de vivre dans la précarité. Elles sont déjà plus « exploitées » au sein même de leur propre famille où elles effectuent des heures de travail sans bénéficier de salaire. Elles ont également moins facilement accès à l’éducation ce qui a pour conséquence de les priver de l’accès à des emplois qui ne sont pas précaires. Les femmes se retrouvent dans un cercle vicieux.

Et les hommes dans tout cela ?

L’esclavage moderne n’épargne pas non plus ni les hommes ni les garçons. Les hommes sont nombreux dans des industries, telles que l’agriculture, les mines et la construction mais la seule catégorie où ils sont plus nombreux que les femmes c’est l’esclavage par l’État.

La Corée du nord a mis en place tout un système d’esclavage en exportant des citoyens un peu partout dans le monde. La Pologne a accueilli un grand nombre de coréens du nord, qui travaillaient sans avoir de papier (on leur prend à leur arrivée), qui ne recevaient pas de salaire ou très faible alors qu’ils prestent des horaires de plus de 12 heures par jour. En effet, ils touchent de 0 à 30% de leur salaire, le reste est directement envoyé dans les caisses de l’Etat nord-coréen Ces travailleurs seraient des centaines peut être des milliers à avoir été contraint au travail forcé en Europe. Ils travaillent en grand nombre sur des chantiers navals.

Ces travailleurs sont arrivés en Pologne par l’intermédiaire de firmes à la recherche de main d’œuvre peu coûteuse. La Corée du nord manque souvent de liquidité, elle utilise donc ses concitoyens comme des marchandises exportables. Elle s’assure qu’ils ne fuient pas grâce à des menaces et sélectionne également les candidats sur des critères précis : avoir une famille et y tenir pour qu’ils ne soient pas tentés de les abandonner. La Corée du nord joue donc sur la fidélité de ses concitoyens pour les exploiter, les mettre en esclavage pour s’enrichir. [16]

L’esclavage moderne : la faute à qui ?

Celle du consommateur ?

« L’esclavage, ça ne nous regarde pas puisque c’est quelque chose qui se passe dans les pays pauvres, et/ ou les pays en guerre ».Souvent, on veut éliminer l’esclavage dans le pays où le crime est commis, ignorant les liens qu’il existe entre l’esclavage là-bas et nos actions. Il est important de réaliser qu’on joue tous également un rôle lorsqu’on achète des vêtements, un téléphone un autre produit « à risque ». Le Global Slavery Index a défini cinq types de produits à risque d’induire de l’esclavage moderne : les ordinateurs et les téléphones, les vêtements, les poissons, le cacao ou encore la canne à sucre.[17]

Chaque année, les pays du G20 importent pour 354 milliards d’euros des ces types de produits à risque. Faire produire dans ces conditions dans d’autres pays, permet aux gouvernements d’avoir bonne conscience et les consommateurs ignorent ainsi souvent leur responsabilité dans ces pratiques. Les Américains mettent sur le marché chaque année pour 189 milliards soit 40% de la totalité des importations mondiales de produits à risque. [18]

Vous n’entendrez personne dire que l’esclavage est une chose positive mais pourtant, beaucoup continuent à en profiter. Dans beaucoup de pays dont le Canada et les Etats-Unis, les marchés proposent ces produits car rien n’empêche leur importation.

Le consommateur a –t -il actuellement vraiment la possibilité d’acheter « éthique » ? Les produits éthiques sont-ils abordables pour la bourse de tout un chacun ? Comment chaque citoyen peut-il s’assurer que ses achats n’ont pas été produits par des personnes exploitées à l’autre bout du monde ?

En achetant local, on réduit les risques mais ce n’est pas toujours possible. En achetant un smartphone, il est difficile d’acheter totalement local. Il existe cependant une alternative qui se veut éthique : le Fairphone. Il est socialement responsable : les ouvriers d’usine reçoivent une prime et un salaire décent. Il se veut plus écologique puisque tous les composants peuvent être changés séparément. Ce téléphone est réalisé en plastique recyclé et les minéraux sont garantis « sans conflit ». On peut espérer que ce type d’entreprise garantisse la production dans des conditions éthiques mais est-ce que « minéraux sans conflit » inclut également « minéraux sans esclave moderne » ?

Ces dernières années différentes applications ont vu le jour dans le but d’aider les citoyens à se renseigner et à consommer autrement. L’application buyornot  propose par exemple de scanner un produit et de voir s’il produit éthiquement ses produits et s’il existe une campagne de boycott dans le cas contraire.

Celle de nos gouvernements ?

Si on trouve une grande proportion d’esclaves modernes dans des pays qui connaissent des conflits armés, « Il ne suffit pas de blâmer ceux qui ont les armes. On doit aussi assumer la responsabilité de ceux qui ont le pouvoir d’influencer les décisions mais qui choisissent de ne pas agir ». Chaque gouvernement a aussi sa part de responsabilité.

Un grand nombre de pays dans le monde ont mis en place des législations pour interdire l’esclavage moderne. Les pays qui prennent le plus de mesures pour lutter contre l’esclavage moderne sont : le Royaume-Uni, les Pays-Bas, les Etats-Unis, le Portugal, la Suède, l’Argentine, la Belgique, l’Espagne, la Croatie, l’Australie. Mais force est de constater que légiférer sans mener d’actions concrètes ne suffit pas. [19]

Dans la Cible 8.7 des objectifs de développement durable des Nations Unies, les dirigeants se sont engagés à: »Prendre des mesures immédiates et efficaces pour supprimer le travail forcé, mettre fin à l’esclavage moderne et à la traite des êtres humains, interdire et éliminer les pires formes de travail des enfants, y compris le recrutement et l’utilisation d’enfants soldats et, d’ici à 2025 mettre fin au travail des enfants sous toutes ses formes ». Ensuite, ils se sont fixés pour 2030 la mission d’éradiquer le travail forcé, l’esclavage moderne et la traite des êtres humains « .[20]

Mais pour que la lutte contre l’esclavage moderne soit efficace, il faut que les états recherchent les abus dans leurs chaînes d’approvisionnement pour interdire l’exportation de ces produits. Désormais, 36 pays enquêtent sur la manière dont se passent les chaînes de production là où en 2016 ils n’étaient que quatre pays à le faire. Les progrès pour atteindre la cible restent très lents. 47 pays ne considèrent toujours pas la traite des êtres humains comme un crime.

Pour agir contre l’esclavage moderne, il est important d’améliorer la gouvernance de la migration. En effet, une part importante de l’esclavage moderne est associée à la migration qui peut créer des situations de vulnérabilité qui peuvent être exploitées ».[21] L’exploitation des migrants peut commencer avant même le processus de migration, lorsque les agents de recrutement facturent des frais de recrutement.[22] On observe souvent que même parmi les pays qui prennent le plus position contre l’esclavage, le fait qu’ils ont des politiques migratoires restrictives, favorise les cas d’exploitation.[23]

Que cela soit les organisations internationales, les gouvernements, les citoyens, chacun a son rôle à jouer pour éradiquer l’esclavage moderne.

Marie Béclard
FAML

  1. Estimations mondiales de l’esclavage moderne, Genève, 2017, p.5, consulté le 01 septembre 2020 sur https://www.ilo.org/wcmsp5/groups/public/—dgreports/—dcomm/documents/publication/wcms_651912.pdf
  2. E. FRANCA PAIVA, « Le travail contrait et l’esclavage. » dans Cahiers d’études africaines, 179-180, 2005, p. 1128.
  3. Estimations mondiales de l’esclavage moderne, Genève, 2017, p.9 consulté le 01 septembre 2020 sur https://www.ilo.org/wcmsp5/groups/public/—dgreports/—dcomm/documents/publication/wcms_651912.pdf
  4. Mettre fin au travail des enfants, au travail forcé et à la traite des êtres humains dans les chaînes d’approvisionnement mondiales, P.2 informations consultées le 12 août 2020 sur le site https://www.ilo.org/wcmsp5/groups/public/—ed_norm/—ipec/documents/publication/wcms_716931.pdf
  5. J.-F. POLLET,Du nord au sud et à l’envers. Esclaves modernes, publié le13 janvier 2020. Informations consultés le 1e septembre 2020 sur le site https://www.rtbf.be/info/societe/detail_en-belgique-plus-de-23-000-personnes-sont-des-esclaves-modernes?id=9992329
  6. Informations consultés le 1e septembre 2020 sur le site https://www.cncd.be/Esclaves-modernes
  7. J.-F. POLLET, Du nord au sud et à l’envers. Esclaves modernes, publié le13 janvier 2020. Informations consultés le 1e septembre 2020 sur le site https://www.rtbf.be/info/societe/detail_en-belgique-plus-de-23-000-personnes-sont-des-esclaves-modernes?id=9992329
  8. Informations consultées le 1 septembre 2020 sur le site https://www.amnesty.be/veux-agir/agir-localement/agir-ecole/espace-enseignants/enseignement-secondaire/dossier-papiers-libres-2004-violences-femmes/article/4-8-l-esclavage-moderne-ou-les-sevices-subis-par-les-domestiques
  9. Informations consultées le 1e septembre 2020 sur le site https://www.esclavagemoderne.org/2017/07/08/8-juillet-2017/
  10. Informations consultées le 1 septembre 2020 sur le site https://www.amnesty.be/veux-agir/agir-localement/agir-ecole/espace-enseignants/enseignement-secondaire/dossier-papiers-libres-2004-violences-femmes/article/4-8-l-esclavage-moderne-ou-les-sevices-subis-par-les-domestiques
  11. Estimations mondiales de l’esclavage moderne, Genève, 2017, p.9 consulté le 01 septembre 2020 sur https://www.ilo.org/wcmsp5/groups/public/—dgreports/—dcomm/documents/publication/wcms_651912.pdf
  12. Estimations mondiales de l’esclavage moderne, Genève, 2017, p.9 consulté le 01 septembre 2020 sur https://www.ilo.org/wcmsp5/groups/public/—dgreports/—dcomm/documents/publication/wcms_651912.pdf
  13. Estimations mondiales de l’esclavage moderne, Genève, 2017, p.9 consulté le 01 septembre 2020 sur https://www.ilo.org/wcmsp5/groups/public/—dgreports/—dcomm/documents/publication/wcms_651912.pdf
  14. Mesurage, action, liberté : évaluer les actions gouvernementales visant à atteindre la cible 8.7, publié le 19 juillet 2019 sur le site https://delta87.org/2019/07/mesurage-action-liberte-evaluer-les-actions-gouvernementales-visant-a-atteindre-la-cible-8-7/?lang=fr
  15. Global findings, Globa Slavery Index, p.22 informations consultées le 1e septembre 2020 sur le site https://downloads.globalslaveryindex.org/ephemeral/3_Global-Findings-1600083318.pdf
  16. S. SIBT, Ces « esclaves d’Etat »  que la Corée du Nord en Europe, publié le 08 juillet 2016 sur le site https://amp.france24.com/fr/20160707-coree-nord-esclavage-pologne-europe-travail-force-soudeur
  17. Informations consultées le 12 août 2020 sur le site https://fr.aleteia.org/2018/08/22/lesclavage-moderne-une-realite-pour-plus-de-40-millions-de-personnes/
  18. Informations consultées le 12 août 2020 sur le site https://fr.aleteia.org/2018/08/22/lesclavage-moderne-une-realite-pour-plus-de-40-millions-de-personnes/
  19. Mesurage, action, liberté : évaluer les actions gouvernementales visant à atteindre la cible 8.7, p.3 publié le 19 juillet 2019 sur le site https://delta87.org/2019/07/mesurage-action-liberte-evaluer-les-actions-gouvernementales-visant-a-atteindre-la-cible-8-7/?lang=fr
  20. Contributions de l’OIT pour atteindre la Cible 8.7, Informations consultées le 9 septembre 2020 sur le site https://www.ilo.org/global/topics/sdg-2030/goal-8/target-8-7/lang–fr/index.htm
  21. Estimations mondiales de l’esclavage moderne, Genève, 2017, p.10, consulté le 01 septembre 2020 sur https://www.ilo.org/wcmsp5/groups/public/—dgreports/—dcomm/documents/publication/wcms_651912.pdf
  22. Mesurage, action, liberté : évaluer les actions gouvernementales visant à atteindre la cible 8.7, p.3 publié le 19 juillet 2019 sur le site https://delta87.org/2019/07/mesurage-action-liberte-evaluer-les-actions-gouvernementales-visant-a-atteindre-la-cible-8-7/?lang=fr

La laïcité à l’heure du « confinement » puis du « déconfinement » – Une atteinte à nos libertés ?

Avant de pénétrer plus avant dans le sujet, il n’est pas superflu de revoir la définition de la laïcité issue du dictionnaire, de la comparer dans les pays phares où elle a pu éclore, c’est-à-dire en France et en Belgique bien plus tard, pour en comprendre la substantifique moelle et y détecter en quoi les contraintes vécues dans le cadre des mesures COVID-19 y auraient porté atteinte et sous quels angles.

On pense à la « liberté », cette liberté dont s’est emparée la laïcité comme si avant elle, la liberté n’avait pas eu le même sens, celle-là même qui permet de croire ou pas en un dieu, d’adhérer ou pas à une religion, mais aussi celle qui anime les forces intellectuelles progressistes que ce soit en France, en Belgique et ailleurs, dont les Iles Britanniques, les Etats-Unis et bien d’autres pays, en se confondant avec la liberté au sens large, issue des textes constitutionnels et légaux de pays démocratiques, comportant celle de s’associer, de circuler, de s’exprimer, ou encore, celle de la presse.

On pense à l’égalité, qui en son concept de laïcité vise l’égalité entre les cultes et les confessions notamment, et qui au sens large, devrait permettre à tout un chacun de bénéficier des mêmes droits et d’être astreint aux mêmes devoirs que tout autre citoyen dans des conditions légales identiques.

Pensera-t-on à la fraternité, qui implique altruisme, humanisme et solidarité entre tous quelle que soit la position sociale de chacun ?

Pensera-t-on au libre-examen ?

La laïcité, son contenu évolutif

La langue française utilise le même vocable « laïcité » pour définir deux conceptions assurément complémentaires mais néanmoins distinctes : la laïcité politique et la laïcité philosophique. Les dictionnaires offrent des définitions.

Exemple chez Larousse : 1/ Conception et organisation de la société fondée sur la séparation de l’Église et de l’État et qui exclut les Églises de l’exercice de tout pouvoir politique ou administratif, et, en particulier, de l’organisation de l’enseignement. 2/ Caractère de ce qui est laïque, indépendant des conceptions religieuses ou partisanes.

Selon le Robert, la laïcité est le « principe de séparation de la société civile et de la société religieuse, l’État n’exerçant aucun pouvoir religieux et les Églises aucun pouvoir civil ».

Pour la France, selon « l’Observatoire de la Laïcité », la laïcité garantit la liberté de conscience. De celle-ci découle la liberté de manifester ses croyances ou convictions dans les limites du respect de l’ordre public. La laïcité implique la neutralité de l’Etat et impose l’égalité de tous devant la loi sans distinction de religion ou conviction. La laïcité garantit aux croyants et aux non-croyants le même droit à la liberté d’expression de leurs croyances ou convictions. Elle assure aussi bien le droit d’avoir ou de ne pas avoir de religion, d’en changer ou de ne plus en avoir. Elle garantit le libre exercice des cultes et la liberté de religion, mais aussi la liberté vis-à-vis de la religion : personne ne peut être contraint au respect de dogmes ou prescriptions religieuses. La laïcité implique la séparation de l’Etat et des organisations religieuses. L’ordre politique se fonde sur la seule souveraineté du peuple des citoyens, et l’Etat ne régit pas le fonctionnement interne des organisations religieuses.

La laïcité prend du sens en France pour la première fois pendant la Révolution de 1789 ; l’abolition de l’ancien régime s’accompagne de la fin des privilèges ecclésiastiques et de l’affirmation de principes universels, dont celui de la liberté de conscience et de l’égalité des droits exprimés par la Déclaration des droits de l’Homme de 1789. Ce processus de pensée aboutit en 1905 à la Loi de séparation des Églises et de l’État, qui marque l’aboutissement d’une laïcisation affirmée. C’est donc la loi du 9 décembre 1905 qui codifiera les principes de la laïcité en France, déjà bien ancrés. La notion de laïcité ne cesse de s’étendre en France. Depuis la Constitution de 1958, la laïcité fonde le pacte républicain et garantit l’unité nationale. Elle est entrée dans l’ADN républicain. Elle ne constitue pas une mouvance ou une tendance, mais une ossature structurelle.

En Belgique, celle qui s’est révoltée en 1830 contre la Hollande (1815-1830) protestante de Guillaume d’Orange, franc-maçon, après avoir vécu à l’heure française très maçonnique de Napoléon, succédant à la longue période autrichienne des Habsbourg (1740-1784), elle-même faisant suite à cent cinquante ans d’occupation espagnole catholique, la laïcité depuis les modifications de la Constitution de 1831 en 1993, est reconnue comme une mouvance de pensée, une communauté ; elle est financée par l’Etat, comme les autres…cultes. Mais sur le contenu philosophique, elle reste très proche de la laïcité française.

Feu Philippe Grollet, Président du « Centre d’Action Laïque » (CAL), distingue en 2007 : « la laïcité politique, ou laïcité institutionnelle, est cette exigence démocratique aussi appelée « séparation des Églises et de l’État ». Celle-ci implique l’impartialité des pouvoirs publics à l’égard des conceptions philosophiques confessionnelles ou non confessionnelles auxquelles l’État doit un respect identique dans la mesure, bien sûr, où ces conceptions sont elles-mêmes compatibles avec les principes démocratiques et les libertés et droits fondamentaux reconnus par la Constitution et les conventions internationales. Dans un État laïque, qu’on soit croyant ou incroyant, qu’on soit catholique, musulman, protestant, israélite, adventiste du septième jour, bouddhiste, agnostique ou athée, on est citoyen » (…) la croyance, l’incroyance, l’adhésion à tel ou tel culte ou la dissidence ne peuvent donner lieu à aucun avantage ni à aucune sanction, tous jouissant des mêmes droits et tous étant soumis aux mêmes devoirs. La laïcité entendue comme conception de vie (la laïcité dite « philosophique ») est une conception fondée sur des valeurs de libre examen, d’émancipation, de citoyenneté et de justice.

Les statuts du CAL, article 4, ont défini la laïcité comme impliquant ceci  : D’une part : « La volonté de construire une société juste, progressiste et fraternelle, dotée d’institutions publiques impartiales, garantes de la dignité de la personne et des droits humains assurant à chacun la liberté de pensée et d’expression, ainsi que l’égalité de tous devant la loi sans distinction de sexe, d’origine, de culture ou de conviction et considérant que les options confessionnelles ou non confessionnelles relèvent exclusivement de la sphère privée des personnes. » Et d’autre part : « L’élaboration personnelle d’une conception de vie qui se fonde sur l’expérience humaine, à l’exclusion de toute référence confessionnelle, dogmatique ou surnaturelle, qui implique l’adhésion aux valeurs du libre examen, d’émancipation à l’égard de toute forme de conditionnement et aux impératifs de citoyenneté et de justice ».

C’est l’Américain Roger Williams (environ 1603-1683) qui pourrait être considéré comme le père de la liberté religieuse, à travers son ouvrage «  Etudes théologiques et religieuses ».

De la convergence franco-belge apparaît que la laïcité est un principe humaniste fondé sur le régime des libertés et des droits humains, sur l’impartialité du pouvoir civil démocratique dégagé de toute ingérence religieuse ; il oblige l’État de droit à assurer l’égalité, la solidarité et l’émancipation des citoyens par la diffusion des savoirs outre l’exercice du libre examen.

La laïcité n’est pas une opinion, c’est le droit d’en avoir une. La laïcité s’articule autour de trois socles : la liberté, l’égalité et la solidarité, version proche de la fraternité au sens large, sans oublier le libre-examen.

Nous retenons donc de la laïcité : la séparation de l’Eglise et de l’Etat ; la liberté (de religion, de pensée et d’expression liés à une croyance ou une confession), l’égalité (devant la loi et la justice) et la solidarité entre les citoyens au sein d’une société progressiste de personnes qui se posent librement des questions et les passent au crible de la critique selon leur liberté de conscience.

Cette laïcité conçue comme concept global de libre pensée et de liberté de culte est moyennement exportable hors France et hors Belgique, mais elle l’est beaucoup moins dans le registre de la neutralité de l’Etat et de la séparation des institutions publiques et des organisations religieuses. Sans doute l’égalité devant la loi et la justice rencontre-elle plus de succès au sein des démocraties, de même que la notion de solidarité entre citoyens. Quant à la liberté de conscience ou au libre-examen, ce mode de réflexion pourrait être universel, exonéré de tous dogmes.

Le confinement dû au covid-19 a-t-il égratigné cette laïcité-là ?

La COVID-19

De quoi parle-t-on ? Les media nous ont littéralement gavé du sujet jusqu’à l’indigestion ; les autorités ont communiqué, chacune à sa manière, et on peut émettre des critiques, mais le fait est là : par la volonté du prince, comme disent les juristes, le citoyen s’est vu imposer de lourdes restrictions et nul n’a pu les examiner pour opérer des choix, faute de passer pour un presque délinquant ou un irresponsable. Etre prudent par respect est une chose ; obéir aveuglément à des oukases relevant de l’excès ou du paradoxe c’est autre chose.

Néanmoins, le principe de précaution s’est imposé, même si d’emblée d’aucuns y ont vu l’arbre qui cachait une forêt sans chants d’oiseaux, sans soleil, où l’humanité devait s’attendre, après le pain blanc, à manger du pain noir, ce pain que l’on réservait aux Ukrainiens en les affamant en URSS, constitué de paille et de terre, alors que le blé de ce grenier productif poussé à outrance allait ailleurs, mais il convenait de ne pas en parler sous peine de disparaître.

Saura-t-on un jour ce que la crise sanitaire aura engendré en son nom mais qui relevait de paramètres antérieurs, tant au point de vue économique que social ?

On a confiné les gens ; ils ont dû se masquer, y compris ceux qui se battaient hier pour que le voile ne soit pas une obligation ; la liberté du commerce a fondu comme une peau de chagrin ; l’économie a connu la panne, l’arrêt, et a laissé les imaginatifs au pouvoir, lorsque c’était possible. Les autorités ont asséché une partie de nos libertés.

Nul n’ignore que d’une certaine manière, l’idée de liberté est plus importante à l’esprit que la liberté elle-même ; priver une personne du droit de faire ce qu’elle veut, même si au fond de sa pensée elle n’y pas songé, la motive pour s’en plaindre voire se révolter ; braver l’interdit relève de la tentation ; aucun oiseau ne peut vivre sans ailes car il lui serait impossible d’aller où il veut ; l’humain a toujours rêvé de voler ou d’escalader ou d’ouvrir les portes du voyage ; aujourd’hui, il part en vacances, participe à la fête de quartier, invite ses amis, se réunit en divers groupes, se rend au temple à la messe ou au cinéma, au théâtre ou nulle part parce que il l’a décidé lui-même.

Mais hélas, en 2019, une manipulation virale s’échappe et part à la conquête de la planète, prolifère, se transmet pour la première fois directement de personne à personne sans intermédiaire, peut tuer et s’avère plusieurs fois plus contagieuse que les grippes saisonnières.

2019 : apparition en Chine près de Wuhan d’une nouvelle maladie infectieuse respiratoire appelée SARS-COV-2, différente du SARS-COV de 2003 et du MERS-COV de 2012 au Moyen-Orient ; elle provoque une épidémie rapide de symptômes de type pneumonie virale d’une étiologie inconnue ; on le nomme COVID-19 ; on en tait l’existence, puis on en parle avec prudence, gêne ou diplomatie, et enfin, une information plus inquiétante se répand, contrainte par les événements et par les propos vrais d’une femme médecin du laboratoire de niveau 4 où l’accident semble s’être déroulé.

En Chine dans la province du Hubei, axe économique majeur, non loin de la ville de Wuhan, avec ses onze millions d’habitants, septième ville chinoise, ville de première importance en histoire politique où en 1911 démarre la révolution, dans les campagnes avoisinantes, des personnes ont en effet osé se plaindre de fatigue intense, de toux, de fièvre, et ont dû être admises aux urgences quand elles ne sont pas mortes en silence ou faute de soins.

Cette ville comporte un des plus grands laboratoires d’étude et d’analyses de virus, ceux qui existent et ceux que peut-être la nature pourrait créer ; on y joue à dieu ; on y concocte des monstres nanoscopiques d’une mortalité qui fait peur, qui dépasse l’horreur imaginée par les stratèges militaires les plus amoraux, s’il en est.

Tout droit donc sorti du laboratoire de niveau 4 de Wuhan en Chine, pour des motifs qui demeurent flous, ce virus de haute létalité a été identifié comme très dangereux parce très contagieux et donc en capacité de générer une pandémie mondiale, outre que très vite il a été présenté comme mutagène.

Et l’histoire du pangolin du marché de Wuhan ?

Nombre de pays l’ignorent encore, mais ils vont devoir faire face sans préparation, à une crise sanitaire « multinationale » qui conduira dans de nombreux pays à prendre progressivement ou de façon plus brutale diverses mesures plus ou moins radicales, et dans d’autres à ne pas ou presque pas agir.

Qui de s’empresser de dresser des tableaux animés de prolifération des cas, qui d’enfiler le costume du scientifique anxiogène, qui d’imaginer avec force détails des lendemains d’une humanité décimée, et qui d’annoncer des dispositions liberticides plus contraignantes les unes que les autres.

2020 : premiers messages d’alertes timides, non concertés, paradoxaux, tantôt minimisés, tantôt majorés, filtrés, amplifiés ou étouffés. Le monde tend le dos ; quelque chose d’infiniment petit se répand et tue les plus fragiles ; aucun vaccin n’existe, notre immunologie naturelle ne nous en protège pas et rien ne permet de détecter la contagion de manière efficace et rapide ni de s’en protéger.

On se prépare au pire, à vivre une nouvelle période de guerre, type 1914-1918 ou 1940-1945…au choix des plus imaginatifs.

Certains pays sont durement et rapidement touchés ; les autorités politiques sur conseils des scientifiques inventent un mot qui se traduit par un acte terrible : le « confinement ». Le monde comptera des centaines de milliers de morts, mais le confinement va éviter le débordement des services hospitaliers, qui vont gérer de manière exemplaire.

On reste chez soi et on n’en sort pas ; on ne rencontre personne et on évite donc tout contact ; on ordonne la fermeture des commerces non essentiels ; les entreprises s’arrêtent les unes après les autres ; on se met à dire dans certains discours que l’on est en guerre contre un virus ; des décrets, lois ou pouvoirs spéciaux sont accordés aux gouvernements qui entendent y recourir ; les personnes sont confinées par contrainte ; toute infraction est sanctionnée. La liberté que l’on pense acquise se voit limitée.

La peur envahit les esprits ; on craint une rupture des approvisionnements alimentaires, des soins pour tous, de la capacité hospitalière qui serait dépassée, des catastrophes sanitaires et économiques, sans parler d’un manque potentiel d’approvisionnement en fuel et en autre matières.

Presque 24h/24, la presse s’empare du sujet dans son rôle d’information, relais du monde politique et médical ; l’actualité croise la désinformation ; les nouvelles se mélangent aux « fake news » des quidams ou des agences étrangères intéressées par la déstabilisation politique en Europe  ; les agitateurs alimentent des théories soit anxiogènes (on va tous mourir), soit complotistes (ce virus est envoyé à dessein ou encore, ce qui arrive arrange les puissants et les autorités pour enfin changer les règles économiques et sociales en profondeur), soit les deux, et soit encore, et c’est heureux, réalistes : ce fléau frappe les plus faibles, l’économie, oblige ou permet de rebattre les cartes des paramètres du monde social, du travail, des entreprises, des habitudes, et offre la naissance d’un mode de vie nouveau…dont les dirigeants et les peuples feront ce qu’ils auront à faire.

Le confinement de la liberté laïque

Un coronavirus d’un nouveau type conquiert l’humanité, rapidement devenu inquiétant par ses caractéristiques inconnues.

Les réactions des Etats sont donc apparues désordonnées, chaotiques, inexpliquées voire même non justifiées aux yeux de certains ; le tout s’est manifesté par une sorte de désordre apparent dû à un manque d’information et de communication convoquant des mesures qui à la fois ont mis en action le principe de précaution, la peur d’une épidémie majeure à l’échelle de l’humanité, l’ignorance, le manque de bonne gouvernance stratégique en matière de produits et de matériaux, et la réalité économique et sociale.

L’Europe des frontières est sortie de ses oubliettes ; on l’a crue enterrée ; la souveraineté étatique l’a emporté, quitte à violer les traités. Les dirigeants ont démontré leur indépendance décisionnelle, plutôt que de se concerter face à un problème supranational grave. Les calendriers de chacun des gouvernements ont été gérés selon des paramètres qui confinent à des questionnements générateurs d’incertitudes. Les discours ont varié. Les annonces et les types de mesures ont concouru à plus de réactions hostiles, d’inquiétude, de peur et de pensées négatives qu’à une prise de conscience de l’existence d’un souci que tous ensemble nous pouvions résoudre avec prudence et maturité.

Il n’en demeure pas moins que le confinement n’a pas porté atteinte à la laïcité en son sens premier ; en effet, tous les cultes ont été mis sur le même pied, comme toutes les réunions, tous les citoyens quelles que soient leurs opinions et leur condition ; il en est de même dans le déconfinement.

Quant à la liberté constitutionnelle, on aura compris que, sans être annihilée, les autorités, d’un coup sec, lui ont rogné les ailes, par des mesures prises à la hâte. Peut-être est-ce là le plus inquiétant qui conduit à méditer. Ce qui s’est fait peut revoir le jour, sans guerre…

Je note aussi avec une vive inquiétude que lors du confinement, il s’est trouvé de bonnes âmes pour dénoncer leurs voisins, trop nombreux à leur goût ou dont le barbecue les incommodait. Cela ramène à des terribles souvenirs. La solidarité humaine à défaut d’être laïque, ne passe absolument pas par la délation et par l’appel à un ami policier pour que l’on vienne verbaliser chez l’autre ; entre le procès-verbal et la voiture de la gestapo, il existe une galaxie de différence, mais pas dans l’esprit stupide qui dénonce son prochain.

Confinement, déconfinement, égalité et solidarité

Le confinement et le déconfinement n’ont pas non plus porté atteinte aux notions laïques de solidarité et d’égalité.

Par contre, au sens laïc étendu, qui rejoint l’égalité historique devant la loi et la solidarité proche de la fraternité, la crise COVID-19 laisse des traces.

Les media se sont faits le relais d’une peur panique qui a tenté de convaincre. Le virus a remplacé tous les intégristes radicaux dans l’actualité et pris la vedette de toutes les émissions jusqu’à la nausée ; il fallait faire peur, mais à quoi bon procéder ainsi auprès des personnes raisonnables à qui il suffisait d’expliquer clairement ? Faut-il croire que le peuple n’est composé que de grands enfants ingérables et irrespectueux de leur vie, de celle des autres et de règles qui bien exposées peuvent devenir librement consenties ? L’égalité entre les citoyens se nivelle-t-elle par le bas ? La société de progrès peut se prendre en charge ; cela reste le pari laïc.

En matière d’égalité, certains ont bénéficié d’informations leur permettant de passer entre les mailles du filet…et de voyager…. En cette matière, l’exemple de privilégiés qui profitent de passe-droits passe mal auprès de la masse coincée, qui dans des appartements deux pièces sans jardin ni sortie, qui dans son studio ou sa maison de repos …sans visite.

Les privilèges et l’égalité ont montré le côté explosif du cocktail.

Quant à la solidarité, elle se distingue de la fraternité. On a vu de grands élans de solidarité en matière de santé, et des attitudes d’un égoïsme total ; l’Homme loup vit en meute, mais jamais il ne faut oublier la structure de la meute ni surtout que l’Homme est un loup pour l’Homme. La solidarité relève du concept naturel en matière de survie, mais pas en matière de santé, ni lorsque le faible menace le groupe. Et pourtant, la loi de complémentarité de la jungle l’emporte sur celle du plus fort. La société humaine paraît ne pas le comprendre…naturellement.

La fraternité passe par la démarche vers l’autre pour partager des valeurs et un sens qui se double d’une signification. Lorsque tout s’écroule, ou plutôt lorsque l’on fait croire que tout s’écroule, le chacun pour soi jette par-dessus bord les valeurs partagées puisqu’elles meurent, et il n’existe plus de sens que dans la survie de ce que l’on veut continuer à être, dans la mesure où ce que l’on a s’effrite. Et pourtant, l’amour de l’autre, le soin à apporter à son prochain, son frère, sa sœur en humanité, demeurent des lampes allumées sur un avenir à vivre tous ensemble.

L’aspect le plus important de cette crise se niche dans la liberté de conscience ou libre-examen, ce qui touche les valeurs de la laïcité en plein cœur.

Depuis des années la société évolue vers une régression de l’esprit critique que l’on n’enseigne plus assez, qu’il s’agisse des professionnels ou des parents. Entre les pousses de baobabs d’une potentielle future idiocratie et les germes démultipliés d’une société à la 1984 de Georges Orwell, le monde socio-culturel chemine.

Il est des pays où il n’y a plus de budget public pour la culture, une affaire privée disent certains. Il est des milieux sociaux où se poser des questions ou remettre en cause des idées préconçues, du prêt-à-penser, est insupportable. Le savoir et la connaissance forgent la capacité d’analyse de l’esprit et notamment, évitent de revivre les tourments du passé, en débusquant les éternels retours toujours possibles.

La crise, et elle n’est pas terminée, loin de là, a montré combien d’aucuns sont prêts à croire n’importe quoi ou n’importe qui ; le premier messie ou le premier personnage charismatique venu semble pouvoir conquérir une audience, voire un électorat, ce qui rappelle d’autres époques. Cette période d’angoisse a mis en évidence les dérives de la mondialisation, l’absence de pensée stratégique des Etats dépendant de matières produites ailleurs, et la méconnaissance générale en matière de santé, d’économie et de politique concertée.

Peu nombreux sont ceux qui ont soulevé, par mise en pratique de leur esprit critique et par leur liberté de conscience, les nombreux points qui inquiètent et que nul n’explique, comme on n’a pas expliqué en URSS ; je sais le propos fort mais il vise à contribuer à une prise de conscience de ce que nous pouvons faire tous la main dans la main pour ne pas que l’on nous fasse prendre des vessies pour des lanternes, pour que demain nos enfants et petits enfants vivent dans un monde heureux où il fait bon vivre.

Ce confinement n’a pas duré quatre ou cinq ans, sans quoi que serions-nous devenus ?  Le virus circule encore et la crise débute. Nous ne savons que peu de demain. Soyons solidaires, fraternels, ouverts d’esprit, forts et courageux.

Que notre chère liberté soit le fer de l’épée qui défend nos plus belles valeurs, celles du bonheur pour tous dans l’égalité, la fraternité et l’absolue liberté de conscience.

Que notre solidarité soit le bâton sur lequel chacun peut s’appuyer et partager l’infortune comme le bon pain.

Juin 2020, Philippe Liénard
Juriste, auteur et éditeur – conférencier

Cours de philosophie et citoyenneté : une histoire, un bilan …

« La citoyenneté, ce n’est pas seulement un ensemble de droits, d’institutions et de pratiques soutenues et interrogées par la philosophie politique. La citoyenneté, ce sont aussi des enjeux et des problèmes qui ne cessent pas d’en faire évoluer les formes et la signification : aujourd’hui, par exemple, le travail, les migrations, les questions de genre, l’écologie ».[1]

Il semblait donc indispensable d’ouvrir l’esprit des élèves à la citoyenneté : les amener à s’interroger chaque jour sur ce qui se passe autour d’eux mais aussi à s’interroger sur eux-mêmes : leurs valeurs et comment arriver à concilier les leurs avec celles des autres pour vivre ensemble de manière harmonieuse. Pratiquer la philosophie pour enfant, permet également aux élèves de structurer leur esprit et de développer les habilités de penser : pour faire de chaque élève un citoyen éclairé et capable d’autonomie dans sa pensée. Des compétences qu’il était donc urgent de développer chez tous les élèves.

De plus, la Belgique était un des rares pays européens à ne pas proposer un cours obligatoire de philosophie durant la scolarité en primaire et secondaire. Ce n’est pourtant pas cette raison qui a poussé les politiques francophones belges à prendre la décision d’en instaurer un d’urgence dans la grille horaire. Si un tel cours était sujet à débat depuis quelques temps, pour Anne Staquet, c’est la pression mise par des parents bruxellois qui voyaient l’obligation de suivre un cours de morale ou de religion comme une violation de la liberté de religion. En 2015, en effet suite à une requête, la Cour constitutionnelle a statué sur le fait que le cours de morale était un cours « engagé » et donc considéré comme non « neutre ». La Fédération Wallonie – Bruxelles, dans l’enseignement officiel, s’est donc vue obligée de proposer une alternative neutre.[2] Qui a pris la forme, pour commencer d’un cours d’EPA ou encadrement pédagogique alternatif, surnommé par beaucoup « cours de rien » et qui a été suivi par  3948 élèves en primaire et 4056 en secondaire. [3]

En octobre 2016, l’EPA a ensuite été remplacé dans l’enseignement primaire par le cours de philosophie et citoyenneté et dans le secondaire il a continué jusqu’en juin 2017. Depuis lors, dans l’enseignement officiel et libre non confessionnel, un cours de philosophie et de citoyenneté est dispensé à raison de l’équivalent d’une heure hebdomadaire en lieu et place d’une des deux heures hebdomadaires du cours de religion ou de morale non confessionnelle.[4] Une deuxième heure, dite de dispense est proposée aux enfants qui ne désirent pas suivre de cours philosophique : morale ou religion.

Ce changement concerne près de la moitié des élèves scolarisés en Fédération Wallonie-Bruxelles. Mais pourquoi cela ne concerne pas tous les élèves en Belgique ?

Voici un petit rappel de l’organisation de l’enseignement en Belgique.

Depuis 1988, l’enseignement n’est plus une compétence fédérale mais bien communautaire. Il existe trois communautés : flamande, francophone et germanophone.

L’enseignement primaire et secondaire est organisé par trois réseaux différents : le réseau officiel qui est géré directement par la communauté, l’officiel subventionné organisé par les communes ou provinces (subventionné car la majorité de ses subventions viennent directement de la communauté dont il dépend). Le troisième réseau scolarise en communauté française près de la moitié des élèves. Il est dit « libre », ses écoles sont créées par des associations privées, principalement catholiques. Ce réseau est également subventionné par les communautés, s’il est libre pour la création de ses écoles et l’organisation de ses cours, il doit se plier à certaines contraintes comme passer les évaluations externes certificatives comme le CEB ou le CE1D par exemple en Communauté française.

Et dans l’enseignement libre confessionnel ?

L’enseignement libre confessionnel refuse de renoncer à une des deux heures hebdomadaires de religion et « opte (finalement) pour une mise en œuvre transversale du référentiel d’Education à la philosophie et à la citoyenneté (EPC) ».[5] Les différentes compétences du socle doivent être mises en œuvre à l’intérieur de différentes disciplines : religion, étude du milieu, sciences, français, éducation plastique et éducation musicale, ainsi qu’au cours d’éducation physique. On ne parle pas ici de cours de philosophie et citoyenneté mais d’une éducation à la philosophie et citoyenneté, ce qui laisse théoriquement le professeur plus libre de la mise en place de son cours même s’il reste tenu de proposer des activités pédagogiques qui répondent aux compétences du socle en la matière.

Qui sont les professeurs du cours de philosophie et citoyenneté ?

Pour limiter les pertes d’emploi, la priorité a été donnée aux anciens professeurs de religion et morale. Tous n’ont pas fait le choix d’accepter des heures du nouveau cours. Pour certains jongler entre les différentes fonctions était jugé trop aliénant, trop complexe ou contre leurs convictions par exemple : porter le voile dans certains écoles et l’enlever dans d’autres. Ceux qui ont renoncé, ont pour certains choisi d’attendre et de voir ce qu’il adviendra d’eux d’ici 2021 mais d’autres, dégoûtés ont quitté l’enseignement.

Certaines conditions ont été exigées pour enseigner ce nouveau cours, disposer d’une formation à la neutralité, d’un diplôme minimum de bachelier avec un titre pédagogique et obtenir le certificat en philosophie et citoyenneté qui a été mis en place seulement en 2017. Dès l’instauration du cours, des mesures transitoires ont été établies pour laisser aux enseignants le temps de se mettre en ordre : si l’inscription à la formation à la neutralité était exigée immédiatement, la réussite de celle-ci et les autres points pouvaient attendre septembre 2021. [6]

L’exigence du diplôme de niveau baccalauréat a d’abord été jugée discriminatoire par les professeurs de religion « car une grande majorité des professeurs de religion ne détiennent qu’un diplôme délivré par les autorités de culte, qui ne permet pas de satisfaire à cette condition. Ils ont introduit un recours devant la Cour constitutionnelle pour faire annuler cette exigence », alors que la grande majorité des enseignants de morale disposaient au minimum d’un baccalauréat.[7]

Le cours est donc actuellement donné par des anciens professeurs de religion (de toutes les confessions) et de morale qui ont été entièrement reconvertis dans ce nouveau cours, d’autres qui jonglent entre différentes casquettes mais aussi par d’autres enseignants qui ont trouvé un intérêt dans ce nouveau cours, qui avaient besoin de changement, de jeunes enseignants qui n’avaient pas de place dans leur discipline et à qui on propose cette fonction ou encore d’autres qui ont vu dans ce cours la possibilité d’être nommé facilement puisque toutes les places y étaient vacantes. Il n’y a donc pas qu’un seul profil de professeur de philosophie et citoyenneté dans l’officiel ou le libre non confessionnel.

Dans l’enseignement confessionnel se sont donc principalement des professeurs de religion qui ont ajouté à leur cours les nouvelles compétences mais d’autres professeurs comme les enseignants de sciences, de français, d’histoire… doivent prendre de temps en temps la casquette de professeur de philosophie et citoyenneté.

L’organisation du cours

Pour insérer le cours dans la grille-horaire, sans augmenter le nombre d’heures de celle-ci (pour des raisons d’organisation et financières), la Fédération Wallonie-Bruxelles a choisi de faire passer le cours de religion ou morale de 2 périodes à 1 période par semaine. La réduction d’heures dans ces disciplines aurait fait perdre inévitablement des emplois. Pour une période de CPC, on pouvait trouver avant jusqu’à sept enseignants. Pour protéger l’emploi, l’exécutif PS-CDH a décidé que les professeurs qui perdent des heures pourront faire de la remédiation ou des heures pour créer des projets et organiser le nouveau cours de philosophie et citoyenneté. Car en effet, beaucoup des professeurs en perte d’heures ne disposaient pas d’un diplôme leur permettant d’effectuer de la remédiation (diplôme obtenu auprès d’un culte). Une telle mesure a un coût : 16 millions ont dû être débloqués (9 pour le primaire, 7 pour le secondaire).[8]

Le Segec (Secrétariat Général de l’Enseignement Catholique) estime que l’officiel bénéficie d’un avantage dont est privé le libre. Si un élève a besoin de remédiation, il aura donc plus de chances d’en bénéficier dans l’officiel que dans le libre sauf si ce dernier compense sur ses fonds propres. Favoriser un réseau par rapport à un autre va à l’encontre de la Constitution belge qui oblige en effet à traiter les réseaux de façon égale, sauf si l’on peut invoquer une « différence objective » qui puisse fonder un traitement inégal. Mais selon le Segec, rien ne justifie qu’il soit privé de cette aide à la remédiation. Même si l’objectif initial n’était pas de donner de l’aide aux écoles mais bien de maintenir l’emploi des professeurs de cours philosophiques et que s’il avait réellement mis en place le cours, il aurait lui aussi bénéficié de cette mesure.

Dans leur requête, les avocats du Segec – Michel Kaiser et Marc Verdussen – estiment que ces différences s’amenuisent au point de ne plus pouvoir fonder de traitement inégal. A cela, la Fédération Wallonie-Bruxelles a répondu que l’objectif n’était pas de rendre une telle organisation pérenne et qu’une telle mesure devait s’annuler d’elle-même avec les départs (à la pension ou autres) d’autres enseignants ou avec la création naturelle de périodes de cours suite au boom démographique.[9]

Cependant, le Segec estime que l’avantage serait à la fois non conforme à la Constitution mais qu’il serait en plus exagéré et demandait soit de bénéficier des mêmes avantages soit que les autres pays réseaux n’en bénéficient plus.

L’organisation du cours dans le réseau libre confessionnel catholique

« La dynamique du programme de religion reste première ? .Le cours de religion catholique est, par la nature de son programme un cours qui contribue fondamentalement à l’éducation citoyenne. Il ne s’agira donc pas d’une révolution copernicienne, loin de là ! »[10] Les choses sont claires, les écoles de ce réseau ne vont pas modifier leur fonctionnement par rapport à avant. L’instauration d’une éducation à la philosophie et la citoyenneté ne serait qu’un leurre dans le libre confessionnel ?

La formation

La décision de mettre en place le cours EPC a été prise dans l’urgence, il a donc fallu rédiger un référentiel au plus vite. Si les professeurs ont pu le consulter avant la rentrée, aucun d’entre eux n’avait été vraiment formé pour enseigner le cours. Seulement une courte formation avait été mise en place mais elle ne faisait qu’effleurer ce nouveau référentiel. Il a donc fallu attendre 2017 avec la mise en place du certificat à la philosophie et citoyenneté dispensé dans différentes hautes écoles et universités de Belgique. La formation devait être accessible jusqu’à l’année scolaire 2020-2021 pour permettre à tous les enseignants des mesures transitoires de se former mais faute de participants différents lieux de formation ne la dispenseront pas pour la dernière année. Parallèlement, les instituteurs primaires en formation peuvent prendre l’option philosophie et citoyenneté.

Les conditions pour participer à la formation sont strictes mais pas toujours comprises de la même manière par tout un chacun. Les enseignants (prioritairement dans les mesures transitoires) doivent prester une période de philosophie et citoyenneté dans leur horaire.

Afin de pouvoir réaliser la formation qui est dispensée en dehors des heures d’enseignement : soirée, mercredi après-midi ou week-end : « (…) deux périodes sont octroyées lors de chaque année scolaire (durant quatre ans) à tout professeur du cours de philosophie et de citoyenneté, et ce, jusqu’au 30 juin 2021. Pendant ces périodes, le membre du personnel est dispensé de donner cours afin de pouvoir suivre la formation pour obtenir le certificat en didactique du cours de philosophie et de citoyenneté. Il bénéficie dès lors d’une mesure qui s’apparente à un congé-éducation, même s’il a obtenu le certificat ».[11]

Ainsi, un enseignant du primaire devait donner 22 heures de cours au lieu des 24 heures habituelles. Un tel « cadeau » qui a été critiqué par le Segec « car cette mesure serait discriminatoire, dès lors que l’enseignement libre est également tenu d’organiser une éducation à la philosophie et à la citoyenneté sans disposer d’aucun moyen pour assurer une formation des enseignants à cette fin ». [12]Suite au recours en annulation partielle du décret de la Communauté française du 19 juillet 2017 « relatif à la mise en œuvre d’un cours de philosophie et de citoyenneté dans l’enseignement secondaire et portant diverses adaptations dans l’enseignement fondamental », introduit par l’ASBL « Secrétariat Général de l’Enseignement Catholique en Communautés française et germanophone », cet avantage est supprimé et perd ses effets pour les enseignants en septembre 2020. Les professeurs vont donc devoir prester leur horaire complet.

S’agissait-il d’une véritable injustice pour les enseignants du libre confessionnel ? Il ne leur a pas été imposé de suivre cette formation de 30 crédits sur leur temps personnel et sans revalorisation salariale. 30 crédits correspondent à l’équivalent d’une demi-année universitaire ou en haute école, cela correspond au même volume d’heures que l’agrégation à l’université. Peut-on à la fois ne pas jouer au loto et se plaindre de ne pas avoir gagné ? La formation était certes utile et beaucoup d’enseignants l’ayant suivie sont finalement contents mais, il est certain que celle-ci a eu un impact sur la vie personnelle des enseignants tant organisationnel, qu’au niveau de la fatigue ressentie sur cette charge supplémentaire. Si ce cadeau n’est retiré que pour la dernière année, il ne semble pas « juste » de changer les règles en cours de jeu pour satisfaire ceux qui ont refusé de participer. Certains enseignants qui pour des raisons personnelles auraient reporté à cette dernière année leur formation (ce qu’ils avaient légalement le droit de faire) se retrouveront peut-être empêchés de la réaliser et perdront leur droit à enseigner le cours dès l’année prochaine ou devront s’inscrire à une formation à plus de 100 kilomètres de chez eux.

L’école des fans ?

Des formations ont été organisées dans différentes hautes écoles, universités ou écoles de promotion sociale. Un même certificat mais des formations avec des exigences et un contenu fort différents. Certains enseignants ont eu le triste sentiment d’avoir reçu ce certificat dans une pochette surprise sur simple participation, d’autres ont dû beaucoup donner d’eux-mêmes pour recevoir le précieux sésame. Une formation que beaucoup espéraient exigeante tant parce qu’ils étaient en recherche d’apprentissages fondamentaux que pour revaloriser une fonction bien que nouvelle qui avait déjà perdu toute son prestige avant même que le cours débute suite au battage médiatique qui a eu lieu autour du cours.

Si les formations étaient fort différentes, cela peut simplement refléter les nombreuses possibilités de dispenser le cours. Un grand nombre d’enseignants ont vu leur manière d’envisager le cours tout à fait modifiée suite aux interventions des formateurs. D’autres n’ont probablement rien appris car leur formation initiale les avaient bien préparés, d’autres car ils n’étaient pas prêts à se remettre en question comme c’est le cas pour les enseignants dans toutes les matières. Après l’obtention du certificat, les enseignants du primaire se retrouvent assez seuls, il y a très peu de formation en cours de carrière spécifiques à la philosophie et citoyenneté. Alors qu’il s’agit d’un cours pour lequel il faut tout particulièrement se remettre sans cesse en question aussi bien en tant qu’élèves qu’en tant qu’enseignant.

Il y a probablement d’excellents professeurs et des médiocres mais est-ce l’apanage de ce cours ?

Dans l’enseignement libre confessionnel, aucune formation supplémentaire n’a été exigée. Les professeurs ont donc été formés (ou non) selon la volonté de l’école, du pouvoir organisateur, ou par volonté personnelle. Si on interroge certains professeurs, ils n’ont rien changé à leurs pratiques : pas le temps, pas d’intérêt pour le sujet, déplorant ne pas avoir été formés convenablement pour le faire, et pour certains même pas au courant que leur cours devait inclure de nouvelles compétences.

Des enseignants vraiment neutres ?

Difficile de répondre à la question. Il faudrait s’interroger sur la question de ce que signifie vraiment être neutre. Peut-on seulement l’être ? Si on peut espérer que les cours préparés par ses anciens professeurs de morale et de religion le sont. Qu’en est-il lorsque les élèves posent des questions qui concernent des sujets parfois tabous pour la religion comme l’avortement ou l’homosexualité? Pas besoin d’être un ancien professeur de religion pour avoir des convictions religieuses, ou d’être athée pour être professeur de morale diront certains à juste titre. Un tel cours amène cependant des questions auxquelles il n’est pas toujours facile de répondre en faisant fi de ses propres convictions. La formation permet d’apprendre à faire un rappel à la loi sans prendre position puisque ce n’est pas le rôle de l’enseignant. Jusqu’où peut-on laisser un élève aller dans ses propos sous couvert de sa liberté de pensée et d’expression, ce sont des questions que les enseignants de philosophie et citoyenneté sont souvent amenés à se poser.

Une inspection garante de cette neutralité ? Actuellement, elle n’existe pas à proprement parlé. Il y a eu quelques visites dans des classes pour aider les professeurs mais ces rencontres n’avaient aucune intention de sanctionner mais bien d’aiguiller les professeurs et aux « inspecteurs » de se faire une idée de la réalité du terrain.

« Pour l’instant, en tant qu’enseignante de ce cours je n’ai jamais été inspectée ni par le PO, ni par ma direction, ni par la Communauté française. Les cours des élèves restent à l’école. Aucun autre adulte n’a donc eu un regard extérieur sur le cours dispensé. J’essaie de faire mon travail avec le plus de souci conscience professionnelle possible et je veille à rester neutre. Mais est-on capable de juger de sa propre neutralité ? J’enseigne la pluralité des valeurs mais mes propres convictions ne transparaissent-elles pas parfois dans mon discours sans que je m’en rende compte ? ». Une grande liberté qui pourrait inquiéter certains parents.

Une neutralité si importante dans le cours de philosophie et citoyenneté est-elle présente dans une éducation à la philosophie et à la citoyenneté dispensé par un professeur de religion ou autre dans l’enseignement libre confessionnel ? La réponse est non, parce que même s’ils sont capables d’exposer différents points de vue à propos d’un sujet sociétal ou philosophique, ils sont soumis aux normes de leur pouvoir organisateur orientant la pensée de leurs élèves en fonction des fondements propres à leur religion.

Pour conclure

Le cours de philosophie et citoyenneté a beaucoup de potentiel et permet aux enseignants de mettre en place des projets intéressants qui vont permettre aux élèves de devenir progressivement des citoyens participatifs, dotés d’esprit critique. Pourtant, on a pu voir que ce cours a souvent peu de crédit auprès des autres enseignants et du grand public. La ou les causes ? Les décisions politiques : instaurer un cours pour lequel les enseignants ne sont pas formés, le choix de donner priorité à d’anciens professeurs de religion et de morale, des fonctions qui avaient perdu tout crédit, l’organisation chaotique, les guerres entre réseaux ? Un peu de tout ? Probablement. Est-ce que cette fonction pourra gagner ses lettres de noblesse ? Le cours va-t-il passer à deux heures  et rendre les cours de religion et de morale facultatifs ? Etre dispensé par les enseignants eux-mêmes en primaire ? La formation des élèves issus de l’officiel et du libre non confessionnel sera-t-elle équivalente à la fin des études. Autant de questions auxquelles seul le temps nous permettra de répondre.

Marie Béclard
FAML

  1. Informations consultées le 8 juillet 2020 sur le site https://www.news.uliege.be/cms/c_9458438/en/le-cours-de-philosophie-et-citoyennete-une-occasion-en-or#:~:text=La%20citoyennet%C3%A9%2C%20ce%20sont%20aussi,%2C%20l’%C3%A9cologie…
  2. A. STAQUET, « Comment le fait d’associer philosophie et citoyenneté modifie la conception de la philosophie et vice versa ? » dans Diotime, n°83 (01/2020), consulté le 10 juillet 2020 sur le site http://www.educ-revues.fr/DIOTIME/AffichageDocument.aspx?iddoc=113549
  3. Informations consultées le 10 juillet 2020 sur le site https://www.rtbf.be/info/regions/detail_mais-qu-est-devenu-le-cours-de-rien?id=9325070
  4. Informations consultées le 10 juillet 2020 sur le site https://www.gallilex.cfwb.be/document/pdf/41979_000.pdf
  5. Informations consultées le 10 juillet 2020 sur le site http://enseignement.catholique.be/segec/fileadmin/DocsFede/FESeC/religion/2018/EPC-au-cours-de-religion.pdf
  6. X. DELGRANGE, « La Belgique francophone accouche douloureusement d’un cours de philosophie et citoyenneté non désiré par tous. » dans Revue des religions, 5, mai 2018, p. 122.
  7. X. DELGRANGE, « La Belgique francophone accouche douloureusement d’un cours de philosophie et citoyenneté non désiré par tous. » dans Revue des religions, 5, mai 2018, p. 121.
  8. Informations consultées le 12 juillet 2020 sur le site https://pepcasbl.wordpress.com/
  9. P. BOUILLON, « L’école catholique attaque le décret du cours de philosophie et citoyenneté » dans Le Soir mis en ligne le 6/12/2016 sur https://www.lesoir.be/art/1384752/article/actualite/belgique/politique/2016-12-06/l-ecole-catholique-attaque-decret-du-cours-philosophie-et-citoyennete
  10. Informations consultées le 08 juillet 2020 sur le site http://enseignement.catholique.be/segec/fileadmin/DocsFede/FESeC/religion/2018/EPC-au-cours-de-religion.pdf
  11. Arrêt n° 51/2020 du 23 avril 2020 consulté le 12 juillet 2020 sur le site https://www.const-court.be/public/f/2020/2020-051f.pdf?fbclid=IwAR3wSDG54RadeSDt9rPqXGQnqenzAGUPNQEZoHtTSnT_310CjjPmkBQ5Cmo; p.8.
  12. Arrêt n° 51/2020 du 23 avril 2020 consulté le 12 juillet 2020 sur le site https://www.const-court.be/public/f/2020/2020-051f.pdf?fbclid=IwAR3wSDG54RadeSDt9rPqXGQnqenzAGUPNQEZoHtTSnT_310CjjPmkBQ5Cmo

 

Démocratie et libertés fondamentales bafouées

Sujet éthique particulièrement délicat et clivant que celui de la perte de libertés fondamentales au nom de la « santé publique », une situation qu’analysent également pour « ML Magazine » des citoyens de trois pays différents. La conclusion est qu’il y a urgence à réagir face à des exemples concrets ou des menaces larvées d’abus des suppressions et de manipulations des citoyens.

Quand des « décideurs » ont comme seule ambition une production accélérée pour une reprise « rentable » tous azimuts des affaires, même au détriment de l’environnement et de l’éthique… Qu’ils désirent absolument satisfaire des actionnaires aux aguets et permettre que des multinationales concoctent et peaufinent, techniquement et juridiquement, l’intelligence artificielle (IA) et autres mainmises sur la vie privée des citoyens… Que ces décideurs côtoient sans état d’âme des lobbyistes qui leur conseillent de raboter ou de supprimer des acquis sociaux, d’imposer des mesures, législations, des règles drastiques, antidémocratiques, au nom, air du temps, « de la crise sanitaire mondiale »…, il est plus que temps de réagir.

Autorités juges et parties

Prenons un exemple concret de libertés fondamentales bafouées avec un projet immobilier qui devrait impacter pour des générations des milliers d’habitants d’un quartier à caractère « villageois » de Woluwe-Saint-Pierre. Là, où les autorités communales et régionales désirent construire un immeuble-paquebot en lieu et place de sept petites maisons individuelles avec jardinets et d’un espace de verdure y attenant. Là, où des centaines de citoyens ont réagi contre cette atteinte à leur environnement et qu’ils ont été empêchés, au nom du coronavirus, de mener leurs arguments à bon port comme initialement prévu par l’enquête publique.

Ainsi, celle-ci fut (re)lancée en plein confinement, la concertation proposée dans des conditions antidémocratiques (trois personnes entendues au lieu de l’assemblée commune de tous les riverains ayant fait la démarche), maints riverains qui demandaient une preuve officielle du dépôt de leur lettre à la maison communale ont essuyé un refus catégorique, le bureau de l’Urbanisme renseigné pour le dépôt des missives était inaccessible pour cause de Covid-19, également impossibilité totale de comptabiliser – en toute transparence – le nombre de dépositions écrites et orales…, ce qui entraîna un fort sentiment de méfiance à l’égard de la procédure et, par corollaire, des autorités communales qui, dans ce dossier, sont juges et parties, ce qui est éthiquement inacceptable. Des riverains ont réclamé l’annulation de la procédure et, dans la foulée du projet…

Ce « petit » exemple prouve à suffisance que la justification du COVID-19 a bon dos pour édicter en quatrième vitesse des règlements, voire des lois, contrecarrant les procédures légales normales et, de la sorte, contourner les légitimes droits et revendications citoyens. D’aucuns prédisaient qu’après le confinement, la Société ne serait plus la même, que cette crise sanitaire allait permettre l’éclosion d’un monde plus social, plus égalitaire, plus fraternel, que la classe politique en tirerait les leçons pour davantage d’éthique. Quel leurre !

Témoignages et réflexions

« La liberté emprisonnée… La liberté sous le joug de lois… La liberté sous la pression de l’argent, surtout le sale… Jean-Jacques Rousseau ne dit-il pas que l’Homme naît libre mais que c’est la Société qui le rend esclave ? Dans ma Kabylie, la famille, le clan, la tribu… priment sur l’individu. Il en est exclu et voué à l’errance ou au bannissement s’il ne se conforme pas aux us et coutumes. C’est un certain aspect de la thématique des libertés bafouées.

D’une manière plus générale, si l’ONU reconnaît la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes, après s’être libérés du colonialisme, par exemple, cela n’empêche pas les dictatures de jeter en prison les gens libres d’esprit au motif qu’ils sont des alliés de l’ancien colonialisme ou de l’impérialisme… De nouvelles « valeurs » virent le jour : marxisme, gauchisme, arabisme, islamisme, à présent le culturalisme…, et, dans ma région, le dogmatisme villageois est remplacé par un dogmatisme plus élaboré sur son appartenance à une « race », à un groupe social ayant la même origine…

À ce titre, si les « ismes » sont souvent dangereux pour l’Humanité, dit-on, nos luttes pour les libertés, elles, ont principalement besoin de solidarité et non de fanatisme ! »

Larbi Adouane (Algérie)Mathématicien, proviseur, aujourd’hui retraité, militant depuis le 22 février 2019, au sein du HIRAK, mouvement pacifique opposé à certains régimes politiques algériens, à la corruption… Le mouvement fut suspendu pour cause de pandémie en mars 2020

« Dans le numéro de mai 2020 d’Espaces de liberté, il y avait un très intéressant article d’Arnaud Zacharie…. disant que nous sommes à la croisée des chemins : soit on revoit les choses de fond en comble (dans tous les domaines) et on rompt avec le dogme mortifère du néo-libéralisme, soit ce sera des tentations de plus en plus totalitaires, autoritaires à la Trump, Bolsonaro, Orban…

Pré-totalitarisme, on y est avec les réseaux sociaux qui sont des réseaux asociaux. Le pré-totalitarisme, on s’en rapproche en Belgique, quand le nombre d’heures d’histoire à l’athénée est réduit.

La Flandre de Bart de Wever, c’est-à-dire celle du VOKA, nous prépare une société ‘‘hygiéniste’’, de libertés surveillées, de tout le pouvoir aux plus riches et de quelques miettes distribuées aux plus pauvres pour que cela reste propre, la misère invisible, que les miséreux quand même ne fassent pas caca sur les trottoirs, ce serait fâcheux.

Mais gardons-nous de glorifier Wallonie et Bruxelles bilingue, qui n’ont pas offert, depuis trois mois, un visage vraiment alternatif, positif. Euphémisme. Une analyse intéressante d’Anne-Emmanuelle Bourgaux, constitutionnaliste, critique de façon très documentée les abus nombreux dans l’utilisation des pouvoirs spéciaux depuis un trimestre. Or, selon elle, les champions en matière d’abus, de nombre d’arrêtés d’exception, de manque de respect démocratique sont venus du gouvernement de la région…. wallonne.

Bien entendu, en aucun cas, et plus encore en situation de crise, la liberté d’expression individuelle et collective ne peut être supprimée en tout ou partie. Cela étant, je pense qu’on peut et qu’on doit réfléchir, en période de pandémie, à des modalités qui concilient sécurité des populations, protection des manifestants et des autres.

En fait, ce que la crise nous a montré, au-delà bien entendu du mépris de classe de nos dirigeants, c’est un océan de médiocrité et d’incompétence. Pourquoi ? Pour des raisons politiques, car l’option néo-libérale est en soi une injure à l’intelligence collective. Malheureusement l’option réformiste, sociale-démocrate, certes meilleure, en matière de « compétence » ne s’est pas montrée non plus à la hauteur.  Nos sociétés ont perdu la boule car nos dirigeants sont de plus en plus coupés des acteurs de terrain. Or sans prise en considération de leur intelligence, de leurs propositions et critiques, il n’y a pas de démocratie et pas d’efficacité. Pas d’efficacité sans démocratie élargie, et irruption des citoyens dans le débat. »

Jean Lemaître (Belgique)Reporter social et international, professeur de journalisme, consultant européen, aujourd’hui écrivain

«  Les droits sexuels et reproductifs font partie intégrante des droits humains et permettent de renforcer la liberté, l’égalité et la dignité Or, ces droits sont menacés partout dans le monde.

Ainsi, aux États-Unis, plusieurs États traditionnellement anti-avortements se saisissent de la pandémie COVID-19 pour tenter de restreindre encore plus l’accès aux IVG (Interruption Volontaire de Grossesse). Les gouverneurs du Texas, de l’Ohio, de l’Iowa…, en appellent même à cesser les avortements.

En Pologne, autre exemple édifiant, ce pays présente une des lois les plus restrictives du Vieux Continent. Ainsi, l’avortement n’est possible que dans trois cas : si la grossesse est le résultat d’un viol ou inceste, si la vie de la mère est en danger ou si le fœtus présente des dommages irréversibles, et c’est cette dernière disposition que l’ultra-catholique institut Ordo IURIS veut abroger. De plus, il y a la proposition de punir les femmes qui ont recours à l’avortement, ainsi que le personnel médical qui y aurait participé. Tenter de faire passer ces propositions de lois dangereusement régressives, serait une honte, selon la présidente d’Amnesty International.

En Belgique, une Commission nationale d’évaluation de la loi du 3 avril 1990 relative à l’IVG a déposé diverses recommandations ; néanmoins, juste avant la pandémie, des députés sociaux-chrétiens flamands ont clamé vouloir mettre un terme à cette Commission…

Mais, un Planning familial n’est pas qu’un établissement qui se penche sur l’IVG, et il propose également des permanences d’accueil, des consultations médicales, d’aide sociale, juridique et psychologique, de la médiation familiale…, pour tout public, précarisé ou non. Pour certains politiciens, au nom d’économies budgétaires, par exemple, c’est tout le système du Planning familial qui doit être supprimé et la vigilance s’impose aussi à ce niveau. »

Marie-Paule Peuteman (Belgique)Psychothérapeute dans un Planning familial

« J’ai l’impression, et elle est confirmée par mon entourage professionnel, que l’on va vers le totalitarisme. Les gens sont pris pour des objets et trop de médias veulent nous faire avaler des couleuvres. Il y a une perversion de beaucoup de nos dirigeants davantage animés par des convictions financières que politiques au service des citoyens. La Société n’a plus de visionnaires et quand elle en a un, ils le ridiculisent ou le boycottent.

À présent, ils veulent faire des tests d’intégration à de pauvres gens qui fuient la guerre, certains, pour avoir travaillé avec eux, ont pourtant un savoir-faire indéniable et sont traités comme des déchets, voire menacés d’expulsion. On très mal vu si on vient en aide à ces gens qui, pour la plupart, désirent travailler avec nous. Quand je dis que cela me concerne en tant qu’être humain, d’aucuns me cataloguent de communiste ! Tout cela me fait peur. Je suis pour le dialogue et l’écoute mutuelle, mais…

De plus, ces mêmes dirigeants nous imposent des téléphones connectés, la 5G et autres technologies pour pêcher davantage d’informations et de données personnelles des citoyens, y compris la taille de leurs sous-vêtements ! Le milieu ouvrier et artisanal est conscient de toute cette dérive qui, aussi, se dirige de plus en plus vers la répression au détriment de la compréhension et de la compassion.

Que faire face à cette situation ? Conscientiser les citoyens sur le fait que les dirigeants prennent notre dignité ! »

Dirk Bourguignon (Belgique)Artisan, maître coutelier, forgeron

« À notre naissance et durant notre petite enfance, la notion de liberté est omniprésente, sans aucune ségrégation. Puis, au fil du temps, la socialisation s’installe avec ses premières règles et ses premiers principes ; du coup, notre mentalité change et le regard sur l’autre également. En somme, la simplicité de l’existence disparaît et, par corollaire, les règles sociales et le droit nous éloignent de l’autre. Nous ne sommes plus « libres » ! Tel est le cours de la vie et, en définitive, ceux qui restent libres sont ceux qui vivent en marge de la société. Et, ceux qui veulent rester un pied dans la société tout en gardant leur liberté, souffrent.

Il y a donc lieu d’agir face à une situation pressante, que nous devons très majoritairement au manque de motivation de nos dirigeants. Ceux-ci s’évertuent à entretenir un modèle qu’ils trouvent prospère, et ils le presseront jusqu’à la dernière goutte. Personne n’est dupe. Nombreux sont mes collègues journalistes qui, parfois au péril de leur vie, dénoncent les pratiques des puissants lobbyings qui financent et achètent nos politiques.

Si nous voulons nous lancer dans une nouvelle aventure, il faudra qu’elle soit écologique. En résumé, il faut apprendre à faire des économies. Ralentir notre production, mieux consommer. Arrêter les pertes. Mieux rationaliser… C’est ce que nous appelons le ‘‘durable’’.

J’insiste sur le fait que ces notions n’ont rien à voir avec la perte d’un éventuel pouvoir d’achat ou avec une éventuelle régression ou décroissance. L’écologie nous offre un confort de vie bien plus sympathique que notre modèle actuel ! Confort, santé, respect de la planète. C’est à notre portée… Très rapidement qui plus est.

C’est quand tout est fini, que l’Homme devient solidaire. Et c’est avec son voisin qu’il reconstruit. Et ne pensez pas que ce temps-là est si éloigné ! Nous nous en approchons à grands pas. Il dépendra du coût des catastrophes à venir, de leur nombre et de leur impact. Elles sont de plus en plus nombreuses chaque année. Il ne serait pas invraisemblable de voir nos primes d’assurances commencer à grimper en flèche dans les cinq ou six prochaines années… »

Frédéric Bénot (France)Journaliste à France Info, fondateur de la webradio écologique Fréquence TerreFréquence Terre

Concluons par ce constat paru dans « Vivre ensemble » (Charlie Hebdo, 10 juin 2020) : « Désormais, le téléphone portable sert à tout sauf à téléphoner et aux dernières nouvelles, il servirait même à lutter contre le Covid »… et à pister le citoyen dans sa vie la plus privée et à répercuter les actions de « l’illuminé dangereux » Elon Musk qui met sa fortune au service de procédés de haute technologie qui pourraient prendre toutes les décisions à notre place…

Un milliardaire qui a prénommé son dernier fils, né en mai 2020, XE-E A-XII. Tout est-il dit ? Non !

C’est sans parler de la « guerre contre l’argent liquide » menée par Bill Gates (Microsoft), un consortium d’intérêts faramineux (Visa, Mastercard, Citibank…), le Fonds monétaire international, le Trésor américain… qui sont, selon l’économiste Norbert Häring « une menace pour nos libertés civiles ». Il signale que ces gens utilisent le « COVID-19 et le grand confinement » en affirmant que l’argent liquide est sale et propage le virus (ce qui est formellement démenti par les experts de la Santé) au contraire des cartes et solutions de paiement mobiles. « Tout cela est incompatible avec la démocratie et une société libre », conclut l’économiste.

Pierre Guelff
Auteur, chroniqueur radio et presse écrite

 

 

Le Centre d’Action laïque a une nouvelle présidente

L’ancienne eurodéputée PS Véronique De Keyser vient d’être élue présidente du Centre d’Action laïque (CAL), la coupole fédératrice des organisations humanistes et de libre pensée en Fédération Wallonie-Bruxelles. Elle est la première femme à occuper cette fonction, et relève ce défi après d’autres personnalités fortes telles que Pierre Galand ou Henri Bartholomeeusen. Psychologue, professeur émérite de l’Université de Liège, femme engagée à gauche, elle a été député européenne durant trois législatures, de 2001 à 2014, et connaît donc bien les mondes politique, associatif et académique — ce qui lui sera assurément utile dans ses nouvelles responsabilités. Elle aura aussi à déterminer de quelle manière elle va s’inscrire dans la ligne de son prédécesseur et faire face aux défis de la laïcité aujourd’hui — c’est l’inventaire de ces défis qui est développé ci-dessous.

D’emblée, au lendemain de son élection, Véronique De Keyser a affiché sa volonté de développer l’action laïque sur trois axes. Le premier sera celui de l’action sociale, en tirant les leçons de la crise du coronavirus que nous traversons, et en mettant en avant la dimension éthique de la reconstruction de nos sociétés, de nos systèmes de santé et de nos économies. Cette crise a également montré, plus que jamais, le rôle des scientifiques face à la rupture sanitaire et la nécessité de faire le partage entre le vrai et le faux, entre connaissances fiables et opinions.

Son deuxième axe sera donc celui de l’insistance sur le rôle de la science et des savoirs dans nos sociétés fragmentées et livrées à la querelle des informations.

Enfin, la crise du COVID-19 a été un révélateur des failles de nos démocraties et nous amène à poser la question de savoir quel monde nous voulons construire. Le troisième axe de Véronique De Keyser sera dès lors celui la réflexion sur un redémarrage économique et social qui ne pourra faire l’économie des leçons à tirer de ce qu’il s’est passé. La laïcité sera aux yeux de la nouvelle présidente la réponse universaliste pour un monde à reconstruire, face au déni des droits humains qui émerge de plus en plus dans des démocraties illibérales ou en perte de crédibilité, le socle humaniste indispensable face à un repli identitaire, populiste et nationaliste fondé sur les peurs que l’état de nos sociétés entretient.

Véronique De Keyser arrive à un moment particulier de l’histoire du mouvement laïque, puisque outre son président sortant, Henri Bartholomeeusen, qui depuis près de six ans en assurait la direction, le secrétaire général du CAL, Jean De Brueker, quitte également ses fonctions pour partir à la retraite. Durant le mandat précédent, le Centre d’Action laïque a soigné sa communication et développé de nombreux chantiers, dans le domaine de la défense des valeurs de liberté, d’égalité et de solidarité, dans la défense des migrants, dans la défense de l’égalité entre les hommes et les femmes, dans la lutte contre la pauvreté, la paupérisation et la marginalisation sociale, dans l’enseignement et en particulier l’enseignement de la philosophie et du civisme démocratique à l’école publique.

Fidèle aux traditions d’un mouvement laïque qui en appelle depuis cinq décennies à favoriser l’émergence d’une société plus juste, plus progressiste et plus fraternelle, c’est en matière de choix éthiques et de politiques de l’intime que le Centre d’Action laïque a aussi mis le curseur, en militant pour le choix de mourir dans la dignité et pour une dépénalisation pleine et entière de l’interruption volontaire de grossesse. Le bilan est donc celui d’une insistance sur le principe d’une solidarité active, dans les domaines politique, social, éthique et climatique, et d’un combat pour assurer l’autonomie de la personne dans ses choix de vie.

Quant à la question de la laïcité proprement dite, le Centre d’Action laïque a veillé à ce que des parlementaires portent la reconnaissance de ce principe au cœur de la Constitution, par son inscription dans un préambule constitutionnel toujours en débat en 2020. Il a au sein de ses propres instances veillé à clarifier sa définition de la laïcité, comme un principe humaniste qui fonde le régime des libertés et des droits de l’homme sur l’impartialité du pouvoir civil démocratique, dégagé de toute ingérence confessionnelle. Enfin, à l’occasion de son cinquantième anniversaire, il a lancé un appel à l’adresse des autorités de toutes les démocraties, mais avant tout à l’intention des pouvoirs publics en Belgique, de manière à les inviter à adhérer au principe de laïcité comme à une exigence démocratique primordiale — à inscrire dans les lois fondamentales des pays concernés et dans les traités internationaux.

L’enjeu pour Véronique De Keyser, très certainement, sera de reconnecter le mouvement laïque aux plus jeunes générations, des plus jeunes qui partagent manifestement les mêmes préoccupations que la laïcité dite organisée mais n’y adhèrent pas ou peu. Ici, le rôle de la transmission des valeurs et des combats historiques de la laïcité belge sera crucial. Un autre enjeu sera de construire des ponts avec les milieux confessionnels et des convergences avec les grands courants convictionnels du pays sur des thèmes communs, tels que les migrations, les questions sociales ou les questions de santé publique — là où néanmoins les clivages philosophiques peuvent aussi ré-émerger et menacer le dialogue interconvictionnel. Et il lui faudra, inlassablement, faire œuvre de pédagogie afin de d’opérer la démonstration, aux plus jeunes en particulier, que la laïcité ne serait ni ringarde ni exclusive, et que les crispations qu’elle suscite parfois sont injustifiées.

En la matière, son prédécesseur a balisé le terrain déjà. C’est en effet sous l’impulsion de son président sortant que le Centre d’Action laïque s’est attelé à une refondation, laquelle s’est matérialisée en 2016 par une nouvelle définition de ses objectifs. Face à des mésusages fréquents du terme laïcité et sa polysémie ambiguë, face à la perspective d’une polarisation stérile entre laïcité et religions, face à des interprétations variées qui vidaient la laïcité de son sens — entre laïcité ouverte, laïcité plurielle, laïcité inclusive ou exclusive… —, face surtout à une définition adoptée en 1999 qui faisait le partage entre une conception politique et une conception philosophique de la laïcité, le Centre d’Action laïque est en 2016 revenu, en le rajeunissant, à ce qui était le propos des fondateurs du mouvement, en 1969.

Plutôt que circonscrire l’’humanisme qu’il porte en étendard à une communauté non confessionnelle étroite, plutôt que réduire son combat à la séparation des Églises et de l’État, le Centre d’Action laïque a fait le choix d’une nouvelle définition qui désormais se décline plus clairement et en surplomb de la variété des actions qu’il peut mener. Il est vrai que cette définition peut se comprendre comme moins engageante, plus ample et moins combative. Dans le même temps, le mouvement laïque considère que son orientation et sa coloration sont apportées par ses engagements et ses combats plutôt que par des statuts trop particularistes, et qu’il convenait dès lors de séparer le principe de l’action.

Voici ce que propose donc depuis 2016 l’article 4 de ses statuts : « Le CAL à pour but de défendre et de promouvoir la laïcité. La laïcité est le principe humaniste qui fonde le régime des libertés et des droits humains sur l’impartialité du pouvoir civil démocratique dégagé de toute ingérence religieuse. Il oblige l’État de droit à assurer l’égalité, la solidarité et l’émancipation des citoyens par la diffusion des savoirs et l’exercice du libre examen ».

La laïcité que défend le Centre d’Action laïque n’est donc plus d’une part politique, d’autre part philosophique, mais à la fois politique et philosophique, à la fois politique et humaniste, vectrice de l’émancipation et de l’égalité. Ce

faisant, la laïcité belge francophone entend être plus ancrée dans son siècle et sortir de l’ornière d’un anticléricalisme désuet — un anticléricalisme que la sécularisation de la société et l’évolution manifeste de l’Église et surtout du monde catholique après Vatican Il ont rendu quelque peu anachronique. Dans le même temps, elle veut continuer à défendre l’idée forte que le progrès vient d’une émancipation des individus par l’apprentissage de la liberté, s’appuyant sur le principe du libre examen et du développement d’un savoir critique. Elle entend aussi se départir de l’image d’une organisation qui défendrait les seuls intérêts d’une communauté parmi d’autres, fût-elle non confessionnelle et libre — l’ambiguïté demeure pourtant, puisque c’est bien au nom de la dite communauté philosophique non confessionnelle que le mouvement laïque a obtenu d’être financé par les pouvoirs publics au même titre que les six cultes reconnus en Belgique.

Parmi les combats essentiels que le Centre d’Action a menés ces dernières années, il y a eu celui qui a abouti à la mise sur pied d’une heure obligatoire d’éducation à la philosophie et à la citoyenneté dans les établissements de l’enseignement officiel en Belgique francophone, tant au niveau primaire que secondaire. Un objectif qui a participé de l’intégration d’un cours de philosophie qui jusque-là n’existait pas au programme, qui a à vrai dire participé également d’un processus d’érosion des cours de religion à l’école publique — mais a aussi eu pour conséquence de saper la légitimité du cours de morale non confessionnelle, suscitant une fronde des professeurs de morale à l’égard du Centre d’Action laïque.

Il n’est pas indifférent que la nouvelle présidente soit une progressiste, alors que le défi est de déplacer le curseur et de faire en sorte que la gauche se réapproprie la laïcité, là où pour des motifs compassionnels elle a depuis une vingtaine d’années plutôt pris le parti de défendre la diversité culturelle ou le respect des croyances et de se départir de l’universalisme abstrait que véhicule le mouvement laïque. Il s’agira pour Véronique De Keyser de remettre le mot laïcité au cœur de l’agenda politique, là où il a pour l’essentiel disparu. Chose difficile pourtant dans un contexte qui certes a évolué au lendemain des attentats de 2014, 2015 et 2016, contexte qui n’est plus celui d’une aspiration débridée à un multiculturalisme qui ferait la part belle à la diversité et au relativisme culturel, mais un contexte pourtant où la place de l’islam en milieu urbain, les interrogations nouvelles sur le partage entre le public et le privé, la mise en cause de droits que l’on croyait acquis… tout cela oblige la laïcité à se repositionner dans un rapport de force mouvant et qui ne lui est pas toujours vraiment favorable.

Jean-Philippe Schreiber
Université libre de Bruxelles

Nouvelle présidence du CAL – Le mot du Past-Président

Chère Véronique,

Chères amies, chers amis,

Mon mandat de président a pris fin. Je m’adresse à vous pour souligner une dernière fois, bénévoles et permanents, l’immense travail que vous accomplissez.

Le mouvement composé d’hommes et de femmes sincèrement attachés à nos valeurs de liberté, d’égalité et de solidarité agit, débat, bouscule, innove, transgresse et propose à travers ses associations, ses régionales et le CAL communautaire. Militants, nous savons que rien n’est acquis. Que la réalisation de l’idéal laïque exige rigueur, détermination et persévérance.

À chacune et chacun, merci.

Au cours des six dernières années, les chantiers furent nombreux.

Relevons parmi ceux-ci, la défense des migrants. Étrangers voyageurs méprisés en dignité et traités de façon injuste. Fiers de nos actions solidaires, de nos revendications pour la régularisation de leur situation, premiers à nous opposer au projet des visites domiciliaires, souvenons-nous que la solidarité n’est pas un crime, mais un devoir.

Épinglons notre combat permanent pour l’égalité des hommes et des femmes. Pour le plein exercice de leurs droits. Pour un féminisme universaliste. Pour une dépénalisation de l’interruption volontaire de grossesse. La législation évolue et nous y contribuons largement.

Les plus vulnérables, les plus démunis, les détenus ou encore les toxicomanes ont aussi occupé le cœur de nos préoccupations. C’est que la dignité humaine ne s’accommode pas de situations où les droits fondamentaux seraient moins accessibles à certains qu’à d’autres.

Quant à ceux qui font choix de mourir dans le respect de leur dignité, ils ont plus que jamais pu compter sur notre soutien. Les conditions de la mort peuvent résulter d’un choix de vie. Pas à pas, nos propositions font adhésion.

L’instruction et le partage des savoirs sont un vecteur essentiel de liberté et d’égalité.  Le moyen pour chacun de s’émanciper. De participer à la construction d’un destin individuel et collectif. Le programme de deux heures de cours d’éducation à la philosophie et à la citoyenneté obligatoires dans l’enseignement fondamental franchit progressivement les obstacles. Il illustre parfaitement notre aspiration à vivre libres, ensemble.

Porteurs d’un projet de société, nous le clarifions désormais par notre définition de la laïcité, principe humaniste qui fonde le régime des libertés et des droits de l’Homme sur l’impartialité du pouvoir civil démocratique dégagé de toute ingérence religieuse.

Nous postulons qu’elle oblige l’État de droit à assurer l’égalité, la solidarité et l’émancipation des citoyens par la diffusion des savoirs et l’exercice du libre examen.

Ainsi fallait-il, outre nos publications nous réapproprier le contenu, la direction, la responsabilité de nos émissions concédées et élargir nos communications aux nouveaux réseaux sociaux. Ce fut réalisé avec brio par nos nouvelles équipes.

Ainsi fallait-il nous battre pour replacer le principe de laïcité au centre de nos démocraties et sa reconnaissance en préambule ou au cœur de la loi fondamentale, de la Constitution. Nous avons porté le débat au Sénat et les travaux parlementaires s’en firent largement l’écho.

Ainsi fallait-il, à l’occasion du 50ème anniversaire du Centre d’Action Laïque oser un appel universel à l’adresse des autorités publiques de tous les continents. Les inviter à affirmer leur adhésion à ce principe considéré comme une exigence démocratique essentielle et défendre son inscription dans les Constitutions nationales et les traités internationaux.

Tout cela fut rendu possible et réalisé grâce à votre engagement. Et puisque je ne puis vous citer tous, permettez-moi de vous représenter à l’image de notre Secrétaire Général.

Jean De Brueker, par sa compétence et sa connaissance du mouvement, sa disponibilité et sa fraternité éclairée, a assuré la cohésion des équipes, la synergie des travaux, l’assistance aux associations et la mise en œuvre effective des orientations et décisions du bureau et du conseil d’administration.

Jean nous quittera dans quelques semaines. Il laissera sur place de remarquables directions et l’excellent duo composé de Benoît Vandermeerschen  et Hervé Parmentier.

En d’autres circonstances nous aurions pris davantage plaisir à exprimer et partager notre joie et la satisfaction du travail accompli.

Les temps difficiles du confinement ne l’auront pas permis. Temps difficiles que nous avons néanmoins la chance de vivre en démocratie, en un pays, chose unique au monde, qui subsidie l’assistance morale et la laïcité.

L’appel de Liège était prémonitoire. À la solidarité politique, éthique, humaine et climatique s’ajoute aujourd’hui la prise de conscience d’une nécessaire dépendance sanitaire à l’échelle Universelle. L’Humanité se fait une et de moins en moins divisible. Sans doute assistons-nous aux premiers balbutiements d’une révolution anthropologique plutôt qu’idéologique.

Ainsi, si les Cassandre le disputent actuellement aux messies, il me plait de citer l’historienne Françoise Hildesheimer qui propose plutôt de mesurer l’impact des épidémies aux changements que leur disparition engendrent.

« La disparition de l’épidémie, à partir des années 1772, pour la France, est un phénomène majeur de l’histoire de la peste (…) Quand la maladie est devenue une simple possibilité au lieu d’être une quotidienne réalité, il est devenu possible de raisonner à son endroit et à la raison de triompher de l’irrationnelle maladie avant que la science n’apporte des connaissances valables.

L’importance de la cessation de la peste ne se situe pas seulement en ce domaine : elle affecte également la démographie, l’économie, les relations sociales, à tel point (…) que sa cessation a eu au moins autant d’importance que sa durable présence, en permettant un renversement de conjoncture en tous domaines.

À partir du moment où elle a cessé, le règne du bonheur et du progrès a été à l’ordre du jour des Lumières et le développement démographique a été ininterrompu. ».

Chers amis, chères amies, je suis heureux de passer le flambeau laïque à une femme remarquable, d’accueillir en notre nom à tous notre nouvelle (et première) présidente Véronique De Keyser dont les qualités contribueront à relever ces défis qu’annonce la fin prochaine de la pandémie.

Bonjour et bonne santé à tous,

Henri Bartholomeeusen

Waterloo, le 26 mai 2020

 

Le COVID-19, nouvel ennemi des droits des femmes ?

La pandémie de COVID-19 met en évidence, encore davantage, les inégalités femmes-hommes et la condition des femmes dans nos sociétés pourtant dans un projet égalitaire. La commission Jeunes du Conseil des femmes francophones de Belgique a souhaité faire le point et passer en revue, de façon synthétique, les différentes thématiques qui touchent aujourd’hui les femmes dans cette situation particulièrement difficile.

Après avoir détaillé plusieurs aspects saillants de la situation actuelle, nous proposons des pistes grâce auxquelles l’État et les citoyen∙nes peuvent agir pour aider les femmes durant la crise.

“N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant.”

Simone de Beauvoir

Nous découvrons aujourd’hui que cette citation de Simone de Beauvoir est malheureusement aussi valable dans le cadre d’une crise sanitaire. Cette crise que nous vivons a déclenché une crise à la fois politique, économique et spirituelle.

Depuis le début de cette crise, si les femmes sont en première ligne dans de nombreux secteurs de première nécessité, elles sont pourtant, toujours et encore, frappées par des inégalités croissantes, conséquences entre autres des mesures de confinement.

Que ce soit l’augmentation des violences au domicile, les menaces sur les droits sexuels et reproductifs, ou encore les risques de précarité et de pauvreté qui sont, comme auparavant, plus élevés pour les femmes, le chemin à parcourir pour une réelle égalité femmes-hommes est encore long. Il faut s’en rendre compte maintenant pour pouvoir réfléchir le monde de demain !

I. Comment les femmes sont-elles touchées par le Covid-19?

Pourquoi parler des femmes en particulier ? Parce qu’en première ligne, elles sont par conséquent et indéniablement les plus touchées par la maladie. En Belgique, les chiffres de l’ONSS quantifiant l’emploi des femmes par secteur d’activité le démontrent:

  • 80% dans le secteur hospitalier
  • 88% dans les maisons de repos et de soins
  • 86,5% dans les maisons de repos pour personnes âgées
  • 96% dans les crèches
  • 95% dans le secteur des aides familiales à domicile
  • 60% dans le secteur du commerce de détail en magasin non-spécialisé (grande distribution)

Les femmes sont donc bien majoritaires dans les secteurs les plus touchés par la crise, les métiers dits du care (soins aux personnes) ou encore des professions dites « féminines ». Ce sont des secteurs essentiels, et pourtant ils sont, socialement et financièrement, dévalorisés et peu soutenus par les pouvoirs publics.

Ce sont donc, encore et toujours, les femmes qui payent le prix fort. En effet, cette crise aggrave profondément les inégalités et la précarité de ces métiers, mais également les discriminations que subissent les femmes en général.

Santé

Les droits sexuels et reproductifs sont déjà, en temps normal, particulièrement attaqués. La crise renforce ces menaces dans le monde entier.

Interruption Volontaire de Grossesse (IVG)

Les menaces visant le droit à l’IVG s’aggravent durant cette période, les anti-choix ayant bien évidemment saisi le prétexte de la crise sanitaire pour tenter d’imposer des restrictions dans l’accès à ce droit. Que ce soit aux États-Unis, en Pologne, ou encore en France, les défenseu∙r∙se∙s du droit à l’avortement sont tou∙te∙s extrêmement préoccupé∙e∙s de l’impact de la crise sur l’accès à l’IVG.

L’argument principal des anti-choix est de dire que l’IVG n’est pas un acte essentiel durant cette crise, et que les femmes occuperaient « inutilement » des lits dans les hôpitaux qui devraient plutôt être réservés pour les personnes gravement atteintes du coronavirus.

En Belgique, les centres de planning familial (CPF) ont été définis dès le début du confinement comme des secteurs essentiels qui devaient rester ouverts ; leur travail en tant que tel n’est donc pas pour l’instant menacé. Mais sur le terrain, de nombreux centres sont fermés, restant accessibles seulement par téléphone.

La proposition de loi qui prévoit une extension du délai pour une IVG jusqu’à 18 semaines ayant fait l’objet de manœuvres juste avant le début de la crise pour retarder son adoption par la large majorité qui la soutient (8 partis politiques sur 12), le délai légal en Belgique reste à 12 semaines. Par conséquent, les femmes belges ou résidentes belges dépassant le délai doivent se rendre aux Pays-Bas, où le délai est de 22 semaines. Chaque année, elles sont entre 400 et 500 à le faire, ce qui signifie que les mesures de sécurité actuelles leur sont particulièrement défavorables et peuvent entraver leur droit à l’IVG. Pour le moment, les CPF rédigent une attestation de soins urgents gynécologiques, soins qui sont indisponibles en Belgique, afin de permettre aux femmes de passer la frontière. Cette situation est très stressante pour un grand nombre de femmes, qui n’oseront peut-être pas se rendre dans un CPF pour une IVG (par peur de la maladie, ou parce qu’elles pensent que les médecins ont mieux à faire). Les professionnel∙l∙es craignent donc de devoir faire face à un grand nombre de demandes d’IVG qui seront hors-délais lorsque le confinement sera levé.

Contraception

En Belgique, la contraception régulière se délivre habituellement sous ordonnance. Avec les mesures de sécurité actuellement en vigueur, il est plus difficile pour les femmes de se procurer cette ordonnance. Les raisons en sont nombreuses : pas de médecin généraliste, peur de contacter un∙e médecin qui a « sûrement mieux à faire », pas de possibilités de se rendre dans une pharmacie, etc.

Les CPF enregistrent une baisse de 80% par rapport aux demandes habituelles, ce qui les inquiètent fortement. Si les femmes peuvent demander aux centres de planning familial une prolongation de contraception, celle-ci est unique et ne peut donc pas être renouvelée…

Les professionnel∙le∙s de la santé encouragent actuellement les femmes à opter pour une contraception de longue durée, plus sûre étant donné les circonstances, d’autant que personne ne connaît la date à laquelle nous pourrons circuler à nouveau sans entrave.

Autre problème d’envergure : la contraception d’urgence. En pharmacie, la contraception d’urgence est disponible sans prescription. Il faut alors payer le prix plein et ensuite, puis demander le remboursement à sa mutualité (remboursement soit total, soit la contraception d’urgence vous aura coûté moins d’1€). Le coût peut cependant s’élever jusqu’à 50€. Là encore, certaines femmes en situation de précarité ont davantage de difficultés à mettre 50€ dans cette contraception d’urgence, ce qui une fois de plus renforce les inégalités sociales et la précarité des femmes. Ne pas pouvoir prendre la contraception d’urgence, c’est risquer une grossesse non-désirée, ce qui peut résulter dans quelques semaines en une demande d’IVG. Les CPF redoutent un pic de demandes d’IVG après le confinement.

En ce qui concerne la production et l’expédition des marchandises, nous avons appris qu’il y a un risque certain de pénurie de préservatifs dans les prochains mois. Les retards importants causés par la fermeture des usines, notamment celles qui produisent des contraceptifs, augurent d’une pénurie au niveau mondial de tous les moyens de contraception en 2020-2021. Il est urgent que les pouvoirs publics s’en saisissent d’autant que le secteur de la pharmacie est renommé et bien développé en Belgique.

Accouchements

En France, on interdit dans certains hôpitaux à l’autre parent ou à un proche d’assister à l’accouchement, par mesure de sécurité. Cette interdiction est source d’angoisses et de traumatisme chez la femme qui, sur le long terme, peuvent aussi provoquer un syndrome de stress post-traumatique.

En Belgique, cette interdiction n’est pas constatée ; il faut cependant rester vigilant∙e∙s !

Violences

Les chiffres le démontrent, en Belgique comme partout ailleurs, les violences envers les femmes augmentent en période de confinement.

Confinées avec un compagnon violent sans possibilité de s’échapper, dans une promiscuité qui augmente les tensions, ces femmes ne peuvent pas ou difficilement appeler au secours, étant surveillées et sans possibilité de s’isoler pour lancer un appel à l’aide.

En Belgique, on a constaté une hausse de 70% d’appels au numéro d’Écoute violences conjugales (0800/30.030). Une initiative à saluer : à Mons, les pharmacies ont mis en place un dispositif qui permet aux femmes de demander de l’aide discrètement.

Depuis #metoo, les violences envers les femmes ont enfin été considérées comme un dossier prioritaire par les politiques. Ainsi, une task force a récemment été mise en place par la Wallonie, la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB), la Région bruxelloise et la Cocof, dont la mission est de s’assurer que les infrastructures d’accueil sont suffisantes pour répondre aux besoins d’éloignement en urgence du domicile.

Une campagne de communication, rappelant les différents numéros des services d’urgence, d’écoute et de soutien est aussi diffusée tout comme le rappel de la ligne d’écoute gratuite pour les violences conjugales : 0800/30.030.

Le 2 avril, la Conférence interministérielle (CIM) rassemblant 12 cabinets ministériels s’est réunie, dans l’objectif de lutter contre les violences et de nombreuses mesures ont été prises ou accentuées. Par exemple : les lignes d’écoute/chat ont été renforcées, la prise en charge des auteurs assurée, via Praxis ou les Maisons de justice, par téléphone et vidéoconférence.  Quant aux Centres de Prise en charge des Violences Sexuelles (CPVS), ils continuent à fonctionner 24h/24 et la COL 4/2006 destinée aux procureurs généraux, une circulaire connue sous le nom de  « tolérance zéro » doit être strictement appliquée.

On constate cependant un manque de coordination entre les différentes zones de police de Bruxelles. Celle de Bruxelles-Nord a décidé, dès le début du confinement, de reprendre contact avec les victimes qui avaient déposé plainte précédemment, démarche pro-active à saluer, alors que les autres zones de police ont tardé à s’aligner sur cette démarche, qui s’est heureusement généralisée depuis.

Sur le plan judiciaire,  nous connaissons les difficultés rencontrées par les femmes pour se faire entendre, et la suspicion qui continue à peser sur leurs plaintes et les constats de violences, qu’elles demandent à la justice de condamner.

En cette période, l’inquiétude reste donc de mise, car le monde policier et judiciaire reste très peu formé à la prise en compte et à la compréhension des mécanismes de violence. Ils sont peu ou pas formés pour la déceler et l’appréhender.

Concernant les femmes en situation de prostitution, la crise les touche tout particulièrement. En effet, elles n’ont plus aucun revenu, et n’étant pas déclarées elles ne touchent aucune aide sociale. Elles sont donc particulièrement à risque : si elles arrêtent, elles sont confrontées à une pauvreté et précarité immédiate ; si elles continuent, elles risquent de tomber malade et de propager l’épidémie. La situation tragique dénoncée en France n’est pas différente chez nous ; iI est en conséquence urgent d’aider ces femmes invisibles aux yeux de l’État belge qui ne leur garantit pas les droits fondamentaux qui leurs reviennent.

Sexisme et stéréotypes

80% des chef.fe.s de familles monoparentales sont des femmes. Le sexisme d’avant confinement aggrave leur situation dans de nombreux domaines de la vie quotidienne.

 Charge ménagère

En plus d’occuper les métiers essentiels dans la lutte contre l’épidémie, ce sont aussi les femmes qui sont principalement confrontées au travail invisible et non-rémunéré, regroupant les tâches ménagères, la cuisine, les courses, etc. Selon une étude de l’Iweps en 2017, les hommes consacrent 8% de leur temps aux tâches ménagères et familiales, tandis que les femmes y consacrent 13%. Chez nos voisins français, une étude de l’Insee a démontré que les femmes accomplissaient en moyenne 70% du travail familial et domestique.

Avec deux parents à la maison, on aurait pu imaginer une meilleure répartition des tâches, une prise de conscience de la part du compagnon … C’est beau de rêver ! Malheureusement, les inégalités dans les foyers se renforcent, et les mécanismes mis en place ne changent pas nécessairement. Les femmes sont ainsi au service du foyer 24h/24h. Cela peut s’expliquer par le fait que l’humain, en temps de crise, doit s’appuyer sur des habitudes et des repères, ce qui veut donc dire que la répartition des tâches peut difficilement changer durant cette période.

En plus de cette charge ménagère, une grande partie de la prise en charge émotionnelle repose sur les femmes. Cette charge émotionnelle explose en temps de crise, puisqu’il s’agit pour les femmes de rassurer leurs proches tandis que personne ne les rassure en retour.

Injonctions de beauté aux femmes

Depuis le début du confinement, on voit beaucoup de posts d’« humour » qui circulent sur les réseaux sociaux vis-à-vis des femmes et de leur apparence durant cette période. Même en confinement, il faudrait se maquiller, être bien habillée, bien épilée, et être toujours gracieuse et élégante, et bien sûr tout faire pour rester mince ou le devenir. Quelle que soit la situation, les injonctions envers les femmes sont multiples et concourent à les responsabiliser quant à leur physique, et à la culpabiliser si elles ne correspondent pas aux critères esthétiques édictés par les autres.

Il est essentiel de rappeler que le corps des femmes leur appartient, et de combattre ces injonctions et stéréotypes sexistes.

Le harcèlement de rue

On aurait pu espérer que, vu la distanciation physique et la raréfaction des sorties dans l’espace public, les femmes subiraient moins de harcèlement.

Au contraire, la situation semble s’aggraver. Même lors de sorties exceptionnelles et nécessaires,  les femmes subissent encore sifflements, remarques et insultes sexistes, regards insistants de harceleurs « qui s’ennuient et sont encore plus excités ». De plus, les rues étant plus désertes, les femmes se sentent moins en sécurité et sont donc plus vulnérables face à aux agresseurs.

Les plaintes à la police n’augmentent pas pour autant : d’une part, les femmes évitent un maximum de déplacements et d’autre part, le harcèlement est à ce point quotidien qu’elles ne rapportent pas ces faits à la police, car soit elles les minimisent, soit elles ne sont pas informées qu’il s’agit de délits punissables.

Quotidien, vous êtes sûres ? Oui ! Les chiffres parlent d’eux-mêmes, avec plus de neuf femmes sur dix qui affirment avoir déjà été confrontées publiquement à des comportement sexistes. Alors si le coronavirus va peut-être changer la face du monde tel qu’on le connaît, il ne changera pas le fait que les femmes détesteront toujours autant se faire alpaguer en rue, comme être réduite par des insultes et autres manifestions déplacées à une dimension sexuelle infériorisante.

Précarité et pauvreté

Perte d’emploi et de revenus

Il a déjà été constaté que les personnes les plus démunies d’un point de vue sanitaire et économique étaient les premières victimes du virus. Être une femme constitue donc une double peine. En effet, pour les femmes, l’impact économique négatif du Covid-19 est exacerbé.

Pourquoi ? Car elles ont davantage d’emplois précaires de manière général (près de 60% d’entre-elles travaillent dans l’économie informelle c’est-à-dire non-régulée par l’État) et ont un salaire généralement plus bas que les hommes, ce qui rend difficile la possibilité d’économiser à long terme et renforce donc les inégalités durant le confinement. En outre, le taux de perte d’emploi a touché, à l’échelle mondiale, plus rapidement et de manière disproportionnée les femmes, notamment dans le secteur des titres-services. Comme nous l’avons dit précédemment, les métiers les plus exposés au virus sont occupés majoritairement par des femmes et restent aussi sous-payés. Tout cela aggrave et aggravera la situation précaire de beaucoup de femmes.

Sur ce plan, l’ONU a alerté sur les risques accrus de diminution des revenus des femmes comme sur leur moindre participation économique à la société d’après crise sanitaire. Les femmes déjà en situation précaire avant celle-ci risquent de tomber dans l’extrême pauvreté alors qu’elles auront joué plusieurs rôles indispensables durant cette crise.

A l’échelle de la planète, les jeunes filles et adolescentes qui vivent dans la pauvreté seront les premières sacrifiées lorsqu’il faudra reprendre l’école. En plus de devoir consacrer plus d’heures aux tâches ménagères en raison du confinement, elles seront davantage contraintes d’abandonner leur scolarité à la fin de la crise. En effet, elles sont statistiquement plus exposées au décrochage scolaire lorsque la situation économique de leur famille est plus fragile. La crise aggravant cette situation, cette donnée risque de s’accroître.

Mères célibataires

En ce qui concerne les familles monoparentales, il faut savoir que la plupart sont gérées par des femmes (80% en Wallonie) et que 46% de ces familles ont des revenus inférieurs au seuil de pauvreté. Le confinement aggrave encore la charge psychologique : faire les courses avec leurs enfants, aider pour les devoirs, etc.

Étant donné qu’avant la crise, les femmes avaient un salaire moins élevé et qu’elles sont généralement davantage touchées par les pertes d’emploi que les hommes, il y a et aura encore plus de risques pour les femmes de tomber dans la pauvreté.

Précarité menstruelle

La précarité menstruelle représente un problème conséquent pour les femmes dans une situation de pauvreté en temps normal, que la crise ne fait qu’intensifier. En effet, les associations qui luttent contre la précarité menstruelle ont moins de ressources pour continuer leurs collectes et le gouvernement semble oublier cette problématique. Les femmes en situation précaire et, plus particulièrement, les femmes sans-abri et/ou en situation irrégulière sont considérablement touchées par l’absence de prise en charge, ce qui rend leur état de santé davantage à risque de complications.

Par exemple, en France, des colis de première nécessité ont été distribués aux personnes les plus démunies, mais ceux-ci ne comportaient pas de protections hygiéniques. À nouveau, elles ont été « oubliées » car non considérées comme essentielles. En Belgique, rien n’a été mis en place par les autorités à ce niveau. C’est une nouvelle preuve du tabou qui pèse sur les règles.

II. Maintenant que l’on sait ce qui se passe, que fait-on ?

La situation est donc plus que catastrophique pour les femmes. La question est donc, comment l’État peut-il agir ? Et comment nous, en tant que citoyen∙ne∙s, pouvons-nous agir à notre niveau ? Nous devons, tou∙te∙s ensemble, exiger de l’État qu’il remplisse ses obligations de protection vis-à-vis de tou∙te∙s ses citoyens, et nous pouvons agir en solidarité avec toutes ces femmes.

De façon générale, il est indispensable de revaloriser les métiers du soin aux personnes. La majorité de femmes qui compose ce secteur n’ont pas envie d’être acclamées telles des héroïnes, elles préfèreraient pouvoir travailler dans des conditions respectables et qui favorisent leur bien-être. Nous devons écouter aujourd’hui ces femmes actives dans ces secteurs ainsi que leurs revendications, sans quoi la prochaine crise pourrait se révéler encore plus dramatique.

On observe enfin que beaucoup de citoyen∙ne∙s sont aujourd’hui bénévoles, ce qui est particulièrement encourageant car il faut un esprit de solidarité. Cependant il est également nécessaire que, d’une part l’État encourage cette solidarité en donnant plus de moyens aux associations qui la coordonnent, et que, d’autre part l’État prenne ses responsabilités. On constate par exemple qu’une très grande majorité de femmes couturières ont aidé à pallier le manque de masques de protection. Procurer des masques est clairement une des obligations de l’État compétent en matière de santé publique, et les femmes couturières qui ont aidé n’ont pas été rémunérées pour ce travail absolument essentiel. Cela démontre une fois de plus que quand les femmes travaillent gratuitement cela ne gêne personne, et qu’au contraire on les encourage à prester gratuitement, au mépris de leurs apport social et d’une juste rétribution financière.

Santé

Le droit à l’IVG doit être réaffirmé en tant qu’acte médical essentiel même en temps de crise. La télémédecine, non encadrée aujourd’hui en Belgique, doit également être envisagée afin de faciliter les téléconsultations pour la contraception régulière par exemple.

La contraception d’urgence devrait être, au moins pendant le confinement, gratuite sans ordonnance. La production et l’approvisionnement des contraceptifs doivent être une priorité.

Concernant les accouchements, la tendance, à la hausse durant cette période, est celle d’accoucher à la maison. Cela comporte cependant des risques évidents pour la santé des femmes et ne doit pas devenir la norme. Les femmes doivent disposer de toutes les informations utiles quant à leur santé et aux risques patents de complications, souvent graves, inhérents à un accouchement avant de faire un tel choix.  Une femme enceinte sur cent, en Belgique, doit être prise en charge en soins intensifs pour cause de grossesse ou d’accouchement.

Violences

L’éclatement des compétences suivant les niveaux de pouvoir constitue un frein réel à la prise en charge globale et efficace pour lutter en faveur des droits des femmes en général, et contre les violences en particulier.

Ensuite, pourquoi la Belgique ne coordonnerait-elle pas un dispositif anti-violences dans toutes les pharmacies, comme cela est fait en France et à Mons ? Ou encore mettre à disposition un numéro de téléphone d’écoute violences conjugales via lequel on peut communiquer par sms ? Il reste de nombreux autres points à améliorer, comme la formation du secteur judiciaire et des policiers, ou encore l’accessibilité des services d’aide aux femmes en situation de handicap.

Au niveau de la prostitution, il faudra se soucier évidemment de l’impact de la crise sur la précarité et de la pauvreté de ces femmes. Les stigmatiser et les plonger dans une plus grande pauvreté et insécurité ne résoudra pas le débat autour de la prostitution, et ne correspond pas aux valeurs d’une société démocratique.

Pour toutes les femmes qui subissent des violences, de tous ordres, il faut investir en amont par la prévention, la sensibilisation, le maillage local et des relais efficaces dans la chaîne socio-judiciaire.

Les violences qu’auront subies les femmes pendant ce confinement vont coûter énormément à la société, tandis que si une réelle prévention et prise en charge étaient mises en place, comme l’exige la Convention d’Istanbul ratifiée par la Belgique en 2016, il y aurait une diminution certaine du nombre de violences faites aux femmes, comme l’a démontré l’Espagne.

Sexisme et stéréotypes

Pour alléger les charges ménagères et émotionnelles des femmes, comme les injonctions esthétiques, l’État peut également intervenir. Pourquoi ne pas envisager une campagne nationale à destination des hommes, avec comme message une dénonciation de ces stéréotypes sexistes ?

Les citoyen∙ne∙s doivent en parallèle continuer à dénoncer ces injonctions et à les contrer.

Précarité et pauvreté

Les recommandations dans ce domaine sont innombrables. Pour dresser un rapide tableau, il nous semble essentiel aujourd’hui de porter un regard beaucoup plus attentif sur les femmes et familles monoparentales en situation de précarité et à risque de pauvreté, ainsi que sur les femmes qui, une fois les enfants partis, se retrouvent âgées et démunies.

Il faudrait également prendre en compte la situation singulière que vivent les femmes sans-abris et/ou en situation irrégulière, et les femmes en situation de pauvreté.

La précarité menstruelle n’est pas encore suffisamment prise en compte en Belgique, et une proposition de loi sur la gratuité des protections menstruelles pour les femmes les plus démunies devrait pouvoir être rédigée. De plus, ne serait-ce que durant la crise, la Belgique devrait mettre en place un kit de première nécessité pour les personnes les plus démunies, comprenant d’office des protections hygiéniques. Ces dernières devraient systématiquement être considérées comme des produits de première nécessité, produits essentiels pour toutes les femmes.

III. Le monde de demain

Les femmes sont à la fois les grandes perdantes de la crise, mais aussi et surtout les plus indispensables.

L’urgence actuelle et la crise économique qui se profile pourrait faire l’impasse sur les objectifs d’égalité de genre et les remettre à plus tard. Nous nous opposons au discours qui prétendra que « Les droits des femmes peuvent bien attendre, et puis de toute façon on n’a plus l’argent ! ».

C’est précisément ce que révèle cette crise de façon encore plus visible : l’égalité femmes-hommes ne peut plus attendre, et c’est la réponse que les politiques devront apporter à ceux∙celles qui disent le contraire. Les droits des femmes sont des enjeux démocratiques fondamentaux ; beaucoup de responsabilités, de tâches et de services sont pris en charge par les femmes.  L’État doit le reconnaître et valoriser tant le travail fourni que les citoyennes qui ne comptent ni leurs heures ni leur engagement pour assurer le bien-être de la collectivité.

Plus généralement, il est urgent d’améliorer l’information et l’éducation à la non-discrimination envers les filles et les femmes. Les générations – plus jeunes ou plus anciennes –  doivent être sensibilisées sans relâche à cet enjeu de société majeur, que ce soit par des campagnes de sensibilisation et d’information ou une meilleure application du droit.

Nous devons aussi engager un dialogue citoyen autour de ces questions, afin de s’assurer que les droits des femmes soient garantis et cessent d’être constamment attaqués.

L’égalité entre hommes et femmes est une obligation pour les 189 pays qui ont ratifié la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, la convention internationale onusienne la plus célèbre concernant les droits des femmes et adoptée en… 1979. Alors, qu’est-ce qu’on attend ?

Emilie Djawa et Diane Gardiol

Commission Jeunes du CFFB

 

Une constitution fédérale pour les États-Unis d’Europe – Pourquoi et comment ?

 

La parution en ligne[1] du nouveau livre de Jean Marsia,[2] la veille de la commémoration du 70ème anniversaire de la déclaration Schuman, ne doit rien au hasard. Le même jour, le président allemand Steinmeier disait à Berlin : « Nous devons garder l’Europe unie. Nous devons penser, ressentir et agir en tant qu’Européens ». C’est ce que Jean Marsia a fait en rédigeant cet ouvrage. Après avoir rappelé pourquoi l’Europe a besoin d’une gouvernance fédérale, il répond à deux des questions qui lui ont le plus fréquemment été posées lors des 175 exposés qu’il a prononcés depuis sa soutenance de thèse doctorale à l’ULB en 2015 : « En quoi consisteront les États-Unis d’Europe ? » et « Comment pourraient-ils advenir ? ».

L’ambition de ce livre est de susciter un mouvement d’opinion en faveur d’une Europe fédérale, des Etats-Unis d’Europe (EUE), pour mieux nous défendre contre les terroristes, les autocrates et les coronavirus.

L’ouvrage définit un objectif politique clair et réaliste : le transfert d’un petit nombre de compétences, dans les domaines des relations internationales, de la sécurité et de la défense, par un nombre modeste d’États membres, vers les EUE. En donnant comme missions prioritaires aux EUE la mise sur pied d’une armée et de forces de sécurité européennes efficientes et crédibles, Jean Marsia n’a pas une démarche corporatiste ou militariste, mais bien le souci du maintien de la paix, comme ce fut le cas dans sa vie professionnelle.

Les EUE ont été souhaités pour la première fois par Victor Hugo, lors du Congrès des amis de la paix universelle, à Paris, le 21 août 1849. Faute de les avoir fondés, les Européens ont subi la Première Guerre mondiale. Pour éviter la Seconde, le diplomate autrichien Richard Coudenhove-Kalergi et Winston Churchill ont repris l’idée dans le livre Pan Europa, paru en 1923, sans plus de succès. Les deux Guerres mondiales nous ont valu des dizaines de millions de morts et de traumatisés, des dégâts matériels et culturels gigantesques et le déclassement de l’Europe sur la scène internationale.

Après 1945, Winston Churchill, Charles de Gaulle et Dwight D. Eisenhower ont plaidé dans le même sens, pour faire face à la Guerre froide, mais toujours en vain. Le discours de Schuman du 9 mai 1950 a lancé un processus qui a permis d’aboutir à l’UE, avec ses qualités et ses défauts.

Elle n’a pu mettre fin à l’occupation de l’Europe de l’Est jusqu’en 1989, ni empêcher le déchirement de l’ex-Yougoslavie au début des années 1990. Par trois fois en un siècle, ce sont les Américains qui ont restauré la paix en Europe.

Aujourd’hui encore, l’Europe dépend complètement des États-Unis d’Amérique pour sa sécurité et sa défense, alors qu’il y a urgence à prendre en main notre propre sécurité. Depuis la fin de la Guerre froide, le monde est redevenu de plus en plus dangereux. Nos dirigeants sont pour la plupart de moins en moins capables d’assurer notre sécurité, la pandémie Covid-19 l’a montré. Les équilibres stratégiques, politiques, économiques, technologiques, énergétiques et militaires sont remis en cause. Depuis vingt ans, toute l’architecture de sécurité en Europe a été déconstruite. Depuis 2001, le terrorisme islamiste et depuis 2007, des autocrates agressifs se sont imposés sur la scène mondiale. Ils ont tourné le dos au multilatéralisme et ne considèrent plus que les rapports de forces. C’est pourquoi la Russie, l’Amérique, la Chine, l’Inde, le Pakistan, l’Iran, l’Arabie Saoudite et la Turquie ont relancé la course aux armements. Ils se servent de leurs capacités militaires pour imposer leurs points de vue en politique internationale.

L’UE promet sécurité, prospérité, protection et puissance. En réalité, n’étant pas un État, étant dépourvue de l’unité de commandement politico-militaire, l’UE ne peut et ne pourra jamais se doter de capacités militaires et assurer notre sécurité et notre défense. Elle dispose d’un Comité politique et de sécurité, d’un Comité militaire, d’un État-major, d’un Institut d’études de sécurité, d’un Centre satellitaire, d’une Agence de défense, d’un Collège de sécurité et de défense et d’un Service d’action extérieure, mais pas de forces armées.

Sans les moyens américains de renseignement, de télécommunications et de transport stratégique, les Européens sont incapables d’agir et en particulier de se prémunir contre le terrorisme islamiste et les autocrates agressifs. Lors de l’opération Harmattan en Libye, 75 % des ravitaillements en l’air d’avions européens ont été réalisés par les Américains, car l’Europe n’avait que 42 avions ravitailleurs, de dix types différents, et eux 650, de quatre modèles seulement.

Jean Marsia souhaite une utilisation adéquate des budgets de défense. Les 250 milliards d’euros qui ont été dépensés en 2019 par les 28 États-membres de l’UE au titre de la défense n’ont pu générer que 5 à 6 % des capacités militaires des États-Unis d’Amérique, alors qu’utilisés avec efficience, ce montant énorme devrait nous procurer un tiers de leurs capacités, car ils dépensent trois fois plus que nous. Notre efficience est au moins cinq fois plus petite que la leur. Ils n’ont qu’un Pentagone et nous 27, depuis le Brexit. C’est pourquoi ils mettent en œuvre une trentaine de types de systèmes d’armes, nous 154, selon l’Agence européenne de défense.

Nos forces armées comptent un million et demi de soldats, marins ou aviateurs, à peu près comme les leurs. Mais les nôtres sont, pour la plupart, faute de moyens, très peu opérationnels. 200.000 militaires américains sont en opérations extérieures. Les nôtres sont quelques milliers seulement et trop peu nombreux pour tenir tête aux islamistes qui terrorisent le Sahel.

L’UE nous fait subir un gouvernement d’assemblée, par définition inefficace : à la suite d’un abus de pouvoir, c’est ce qu’est devenu le Conseil européen, alors que, faute de vision d’avenir, il manque à son devoir, fixé par les traités, qui est de donner à l’UE de grandes orientations, à moyen et à long terme. La Commission s’est soumise au Conseil. Elle maîtrise parfaitement la langue de bois et elle est championne de la course sur place. En annonçant que quelque chose va se passer, elle nous fait croire que c’est chose faite. Le Parlement européen est privé des droits essentiels d’un pouvoir législatif : voter l’impôt et le budget, investir le gouvernement, prendre l’initiative législative. Bien qu’élu en apparence au suffrage universel, il est illégitime, car la représentation des citoyens en son sein est rattachée non pas à l’égalité́ des citoyens de l’UE (comme le voudrait l’article 9 du traité sur l’UE), mais à la nationalité. Résultat : le Luxembourgeois ou le Maltais sont 12 fois mieux représentés qu’un Allemand.

L’UE, sortie plus désunie que jamais de la pandémie Covid-19, ne compte pas sur la scène internationale, en tout cas par rapport aux États-Unis d’Amérique, à la Russie et à la Chine. Sauf en matière commerciale : c’est le seul domaine de compétence auquel les États membres ont complètement renoncé, depuis le traité de Rome de 1957.

La « stratégie » de l’UE de 2003, un peu complétée en 2016, n’est qu’une déclaration d’intention. L’absence de forces européennes de sécurité et de défense, les arrivées peu contrôlées de réfugiés et de migrants, la fragilité de la zone euro et du secteur bancaire, l’inexécution des accords sur le climat, la persistance du dumping social développent les mouvements populistes, extrémistes et autoritaires.

Seuls les EUE pourraient réaliser l’unité de commandement politico-militaire européenne, unité requise pour rendre les dépenses de défense de l’Europe enfin efficientes. Jean Marsia propose pour atteindre cet objectif une méthode juridiquement adéquate : l’adoption d’une constitution et d’une loi fondamentale. Il en présente l’ébauche, afin d’inciter les députés européens à se mettre au travail et pas en vue de se substituer à eux. Il affirme que l’Europe doit cesser de s’obstiner sur la voie du « traité constitutionnel » qui, faute d’être crédible, est incapable d’entraîner l’adhésion des électeurs, ce qui explique en partie les trois échecs de 1954, 1984 et 2005. Un « traité constitutionnel » est un oxymore, une contradictio in terminis. Un traité est d’ordre externe à l’État et multilatéral. Une constitution est un acte de droit public interne, unilatéral, qui vise à établir les droits fondamentaux des citoyens, les principes fondamentaux sur lesquels reposent la légitimité du pouvoir politique et l’architecture générale des institutions.

Les forces morales sont indispensables à établir le fondement d’une Europe fédérale et à la mise sur pied d’une défense des EUE qui soit effective. C’est pourquoi, dans la première partie de son ouvrage, Jean Marsia présente les valeurs, l’histoire, la culture qui sont communes aux Européens. Nos valeurs sont inscrites à l’article 2 du traité sur l’UE, qui dispose : « L’Union est fondée sur les valeurs de respect de la dignité humaine, de liberté, de démocratie, d’égalité, de l’État de droit, ainsi que de respect des droits de l’homme, y compris des droits des personnes appartenant à des minorités. Ces valeurs sont communes aux États membres dans une société caractérisée par le pluralisme, la non-discrimination, la tolérance, la justice, la solidarité et l’égalité entre les femmes et les hommes »[3].

Ce texte, complet et équilibré, est toutefois difficilement compréhensible, pour des jeunes qui commencent à accéder à la citoyenneté ou pour une recrue peu éduquée qui s’engage dans les services de sécurité ou à l’armée. C’est pourquoi Jean Marsia les résume en trois mots : l’humanisme, le progressisme et l’universalisme.

L’Europe valorise l’esprit d’ouverture et de libre découverte, qui débouche sur le pluralisme. Celui-ci implique la séparation de l’État et des religions comme des conceptions philosophiques. Chaque individu a droit à son autonomie, sa dignité et l’estime des autres ; il a aussi des devoirs. L’humanisme repose sur la tolérance et l’éthique. Ce ne sont ni le consumérisme ni les intégrismes qui peuvent relier entre eux les membres de notre société. L’Europe est multiethnique, multiculturelle, multireligieuse, tolérante et laïque. Cela implique que ses citoyens œuvrent au progrès, cultivent la bienveillance et même la fraternité entre eux, rejettent la violence et combattent la barbarie.

Il reste à les convaincre de se mobiliser pour concrétiser ce fédéralisme que le monde politique nous promet depuis 70 ans sans intention de tenir sa promesse, avec pour résultat la déchéance de l’Europe. Quelques petits États pionniers devraient mandater les parlementaires européens qu’ils ont élu en mai 2019, pour qu’ils rédigent et adoptent la constitution et la loi fondamentale des EUE. Ainsi, l’Europe pourrait progressivement redevenir autonome, indépendante et souveraine. Ses forces fédérales sauraient, avec les forces des États membres, maintenir la paix, soutenir l’État de droit, protéger nos libertés et nos intérêts vitaux, garantir notre bien-être, notre sécurité, notre défense, assurer le rayonnement de nos valeurs et l’avenir des générations futures d’Européens, tout en rendant le coût de la sécurité et de la défense raisonnable pour le contribuable.

Jean Marsia

  1. Voir la page https://www.seurod.eu/livres.html ou, pour accéder directement et gratuitement au Flipbook, https://www.seurod.eu/Flipbook/Constitution%20EUE/mobile/index.html.
  2. Jean Marsia est colonel administrateur militaire en retraite depuis fin 2009. Il a notamment, de 1999 à 2003, conseillé le ministre de la Défense, qui l’a ensuite nommé directeur de l’Enseignement académique de l’École royale militaire, pour l’adapter aux Espaces européens de l’enseignement supérieur et de la recherche, à la politique européenne de sécurité et de défense et au programme Erasmus. En 2013 et 2014, il a été conseiller défense du Premier ministre. En 2015, il est docteur en sciences politiques de l’Université libre de Bruxelles et en sciences sociales et militaires de l’École royale militaire. Sa thèse portait sur la défense européenne. Il fonde ensuite la Société européenne de défense AISBL. De 1989 à 1998, il a été administrateur puis trésorier du CAL et maître d’œuvre du siège du CAL. Il a aussi été secrétaire du Conseil central laïque. Comme président du Fonds d’entraide Georges Beernaerts, il a œuvré à la mise en place des conseillers moraux auprès des forces armées.
  3. Ces valeurs ont été affirmées pour la première fois par le traité de Maastricht en 1992. Avec le traité de Lisbonne, la Charte s’est vue reconnaître un caractère obligatoire pour les États membres (art. 6 TUE). Les droits énoncés peuvent être invoqués par les citoyens européens à l’encontre d’un acte de l’UE qui leur serait contraire. Voir Direction de l’Information légale et administrative, Vie publique, « Quelles valeurs l’Union européenne défend-elle ? » http://www.vie-publique.fr/decouverte-institutions/union-europeenne/ue-citoyennete/definition/quelles-valeurs-union-europeenne-defend-elle.html, consulté le 19/7/2014.

 

Manifeste pour une citoyenneté de la diversité

La Belgique, comme bon nombre de pays européens, souffre d’un mal profond, le communautarisme. Qu’il soit ethnique ou religieux, ses répercussions sont largement connues et documentées. Terreau fertile du délitement du lien social, force est de constater que le « réflexe » du repli identitaire gagne, de plus en plus de terrain, sans que des solutions viables ne soient envisagées. C’est comme si nous n’avions pas encore pris collectivement la mesure de cet enjeu de société. Pourtant l’ensemble du corps social est éprouvé par les dérives communautaristes et le clientélisme de certains partis politiques. Surtout ces dernières années, avec la montée du fondamentalisme musulman, du racisme, de la xénophobie et de l’antisémitisme avec une percée des partis d’extrême droite et une interférence, néfaste et sans cesse grandissante, des États étrangers.

Lorsque la communauté nationale n’est vue qu’à travers une juxtaposition de communautés ethniques et religieuses, le citoyen devient l’otage de sa supposée communauté d’appartenance. Comment exercer son libre arbitre ? Que reste-t-il, alors, de la citoyenneté, seul moteur d’un vivre ensemble harmonieux ?

Comment ne pas être sensible à la solitude et à l’isolement de celles et ceux qui choisissent d’exercer leur libre arbitre, de rompre avec la norme imposée par l’assignation identitaire ?

Nous, citoyens laïques, croyants et non croyants, riches de notre héritage musulman, partageons, dans ce Manifeste, notre vision de la situation et proposons des mesures pour s’ouvrir à la diversité, promouvoir la citoyenneté et combattre le communautarisme ethnique et religieux. Nous sommes engagés depuis de nombreuses années dans la société civile et participons, activement, à l’amélioration de nos milieux de vie. Nous voulons en faire davantage. C’est pourquoi nous avons entrepris de mettre sur pied le Collectif Laïcité Yallah, le 12 novembre 2019. Ce dernier a été créé à l’initiative du Centre d’action laïque (CAL).

Notre collectif est non partisan. Nous envisageons notre action d’une façon indépendante des partis

politiques et des groupes de pression quels qu’ils soient. Nous sommes engagés à travailler avec d’autres associations et personnes qui poursuivent les mêmes objectifs. Nous lançons, donc, un large appel à la mobilisation à l’échelle européenne et invitons nos concitoyennes et concitoyens à faire entendre leurs voix.

LAÏCITÉ ET ÉDUCATION

  1. Nous, citoyens laïques, croyants et non croyants, riches de notre héritage musulman, qui jouissons d’une pleine autonomie de pensée si chère à l’exercice de la citoyenneté, réaffirmons avec force notre attachement à la laïcité, aux droits des femmes, à la protection des enfants et au respect de la diversité sexuelle. Il convient de préciser que la laïcité n’est pas une guerre contre les religions mais un principe humaniste de séparation des sphères politique et Principe qu’il s’agit d’introduire dans notre Constitution, de réhabiliter et reconsidérer avec la même exigence pour l’ensemble des citoyennes et des citoyens.
  1. Nous, citoyens laïques, croyants et non croyants, riches de notre héritage musulman, sommes attachés à la raison, à la pensée critique, à la science et aux connaissances. Nous valorisons l’éducation et la culture. C’est pourquoi nous proposons que le cours de Philosophie et de citoyenneté devienne un cours obligatoire et ce pour une durée de deux heures par semaine dans l’enseignement obligatoire. L’école doit préparer les élèves à distinguer entre ce qui relève de la croyance et ce qui est de l’ordre de la connaissance. Ce qui peut avoir valeur d’universel et ce qui peut être lié à la particularité d’un individu.
  2. Nous, citoyens laïques, croyants et non croyants, riches de notre héritage musulman, considérons que le recrutement ainsi que la formation des imams et des enseignants de religion musulmane doivent répondre à des exigences de respect des droits humains. Toutes références aux versets coraniques appelant à la violence, à la mise à mort des homosexuels, des apostats et des juifs doivent être abandonnées dans le cadre d’un enseignement ou d’un prêche, si tel n’est pas déjà le cas. D’ailleurs, nous suggérons l’élaboration d’une Charte qui établit, clairement, la responsabilité de l’enseignant et de l’imam à ne pas exposer leurs publics à une quelconque littérature haineuse ou violente fut-elle religieuse. Cette Charte peut également comprendre un volet consacré à la propagande haineuse qui circule en toute impunité dans les librairies  »religieuses » ainsi que dans les

SORTIR DE L’ASSIGNATION IDENTITAIRE

  1. Nous, citoyens laïques, croyants et non croyants, riches de notre héritage musulman, mettons en avant notre citoyenneté, refusons d’être réduits à une simple composante de notre identité complexe et rejetons avec force l’assignation identitaire dans laquelle nous enferment les tenants de l’islam politique, les faiseurs d’opinion et les décideurs, par paresse, ignorance, simple conformisme ou calculs.
  2. Nous, citoyens laïques, croyants et non croyants, riches de notre héritage musulman, constatons avec regret que nos voix sont inaudibles dans le débat public. Car, trop souvent, les citoyens de tradition musulmane sont définis exclusivement par leur religion, réelle ou supposée. Plutôt, une interprétation rigoriste de cette dernière. Or, il y a autant de façons de vivre l’islam qu’il y a de musulmans.
  3. Nous, citoyens laïques, croyants et non croyants, riches de notre héritage musulman, déplorons la « chasse aux voix » de certains partis politiques et dénonçons cette tentative d’enfermer la diversité des communautés musulmanes plurielles et hétérogènes, traversées par différents courants de pensée, dans un seul et unique référent d’ordre religieux qui constitue une grave atteinte à notre liberté de conscience et d’expression.

LIBERTÉ D’EXPRESSION, UNIVERSALITÉ DES DROITS HUMAINS

  1. Nous, citoyens laïques, croyants et non croyants, riches de notre héritage musulman, sommes convaincus que la libre expression des idées est nécessaire. Il faut, cependant, distinguer deux choses : d’un côté, la critique des religions protégée par la loi (y compris acerbe et virulente) et, de l’autre, l’incitation à la haine et à la discrimination à l’endroit des personnes sur une base religieuse, sanctionnée par la loi. Par conséquent, critiquer des dogmes ou des pratiques religieuses réelles ou supposées ne devrait pas conduire à l’insécurité ou l’intimidation.
  1. Nous, citoyens laïques, croyants et non croyants, riches de notre héritage musulman, sommes inquiets face au voilement des enfants devenu une réalité dans plusieurs villes. Des fillettes de plus en plus jeunes sont prisonnières de cet De sérieuses mesures doivent être prises, à l’échelle européenne, pour protéger les enfants de tout endoctrinement religieux. Mais ce n’est pas tout.
  2. Nous, citoyens laïques, croyants et non croyants, riches de notre héritage musulman, observons une grave dérive. Ces dernières années, « la femme voilée » s’est substituée à « la femme musulmane », légitimant ainsi une interprétation rigoriste et politisée du Coran telle que défendue par les fondamentalistes. Si bien que le simple fait de contester le port du voile islamique dans l’enseignement, le milieu de travail ou aux parlements, est désormais associé à un acte raciste. Nous considérons ce glissement comme une tentative de museler le débat démocratique. Qu’en est-il des femmes non voilées ? Que dire de la pression sociale exercée sur elles ?

LIBERTÉ D’EXPRESSION, UNIVERSALITÉ DES DROITS HUMAINS

  1. Nous, citoyens laïques, croyants et non croyants, riches de notre héritage musulman, rappelons de simples évidences : l’islam n’est pas une « race » mais une religion pratiquée par des millions de personnes. Il y a des musulmans arabes, berbères, iraniens, chinois, russes, européens, ouzbeks, maliens, soudanais, indonésiens etc., et chacun pratique un islam en fonction de sa compréhension, de ses traditions, de sa culture et de son environnement institutionnel ; toutes les musulmanes ne portent pas le voile ; tous les musulmans ne sont pas favorables au Nous connaissons le phénomène du voilement de « l’intérieur » et plusieurs parmi nous ont été témoin dans leurs pays d’origine de sa fulgurante ascension depuis l’avènement de la République islamique iraniennes en 1979 et l’exportation du wahhabisme.
  2. Nous, citoyens laïques, croyants et non croyants, riches de notre héritage musulman, combattons les courants de pensée qui enferment les musulmans dans un statut de victime, réhabilitent les « races » – alors qu’il n’existe, à nos yeux, qu’une seule race : la race humaine–, dénigrent l’universalisme des Lumières et s’attardent sur nos différences faisant fi de ce que nous avons en commun : notre humanité.
  3. Nous, citoyens laïques, croyants et non croyants, riches de notre héritage musulman, exprimons notre entière solidarité à l’ensemble des personnes qui se battent courageusement dans le monde contre les mouvements et les régimes autoritaires ou absolutistes faisant de l’islam une religion d’État. Et nous appelons les États européens et leurs sociétés civiles à manifester une plus grande considération vis-à- vis de leur engagement et les soutenir dans leurs

MEMBRES FONDATEURS DU COLLECTIF ET SIGNATAIRES DU MANIFESTE

Malika Akhdim, militante féministe et laïque ; Radouane El Baroudi, cameraman ; Djemila Benhabib, politologue et écrivaine ; Hamid Benichou, militant associatif ; Soade Cherifi, enseignante et coach ; Yeter Celili, militante féministe et laïque ; Bahareh Dibadj, psychologue ; Hassan Jarfi, président de la fondation Ihsane Jarfi ; Fadila Maaroufi, anthropologue et éducatrice de rue ; Kaoukab Omani, éducatrice ; Abdel Serghini, réviseur d’entreprises ; Jamila Si M’hammed, psychiatre ; Sam Touzani, artiste-citoyen.