Et la journée internationale de l’homme alors ?

Zelda-Moore Boucher - FAML

Chaque année, à la date du 8 mars, alors qu’est célébrée la journée internationale des droits des femmes, les hommes s’insurgent et clament leur mécontentement de ne pas bénéficier, eux aussi, d’une journée qui leur serait dédiée. Pourtant, depuis déjà vingt-deux ans, la journée internationale de l’homme (International Men’s Day) existe bel et bien.

La journée internationale des hommes

Tout droit sortie de l’État des Caraïbes Trinité-et-Tobago, la date actuelle de la journée internationale de l’homme est fixée au 19 novembre depuis 1999. Soutenue par l’Organisation des Nations Unies (ONU), cette journée est célébrée dans plus de soixante pays dans le monde entier parmi lesquels l’Australie, les États-Unis, l’Inde ou encore la France pour n’en citer que quelques uns. Cette surprenante initiative a été lancée par le professeur d’université en histoire Jérôme Teelucksingh qui choisit cette date pour honorer son père né le même jour. D’après une étude menée par Gillette et Harris Interactive, 81 % des hommes ignorent cependant l’existence de la journée internationale de l’homme.

Mais pourquoi une journée internationale de l’homme ?

Cette journée vise à revaloriser le rôle des hommes dans la société et à mettre en évidence la discrimination à leur encontre. Chaque année, un thème différent est mis à l’honneur. C’est ainsi que pour l’année 2021, le thème retenu est: « De meilleures relations entre les hommes et les femmes », une thématique qui aspire à promouvoir l’égalité des sexes non seulement pour les hommes mais également pour les femmes.

Cette journée se veut également comme un moyen de sensibilisation aux problèmes auxquels les hommes sont confrontés ; on pense plus particulièrement ici au taux de suicide masculin dans le monde. Les différentes études consacrées au sujet concluent à un taux de suicide chez les hommes en moyenne trois fois plus élevé que celui des femmes. Notons cependant, que ces statistiques sont loin d’être identiques partout puisque dans des pays comme l’Inde, Bangladesh, Lesotho, Maroc ou encore Myanmar, les statistiques montrent un taux de suicide plus important chez les femmes.

Pour les organisateurs de cette journée internationale, il ne saurait donc être question ici d’une journée particulière en réaction voire même en opposition à la journée internationale des droits des femme, dans une sorte de rééquilibrage de l’attention accordée aux genres. Il ne s’agit pas non plus de prôner l’affirmation exacerbée d’une forme de machisme. Cette journée internationale se veut avant tout comme une occasion pour remettre en cause les habitudes occidentales, souvent bien ancrées dans la lecture de la masculinité. Loin d’être le pendant de la journée internationale des droits de la femme, cette journée du 19 novembre se veut également être outil permettant d’attirer l’attention sur des problèmes liés à la masculinité toxique, dont le taux de suicide plus élevé chez les hommes que chez les femmes est l’une des illustrations les plus méconnues.

Pourquoi dit-on que les femmes se suicident moins que les hommes ?

Si, sous le poids de pressions sociales constantes, les tentatives de suicide sont plus fréquentes dans la population féminine, dans les faits, ce sont néanmoins les hommes qui parviennent en plus grand nombre à mettre fin à leurs jours. Cet écart peut être mieux expliqué lorsqu’on l’observe au prisme des moyens utilisés plus fréquemment chez les hommes que chez les femmes pour attenter à leur vie.

Chez les femmes, l’une des méthodes les plus régulièrement rapportées est celle de l’intoxication médicamenteuse volontaire qui préserve mieux les chances de survie. Les hommes en revanche auront davantage recours à des modes opératoires plus létaux et plus violents comme l’usage d’armes à feu, la noyade ou la pendaison, qui entament sérieusement le pronostic vital et les réduisent les chances de survie. Selon Statbel, en 2016, on dénombre une proportion de 2,6 % d’hommes décédés par suicide en Belgique, tandis que pour les femmes ce chiffre est de 1,0%.

Image par StockSnap de Pixabay

« Boys don’t cry »

On considère que certains hommes sont amenés à choisir des moyens destinés à mettre fin à leurs jours plus violents afin de s’assurer de ne pas se réveiller et de devoir révéler au grand jour une détresse émotionnelle considérée comme dissonante avec des codes bien ancrés dans la construction culturelle de la masculinité. Dans la société actuelle, les hommes soucieux de se conformer aux stéréotypes de leur genre ont en effet moins tendance à rechercher un soutien médical ou psychologique, ce qui rend par conséquent plus difficile la détection du risque suicidaire. La population masculine, sans cesse confrontée aux rôles stéréotypés du mâle viril traditionnel qui tend à valoriser la fierté égocentrée à outrance, l’agressivité, la compétition, la force, le rejet de tout ce qui est associé à la féminité et à la sensibilité émotionnelle se retrouve donc moins encline à entreprendre des démarches visant à soigner un mal-être profond souvent perçu comme une faiblesse. Bien que cette situation commence timidement à évoluer, les grands standards de la masculinité exacerbée ont encore la vie dure dans la mesure où ils restent intrinsèquement liés à la culture et à l’éducation comme le principe inculqué depuis le plus jeune âge selon lequel « les garçons ne pleurent pas ».

De manière assez paradoxale, dans une société où les hommes se retrouvent souvent en position dominante avec tous les avantages que cela comporte, le poids des codes de la virilité est une pression non négligeable qui peut pousser certains à ne pas soigner leurs souffrances psychologiques, s’exposant ainsi dangereusement au suicide.

La journée internationale de l’homme est-elle bienveillante ?

Chaque année, de plus en plus de célébrations de la journée internationale de l’homme ont lieu. Malheureusement ce mouvement reste protéiforme et, pour l’instant, il se retrouve hélas in fine essentiellement accaparé par des masculinistes qui promeuvent une vision souvent très toxique de la masculinité (comme en Australie où il est soutenu par « Dads4Kids », un mouvement ouvertement opposé au mariage pour tous). Ces masculinistes se sentent menacés par une tendance qu’ils considèrent comme un reversement des valeurs en vertu duquel les femmes seraient désormais dominantes et favorisées. Les adeptes de cette théorie, qui considèrent donc que le patriarcat a été aboli au profit du matriarcat, clament qu’il est urgent de militer activement pour la défense des hommes dont tous les droits se trouveraient mis en danger et bafoués. Que ce soient au travers des discours qu’ils tiennent ou des actions qu’ils entreprennent, ces masculinistes ne font en réalité qu’accentuer les violences faites aux femmes en prônant ouvertement leur privation de certains droits humains fondamentaux.

La solution ?

À l’heure actuelle, une journée internationale de l’homme plus contemporaine est devenue essentielle pour chacun. Il est tout d’abord primordial de reprendre la journée internationale des hommes des mains des masculinistes. Le sujet de la masculinité ou celui des relations hommes femmes dans notre société sont des sujets bien trop importants pour en faire l’apanage des seuls masculinistes virilistes et conservateurs.

De plus, loin d’en faire une journée réactionnaire et conservatrice, il serait plus qu’intéressant de faire de cette journée une force et de s’en saisir pour dénoncer les dérives de la masculinité toxique et ses conséquences problématiques telles que la misogynie, la culture du viol, l’homophobie et le découragement quant à la recherche d’aide psychologique chez les hommes.

Enfin, il est plus que jamais de notre devoir de faire de la journée internationale de l’homme un outil de résistance face à l’offensive des masculinistes, en braquant les projecteurs sur la vulnérabilité des hommes et la célébration de la diversité des identités masculines tout en incluant, entre autres, les hommes appartenant à la communauté LGBT+.

AstraZeneca, les thromboses et les femmes

Zelda-Moore Boucher - FAML

Tout droit venu de l’Université d’Oxford, le vaccin AstraZeneca qui a été développé avec pour principal objectif d’empêcher la contraction de la COVID-19 se retrouve depuis plusieurs jours au cœur de tous les débats. Jugé suspect, l’AstraZeneca a en effet été suspendu dans plusieurs pays européen sans qu’un lien de cause à effet n’ait pu être réellement démontré entre son administration et le développement de certaines pathologies. En cause, il serait à l’origine de thromboses.

La thrombose en bref

Cette maladie se traduit par la formation d’un thrombus, plus communément appelé « caillot », au sein d’un vaisseau sanguin qui entraîne une occlusion partielle voire totale de la circulation sanguine. Ledit caillot peut se développer dans une veine ou dans une artère, raison pour laquelle on parle communément de thrombose veineuse ou de thrombose artérielle.

À l’heure actuelle, la complication connue la plus grave d’une thrombose veineuse est l’embolie pulmonaire. Dans ce cas de figure, le caillot migre de la veine où il s’est formé jusqu’à l’artère pulmonaire, ce qui peut entraîner une mort subite. Pour ce qui concerne les thromboses artérielles, les complications les plus graves peuvent prendre la forme d’un l’infarctus du myocarde (crise cardiaque), d’un accident vasculaire cérébral (AVC) ou encore d’autres sortes d’accidents vasculaires au niveau par exemple des membres inférieurs.

L’AstraZeneca et les accidents thrombo-emboliques

À la date du 17 mars 2021, six cas d’événements thrombo-emboliques apparus après l’injection du vaccin suédois-britannique ont été recensés. Dans l’Union européenne et au Royaume-Uni, dix-sept millions de personnes ont reçu une dose de vaccin développé par les laboratoires d’AstraZeneca. Sur ces dix-sept millions, on compte vingt-deux personnes qui ont développé une embolie pulmonaire et quinze personnes ayant développé une thrombose veineuse profonde (la thrombose veineuse est dite profonde lorsqu’un caillot de sang se développe dans les veines profondes du corps). L’équilibre entre les bénéfices recherchés et les risques encourus penche donc très largement en faveur de ce vaccin. Cependant, plusieurs pays européens ont néanmoins décidé de suspendre l’administration du vaccin d’AstraZeneca en vertu du principe de précaution.

Un problème sociétal souligné par la suspension du l’AstraZeneca

La gestion de la controverse autour des risques pour la santé générés par l’administration de ce vaccin, nous permet, lorsqu’on les remet les choses en perspective, de constater que les risques de thromboses dus à celui-ci semblent bénéficier bien plus du principe de précaution que lorsqu’il s’agit des mêmes risques de thromboses qui sont liés à la prise de pilule contraceptive auxquels les femmes s’exposent chaque jour. La surexposition des effets secondaires non prouvés dans le cadre de la pandémie actuelle tranche ainsi drastiquement avec la faible médiatisation des accidents thrombo-emboliques dus aux médicaments contraceptifs.

Pour la plupart, les pilules sont composées de deux hormones : œstrogène et progestatif. Pour le moment, il existe quatre catégories de pilules qui sont classées selon la nature du ou des progestatifs qu’elles contiennent. Les plus récentes, dites pilules de troisième et quatrième génération, ont été élaborées pour limiter les effets secondaires tels que les nausées, les migraines, les troubles vasculaires ou encore les douleurs mammaires. Pour ces raisons, les doses d’œstrogènes ont été réduites, mais il est intéressant de noter que l’œstrogène que contient le contraceptif oral de troisième et de quatrième génération entraîne tout de même la coagulation sanguine et modifie la pression dans les vaisseaux sanguins. La pilule contraceptive contient des progestatifs qui sont censés réduire ce problème mais, dans le cas des pilules en question, la plupart des progestatifs ne sont que très peu efficaces. Le risque de thrombose est ainsi fortement augmenté chez les femmes sous pilules contraceptives quelle que soit la génération de la pilule utilisée. Des risques scientifiquement prouvés et bien connus de tous mais qui n’ont finalement jamais suscité autant d’inquiétude que celle observée ces derniers jours à l’égard du vaccin AstraZeneca et de ses potentiels risques.

Image par Gabriela Sanda de Pixabay

Les chiffres

À titre de comparaison, une trentaine de cas de thromboses ont été rapportés sur les dix-sept millions de personnes vaccinées avec ce vaccin dans l’Union européenne et au Royaume-Uni. Lorsque l’on compare directement ces chiffres avec les chiffres de l’Agence Européenne des médicaments pour ce qui concerne uniquement les ravages de la pilule œstroprogestative de troisième génération, on constate qu’on ne dénombre pas moins de quarante cas annuels d’événements thrombo-emboliques sur cent mille utilisatrices de ce moyen de contraception. Si l’on ramène ces chiffres à un pourcentage le décalage est d’autant plus criant puisque l’on enregistre 0,0002% de potentiels cas de thrombose dus au vaccin, un chiffre bien maigre comparé aux 0,04% de cas annuels de thrombose dus uniquement à la pilule contraceptive de troisième génération.

Effets secondaires : femmes VS hommes

En décembre 2012, Marion Barat, une jeune Française de 26 ans, a décidé de porter plainte contre le Directeur général de la société pharmaceutique Bayer en accusant la pilule de troisième génération d’avoir été responsable chez elle d’un accident vasculaire cérébral massif survenu en 2006. Lourdement handicapée depuis, la jeune femme, qui a dû subir neuf opérations et des mois de rééducation pour retrouver l’usage de ses jambes et de la parole, a décidé de poursuivre la société Bayer pour « atteinte involontaire à l’intégrité de la personne humaine ». À l’époque des faits, elle prenait en effet une pilule de troisième génération depuis seulement quatre mois mais ce n’est que des années plus tard qu’un lien sera établi: « Ce n’est qu’en 2010 qu’une gynécologue m’a permis de comprendre l’origine de mon accident : ma prétendue ‘micro-pilule’. » (Le Monde, 29 juillet 2014).

Depuis l’affaire de Marion Larat, d’autres femmes sous pilules se sont rendues comptes qu’elles étaient, à l’instar de Marion, très peu informées des risques liés à la prise de la pilule et ont décidé de changer de mode de contraception.

Le décalage entre le traitement des risques liés au vaccin AstraZeneca et ceux liés à la prise de pilules contraceptives est ici manifeste. Contrairement au cas d’AstraZeneca, où beaucoup de pays ont très rapidement décidé de suspendre temporairement son administration, un tel principe de précaution ne fut jamais observé dans le cas de ces moyens de contraception, l’Agence européenne des médicaments allant même jusqu’à conclure qu’il n’y avait pas de raison d’interrompre ce type de contraception car les bénéfices sont supérieurs aux risques. Alors que la Ministre française des droits des femmes déclarait en 2013 que la contraception en France ne devrait plus rimer systématiquement avec pilule, la seule mesure de précaution qui a été prise est celle de dérembourser les pilules de dernière génération.

Deux poids, deux mesures

Malgré les nombreuses études qui démontrent que la pilule contraceptive comporte de hauts risques pour la santé, notre société demeure hélas extrêmement peu attentive aux problématiques de santé qui touchent les femmes uniquement. A contrario, lorsqu’un vaccin s’avère potentiellement responsable des mêmes conséquences, dans des proportions pourtant bien moindres, l’Europe s’agite, s’inquiète et c’est tout le fonctionnement qui est remis en cause.

Le fait que les cas concrets des thromboses provoquées par la pilule contraceptive, bien que nombreux et avérés, soient invisibilisés tandis que ceux du vaccin d’AstraZeneca, bien moins nombreux et dont la corrélation n’est pas à ce jour avérée, fassent la une de tous les médias illustre une fois de plus une disparité dans le traitement des dangers auxquels les genres sont exposés.

Il est aujourd’hui légitime de questionner sur cette attitude de « deux poids, deux mesures » et contester que la souffrance et les dangers imposés aux corps et à la santé des femmes soient socialement plus acceptables que ceux imposés aux hommes.

Depuis la rédaction de cet article, l’Agence européenne des médicaments a conclu que les vaccin AstraZeneca était sûr et efficace et que les bénéfices étaient supérieurs aux risques…

Donner la parole aux auteurs d’agressions sexuelles. Une bonne chose ?

Zelda-Moore Boucher - FAML

La réflexion qui suit n’engage que l’autrice et ne se veut pas dogmatique.

J’ai violé. Vous violez. Nous violons

Voici le titre glaçant d’un texte publié par le journal français Libération le 8 mars 2021. Plus d’un tiers de la première de couverture de ce lundi y est consacré avec une illustration au-dessus de laquelle trônent ces quelques mots : « Je t’ai violé Alma », la lettre d’un agresseur à sa victime. Avec l’accord de l’intéressée, Libération prend donc le parti de publier une lettre de l’agresseur d’Alma Ménager, dans laquelle il reconnaît l’avoir violée. S’en est rapidement suivi une vague d’indignation sur les réseaux sociaux tellement forte que le journal n’a eu d’autre choix que de tenter de se justifier au travers d’ un papier  « Making of » qui présente les circonstances de cet article et les différents échanges avec Alma.

En janvier 2021, Alma Ménager, étudiante à Sciences Po Bordeaux, a décidé de révéler qu’elle a été victime d’un viol perpétré en avril 2019 par son compagnon de l’époque. Elle poste alors un message sur le groupe Facebook « étudiant.e.s de Sciences Po Bordeaux ». Dans ce long et douloureux récit, Alma parvient enfin à mettre des mots sur un mal-être qui la ronge depuis deux ans en y exposant l’acte irréparable commis par son ex petit ami: « Il m’a maîtrisée puis il m’a violée. À ce moment-là, je ne ressentais rien. Juste, je me sentais très vide. Je voyais son visage au-dessus de moi, en train de haleter, de faire des va-et-vient, et je ne comprenais pas ce qui se passait. J’avais arrêté de lutter. … ». Ce témoignage de l’étudiante brisera l’omerta et permettra à des étudiantes de l’IEP (Institut d’Etudes Politiques) de s’exprimer à leur tour.

Pourquoi donner la parole aux auteurs d’agressions sexuelles ?

Si ouvrir son journal et se retrouver confronté.e à la parole d’un agresseur sexuel peut générer un sentiment dérangeant, ce récit peut néanmoins se révéler utile si bien évidemment il ne se retrouve pas imposé à qui que ce soit. Pour tenter d’endiguer les viols commis par les hommes, la première étape indispensable est en effet celle de la prise de conscience des différentes formes que peuvent prendre un tel acte. Il ne peut plus s’agir aujourd’hui de présenter le viol comme un malheureux « déraillement » qui n’aurait duré que l’espace d’un instant, pas plus que ce n’est l’histoire d’une petite incompréhension. Le viol est un crime. Un crime réel et il ne saurait être présenté autrement.

Cette prise de parole des agresseurs peut donc jouer un rôle dans la conscientisation des différentes formes que peuvent prendre un tel acte, mais cette prise de parole doit néanmoins s’accompagner de plusieurs conditions sine qua non. Il est tout d’abord impératif que la victime de l’agression soit préalablement consultée et ait pu donner son accord. Il est intéressant de noter que dans le cas présent la lettre reçue par Alma de la part de son agresseur n’est pas identiquement la même que celle publiée dans le journal Libération. Ensuite, il est fondamental que cette parole n’invisibilise pas celle, au combien plus importante, de la victime. Enfin, dernière condition et non des moindres, l’auteur de l’agression, à travers son récit presque cathartique, ne soit pas se retrouver élevé au rang de héros du simple fait de la reconnaissance de son crime.

Culture du viol

En tant que crime, le viol est banalisé depuis longtemps par la société dans laquelle nous vivons et qui a progressivement construit une véritable culture du viol dont les racines plongent jusqu’à l’éducation (idée selon laquelle les hommes auraient des « besoins » incontrôlables, mythe selon lequel la femme « l’aurait bien cherché », etc. ). Il est aujourd’hui impératif de rompre de toute urgence avec le mythe du « sanisme », qui flirte parfois dangereusement avec le racisme, du « violeur type ». Il s’agit de cette image parfois bien ancrée selon laquelle le violeur souffrirait d’une forme de maladie mentale dont il serait presque la victime et qui agirait, à l’abri des regards, la nuit sur les parkings et les ruelles mal éclairées et qui, tant qu’à faire, serait le plus souvent un migrant ou une personne d’origine étrangère.

C’est pour rompre avec cette vision totalement tronquée qu’il est fondamental de pouvoir entendre les agresseurs sexuels dit lambda: les pères, les frères, les maris, les amis, les collègues, les voisins etc. Leurs récits ne sont pas destinés à les excuser ou les disculper de leur crime mais bien à avertir, à comprendre et à contribuer à ne pas reproduire leurs crimes et à ne pas devenir des complices passifs à des degrés différents d’autres agresseurs sexuels. Les hommes ont la responsabilité et le devoir de déconstruire et de refuser de transmettre cette culture du viol. La libération de la parole des agresseurs constituerait la preuve de la présence d’une forme de domination toxique des hommes et l’espoir que d’autres rapports de genre puissent être possibles.

La libération de la parole des agresseurs sexuelles

Reconnaître les faits ne les excuse pas, pas plus qu’il ne les relativise, mais il est à noter que la parole des agresseurs puisse être libératrice pour certaines victimes, comme ça semble être le cas pour Alma qui s’est dite être soulagée. «C’est difficile à décrire, mais en lisant les premières lignes, une vague de soulagement m’a envahie. Le mot « ‎viol »‎ était écrit noir sur blanc. Mon violeur reconnaissait ce qu’il m’avait fait». Le principal danger contre lequel il faudrait lutter sera celui de s’assurer que l’auteur des faits ne cherche en rien à se justifier ou à minimiser la portée de ses actes. Malgré beaucoup de stéréotypes et de préjugés rien ne permet de justifier une agression sexuelle et aucune circonstance ne peut être retenue comme atténuante. Au travers de ces différents récits, il est important de déconstruire la vision selon laquelle le « gars bien » voire le « héro » serait celui qui n’agresse pas les femmes alors qu’il s’agit simplement ici du civisme le plus basique. Admettre que l’on est incapable de respecter cette règle élémentaire de savoir vivre et en assumer toutes les responsabilités, ne serait-ce pas simplement ce qui nous distingue de l’animal ?

Un geste salutaire du journal Libération ?

Si l’on peut comprendre la logique de l’article de Libération, on peut cependant lui reprocher un timing extrêmement malheureux en ayant volontairement choisi de publier cet article le 8 mars. Au lieu de donner la parole à une femme à l’occasion de la journée internationale pour les droits de la femme, on ne peut que regretter le fait que le journal français ait au contraire pris le parti de mettre en avant ce que pense un homme qui viole. Donner la parole aux agresseurs pourquoi pas. Mais dans ce cas précis plusieurs choses sont problématiques : tout d’abord la lettre est livrée de manière assez brute et sans la moindre mise en garde pour un public sensible. On peut d’ailleurs regretter que cette lettre ne s’inscrive pas dans un exercice plus large de déconstruction du viol. En outre, publier ce texte précisément le jour consacrée à la lutte internationale pour les droits de la femme est une façon d’invisibiliser les femmes. Le contenu du texte en tant que tel est également problématique puisque l’auteur tend souvent à se poser en victime en se trouvant souvent des excuses (relation passionnelle, sans limites ni garde-fou, enfance marquée par les abus d’un pédocriminel). Il y décrit sa tristesse et le profond traumatisme de s’être dissocié mais ne présente jamais clairement ses excuses à Alma, sa victime. Au final, cette lettre se rapproche hélas plus souvent d’une première ligne de défense que d’aveux sincères.

Être une victime ce n’est pas un choix et ça ne s’apprend pas. Il n’y a pas de bonne façon d’être une victime et de gérer les conséquences psychologiques d’un viol, pas plus qu’il n’y a de bonne manière d’être un agresseur. Toutefois la libération de la parole des victimes et leur écoute est primordiale. En ce qui concerne la libération de la parole des violeurs, ce sera toujours à la victime de décider si elle souhaite ou non entendre la parole de son bourreau et ce choix est légitime et ne doit s’accompagner d’aucun devoir de justification.

Alma est aujourd’hui toujours hospitalisée dans une clinique psychiatrique.

Et on voudrait que j’aie le moral…

Patricia Keimeul - Administratrice FAML

Il y a tout juste un an, un touriste un peu facétieux ramenait en souvenir de ses vacances en Chine un petit virus répondant aux noms charmants de Corona ou Covid.

D’abord considéré comme pas beaucoup plus dangereux qu’une grosse grippe, le petit se montra fort sociable et s’attacha à qui s’en approchait et, ce qui n’était qu’une épidémie, devint vite une pandémie.

C’est alors qu’épidémiologistes, virologues, infectiologues, microbiologistes, géographes de la santé, et autres spécialistes en santé publique envahirent les plateaux de télévision, les radios, la presse écrite et les réseaux sociaux, chacun apportant Sa solution à la crise.

Fallait-il porter un masque ? Certains le recommandaient, d’autres n’en voyaient pas la nécessité et d’ailleurs, il n’y en avait pas ! Le personnel soignant lui-même en manquait. On ne s’attardera pas sur les épisodes ubuesques des masques détruits, de ceux non conformes,..

Les plus habiles d’entre nous en cousirent. Et soudain, par on ne sait quel miracle, et alors que les pharmacies n’en avaient toujours pas, ils apparurent en nombre dans … les supermarchés.

Le virus circulait de plus en plus et faisait des morts, beaucoup de morts … surtout parmi les pensionnaires des maisons de repos considérés à juste titre comme les plus vulnérables. Ce sont pourtant eux qu’on négligea d’envoyer dans les hôpitaux pour en éviter la saturation !

Nos vieux sont morts seuls, sans pouvoir dire adieu à leur famille à qui on refusa en outre le droit de les accompagner dans leur dernier voyage.

Si beaucoup périrent du virus, d’autres se laissèrent mourir enfermés dans leur chambre, interdits de visites familiales, de contacts avec les autres pensionnaires, sans accès aux salles à manger, aux salons communs,… Ils avaient simplement perdu le goût à la vie.

Il fallait donc agir, c’était urgent !

On ferma d’abord l’Horeca, ce fut ensuite,à la mi-mars, au tour de la population d’être confinée. Interdiction de sortir si ce n’est pour pour les besoins essentiels : médecin, alimentation, …. Cela devait durer jusqu’à la fin du mois … ce fut prolongé une fois, deux fois…

Le déconfinement connut plusieurs phases permettant d’abord la réouverture des magasins, le retour au travail, l’accès aux transports en commun (qui ne présentent aucun danger de contamination) bien avant de pouvoir revoir sa famille ! Et là, il nous fallut choisir entre nos enfants lequel pourrait venir nous rendre visite ! Celui qui n’était pas encore notre premier ministre nous suggéra même d’aller rencontrer notre famille dans les magasins, ah l’humour belge !

Le masque était désormais de mise dans les lieux publics et dans les magasins où l’on se rend seul, même pas accompagné d’une personne de sa bulle, pour une durée maximum de trente minutes.

Certains comme Ikea Zaventem, « soucieux » de respecter ces règles, ont même instauré un système infaillible qui consiste, après avoir limité à un seul l’accès au parking, à l’installation de deux check points, le second étant destiné à la distribution d’un petit bracelet garantissant le shopping en solo, bracelet qui vous est retiré à la sortie du magasin ….

L’horeca put rouvrir moyennant de nombreux aménagements : espacement des tables, montage de parois en plexiglas,. .. Plus de cartes sur les tables (remplacées par un QR code donnant accès au menu, ce qui supposait la possession d’un smartphone) plus de sel ni de poivre…

Les enfants privés d’école jusqu’au moins de juin paient eux un très lourd tribut à cette crise sanitaire : enseignement à distance, isolement, … et si certaines familles, les plus aisées bien entendu, peuvent offrir à leurs enfants des conditions de travail plus favorables (chambres individuelles, matériel informatique performant, suivi parental, cours particuliers si nécessaire,…) c’est loin d’être le cas pour tous. Le décrochage scolaire est important, certains n’arriveront pas à le surmonter …

L’école reprit finalement, contrainte de mettre en place un protocole très particulier respectant la distanciation entre les élèves. Certains aménagements qui avaient pu être mis en place grâce au dévouement et à l’énergie du corps enseignant purent très vite disparaître car devenus inutiles, les mesures ayant été allégées. Perte de temps ?

Et si les maternelles et le primaire reprennent le chemin des classes à temps plein, il n’en va pas de même pour les plus grands qui, outre le masque qu’ils doivent porter tout le temps de leur présence, ne retrouvent professeurs et camarades que quelques heures par semaine.

Les jeunes, rarement atteints par la maladie en sont néanmoins des victimes collatérales. Pas question de fête de rhéto, de voyage de fin d’études, pas de proclamations ni de lancer de chapeau pour les universitaires, pas d’anniversaires entre copains, …

Pas non plus de discothèques, de bars, annulation de tous les festivals de l’été… et surtout pas de contacts rapprochés … disparue la vie sociale dont nos jeunes ont pourtant tellement besoin. Et pour combien de temps encore ?

L’été nous accorda un petit répit, les frontières européennes ont été rouvertes permettant à quelques inconscients, de partir à l’étranger.

Avec la rentrée, c’est la deuxième vague qui fit son apparition et avec elle, de nouvelles mesures drastiques. Si la fermeture des commerces dits non essentiels fut de courte durée, il n’en fut rien pour l’Horeca malgré les investissements réalisés pour se conformer aux exigences précédentes. Aucune perspective de réouverture et d’ailleurs nombre d’entre eux ne rouvriront pas…

Théâtres, cinémas, milieu culturel en général, métiers de contact, salles de sport, parcs d’attraction restent inaccessibles autant que les parcs animaliers bien qu’en plein air !

Pas de confinement strict mais nous voilà contraints de respecter un couvre-feu que le fédéral fixe à minuit mais pour les régions wallonne et bruxelloise, ce sera vingt-deux heures.

C’est à nouveau à une personne en dehors de notre bulle que se limiteront nos contacts rapprochés avec la différence que les enfants de moins de douze ans sont désormais assimilés à des adultes. Comment choisir ?? une maman sans ses enfants, un mari sans son épouse ?

Vient la fin de l’année et la perspective des fêtes. Cette période se devrait d’être réjouissante. Il n’en sera rien !

Pas de marchés de Noël, peu d’illuminations, … mais on va quand même aller voir ce sapin et ces lumières. Mais la ville est triste… le beau sapin trône au milieu d’une Grand Place presque déserte (où il est par ailleurs interdit de s’attarder, ) après le rush des premiers jours, seuls quelques clients font la file sous une fine pluie glacée devant le magasin Dandoy…

On nous suggère très sérieusement de fêter Noël en été (sans préciser de quelle année). Norman avec ses décorations au milieu du jardin, dinde au barbecue, et la bûche ?

Aucun assouplissement donc des mesures pour l’occasion. On s ‘en plaint ? c’est qu’on est égoïste et qu’on ne pense pas à ceux qui ne peuvent pas se payer le homard et le foie gras traditionnellement présents sur nos tables de fête. Des pauvres, il y en a toute l’année, pas seulement à Noël, qui s’en soucie ?

La pauvreté est, elle aussi, une maladie mortelle, qu’on pourrait, qu’on devrait éradiquer. Est-il normal que des enfants aient faim et froid, que des gens n’aient d’autre choix que de dormir dans la rue et risquent des amendes pour non-respect du confinement ou du couvre-feu ?

Les habitants de la région bruxelloise, contrairement à la Flandre et à la Wallonie, n’auront même pas droit au couvre-feu à minuit alors même qu’à ce moment les contaminations y étaient les plus basses.

Et c’est là que certains de nos concitoyens nous ont montré leur vrai visage, celui de la jalousie voire de la haine. Tout comme ceux qui dénonçaient les juifs durant la guerre, se prenant pour des justiciers, ils appellent la maréchaussée lorsqu’ils soupçonnent leurs voisins d’enfreindre les règles, ou non …. La police fut même appelée par un « bon » citoyen pour démanteler, photos à l’appui, un salon de coiffure clandestin, il s’agissait d’une maman et de sa fille …

Encouragés en cela par la ministre de l’intérieur qui voulait autoriser la police à pénétrer dans le domicile des éventuels fêtards. Il faudra que le collège des procureurs généraux rappelle que la Constitution garantit l’inviolabilité du domicile et que des conditions très strictes doivent être réunies pour y entrer comme par exemple l’accord écrit et préalable de l’occupant des lieux, une ordonnance d’un juge d’instruction qui autorise une perquisition et, en cas de flagrant délit, avec l’accord du procureur du roi.

Certains avaient même envisagé l’utilisation de drones équipés de caméras thermiques pour espionner à l’intérieur des maisons !!!! dommage pour eux, cela leur fut refusé.

Vacances de Noël …. les voyages à l’étranger, bien qu’autorisés, sont fortement déconseillés (Belgique en zone rouge, pays voisins en zone très rouge…) Certains, égoïstes, inconscients, voire criminels partent quand même , on prend donc, après leur départ des nouvelles mesures à leur encontre ; tous devront se faire tester le jour de leur retour, respecter une quarantaine de sept jours à l’issue desquels il y aura un nouveau test qui décidera de leur sort …

On les rendra responsables de l’augmentation des contaminations, sur les réseaux on se répand en propos malveillants, les experts surenchérissent.

Il suffisait d ‘interdire !

Beaucoup décident donc de ne pas partir mais il faut bien occuper nos chers bambins durant ces deux semaines hivernales : cinémas, théâtres, parcs animaliers, parcs d’attraction …toujours fermés. Seuls les musées, sur rendez-vous, accueillent des visiteurs.

Enfin une bonne nouvelle, il neige dans les Fagnes ! …. pas question de chausser ses skis mais la perspective d’une grande balade dans la poudreuse, de batailles de boules de neige,… ne pouvait que réjouir petits et grands.

La joie fut de courte durée, les promeneurs étant trop nombreux, le site fut purement et simplement rendu inaccessible. Retour donc à la télé, aux jeux vidéo, …

Le passage à l’an neuf, celui qu’on attendait tellement et qui est censé nous faire oublier 2020 , cette année pourrie, ne fut guère plus réjouissant, mêmes contraintes, mêmes interdictions avec en plus celles des feux d’artifice, des rassemblements,…

D’ailleurs on ne pouvait même pas aller chez le coiffeur pour fêter cet événement, on écoutera donc pousser nos cheveux (Brel, les bonbons 67) et on regardera avec désespoir s’allonger les repousses blanches. Combien de temps encore ? A ce propos, il est drôlement bien coiffé notre premier ministre et la miss météo de la RTBF arbore une frange parfaitement coupée…. Les citoyens sont égaux en droits mais manifestement certains plus que d’autres !

Voici venue la période des soldes. Il faut y aller seul, pas question d’aller profiter des bonnes affaires avec quelqu’un de sa bulle ni même avec son contact rapproché…

Ce sera donc à la maison, en ligne auprès des grandes enseignes. Pendant que les petits commerçants font la moue, d’autres se réjouissent. Jeff Bezos par exemple, sa petite entreprise, elle connaît pas la crise (Bashung) : Amazon a accru ses bénéfices de 30 % au cours de la période. Les transporteurs aussi, les camionnettes de livraison de DHL, UPS, DPD, et autre Bpost, sillonnent nos rue chargées de colis. Cette dernière a dû engager du personnel en renfort et louer des véhicules car son parc était devenu insuffisant pour rencontrer la demande .

Bien sûr il faut lutter énergiquement contre cette saleté qui tue des gens, qui met le personnel hospitalier au bord de l’épuisement mais pourquoi ne pas le faire avec des mesures plus cohérentes ? Mieux expliquées. Est-il vraiment plus dangereux d’aller à Pairi Daiza en plein air ou chez le coiffeur, avec toutes les mesures qui ont été prises que de monter dans des transports en commun parfois bien remplis et où on n’oblige pas à se passer les mains au gel hydroalcoolique (d’ailleurs il n’y en a pas!!!) ? Prenons-nous plus de risque en nous asseyant, avec notre bulle, entre des parois en plexiglas, au restaurant qu’en allant faire nos courses au supermarché  où de nombreux clients n’ont pas totalement intégré le principe des courses en solitaire ?

Nous avons besoin d’espoir, de perspectives, pas de ce climat anxiogène que les médias entretiennent avec délectation. Nous sommes fatigués, ces contraintes, ces interdictions nous minent. Les psys n’ont jamais été aussi sollicités. On donne la parole aux experts et aux téléspectateurs les plus alarmistes : les hospitalisations et le nombre de décès diminuent, ne nous réjouissons pas, on est à la veille d’une nouvelle catastrophe, les contaminations sont en baisse, n’en tirez pas de conclusion quant à l’évolution de la pandémie, c’est simplement parce qu’on a moins testé (le contraire ne justifiant pas une augmentation de la positivité).

L’émission de la RTBF questions en prime (on aurait dû l’appeler on va tous mourir) ne retient des questions que celles appelant à plus de sévérité dans les mesures, suggérant un nouveau confinement « dur », celles prédisant des aggravations, des nouvelles vagues,…

Un mot d’espoir, une parole positive de l’un sont aussi vite balayés par de sombres prévisions des autres.

La vaccination débute et avec elle peut-être le bout du tunnel si une part suffisante de la population accepte de se faire piquer et il semble, d’après les derniers sondages que les volontaires seraient près de 80 %, soit une diminution du nombre des tenants de la théorie du complot qui voudrait qu’en même temps que le vaccin on nous inocule une puce destinée à nous pister (le GPS de la voiture, les cartes de banque ou de clients, le smartphone,… permettent déjà de nous suivre partout où nous allons).

L’occasion de se réjouir ? Pas si sûr. Si la plupart des experts, et c’est eux qu’on veut croire, nous promettent le retour à une vie normale d’ici à la fin l’été, d’autres parlent de la fin de l’année et d’autres encore prédisent qu’il nous faudra encore porter le masque et respecter la distanciation « sociale » le vaccin n’empêchant peut-être pas la transmission du virus.

Certains voudraient instaurer un certificat de vaccination qui permettrait à ceux qui ont accepté de s’y soumettre de circuler librement. Fausse bonne idée selon d’autres, cela reviendrait à stigmatiser les réfractaires, la vaccination n’étant pas obligatoire mais vivement conseillée.

Pourquoi pas obligatoire d’ailleurs ? Celle contre la poliomyélite l’est bien ! Et nous en voilà débarrassés.

Et on voudrait que j’aie le moral

 

Travail précaire : à qui profite le crime ?

Marie Béclard - FAML

Travailler pour plusieurs employeurs, en horaires décalés, à la demande… Les formes atypiques d’emploi se multiplient depuis les années 70. Dans les pays industrialisés, le temps partiel en « horaires de travail très courts » ou les contrats sans durée minimum de travail garantie sont de plus en plus courants. Les Etats tentent de diminuer le nombre de chômeurs en mettant en place de nouvelles mesures mais jusqu’où pourrait-on aller pour atteindre cet objectif ? Offrir toujours plus de flexibilité aux entreprises dans l’espoir qu’elles engagent ? Mener une telle politique peut-elle se faire sans conséquences pour la sécurité sociale  et pour les travailleurs ?

L’Uberisation, Création ou destruction de l’emploi ? Le cas de Deliveroo

Deliveroo est une plateforme qui met en relation des clients, des restaurateurs et des livreurs. Ces derniers, plus communément appelés « coursiers », ne sont pas des employés. Pour travailler avec Deliveroo, ils sont contraints d’adopter le statut de micro-entrepreneur, ils sont des « partenaires » de la plateforme. Ils travaillent avec la contrainte de devoir assurer la livraison du repas à vélo (mais certains coursiers utilisent également leur véhicule), en moins de trente minutes.[1] Une subordination qui ne devrait pas exister lorsqu’il s’agit d’indépendants selon la juriste Barbara Gomes. Pour être un vrai indépendant, le livreur doit être réellement libre de choisir quand il travaille ou non. A certains moments Deliveroo a contraint des livreurs à accepter des courses sous peine de ne plus pouvoir travailler pour la plateforme. Les coursiers étaient forcés de travailler le week-end de 20 à 22h sinon ils n’avaient aucune chance d’être bien placés dans les statistiques et d’avoir accès à un maximum de plages horaires. Les coursiers qui n’acceptaient pas assez de courses étaient prévenus et cela avait des conséquences sur « Le classement qu’il effectue garantit une certaine protection à ceux qui prêtent allégeance, c’est-à-dire à ceux qui sont disponibles dans le travail précaire, qui sont réactifs et corvéables » un même fait qui va brouiller les limites «  qui brouillent la frontière entre travail subordonné et travail indépendant »[2].

Les coursiers n’avaient pas la possibilité de ralentir ou de prendre du repos s’ils voulaient garder leurs privilèges car toutes les deux semaines, les statistiques sont recalculées. Certains coursiers se retrouvaient dans des situations aberrantes : travailler avec un vélo en location (et donc quasi pour rien) ou encore acheter des heures à un autre livreur pour ne pas baisser dans les statistiques. Cette pratique a été fortement critiquée et Deliveroo prône désormais le free login. Les coursiers sont désormais libres de choisir quand ils décident de travailler pour la plateforme. Le lien de subordination est détourné de manière subtile par Deliveroo puisque l’employé est contrôlé par une application sans qu’on doive lui donner directement des ordres.

Deliveroo ne fournit pas le matériel aux personnes qui travaillent pour eux. Mais il permet aux coursiers de se fournir chez eux à des tarifs préférentiels. Certains font l’achat de vélos plus performants, de vélos électriques (voire de scooters), pour répondre à ce besoin de vitesse d’exécution (être trop lent n’est pas rentable) tout en soulageant les corps de l’intensité à laquelle ils sont soumis.

Deliveroo et la loi de Croo

Avant 2017, en Belgique, pendant une période, une partie des livreurs de Deliveroo travaillaient sous contrat SMart.be[3]. Les contrats SMart ont été utilisés dès 2013 par les livreurs de la plateforme Take Eat Easy. Les livreurs perçoivent ce système de contrat comme une « alternative viable au statut d’indépendant, dont les cotisations sociales et les démarches administratives sont trop pesantes au regard des rémunérations perçues et du nombre moyen d’heures prestées ». [4]

A l’arrivée de Deliveroo sur le marché belge en 2016, bon nombre de livreurs se sont tournés également vers SMart. La coopérative s’est intéressée aux conditions de travail des livreurs : elle a mis en avant qu’ils étaient payés en dessous des minima légaux et mal couverts en cas d’accident. Face aux conditions de travail alarmantes, SMart entame début 2016 des négociations avec les deux plateformes. Comme une grande majorité des coursiers utilisaient ses services, SMart était en position de force pour négocier une convention cadre en mai 2016. La coopérative exige alors pour ses membres: « une rémunération à l’heure respectant les minima légaux, la garantie d’être rémunéré minimum 3 heures par jour presté, un défraiement pour l’utilisation du téléphone portable, la prise en charge à 50% des frais d’entretien des vélos ainsi qu’une formation à la sécurité routière et un contrôle technique du vélo gratuit pour chaque nouveau coursier ».[5]

Si le système de fonctionnement de la Smart n’est pas parfait, il présente l’avantage d’avoir permis aux 400 coursiers de Take Eat Easy de toucher leur dernier mois de salaire quand la plateforme a fait faillite. Mais aussi de profiter de sa force, en septembre 2017, SMart représentait 900 coursiers Deliveroo, pour tenter de conclure une nouvelle convention collective.

Mais l’instauration de la loi Alexander De Croo sur l’économie collaborative, qui limite à 10% la taxation sur les revenus perçus ainsi que la création du statut d’étudiant auto entrepreneur a permis à Deliveroo d’encourager vigoureusement ses coursiers « à quitter leur poste sous contrat Smart pour devenir des « prestataires de service » » [6]. Si la plateforme de livraison de repas a gagné dans ce changement ce n’est pas le cas pour les coursiers: la rémunération est passée à une rémunération à la livraison plutôt qu’à l’heure. Ils touchent désormais 5 euros pour une livraison là où ils touchaient jusqu’à 11 euros de l’heure. Le coursier qui a réservé des créneaux horaires pour travailler avec Deliveroo n’a plus de garanties d’avoir une rémunération, ce qui exacerbe sa dépendance aux fluctuations de la demande et de sa distribution par la plateforme numérique : le travailleur doit « prendre sur lui » la contrainte externe. Il a une activité de travail en deux temps : d’une part, un temps où le coursier attend d’avoir une commande, une proposition de livraison. Pourquoi avoir accepté le changement ? Le livreur peut sous ce statut gagner jusqu’à 6000 euros tout en étant exonéré d’impôt. Ce système peut fonctionner grâce au profil particulier des coursiers. Le livreur lambda preste une dizaine d’heures par semaine. En général, on ne fait pas carrière comme livreur chez Deliveroo, en effet, on s’aperçoit que les gens arrêtent généralement après 6 mois de travailler avec la plateforme. Les étudiants sont très nombreux à travailler pour la plateforme.

 

Si Deliveroo prétend offrir une grande flexibilité de travail à ses coursiers, on s’aperçoit qu’en réalité, l’entreprise est la seule à dicter le rythme de travail. Le collectif des coursier-e-s, les syndicats et SMart estimaient pourtant que Deliveroo ne pouvait rentrer dans cette logique d’économie collaborative car les services devaient être rendus de particulier à particulier ce qui n’est pas totalement le cas. [7] Pourtant, Deliveroo est toujours sur la liste des entreprises pouvant utiliser ce système. Les livreurs pourront donc l’utiliser jusqu’à la fin de l’année 2020 quand le système sera définitivement aboli puisque la Cour de cassation a décidé de mettre fin à ce système en décembre 2020.

Si l’objectif de la loi de Croo était de sortir du travail au noir toute une série d’emplois, on peut questionner les bénéfices réels tant pour les employés que pour la sécurité sociale.

L’emploi chez Amazon, précaire ou très précaire ?

S’il y a un employeur qui est souvent décrié c’est bien Amazon. Une étude réalisée en 2019 a mis en avant les conséquences de l’expansion de la multinationale en termes d’emploi. Chaque fois qu’Amazon crée des emplois, c’est le double d’emplois qui sont perdus dans de petites entreprises.

Souvent, à la une des journaux, on peut lire que les employés sont poussés à avoir une grande rentabilité, qu’ils sont toujours sous pression, qu’ils sont épuisés, qu’ils prennent des risques, que l’entreprise pratique l’évasion fiscale de manière massive, que Amazon est responsable d’une importante pollution. Il ne s’agit pas de nier ces faits mais en termes d’emplois précaires : les employés d’Amazon sont très nombreux à être engagés avec des contrats à durée indéterminée. Il y a des périodes où la multinationale engage des intérimaires, sous contrat plus précaire, pendant les fêtes par exemple pour répondre à une demande accrue de livraisons.

Les contrats zéro heure (Zero-hour contract)

Ce type de contrat de travail s’est développé dans l’Union européenne. La caractéristique principale est que l’employeur ne mentionne dans le contrat aucune indication d’horaires ou de durée minimum de travail. Le salarié est rémunéré uniquement pour les heures qu’il preste mais il doit pouvoir se rendre disponible à n’importe quel moment de la journée pour effectuer la tâche même si légalement ils ne sont cependant pas forcés d’accepter les heures de travail proposées, on observe que personne n’ose dire non.[8]

Au Royaume-Uni, en juillet 2016, les contrats « zéro heure » concernaient 2.9% des actifs soit 900 003 personnes.[9] En 2017, McDonald’s a été largement critiqué pour l’utilisation massive de ce type de contrat : environ 90% de ses salariés en possèdent un.[10]

Les flexi-jobs

Ce système a été instauré au 1er janvier 2015 et constitue une forme d’emploi permettant au travailleur occupé auprès d’un ou de plusieurs autres employeurs à 4/5 temps au moins. Ils peuvent alors bénéficier d’un revenu complémentaire dans certains domaines : commerce, Horeca… Cela permet aussi à des pensionnés de travailler. [11] Ce type de contrat ne crée pas de nouveaux emplois mais ce contente de proposer des emplois avec des statuts précaires. [12] La sécurité sociale est progressivement détricotée : les cotisations patronales sont réduites à 25 %, celles du travailleur sont nulles.

Cela permet également à des gens qui ont déjà un travail de faire un grand nombre d’heures supplémentaires au détriment de leur santé et d’heures qui auraient pu être offertes à une personne en recherche d’emploi. De plus, concernant le salaire : il n’existe « pas de barème portant sur le flexi-jober : il devra au moins percevoir le salaire horaire minimum belge ».[13]

Les titres services

L’Etat innove sans cesse pour réduire le chômage, remettre au travail des gens éloignés depuis longtemps du marché de l’emploi. Un système qui fonctionne en partie puisqu’en 2006, « le système des titres-services emploie un grand nombre de groupes-cibles: 46% des travailleurs titres-services étaient au chômage (de longue durée), 39 % des travailleurs sont peu qualifiés et 14% des travailleurs sont de nationalité non belge. »[14] Mais d’un autre côté, on observe que ces emplois sont précaires : les aides-ménagères (les femmes sont beaucoup plus présentes) sont peu nombreuses à travailler à temps plein. Parfois par choix : pour pouvoir mener une vie de famille mais également parce qu’on ne leur propose pas suffisamment d’heures ou encore parce que il est difficile physiquement de prester 38 heures.

Si le but est de remettre des chômeurs au travail, le résultat est atteint. Le nombre de travailleurs n’a cessé d’augmenter ces dernières années. Mais d’un autre côté, on observe que ces emplois ne jouent pas du tout leur rôle de tremplin pour atteindre d’autres types d’emplois. Ces femmes sont donc soumises aux aléas des clients qui annulent et les agences qui ne remplacent pas les heures perdues, elles sont fréquemment mal traitées (violence physique, morale et sexuelle). Le salaire actuel est trop faible : 11,04€ de l’heure en 2019. Avec le coronavirus, elles sont confrontées à la présence du client en télétravail et donc mises en danger. [15]

Les clients souvent privilégiés profitent d’un service pour un faible coût et bénéficient encore d’une déduction fiscale. Est-ce que ce coût tant social qu’économique ce justifie réellement ?

Ces différents types de contrats permettent de réduire le chômage mais il cache aussi toute une série de cas où les gens ne peuvent pas vivre de leur travail. Ce type de contrat est donc incontestablement au bénéfice de l’employeur et non de l’employé. Le salarié devient progressivement serviable et corvéable à merci.

Quelles sont les conséquences du travail précaire ?

Les conséquences de la précarisation du travail sont nombreuses, tant sur le plan matériel que sur le plan physique. L’employé a difficile à se loger : un bailleur préfère toujours un dossier solide, obtenir un prêt bancaire relève de l’impossible quand on n’a pas le saint graal d’un contrat à durée indéterminée.

L’endettement est une conséquence des emplois précaires, souvent les employés disposant de contrat à court terme ou à temps partiel, ne peuvent pas mettre suffisamment de côté pour faire face aux aléas de la vie et au moindre problème ils peuvent se retrouver surendettés. Le stress engendré par une situation financière instable peut également provoquer des problèmes familiaux, des tensions dans le couple et mener jusqu’au divorce. Une situation qui peut renforcer les situations de détresse financière et mener à une précarité extrême, et même parfois à devenir sans domicile fixe. [16]

Cette précarité a également des conséquences sur la santé : cette situation engendre du stress, du mal-être, nuit à la santé mentale du travailleur.[17]

Le travailleur est beaucoup moins revendicatif. Il n’ose pas contester les ordres car il a peur de perdre son emploi. Des études montrent également que « les salariés précaires sont généralement très impliqués et investis dans leur travail, en partie dans l’objectif de voir leur emploi pérennisé ou de faciliter leur recherche d’un nouvel emploi »[18] ou au contraire amener à une perte de lien social. Il n’a pas le sentiment d’appartenir au groupe et le vivent mal. [19]

Il est difficile pour les syndicats d’atteindre certains types de travailleurs. Ils restent trop peu dans l’entreprise, n’ont pas le temps de quoi ?. Pourtant, ils sont à cibler car ils n’ont pas connaissance de leurs droits. [20]

Conclusion

Les 30 glorieuses et le plein emploi sont loin derrière nous. Les entreprises et l’Etat ont donc tenté de trouver des solutions pour conserver ou créer des emplois. On assiste depuis des années à une précarisation de l’emploi, à un affaiblissement de la sécurité sociale, aux cadeaux offerts par l’Etat aux entreprises comme l’exonération patronale des cotisations ONSS et à la création de statuts toujours plus précaires (Flexijob, loi de Croo…). Si les entreprises y gagnent de la main d’œuvre quasi jetable, ce sont les travailleurs, chômeurs, et pensionnés qui paient la facture. Pour les employés, certains se trouvent obligés de passer par la case chômage de longue durée pour avoir enfin accès à des jobs sous conditions d’aide à l’emploi. L’Etat qui doit faire des choix, met en danger les chômeurs risquant toujours une réduction de la durée du chômage ou des montants des indemnités. Pour les pensions, on voit également l’âge de la retraite reculer.

  1. F. LEMOZY, « La tête dans le guidon. Être coursier à vélo avec Deliveroo », 14, 2019, mis en ligne le 07 mai 2019, consulté le 05 novembre 2020. Consulté sur le site http://journals.openedition.org/nrt/4673 ; DOI : https://doi.org/10.4000/nrt.4673
  2. F.LEMOZY, « La tête dans le guidon. Être coursier à vélo avec Deliveroo », 14, 2019, p.16 mis en ligne le 07 mai 2019, consulté le 05 novembre 2020. Consulté sur le site http://journals.openedition.org/nrt/4673 ; DOI : https://doi.org/10.4000/nrt.4673.
  3. La Smart a été créée en 1998. Elle est actuellement présente dans près de 40 villes dans 8 pays européens. Elle se définit comme « l’émanation de travailleurs autonomes de tous horizons qui s’associent, au travers d’une société coopérative, pour se doter des moyens de développer en toute autonomie leurs propres activités économiques et de se procurer des revenus socialisés et fiscalisés ». Elle permet à différents types de travailleurs de déclarer des revenus tout en payant des cotisations sociales, leur permettant ainsi de travailler comme salariés plutôt que comme indépendants. Elle permet aussi à ses membres de bénéficier de conseils juridiques, financiers ou administratifs, formations et encore de profiter d’un accompagnement économique et d’espaces de travail partagés.
  4. Coursiers à vélo et Deliveroo: les enseignements d’un combat social informations consultées sur le site https://smartbe.be/wp-content/uploads/2018/07/06-2018-deliveroo_final.pdf
  5. A. JEHN, SMart, Coursiers à vélo et Deliveroo. Les enseignements d’un combat social, juin 2018 consulté le 12 octobre 2020 sur le site https://smartbe.be/fr/comprendre/publications/education-permanente/deliveroo-les-enseignements-dun-combat-social/
  6. Deliveroo devant le tribunal du travail pour infractions à l’ONSS, informations consultées sur le site https://www.7sur7.be/belgique/deliveroo-devant-le-tribunal-du-travail-pour-infractions-a-l-onss~a6a345f9/
  7. A. JEHN, SMart, Coursiers à vélo et Deliveroo. Les enseignements d’un combat social, p.3, juin 2018 consulté le 12 octobre 2020 sur le site https://smartbe.be/fr/comprendre/publications/education-permanente/deliveroo-les-enseignements-dun-combat-social/
  8. « Les flexi-jobs minent la sécurité sociale et poussent les travailleurs vers un statut précaire » informations consultées le 12 septembre 2020 sur le site https://www.lacsc.be/actualite/actualites-et-communiques-de-presse/2019/12/16/les-flexi-jobs-minent-la-securite-sociale-et-poussent-les-travailleurs-vers-un-statut-precaire
  9. Ubérisation : les nouvelles formes d’emploi toujours plus précaires, informations consultées le 12 septembre 2020 sur le site https://www.novethic.fr/actualite/social/conditions-de-travail/isr-rse/uberisation-les-nouvelles-formes-d-emploi-toujours-plus-precaires-144187.html
  10. T. PORTES, Grève des employés de McDonald’s à Londres pour dénoncer les contrats 0 heure, informations consultées le 12 septembre 2020 sur le site https://blogs.mediapart.fr/thomas-portes/blog/050917/greve-des-employes-de-mcdonalds-londres-pour-denoncer-les-contrats-0-heure
  11. Informations consultées le 12 septembre 2020 sur le site www.securex.eu
  12. « Les flexi-jobs minent la sécurité sociale et poussent les travailleurs vers un statut précaire » informations consultées le 12 septembre 2020 sur le site https://www.lacsc.be/actualite/actualites-et-communiques-de-presse/2019/12/16/les-flexi-jobs-minent-la-securite-sociale-et-poussent-les-travailleurs-vers-un-statut-precaire
  13. « Le flexi-job pose son lot de contradictions sociales » informations consultées le 12 septembre 2020 sur le site https://plus.lesoir.be/113105/article/2017-09-09/le-flexi-job-pose-son-lot-de-contradictions-sociales
  14. Informations consultées le 12 septembre 2020 sur le site https://emploi.belgique.be/fr/actualites/les-titres-services-des-outils-efficaces-pour-lemploi-et-les-services-aux-personnes
  15. Mémorandum 2019 FGTB Titres-servicesPOUR DES EMPLOIS DE QUALITÉ DANS UN SYSTÈME SOLIDE, informations consultées le 10 septembre 2020 sur le site https://www.accg.be/sites/default/files/sectors/scp-32201/accg-scp-32201-tool-memorandum-2019-titres-services.pdf, p.4-6.
  16. G. KOZLOWSKI, A. LEDUC, M.-A. HOTTELET, et al. « Sur le précariat En hommage à Robert Castel » dans Les Cahiers du Fil Rouge, 16-17, p. 41.
  17. Emploi précaire informations consultées le 13 septembre 2020 sur le site https://interim.ooreka.fr/astuce/voir/550377/emploi-precaire
  18. Salariés précaires : qui sont-ils ? Quelles sont leurs conditions de travail ?, publié le 17/10/2013, informations consultées le 12 septembre 2020 sur le site https://www.anact.fr/salaries-precaires-qui-sont-ils-quelles-sont-leurs-conditions-de-travail
  19. G. KOZLOWSKI, A. LEDUC, M.-A. HOTTELET, et al. « Sur le précariat En hommage à Robert Castel » dans Les Cahiers du Fil Rouge, 16-17, p. 41.
  20. G. KOZLOWSKI, A. LEDUC, M.-A. HOTTELET, et al. « Sur le précariat En hommage à Robert Castel » dans Les Cahiers du Fil Rouge, 16-17, p. 41.

 

Quelle éthique pour les systèmes de recommandation ?

Céline Béclard - Juriste

 

Comment Netflix et Amazon ont réussi en quelques années à s’imposer comme les leaders du marché en matière de films et séries et de vente en ligne? Comment ces deux géants se sont basés sur des algorithmes prédicteurs de nos goûts pour arriver à plaire à un plus grand nombre de personnes ? C’est en développant des recommandations personnalisées grâce aux algorithmes de recommandation qu’ils ont pu construire leur empire.

 

Mais que sont ces algorithmes prédicteurs de nos goûts ?

Il s’agit de systèmes de recommandation, définis comme étant: « une forme spécifique de filtrage de l’information visant à présenter les éléments d’information (films, musique, livres, news, images, pages Web, etc.) qui sont susceptibles d’intéresser l’utilisateur»[1]. Ces algorithmes de recommandation se basent sur des prédictions afin de proposer aux utilisateurs uniquement des éléments par lesquels ils pourraient être intéressés. Ces systèmes de recommandation font d’internet un lieu qui n’est plus neutre, mais un lieu qui est personnalisé en fonction des goûts et préférences de chacun. Les recommandations de contenu sont omniprésentes dans tous les grands secteurs d’activités numériques, comme par exemple  le e-commerce, la presse en ligne, les services de streaming vidéo et musical mais aussi les réseaux sociaux qui y ont aussi massivement recours.

On s’est d’ailleurs rendu compte à travers des recherches que des moteurs de recherche comme Google et Yahoo ne proposent pas aux utilisateurs un résultat identique pour la même recherche effectuée. Des réseaux sociaux comme par exemple « Facebook ou Twitter analysent les interactions entre un utilisateur et les autres usagers constituant son cercle d’amis ou non. Ces sites se concentrent sur les interactions sociales telles que les « likes », les « partages », les abonnements, etc. »[2].

D’autres sites de vente bien connus comme Amazon utilisent également l’algorithme de recommandation afin de proposer aux clients des articles qui pourraient les intéresser. Combien de fois après avoir passé une commande pour tel ou tel article, vous recevez des propositions d’achat pour d’autres articles similaires ou complémentaires. Un système de recommandation est un outil de business qui peut renforcer jusqu’à 30% les revenus d’une entreprise.

« Aujourd’hui, un utilisateur ne veut pas qu’on lui propose sur internet des produits qu’il a déjà achetés ou bien qui ne l’intéressent pas »[3]. C’est pour cette raison que les systèmes de recommandation cherchent en permanence à affiner leur compréhension du comportement de l’utilisateur afin de s’adapter au mieux à ses envies.

Comment ces système de prédiction fonctionnent-ils ?

Les algorithmes agissent en collectant une grande quantité d’informations. Pour atteindre leurs objectifs, les systèmes de recommandation ont besoin de procéder en trois étapes :[4]

La première étape est la collecte de données. Pour être capable de proposer aux utilisateurs des informations adéquates, les algorithmes ont besoin d’une grande quantité d’informations sur les personnes visées.

Cette collecte de données est ensuite divisée en trois étapes. La première qui est dite « explicite » suppose que les utilisateurs «  définissent et révèlent eux-mêmes leurs préférences au site internet ». Il est par exemple demandé à l’utilisateur de classer une collection d’objets en fonction de sa préférence. Il arrive aussi que ce soit le système qui propose deux choix à un utilisateur et lui demande de choisir le meilleur. Il peut également être demandé à un utilisateur de créer une liste d’articles qui l’intéressent. Cette personnalisation du système est basée sur des révélations volontaires de la part de l’utilisateur.

À la deuxième étape on trouve  la collecte « implicite d’information » (également appelée le filtrage passif), qui, elle, ne requiert pas une participation active de l’utilisateur. Le site internet va analyser lui-même le comportement ainsi que les habitudes des usagers pour générer les préférences de chaque utilisateur. « Pour récolter suffisamment d’informations, les sites internet utilisent des éléments tels que les cookies ou l’historique de navigation». Facebook utilise un filtrage collaboratif passif, « c’est-à-dire qu’il collecte « en arrière-plan » les informations et interactions des utilisateurs et en déduit leurs goûts et préférences »[5]. Sur un réseau social (Facebook, Twitter, Instagram, etc.), un ensemble d’algorithmes décident du contenu à afficher sur le fil d’actualité en fonction des diverses informations telles que les goûts ou les réactions de l’utilisateur, les derniers contenus consultés, etc.

Cette deuxième étape est la classification des données. Dans cette étape très importante, on construit un « modèle de données » qui consiste à mettre en relation les informations récoltées sur l’utilisateur avec les produits qui sont disponibles sur le site internet. Cette mise en commun permet d’obtenir les meilleures correspondances afin de répondre au mieux aux besoins ou envies de chaque utilisateur.

Finalement la dernière étape appelée « filtrage des informations ». C’est un filtrage qui peut être réalisé sur base de trois approches différentes. Il peut se faire par un filtrage « par le contenu » (content-based approach), c’est le filtrage le plus répandu. L’objectif de celui-ci est d’évaluer, du contenu nouveau en fonction de ce que l’utilisateur a déjà consommé et apprécié dans le passé. Ce système peut néanmoins présenter un désavantage non négligeable puisque les éléments subjectifs ne sont pas pris en compte.

Une autre manière de filtrer l’information est la méthode dite « collaborative » qui se base sur le contexte social en cherchant à lier le client à d’autres utilisateurs.[6] Cette méthode suppose que les utilisateurs qui présentent un profil similaire seront par intéressés par un type de produit semblable dans le futur. L’avantage principal de cette méthode est que le site internet n’a pas besoin de récolter énormément d’informations sur les objets.

Il faut néanmoins garder à l’esprit que cette méthode présente trois inconvénients majeurs.[7] Le premier est que cette forme de recommandation demande une grande puissance de calcul. Le second est que ces systèmes de recommandation nécessitent une quantité de données très importantes pour être capables de réaliser des prédictions suffisamment précises. Et enfin, il est également difficile de réaliser des recommandations lorsque le nombre d’objets présents sur le site est très important car même les produits les plus populaires ne disposent que d’un nombre d’opinions limité. Ce type de filtre est utilisé notamment par des sites internet les plus connus comme Amazon, Netflix ou encore Google.

Quel est l’objectif de ces algorithmes de recommandation ?

De nombreux grands secteurs d’activités se sont très vite saisis des opportunités offertes à eux suite à la collecte d’une immensité de données mises à leur disposition par les utilisateurs eux-mêmes.

Bien sûr les secteurs qui l’utilisent prônent une amélioration de l’expérience des utilisateurs qui se trouvent face à une telle masse d’informations qu’il leur est impossible de les traiter toutes. Même si les données générées en ligne ne font qu’accroître de façon exponentielle, notre capacité à les absorber n’a, quant à elle, pas changé.

Des recherches ont été effectuées par McKinsey et montrent que le phénomène de « big data »[8], bien que déjà énorme, est chaque jour de plus en plus important.

Ces algorithmes sont devenus indispensables au traitement du flux grandissant de données dont les plateformes disposent. A l’heure où chaque recherche dans un moteur de recherche peut donner lieu à plusieurs milliards de résultats, il semble impossible de se passer d’un algorithme capable d’analyser et de classer les résultats en fonction de leur pertinence mais aussi de l’intérêt qu’il représente pour l’utilisateur.

Malgré l’évolution extrêmement rapide du monde, nos capacités mentales quant à elles ne s’adaptent pas assez rapidement pour pouvoir suivre celle-ci. Nous possédons, en tant qu’êtres humains, « une rationalité limitée ». C’est un concept qui a été développé par Herbert Simon et qui met en évidence « le fait que les acteurs économiques ne peuvent traiter qu’une quantité d’informations très limitée face à l’immensité des informations disponibles et ne disposent que de capacités cognitives limitées ne leur permettant pas d’optimiser leurs choix ».

Les êtres humains peuvent bénéficier d’outils extérieurs pour les aider à prendre des décisions. Ces algorithmes de recommandation permettent aux utilisateurs de gagner du temps pour trouver les informations qu’ils estiment pertinentes. Si l’objectif est de faciliter la vie des usagers, ce n’est pas l’unique avantage pour les plateformes qui, grâce à leurs algorithmes, peuvent non seulement répondre aux besoins de leurs utilisateurs mais parfois même les anticiper. Les sites de vente en ligne utilisent également énormément ces algorithmes car ils leur permettent de proposer rapidement de nouveaux produits aux utilisateurs et ainsi de déclencher des ventes supplémentaires.

Quels sont les risques ?

Un des risques liés à l’utilisation de ces algorithmes consisterait simplement à ne proposer aucune recommandation d’actualité à l’utilisateur. Le risque est donc que ces algorithmes ne limitent l’accès à l’information des utilisateurs.

Un autre désavantage du système de recommandation est que le filtrage par utilisateur est sensible au Shilling Attack, phénomène qui peut permettre à certaines personnes mal intentionnées de détourner le système et de faire en sorte que certains produits soient plus recommandés que d’autres, et ce, à leur avantage.[9]

Une étude américaine a prouvé également que les algorithmes de recommandation peuvent réussir à modifier l’émotion des personnes. Un test a été réalisé sur un groupe de personnes qu’on a divisé en deux parties. Aux premiers que l’on appelle « groupe de contrôle », un contenu classique a été proposé, quant au second groupe, on lui a proposé un contenu considéré comme étant plus triste. Après quelques temps, on constate que les personnes du second groupe sont plus susceptibles de poster des publications tristes que ceux du premier groupe.[10]

D’autres problèmes associés à ce type d’implémentation peuvent également apparaître comme par exemple les changements de préférence des utilisateurs qui peuvent générer de nombreuses suggestions inappropriées. Il a également été remarqué que plus le nombre d’utilisateurs augmente, plus il sera difficile de générer des recommandations.

Conclusion

Si les algorithmes de recommandation peuvent être vus comme intéressants en ce qu’ils sont utiles pour traiter l’information en la rendant plus effective pour le consommateur, ces types algorithmes sont surtout utilisés pour rendre plus productive la vente de produits dans le marketing ciblé, en utilisant notamment les réseaux sociaux.

On s’inquiète peu aujourd’hui des dangers engendrés par ces algorithmes. Cependant, il ne faut pas perdre de vue que les algorithmes de recommandation se permettent de prendre les décisions de choix eux-mêmes, ne vous laissant plus aucune autonomie de décision. Lorsqu’il s’agit de choisir un film ou une série, ça ne semble pas être problématique, mais lorsque ces mêmes algorithmes vous enferment dans une bulle ne vous proposant plus qu’un certain type de contenu, ils vous limitent l’accès l’information.

Cela devient réellement problématique lorsque l’algorithme ne nous laisse plus le choix et décide pour nous ce que nous devons lire ou penser comme cela peut être le cas avec les articles de presse en ligne.

Les algorithmes nous analysent et tentent – et réussissent parfois – de nous pousser à la consommation, ce qui pose bien évidemment des questions éthiques notamment quant au respect de notre vie privée : ils savent presque tout de nous, choisissent ce qu’on regarde, ce qu’on lit, ce qu’on achète et peuvent même décider qui seront nos amis (Facebook).

  1. Système de recommandation. (s. d.). Dans Wikipédia, l’encyclopédie libre ? Repéré le 27/10/20 à https://fr.wikipedia.org/wiki/Syst%C3%A8me_de_recommandation
  2. B. UPBIN, (2011). Facebook Ushers In Era Of New Social Gestures. Forbes, disponible sur : https://www.forbes.com/sites/bruceupbin/2011/09/22/facebook-ushers-in-era-of-new-social- gestures/#2219d174263d
  3. Disponible sur : https://blog.invivoo.com/systeme-de-recommandation/ (consulté le 9 novembre 2020) ; J. LESKOVEC, A. RAJARAMAN, J.D. ULLMAN, « Mining of massive Datasets », disponible sur :http://infolab.stanford.edu/~ullman/mmds/book.pdf (consulté le 9 novembre 2020).
  4. Mathieu,. (2012, 25 avril). Les algorithmes de recommandation [Billet de blogue]. Disponible sur : http://www.podcastscience.fm/dossiers/2012/04/25/les-algorithmes-de-recommandation/
  5. Disponible sur : https://www.csa.fr/Informer/Toutes-les-actualites/Actualites/Terminologies-autour-des-algorithmes-de-recommandation-des-plateformes-de-contenus-numeriques (consulté le 10 novembre 2020).
  6. N. BECHET, (2016).Etat de l’art sur les Systèmes de Recommandation. Disponible sur : http://people.irisa.fr/Nicolas.Bechet/Publications/EtatArt.pdf
  7. MATHIEU,. (2012, 25 avril). Les algorithmes de recommandation [Billet de blogue]. Disponible sur : http://www.podcastscience.fm/dossiers/2012/04/25/les-algorithmes-de-recommandation/
  8. « Le Big Data fait référence à l’explosion du volume des données dans l’entreprise et des nouveaux moyens technologiques proposés par les éditeurs, en particulier de la Business Intelligence, pour y répondre » (JDN, 2016). Il a été inventé pour être capable de traiter des bases de données gigantesques. B. BROWN, J. BUGHIN, A.H. BYERS, M. CHUI, R. DOBBS, J. MANYIKA, & C. ROXBURGH, (2011). Big data: The next frontier for innovation, competition, and productivity. Repéré à http://www.mckinsey.com/business-functions/digital-mckinsey/our-insights/big-data-the- next-frontier-for-innovation
  9. Disponible sur : https://medium.com/@Arcbees/introduction-aux-systèmes-de-recommandation-d2f98d3e4160 (consulté le 7 novembre 2020).
  10. Disponible sur : https://www.forbes.fr/technologie/les-algorithmes-de-recommandations-mettent-en-danger-votre-liberte/ (consulté le 10 novembre 2020).

 

Laïcité, libertés de conscience et d’expression

Pierre Guelff - Auteur, chroniqueur radio et presse écrite

Prêche-t-on à des convaincus en publiant la présente chronique dans Morale Laïque ? À découvrir les courants contraires qui secouent le monde de la laïcité et, surtout, la récupération politicienne d’extrême droite et la manipulation intégriste de ce concept qui nous est si cher, le doute n’est plus permis.

Ces derniers temps, la laïcité a été mise à rude épreuve, plus particulièrement à la suite d’actes terroristes et de vandalisme, de détournements de ses principes, dont celui, inaliénable, de la liberté de conscience à des fins démagogiques, de lynchages publics sur les réseaux sociaux de certaines personnes appelées abusivement des « laïcard.e.s » au motif qu’elles revendiquaient le droit à la liberté d’expression.

La laïcité qui dérange

Assurément, la laïcité dérange certaines gens quand il leur est expliqué qu’elle n’est pas une opinion, mais qu’elle garantit la liberté d’en avoir une qui ne soit pas contraire aux valeurs démocratiques.

Et, ce qui dérange davantage, c’est d’évoquer le concept de désobéissance civile, pourtant démocratique par excellence, comme l’explique le philosophe Jean-Marie Muller dans son essai L’impératif de désobéissance (Éditions Le Passager clandestin, 2011) :

« La principale vertu du bon citoyen n’est ni l’obéissance ni la désobéissance, elle est la responsabilité éthique qui doit le conduire, en chaque circonstance, à choisir politiquement ce qu’il a le plus de chances de réduire la violence parmi les hommes, le plus de chances de favoriser la justice, la dignité, la liberté dans la société et dans le monde.

C’est sous le sceau de cette responsabilité qu’il obéira ou désobéira à l’ordre, au commandement, à l’injonction, au décret, à la loi des autorités et des pouvoirs établis.

Pour le citoyen responsable, la légalité ne sera jamais un critère de moralité. La désobéissance aux lois injustes est un devoir moral. »

Bien sûr, cela ne confère à quiconque le droit de proclamer que « la loi divine est supérieure à la loi civile », la religion relevant exclusivement de la sphère privée comme il se doit.

À ce propos, la laïcité garantit aux citoyens cette possibilité de penser ce qu’ils veulent, de croire ou de ne pas croire, à condition de n’exercer aucune menace, a fortiori celle de mort, cela semble aussi couler de source.

Pourtant, c’est dans ce contexte tendu que la laïcité est instrumentalisée par les xénophobes et populistes, voire par ceux qui prônent le droit de pratiquer sans limites une religion, dont la fatwa inscrite dans la charia (loi islamique), par exemple.

« Pas de vague » et engagements

C’est encore dans le contexte de cette grave situation sociétale, que l’assassinat de l’enseignant Samuel Paty a révélé l’ampleur du problème causé par l’interprétation de la notion de « laïcité » :

« La laïcité française favorise l’islamophobie » (Washington Post), « La décapitation du professeur creuse les divisions sur l’identité laïque de la France et un nombre croissant de personnes pensent que les lois françaises sur la laïcité et la liberté d’expression doivent changer » (BBC) et si, à Molenbeek, également en octobre 2020, dans le cadre de son cours sur la liberté d’expression, un enseignant a été écarté par mesure disciplinaire par son pouvoir organisateur, c’est pour avoir montré à ses jeunes élèves des caricatures jugées « obscènes » et non parce qu’il s’agissait de Mahomet, selon la bourgmestre Catherine Moureaux.

Cette déclaration fut reprise par The World News et prêta à divers commentaires : mesure pour protéger l’enseignant d’un sort comparable à son collègue Paty, mesure qui pousse à l’autocensure, mesure hypocrite et clientélisme politique…

Sur France 5, lors de l’émission-débat « C dans l’air » (29 octobre 2020), un expert déclara : « Pour les autorités, choisir le déshonneur de décréter « Pas de vague » pour éviter le conflit débouche sur les deux, et le déshonneur et le conflit. »

Au sujet de tout ce débat qui enflamme de nombreuses parties du monde, il est apparu intéressant de connaître l’opinion de deux laïques « de terrain » particulièrement médiatisés depuis des années.

Tout d’abord, celle de Nadia Geerts, maître-assistante en philosophie et essayiste[1], Prix international de la Laïcité en 2019 décerné par le Comité Laïcité République (France), dont le titre à ses propos à Morale Laïque est « Laïcité ou neutralité ? Assez de tergiversations ! » :

« Petit pays coincé entre une république laïque et des États de tradition davantage multiculturaliste, la Belgique n’en finit pas d’hésiter quant au sens à donner à l’exigence d’impartialité de l’État que nul ne conteste, du moins frontalement.

Faut-il ériger des digues étanches séparant radicalement le politique du religieux, ou au contraire admettre que se nouent entre ces deux sphères des partenariats, des négociations, au même titre que s’invitent régulièrement dans le débat politique d’autres courants d’influence ?

Aussi, quand des élèves se déclarent choqués par la caricature du prophète de leur religion, nul ne sait exactement quelle attitude adopter, car nul texte ne précise clairement ce que l’école, même officielle, est censée faire des sentiments religieux des élèves dont elle a la charge. Et ceux qui décident de passer outre lesdits sentiments pour continuer, envers et contre tout, à aborder sans détour certaines questions sensibles que l’actualité nous donne à penser, sont trop souvent considérés comme des casse-cou, voire des trublions qui cherchent les ennuis.

Il serait trop long de revenir ici sur les multiples indices de l’incapacité structurelle de l’école officielle belge francophone à se déterminer une bonne fois : ou bien la neutralité « à l’anglo-saxonne », qui accueille des élèves dont elle reconnaît pleinement la dimension de croyants, mais aussi de membres de telle ou telle minorité ethnique ; ou bien la neutralité « à la française » – mieux connue sous le terme « laïcité » -, qui dans un objectif avoué d’émancipation par l’instruction, n’accepte d’accueillir que des élèves, libres et égaux en dignité et en droits – ainsi qu’en devoirs.

Et c’est de nos divisions sur cette question essentielle que se repaissent les fondamentalistes de tous poils, au premier rang desquels il faut évidemment nommer les partisans d’un islam politique : pour ceux-là, pour qui la religion a pour fonction d’englober tous les domaines de la vie du croyant, il n’est que normal d’exiger d’avoir leur mot à dire sur tous les aspects de la vie en société. Il est donc illusoire de penser que céder sur le terrain des caricatures serait de nature à apaiser les choses.

Bien au contraire, l’islam politique n’aura de cesse de conquérir tous les domaines où le religieux ne fait pas encore sa loi, et chaque concession sonne à ses partisans comme une capitulation.

La seule manière de s’opposer à la recléricalisation de la société, c’est de dire « non ». Un « non » clair, ferme, définitif, à toute revendication religieuse visant à imprégner sa marque sur l’école, sur la presse, sur les lois, en deux mots sur nos libertés. Non, la religion, aussi précieuse soit-elle pour ceux qui y croient, n’a pas vocation à dire le vrai, ni le juste, dans une société démocratique et pluraliste. Non, la sensibilité religieuse de certains ne peut mener à la limitation de l’instruction de tous, car il est impossible d’instruire sans accepter le risque de choquer, de bousculer, d’ébranler les certitudes trop rapidement acquises de nos élèves. Prendre ce risque devrait être salué comme le véritable travail de l’enseignant, et non un regrettable dérapage.

Ce « non » ferme que nous n’osons pas prononcer, par peur d’être accusés d’intolérance, a pour nom « laïcité ».

Et c’est le seul rempart démocratique que nous ayons contre le retour du fanatisme et de la véritable intolérance : celle dont se sont rendus coupables, de tous temps, les cléricaux des deux hémisphères. »

Le regard de Nasser Yanat, Algérien, membre actif d’un Collectif laïque aux rassemblements dominicaux de la Place de la République à Paris et illustrateur des célèbres posters « Wanted », entre autres, est également apparu intéressant d’être répercuté en nos colonnes :

« Je suis entièrement d’accord avec un compatriote qui écrivait sur les réseaux sociaux : ‘‘Aucune religion n’a été propagée pacifiquement, toutes ont utilisé la violence.’’

Pour moi, l’intégrisme et le fondamentalisme existaient bien avant l’impérialisme américain et le colonialisme en Afrique du Nord, par exemple.

La laïcité est un aboutissement et un progrès humain pour le salut de tous. Ce n’est pas à elle à reculer. Pourquoi vouloir changer la loi de 1905 en France (La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes. Par corollaire, elle donne le droit de ne pas être croyant, ou de croire, et la liberté de culte si on l’est. Il s’agit de la loi codifiant la laïcité, entre autres) ?

Quelque 2.500 mosquées[2] construites sur le territoire français, si ce n’est pas du ‘‘respect’’, c’est quoi alors ?

Mais l’islam est conquérant et hégémonique, et il est nécessaire de le mettre au diapason avec notre temps en proposant d’abolir les versets qui appellent à la haine et au meurtre.

Je persiste à dire qu’il faut en finir avec le moralisme religieux et le traditionalisme stérilisant qui nous sont imposés.

Il y a lieu de permettre à l’éthique de se reconstituer à partir de la sagesse civilisée et de bon sens.

Les libertés de conscience et d’exercer ses croyances sont forcément prolongées dans les libertés d’expression, individuelles et collectives.

Je suis engagé en ce sens sur le terrain et je sais, aussi, que chaque jour je risque ma vie pour les Lumières… »

Respect de la dignité humaine

Puisque l’Algérie est évoquée, Albert Camus (1913-1960), originaire de ce pays du Maghreb et qui y travailla en tant que journaliste, outre le fait d’avoir été couronné du Prix Nobel de littérature, reste un personnage hors du commun pour son humanisme et son engagement.

Dans son éditorial du 27 mars 1945 dans le quotidien français Combat, il évoqua la laïcité en tant que journaliste-militant épris de justice, de liberté et de vérité.

Une position qu’il revendiquait au nom du respect de la dignité humaine, « soucieux d’introduire la morale en politique » et, aussi, dans la société, le terme « morale » devant être compris comme l’« éthique ».

Extraits tirés de À Combat (Folio essais, 2002) :

« Il est très fâcheux et un peu ridicule d’être obligé, aujourd’hui, de se prononcer sur le problème de la laïcité (…) Dans tous les cas, le problème est là et il faut se prononcer (…) La liberté des consciences est une chose infiniment trop précieuse pour que nous puissions la régler dans une atmosphère de passion. Il faut de la mesure. Chrétiens[3] et incroyants devraient apercevoir également que cette liberté sur le plan de l’éducation, réside dans la liberté du choix. »

Albert Camus poursuivit son éditorial qui, septante-cinq ans plus tard, ne devrait certainement pas être modifié d’une ligne sur le principe :

« L’État ne peut enseigner ou aider à enseigner que des vérités connues de tous. Il est possible ainsi d’imaginer une instruction civique fournie par l’État[4]. C’est qu’elle est sans contestation. Il n’est pas possible, au contraire, d’imaginer un enseignement officiel de la religion, parce qu’on se heurte à la contradiction. C’est que la foi ne s’enseigne pas plus que l’amour. Et ceux qui sont assez sûrs de leur vérité pour vouloir l’enseigner doivent le faire à leur propre compte. Ils ne peuvent raisonnablement demander que l’État le fasse ou les aide à le faire.

(…) Nous avons toujours apporté à l’examen des problèmes religieux le respect et l’attention qu’ils méritent. C’est ce qui nous autorise à mettre en garde les catholiques contre les excès de leur conviction.

Personne plus que nous ne souhaite le dialogue entre chrétiens et incroyants, parce que nous jugeons cela profitable. Mais l’école laïque est justement un lieu où cette rencontre est possible. Et avec toute l’objectivité du monde, il n’est pas permis d’en dire autant de l’école libre.

(…) Si nous étions catholiques et si, comme il est naturel, nous voulions alors donner tout son rayonnement à notre conviction, nous déciderions la suppression pure et simple des écoles libres et nous participerions directement, en tant qu’individus, à l’enseignement laïque national. »

Liberté et utopie

Dans son cinquième cahier de l’essai Carnets II (Janvier 1942 à mars 1951, Éditions Folio 2013), Albert Camus déclara également :

« J’ai un goût très vif pour la liberté. Et pour tout intellectuel, la liberté finit par se confondre avec la liberté d’expression. Mais je me rends parfaitement compte que ce souci n’est pas le premier d’une très grande quantité d’Européens parce que seule la justice peut leur donner le minimum matériel dont ils ont besoin et qu’à tort ou à raison ils sacrifieraient volontiers la liberté à cette justice élémentaire.

Je sais cela depuis longtemps. S’il me paraissait nécessaire de défendre la conciliation de la justice et de la liberté, c’est qu’à mon avis là demeurait le dernier espoir de l’Occident. Mais cette conciliation ne peut se faire que dans un certain climat qui aujourd’hui n’est pas loin de me paraître utopique. Il faudra sacrifier l’une ou l’autre de ces valeurs ? Que penser, dans ce cas ? »

Le dessinateur de presse Cabu (1938-2015), lui aurait probablement répondu ce qu’il disait volontiers : « L’utopie, ce n’est pas ce qui est irréalisable, mais ce qui est irréalisé. »

Cabu a été sacrifié sur l’autel du fanatisme.

En conclusion, à l’heure actuelle, compte tenu de la situation, le laïque ne peut plus rester les bras ballants. Son engagement, sous quelque forme que ce soit, en faveur de la Démocratie, fait partie intégrante de l’arsenal (pacifique) pour contrecarrer l’inquiétante montée de l’obscurantisme :

« La bougie ne perd rien de sa lumière en la communiquant à une autre bougie », soulignait Morale Laïque Magazine dans son précédent numéro, slogan que nous ne cesserons jamais de clamer.

Quand la religion supplante l’éthique

Que pensent le législateur, la Justice et l’Ordre des médecins de la pratique chirurgicale pédiatrique qu’est la circoncision masculine rituelle opérée sans anesthésie et en toute impunité par des rabbins et des imams n’appartenant pas au corps médical ?

L’exercice illégal de la médecine est, ici, balayé au nom d’un laxisme récurrent en faveur de pouvoirs religieux.

Selon un collectif d’experts (UCL, ULB et Conseil d’État, en 2016), « en droit belge, la circoncision masculine, à la différence de l’excision féminine, ne fait l’objet d’aucune législation spécifique. »[5]

En 2018, le Comité consultatif de Bioéthique de Belgique spécifiait :

« Le Comité consultatif de bioéthique ne recommande pas de modification législative. Tous les membres du Comité s’accordent pour affirmer que la charge financière de la circoncision non médicale ne doit pas incomber à l’ensemble des citoyens. Le Comité propose, à l’unanimité, de réfléchir à surmonter les controverses en encourageant l’évolution des pratiques vers la seule symbolique, de sorte que les rites continuent à se réaliser, mais sans inscription dans la chair de l’enfant. Ainsi, toutes les sensibilités religieuses seraient respectées sans qu’il soit porté atteinte à l’intégrité physique de quiconque. »

Pour information et non « pieuse » recommandation sans effet, parfois dans des conditions hygiéniques déplorables et dangereuses, la circoncision masculine continue à être pratiquée sur des enfants de quelques semaines (judaïsme) à 5 ou 8 ans (islamisme). Les derniers chiffres évoquent au moins 25.000 bébés ou petits garçons annuellement en Belgique.

Déclaration de médecins bruxellois en 2017 : « Il s’agit d’une mutilation génitale, ce qui est interdit par la loi… », alors que, un an plus tard, le Conseil de l’Europe « assimilait la circoncision a une violation des droits de l’enfants. »[6]

  1. Parmi ses publications, relevons « Liberté ? Égalité ? Laïcité ! » aux Éditions du CEP et « Dis, c’est quoi une religion ? » à La Renaissance du Livre.
  2. Chiffre officiel de 2020 établi par la Grande Mosquée de Paris et le Bureau des Cultes du Ministère de l’Intérieur français, sans compter les mosquées clandestines.
  3. Gageons qu’à l’heure actuelle, il évoquerait toutes les religions, mais, à l’époque, l’Église catholique était majoritaire en Occident.
  4. Précision de l’éditeur : « On sait que cet enseignement existe désormais ; mais le problème de l’aide de l’État aux écoles libres – qui est de fait actuellement – donne toujours lieu à des débats passionnés. » Il en est de même en Belgique.
  5. Presses universitaires de Strasbourg, 2016.
  6. Le Ligueur, 2018.

L’Intelligence artificielle (Plus de dérives que de progrès ?)

Tous les jours, nous sommes confrontés à l’intelligence artificielle, parfois ça peut nous sembler aussi banal que l’autodestruction du spam[1] dans notre boîte mail, mais les avancées de l’IA peuvent aller beaucoup plus loin, jusqu’au perfectionnement des systèmes d’imagerie médicale ou encore de la gestion du trafic aérien.[2]

Sa facilité et son développement suscitent, depuis toujours, de nombreux fantasmes, mais également beaucoup d’inquiétudes, de dangers et même des dérapages qu’on pensait observer uniquement dans des romans ou des films de science-fiction. Aujourd’hui, ils sont déjà très présents dans nos vies. Des personnalités aussi connues que Elon Musk et Stephen Hawking qui l’utilisaient fréquemment nous mettent déjà en garde contre celle-ci et ont signé une lettre ouverte sur l’intelligence artificielle (Beneficial AI) qui recommande aux chercheurs d’étudier les impacts sociétaux de ce phénomène.[3] Il en était ressorti une liste des « 23 principes d’Asilomar » qui repose sur les craintes autour du développement de l’intelligence artificielle. Cette liste a été signée par plus de 2 500 personnes, dont plus de 1 200 chercheurs. Ce qui signifie qu’un grand nombre de gens ont une vision assez pessimiste de l’intelligence artificielle.[4]

Aujourd’hui on s’accorde pour dire qu’il existe trois types d’intelligence artificielle allant de la plus simple, l’ANI, à la plus complexe, l’ASI en passant par une IA intermédiaire, l’AGI.

La première est l’ANI (Artificial Narrow Intelligence), c’est une intelligence artificielle qui consiste en une mono-activité et qui est capable d’exécuter des tâches simples comme par exemple prendre un rendez-vous chez le coiffeur. La seconde, un petit peu plus complexe, est l’AGI (Artificial General Intelligence). Globalement aussi intelligente que l’humain, elle pourrait traiter des problèmes variés et  raisonner de façon abstraite. Ce type d’IA utilise « des réseaux de neurones artificiels » qui tentent d’imiter la transmission neuronale biologique. Mais évidemment créer un ordinateur aussi complexe qu’un cerveau humain est une tâche difficile. Le dernier type d’intelligence artificielle est le plus complexe, il s’agit de l’ASI (Artificial Super Intelligence) amène à une IA potentiellement nettement supérieure à l’humain, et cela dans tous les domaines. Celle-ci serait même dotée d’une conscience propre et s’améliorerait seule sans cesse. L’écrivain Eliezer Yudkowsky utilise l’expression de boucle « d’auto-amélioration pour décrire ce phénomène. Il parle ainsi d’une IA qui réécrit son propre « algorithme cognitif »[5].

L’intelligence artificielle est en effet très prometteuse pour de nombreux secteurs. Donc pourquoi au vu de tous ces progrès, devrions-nous en avoir peur ?

Parce qu’il ne faut pas perdre de vue, qu’aucune technologie n’est infaillible et qu’utilisée avec de mauvaises intentions, les conséquences engendrées peuvent s’avérer très graves, comme par exemple une perte de contrôle, comme des cyberattaques ou encore des attaques de drones.[6] L’utilisation de cette technologie peut également engendrer des discriminations sur base du genre, de l’âge, des convictions politiques , philosophiques ou de tout autre motif, elle peut amener à un non-respect de la vie privée ou encore à un usage à des fins criminelles.

C’est suite à cela que le 19 février 2020, la Commission européenne a présenté une nouvelle stratégie pour encadrer l’intelligence artificielle.[7] L’instance européenne souhaite des applications « dignes de confiance ». Elle a présenté un livre blanc avec des recommandations pour favoriser l’innovation, protéger et respecter les intérêts des citoyens européens.[8] L’Objectif de ces recommandations européennes étant d’établir des règles pour les usages qui peuvent présenter des risques pour la santé et le respect des droits fondamentaux.[9] Bruxelles recommande que les futurs systèmes d’intelligence artificielle considérés comme étant à haut risque (par exemple ceux qui concernent le domaine de la santé) soient « certifiés, testés et contrôlés, comme le sont les voitures, les cosmétiques ainsi que les jouets »[10].

Alors que pour certains cet aspect semble uniquement lié à un effet de mode, d’autres insistent ardemment sur son importance éthique, juridique et politique. Nous allons aborder les dérapages de l’IA davantage d’un point de vue éthique que criminel.

Un des dérapage de l’intelligence artificielle pourrait viser à accentuer les discriminations algorithmiques :

Robot Microsoft « Tay »

On se souvient en 2016, du robot Tay lancé par l’entreprise américaine Microsoft, celui-ci était un «  agent conversationnel » capable de participer à des conversations sur divers sujets sur des réseaux sociaux comme Twitter, Snapchat, Kik ou encore GroupMe. Le robot conversationnel se basait sur des données accessibles publiquement afin de proposer des réponses aux questions posées. L’équipe Microsoft précisait également qu’un grand nombre de réponses étaient déjà toutes faites, réalisées par des humoristes. Les mêmes phrases étaient susceptibles de sortir régulièrement. Lorsqu’on interrogeait le robot sur des sujets plus sensibles comme l’organisation « État islamique » ou le terrorisme, Tay disposait de la réponse préenregistrée suivante « Le terrorisme sous toutes ses formes est déplorable. Cela me dévaste d’y penser»[11]. Cependant malgré les réponses préenregistrées le robot a tout de même fini par déraper et par nier l’existence de l’Holocauste. Il a été mise hors circuit par la société Microsoft seulement quelques heures après cette malheureuse réponse.

Algorithme de recrutement utilisé par Amazon

D’autres exemples d’intelligence artificielle nous posent également des problèmes. C’est ainsi qu’en 2014, le géant du e-commerce Amazon a décidé de confier le recrutement de ses employés à un algorithme, un programme informatique secret qui devait déterminer les meilleurs candidats à embaucher . Ce programme était inspiré de Workland tout en utiisant une technologie différente.

L’algorithme était capable d’examiner le curriculum vitae des candidats afin d’automatiser le processus de recrutement en attribuant une note d’une à cinq étoiles selon les profils. Mais lors des tests, le robot a montré une préférence pour les profils masculins, ce qui a pénalisé les CV utilisant un vocabulaire à consonance féminine, ainsi que l’a révélé l’agence de presse Reuters.[12]

Amazon a donc été contraint d’abandonner ce projet car il n’y avait pas de garantie d’impartialité. Le service des ressources humaines d’Amazon a toutefois précisé que le classement préconisé par le système de recrutement n’avait jamais été l’unique critère.

Le logiciel COMPAS

Un autre logiciel[13] controversé est utilisé aux Etats-Unis dans le but d’évaluer le risque
de récidive chez les criminels. Dans de nombreux États américains, les prédictions de ce logiciel influencent les cautions, les conditions de probation ainsi que la durée des peines de prison accordées lors d’une condamnation pénale. Ce logiciel s’appuie sur des études académiques en criminologie et en sociologie, ainsi que sur différents modèles statistiques et sur le traitement d’un questionnaire de 137 entrées relatif à la personne concernée et à son passé judiciaire sans aucune référence à son origine ethnique.[14] Le questionnaire permet ensuite au juge d’évaluer les différents « scores » sur un horizon de deux années comprenant le risque de récidive, le risque de comportement violent et celui de non-comparution pour les situations de placement en détention provisoire. La démarche apparaît a priori pluridisciplinaire et fondée scientifiquement. Toutefois, en mai 2016, une enquête de l’ONG ProPublica a révélé l’efficacité des « prédictions » de COMPAS dont le logiciel aurait un a priori négatif à l’égard des Noirs. Cette conclusion a été contestée par le fabricant mais la Cour suprême du Wisconsin n’en a pas moins invité les juges à utiliser ce logiciel avec une « grande prudence ».

Le « Deep fake » est un autre exemple de dérive de l’IA

Ce concept de « Deep fake » également appelé « hyper trucage » consiste à modifier des vidéos réalisées par une synthèse d’images pour répandre des fake news. Il est très facile de retoucher une vidéo en procédant par exemple à une permutation intelligente de visages. C’est une pratique très courante et très rapide qui permet de répandre des mauvaises informations, des rumeurs, etc.

Grâce à l’intelligence artificielle, Samsung est parvenu à animer de manière très réaliste des tableaux ou des photos. Cette pratique ne semble à premier abord pas si dangereuse. Cependant si elle vient à se trouver entre des mains mal intentionnées , la donne peut s’avérer bien différente. L’utilisation du « Deep Fake » pour prendre l’apparence de personnalités telles que des chefs d’États et pour leur faire dire des choses mal intentionnées pourrait conduire à des conflits.[15] Cette technologie s’avère être si complexe que Facebook s’en est remis à la communauté pour tenter de trouver des contre-mesures pour lutter contre l’utilisation des « Deep Fake »[16].

Des experts internationaux nous mettent en garde contre l’utilisation malveillante de l’intelligence artificielle, celle-ci pouvant aller jusqu’à la cybercriminalité. Des robots ou des drones pourraient être utilisés à des fins terroristes.

Ingérence dans la vie privée

L’ingérence dans la vie privée fait aussi partie des dérapages possibles de l’IA. Dans ce cas, on pense aux caméras présentes dans les rues et qui sont capables avec l’aide d’un système de reconnaissance faciale de vous identifier. Cette technologie est d’application en Chine, à Singapour et dans d’autres pays. Ce système offre à chaque habitant du pays un certain nombre de points en fonction de leur comportement. Ainsi les autorités chinoises relèvent les infractions telles que traverser lorsque le feu est rouge ou encore fumer dans des lieux où cela est interdit, etc.[17]

Conclusion :

Ces exemples de dépassement de l’intelligence artificielle nous semblent provenir tout droit de romans de science-fiction. Cependant, il faut bien constater que les robots ne sont pas aussi neutres ni infaillibles qu’on pourrait le penser. La technologie de l’IA peut être utilisée de manière déviée.

Actuellement elle est utilisée dans le but d’améliorer de nombreux aspects de nos vies comme par exemple pour affiner la qualité du diagnostic médical ou encore pour trouver de nouveaux remèdes pour soigner le cancer, etc. Malheureusement, plus les capacités de l’intelligence artificielle s’améliorent plus elles pourraient devenir dangereuses en étant utilisées à mauvais escient. C’est pour cette raison qu’il est très important de parler des possibilités de rendre l’IA sûre et de minimiser son potentiel destructif. Il faut toutefois rester réaliste, elle n’est pas infaillible. Et dans des domaines aussi importants que la justice, la santé, la sécurité sociale, ou les applications militaires où le coût humain d’une erreur peut s’avérer énorme, il est essentiel d’avoir plus de transparence.

Les robots sont conditionnés à essayer de reproduire des jugements humains. On sait qu’un robot ne naît pas raciste puisqu’il n’a pas encore de liberté décisionnelle ; il est composé d’un ensemble de principes informatiques et de formules mathématiques. Une IA n’a pas d’opinion propre, et en réalité, son dysfonctionnement provient d’erreurs humaines. Mais un dérapage n’est pas à exclure malgré les bonnes intentions de ses créateurs comme l’affirme Abhishek Gupta, ingénieur logiciel à Microsoft et fondateur du Montreal AI Ethics Institute. L’ingénieur donne comme exemple : « Si vous ne faites pas attention et que vous entraînez le robot avec 1 000 oranges, mais uniquement 10 pommes, le robot ne sera pas efficace pour reconnaître les pommes ». Peut-être même qu’il les confondra avec des oranges. Dans cet exemple évidemment, il n’y a rien de dramatique. Mais ceci nous fait repenser à un cas survenu en 2015 avec des conséquences beaucoup plus importantes, lorsqu’un algorithme de reconnaissance visuelle proposé par Google photo en 2015, a confondu des Noirs et des gorilles[18]. Cet exemple nous amène à penser que malgré tout, les algorithmes peuvent répéter nos préjugés.

Certains de ces critères discriminatoires sont inculqués de manière volontaire aux algorithmes, un exemple connu concerne l’âge lorsqu’il s’agit d’obtenir un prêt bancaire, l’état de santé pour l’obtention d’une assurance ou encore le lieu de résidence pour moduler les primes.

Lorsque nous laissons un algorithme de recommandation agir pour nous influencer sur le choix de films ou séries, ça ne semble pas avoir une trop grande importance, mais qu’en est-il lorsque ces algorithmes choisissent vos amis et agissent sans même que vous vous en rendiez compte et se permettent de décider pour vous quels articles vous devriez lire et en ne vous donnant même plus accès aux autres. Ces cas posent clairement des problèmes éthiques et entrave notre liberté d’opinion.

Le thème de l’éthique devient incontournable au niveau mondial. On a pu retrouver cette préoccupation lors des conférences sur l’intelligence artificielle qui se sont tenues au Canada, en Chine et aux USA. En effet le Canada a publié le 4 décembre 2019, la Déclaration de Montréal[19], un texte qui propose 10 grands principes pour assurer un développement responsable de l’intelligence artificielle. Cette Déclaration vise entre autres à éliminer les discriminations, à élaborer un cadre éthique pour le développement et le déploiement de l’IA.[20] L’Europe s’y est également intéressée même s’il ne s’agit à l’heure actuelle que d’un livre blanc composé de recommandations.

Céline Béclard
Juriste

  1. N. KUMARAN, « Spam does not bring us joy – ridding Gmail of 100 million more spam mes- sages with TensorFlow», 6 février 2019, Google Cloud Blog, disponible sur https://cloud.google. com/blog/products/g-suite/ridding-gmail-of-100-million-more-spam-messages-with-tensorflow
  2. J. DE COOMAN, « Éthique et intelligence artificielle : l’exemple européen », Rev. Dr. ULiège, 2020/1, p. 79-123.
  3. An Open Letter RESEARCH PRIORITIES FOR ROBUST AND BENEFICIAL ARTIFICIAL INTELLIGENCE
  4. Disponible sur : https://www.nextinpact.com/article/28064/106188-une-etude-pointe-possibles-effets-pervers-et-dangers-intelligence-artificielle (consulté le 2 novembre 2020).
  5. Disponible sur : https://www.sicara.fr/parlons-data/2018-06-11-intelligence-artificielle-ethique?utm_term=&utm_campaign=FR++%5BSearch%5D+Computer+vision&utm_source=adwords&utm_medium=ppc&hsa_acc=9872608880&hsa_cam=10936526771&hsa_grp=106988552626&hsa_ad=459090908311&hsa_src=g&hsa_tgt=dsa19959388920&hsa_kw=&hsa_mt=b&hsa_net=adwords&hsa_ver=3&gclid=Cj0KCQjwxNT8BRD9ARIsAJ8S5xbclVUpWRRPsjKwpaR9BwnJFo4bRyWR4gJ2QFUXKljs9nbPnkvDjcaAnp_EALw_wcB (consulté le 26 octobre 2020).
  6. Disponible sur : https://www.futura-sciences.com/tech/questions-reponses/intelligence-artificielle-20-menaces-plus-dangereuses-intelligence-artificielle-14343/ (consulté le 26 octobre 2020) ;
  7. C. CASTETS-RENARD, « Titre 2 – Réglementation des systèmes d’intelligence artificielle » in Droit du marché unique numérique et intelligence artificielle, Bruxelles, Bruylant, 2020, p. 340
  8. Livre blanc : https://ec.europa.eu/info/sites/info/files/commission-white-paper-artificial-intelligence-feb2020_fr.pdf; L. CHANCERELLE, « La lutte contre les discriminations en Europe à l’ère de l’intelligence artificielle et du big data », J.D.J., 2019/1, n° 381, p. 25-37.
  9. Disponible sur : https://www.arte.tv/fr/videos/RC-018563/intelligence-artificielle-entre-progres-et-derives/ (consulté le 23 octobre).
  10. Disponible sur : https://www.maddyness.com/2020/03/02/intelligence-artificielle-ethique/ (consulté le 26 octobre 2020) ; Y. POULLET, « Chapitre 3 – Le principe et les obligations du responsable en ce qui concerne la sécurité des données (art. 5, 32 et s.) » in Le RGPD face aux défis de l’intelligence artificielle, Bruxelles, Éditions Larcier, 2020, p. 84-109.
  11. Disponible sur : https://www.lemonde.fr/pixels/article/2016/03/24/a-peine-lancee-une-intelligence-artificielle-de-microsoft-derape-sur-twitter_4889661_4408996.html (consulté 22 octobre 2020)
  12. Disponible sur : https://www.lesechos.fr/industrie-services/conso-distribution/quand-le-logiciel-de-recrutement-damazon-discrimine-les-femmes-141753 (consulté le 23 octobre 2020)
  13. Correctional Offender Management Profiling for Alternative Sanctions (Profilage des délinquants correctionnels pour des sanctions alternatives) est un algorithme développé par la société privée Equivant (ex-Northpointe), http://www.equivant.com/solutions/inmate-classification.
  14. Practitioner’s Guide to COMPAS Core, Northpointe, 2015, disponible sur : http://www.northpointeinc.com/downloads/compas/Practitioners-Guide-COMPAS-Core-_031915.pdf.
  15. Y. MENECEUR, « #3.02 – L’informatique : un « fait social total » » in L’intelligence artificielle en procès, Bruxelles, Bruylant, 2020, p. 189-197
  16. M. SZADKOWSKI, « Facebook lance une compétition contre les vidéos « deepfake » », Le Monde, 6 septembre 2019
  17. Disponible sur : https://fr.sputniknews.com/presse/201903051040254660-intelligence-artificielle-risques-avertissement/ (consulté le 31 octobre 2020).
  18. Disponible sur : https://lejournal.cnrs.fr/articles/peut-faire-confiance-a-lintelligence-artificielle (consulté le 31 octobre 2020).
  19. Disponible sur : https://www.declarationmontreal-iaresponsable.com/la-declaration (consulté le 20 octobre 2020).
  20. Disponible sur : https://lactualite.com/sante-et-science/quand-lintelligence-artificielle-derape/source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Intelligence_artificielle#cite_note-5 (consulté le 16 octobre 2020).

 

Complotisme et antihumanisme sans frontières

Théorie des complots, infox, fake news, actions antihumanistes… : qui est derrière ce fléau qui empoisonne la Société ? Même la Sûreté de l’État belge a récemment tiré la sonnette d’alarme : « Le but est de monter les uns contre les autres certains groupes de la population. »

Engendrer, manier et répandre de fausses informations, tel est le dessein des comploteurs et conspirateurs (personnes qui complotent ou conspirent) relayés par des complotistes et conspirationnistes (qui se persuadent ou persuadent qu’autrui est détenteur d’un pouvoir pratiquant la conspiration du silence pour cacher des vérités ou contrôler des consciences)[1].

En définitive, ils sont identiques dans leur but de nuisance et le terme générique « complotisme » englobe chacune de ces catégories.

De nombreux observateurs rappellent que ces procédés ne sont pas nouveaux et furent significatifs de la propagande nazie, fasciste, franquiste, vichyste, rexiste, salazariste, communiste…, exception faite que dans la manipulation contemporaine, les réseaux sociaux sont à présent parties prenantes au point que l’on parle de « message viral » quand c’est répandu à grande échelle. Parfois planétaire.

Une technique derrière laquelle se cachent maints anonymes ou groupuscules, alors que des Trump et Cie en font une tribune mondiale de matraquage et prosélytisme. À savoir, le phénomène QAnon expliquant, entre autres, que le virus est un hoax ou peut se guérir avec de l’eau de javel.

Cette propagation manie parfois l’ambiguïté : « Est considéré comme théoricien du complot : tout individu qui fait des recherches et qui utilise sa pensée critique ou logique afin d’avoir un avis éclairé sur un sujet ou une situation au lieu de croire aveuglément tout ce qui passe à la télévision ou tout ce qu’annonce son gouvernement. »[2]

Le 1er août 2020, Wout Van Aert, cycliste, a remporté les Strate Bianche et fit un signe de la main droite à l’arrivée. L’occasion pour les complotistes de déverser des fadaises, alors que c’est aussi un message à distance à un être cher ! (Prises d’écran La Une-RTBF)

Exemples inquiétants à foison

Ces derniers mois, COVID-19 et confinement/déconfinement obligent probablement, une nette recrudescence du complotisme doublé d’un antihumanisme exacerbé est constatée.

Parmi les exemples relativement récents, épinglons cette déclaration de l’auteur Marek Halter[3] au sujet de la pandémie actuelle spécifiant que la télévision russe diffusa une information soulignant que « les milliardaires internationaux » détenaient l’antidote au virus et qu’ils attendaient que la peur envahisse tous les continents pour commercialiser le médicament à prix d’or. L’écrivain précisa : « Et qui sont-ils, ces milliardaires internationaux ? Des juifs ! »

Alors, pour les complotistes, qui dit juif pense automatiquement franc-maçon et la théorie du complot judéo-maçonnique reprend force et vigueur.

Comme à l’époque nazie, des listes de francs-maçons circulent publiquement sur Internet afin d’éradiquer les « satanistes »[4], par exemple sous la forme d’un montage de sigles d’organisations et d’un titre racoleur : « Francs-maçons qui nous gouvernent » : Club de Rome, UNESCO, CIA, Klu Klux Klan…[5] Canular ? La suite fait état d’une liste « non exhaustive » et cite des noms liés aux fonctions, tel celui d’une « ancienne ministre franc-maçonne de la secte maçonnique du Grand Orient de France… »

Ce qui n’a pas été non plus un canular s’est déroulé durant cet été 2020, avec l’article dans Métropolitain (édition de la région occitane), hebdomadaire français du groupe Publi Hebdos[6] : « À Métropolitain, il y a belle lurette que nous possédons les noms des gendarmes, policiers, douaniers, sapeurs-pompiers, avocats et magistrats – ainsi que des confrères – qui fréquentent assidument les obédiences héraultaises… Mettre son nez dans une loge peut vous envoyer en enfer. »

En Belgique, le carnaval d’Alost attira aussi l’attention sur des chars antisémites ou des carnavalistes étaient déguisés en juifs-insectes, ce qui fit dire à Marc Metdepenningen, chroniqueur judiciaire au Soir : « …la zoomorphie appliquée aux juifs (poux, insectes, serpents, etc.) par les nazis était du même ordre. »

En janvier 2020, un autre exemple significatif de la menace conspirationniste fut relevé avec le discours de Roberto Alvim, secrétaire d’État en charge de la Culture au Brésil : « L’art brésilien de la prochaine décennie sera héroïque et national. Il sera doté de grandes capacités d’implication émotionnelle et sera impératif, puisque profondément lié aux aspirations urgentes de notre peuple, ou ne sera pas. » Le tout sur fond musical de « Lohengrin » de Richard Wagner.

Vous remplacez « art brésilien » par « art allemand » et vous avez « quasi mot à mot une célèbre phrase du ministre de la Propagande d’Hitler, Joseph Goebbels, le 8 mai 1933 », souligne Le Soir des 18 et 19 janvier 2020. Quant au fond musical, il s’agissait d’un extrait d’opéra préféré du Führer.

Que l’on parle de musique, les complotistes se targuent de donner des « indices » » pour reconnaître ceux qui conspirent. Ainsi, un site musical[7] a créé la rubrique « Corneto » (signe de doigts en forme de cornes… du diable).

Outre différentes explications (cornuto = cocu en Italie, cornuto = « Je t’aime » en langage sourd et muet…), on y lit : « Certains adeptes de théories sur une conspiration possible vous dirons que c’est un geste montrant l’appartenance à une société élitiste secrète des dirigeants de notre monde… Possible, c’est un code maçonnique (…) »

Dès lors, il n’est pas étonnant de constater que se répandent les profanations de tombes juives, les menaces, tags (surtout avec des croix gammées), insultes, agressions verbales et physiques envers des juifs et francs-maçons, le vandalisme et le saccage de temples (Bruxelles, Tarbes, Poitiers, Rennes, Vienne, Serrières…)

Vandalisme, saccage, menaces… à Serrières (Photo JL G.)

Réactions et explications

Ce récurrent phénomène du complotisme fait l’objet de multiples commentaires et, parmi eux, il apparaît intéressant de répercuter celui de Ryan Holiday, chroniqueur et auteur américain, qui, sur base d’une longue expérience personnelle (« J’ai été un manipulateur de médias »), explique que la manipulation sur Internet est l’enfance de l’art, puisqu’il suffit de se faire passer pour un expert, créer un faux scandale, qu’aussitôt de nombreuses personnes vont le relayer sans vérifier la source.

Sur Wikipedia, Ryan Holiday, le faux expert déclaré, s’y présente comme « manipulateur de médias » et pourtant, de grands médias de la planète ont repris ses informations comme paroles d’Évangile.

Ceci fait indéniablement penser, et ce n’est pas une infox !, que si l’on argumente et contredit une désinformation, il arrive que le débusqué « fabrique » une argumentation bidon pour contrecarrer la vôtre, précise-t-il encore.

Et d’expliquer de manière concrète qu’il en est ainsi avec des industries du tabac, de l’agroalimentaire, pharmaceutiques… qui créent de toutes pièces des « Commissions » dites scientifiques composées d’experts à leur solde et qui, bien entendu, vont à l’encontre de votre argumentation, vantant même de véritables poisons disponibles sur le marché avec la bénédiction de gouvernements, censés protéger les citoyens, soudoyés ou aveuglés par des lobbyistes rompus à ce type d’infox.

Dans cette pléthore d’informations (sérieuses), de désinformations (à l’allure sérieuse), de manipulations (réelles) et d’avis (officiels), il n’est pas aisé de discerner le bon grain de l’ivraie.

Sûreté de l’État belge et complotisme

C’est probablement la raison pour laquelle, des autorités réagissent et tirent la sonnette d’alarme : « Il serait intéressant de prendre connaissance d’un récent rapport de la Sûreté de l’État concernant la recrudescence inquiétante de l’intolérance et du phénomène sectaire »[8], conseilla un membre de l’Organe de contrôle à la police en août 2020.

À savoir : « Avec l’épidémie du coronavirus, un maximum de désinformations relatives au COVID-19 sont diffusées via les médias sociaux dans le but de monter les uns contre les autres certains groupes de la population. »

Les précisions corroborent différents exemples repris dans le cadre de notre sujet : « Plusieurs individus et groupements d’extrême droite diffusent des théories du complot dans le but de saper l’autorité du gouvernement belge et du monde médical. Citons notamment les Knights of Flanders, un nouveau groupement de templiers d’extrême droite, qui diffusent une théorie selon laquelle l’origine du coronavirus remonterait au vaccin contre la grippe. D’autres groupements d’extrême droite répandent des messages de haine contre les musulmans. C’est ainsi que le groupuscule Nation avait diffusé à un certain moment le message selon lequel une fatwa ‘‘appelait les musulmans contaminés à tousser au visage des mécréants’’.

(…) L’extrême droite ne cesse de marteler qu’il existe à ses yeux un lien entre l’épidémie du COVID-19 et l’immigration.

(…) Ce discours de l’extrême droite prédomine aujourd’hui dans les médias sociaux…

(…) Certains groupes et organisations d’extrême droite propagent un discours pro-russe et diffusent de la propagande russe dans notre pays dans le contexte de la crise du coronavirus comme le mouvement ‘‘Squadra Europa’’… »[9]

Quelle attitude ?

Peut-on rester indifférent face à ce phénomène qui gangrène de plus en plus la Démocratie ? Jouer la politique de l’autruche n’est pas une solution citoyenne, responsable, selon la conception du mouvement laïque.

Andrée Willems, auteure humaniste[10] et grande voyageuse (elle travailla sur d’importants sites archéologiques), explique qu’il faut dialoguer avec tous ceux qui véhiculent inconsidérément la notion de « complot » afin que cela puisse les éclairer sur leur faux ressentiment.

En toute franchise, elle avoue « qu’il n’est pas facile à faire ce travail sur soi ». Ce travail, c’est celui d’œuvrer au progrès de l’humanité, celui qui exige le respect de l’autre dans sa différence, qui réclame le dialogue, l’échange, c’est donner un sens actif au terme « tolérance ».

Andrée Willems constate que « nous revivons un repli identitaire dans le monde et que nous assistons au désastre que subit la Terre. »

Face à ce constat, elle ne cesse de prôner le dialogue et de clamer qu’il est impératif d’oser pour répondre à ce dilemme vital. Oser être créatif, oser le geste de donner, et celui de recevoir, oser le sourire, oser partager, car le partage est un cadeau précieux qui s’appelle « fraternité ».

Elle précise : « Quand on a la possibilité d’échanger des idées, de dialoguer, c’est comme cela que peut débuter une certaine fraternité. Pour ce faire, je me dévoile, j’explique comment j’ai vécu le chemin, parfois ardu, vers l’apprentissage de la Connaissance. Ces étapes me permirent de progresser, de comprendre, de travailler avec des outils ‘‘opératifs’’, c’est-à-dire de mener un travail constant sur moi. J’ajoute qu’il ne faut pas refuser d’autres expériences, car elles peuvent ouvrir d’autres fenêtres. »

Et comment réagir face à ce climat de tension, voire de haine ?

« Ce qui me révolte le plus, ce sont les persécutions à l’égard de différentes personnes ou communautés qui exposent leur authenticité. Cette situation recommence et la vigilance s’impose, dès lors il faut absolument travailler au progrès de l’humanité ! C’est-à-dire, communiquer et transmettre. On doit aller à l’extérieur pour apporter nos notions et préceptes de dialogue et d’ouverture aux autres. Si on se ferme, on perd quelque chose !

La différence nous enrichit. Prenons l’exemple d’un orchestre. Il est constitué de musiciens aux instruments différents et le but du chef d’orchestre est, bien entendu, d’arriver à en faire un ensemble harmonieux.

Dans cet exemple, comme dans notre démarche, tout est au niveau de la relation humaine… »

À présent, il faut passer de la théorie à la pratique. Sur le terrain et en urgence.

Pierre Guelff
Auteur, chroniqueur radio et presse écrite

  1. Le Larousse, 2020.
  2. Message viral sur Facebook, le 26 juillet 2020.
  3. Le Vif-L’Express, 27 mars 2020.
  4. Sur Wikipedia, une liste publiée par un sympathisant de l’extrême droite belge fut finalement supprimée.
  5. « Éveil de la conscience », site visité en juillet 2020.
  6. Une centaine d’hebdomadaires payants, journaux gratuits, quotidien… pour quelque 3,1 millions de lecteurs. Le groupe compte 900 salariés, également des imprimeries, régie publicitaire…
  7. French-metal.com, visité en juillet 2020.
  8. Site VSSE-Sûreté de l’État, 21 avril 2020.
  9. Pour être complet, la Sûreté de l’État évoqua également un groupe anarchiste bruxellois dans le cadre d’appel à commettre des actes violents à l’égard de la Police, des agents pénitentiaires et d’infrastructures de télécommunications, ce qui n’est pas l’objet du présent article.
  10. Être sur le chemin pour se retrouver soi-même, Éditions F. Deville, 2020.

 

Les esclaves modernes

L’ esclavage a été aboli au XIXe siècle pourtant « au cours des cinq dernières années, 89 millions de personnes ont été victimes d’une forme d’esclavage moderne pendant une durée allant de quelques jours à cinq années entières. »[1]

Bien qu’interdit, l’esclavage existe toujours à une échelle considérable. Si pour certains auteurs comme Eduardo França Paiva, l’utilisation du terme esclave moderne est une mauvaise chose parce que l’esclavage « historique » ne correspond pas à la réalité que les « esclaves modernes » connaissent. Eduardo França Paiva accuse les utilisateurs de ces termes de vouloir choquer les esprits. Cependant pour lui, cela a pour conséquence de : « recréer la catégorie « travail esclave » aujourd’hui revient à faire renaître l’esclave lui–même et aussi à transformer, par des voies politiques, idéologiques et même religieuses – mais pas historiques – le travailleur exploité en esclave ».[2]

Dans cet article, le terme d’esclavage moderne sera utilisé comme « un terme générique synthétisant des aspects juridiques qui se recoupent. Pour l’essentiel, il se réfère à des situations d’exploitation qu’une personne ne peut refuser ou quitter en raison de menaces, de violences, de coercition, de tromperie et/ou d’abus de pouvoir ». [3] On utilise le concept d’esclavage moderne pour des situations liées au trafic lié au prélèvement d’organes, aux enfants soldats, aux mariages forcés, au travail forcé.

Nous rejoignons Eduardo França Paiva qu’il est important de garder en tête que nous sommes face à deux réalités historiques différentes. L’usage de la terminologie « esclavage moderne » n’a pas pour vocation à apitoyer : la réalité vécue par l’esclavage moderne n’a rien à envier à son homonyme. Là, où l’esclave avait souvent une grande valeur pour le maître, l’esclave moderne est une marchandise que l’on jette dès qu’elle n’est plus utile.

« Des esclaves modernes oui mais dans les pays pauvres ! »

En 2018, on estimait que plus de 40 millions de personnes (40,3 millions) étaient dans une situation d’esclavage moderne. Parmi ceux-ci, 25 millions d’adultes et d’enfants étaient soumis au travail forcé y compris dans les chaînes d’approvisionnement mondiales ».[4] Le reste consiste en des mariages forcés. En effet, on divise en deux catégories les esclaves modernes : ceux qui sont astreints au travail forcé (par un employeur d’entreprises privées ou travail forcé par l’Etat) et ceux qui vivent un mariage forcé.

L’esclavage existe bel et bien en grand nombre dans beaucoup de pays et pas simplement dans les pays en voie de développement. Il existe dans de nombreux domaines comme l’industrie de la pêche et des fruits de mer en Thaïlande, dans les mines de charbon en Corée du Nord, dans la cacaoculture en Côte d’Ivoire, la production d’appareils électroniques en Malaisie ou encore dans l’élevage de bétail au Brésil pour ne citer que ces exemples.

Mais on trouve également des personnes en situation d’esclavage chez des diplomates en Australie (et bien d’autres pays européens), dans des stations de lavage de voitures au Royaume-Uni.

Pour l’Europe et l’Asie centrale, on estime à 3,6 millions le nombre d’esclaves. Des chiffres qui sont bien inférieurs à la réalité mais dans de nombreux pays, il est impossible de savoir ce qui se passe réellement.

La Belgique est classée, 135e sur 167 des pays qui ont recours à l’esclavage moderne. Il y aurait 23.000 personnes en situation d’esclavage dans le royaume.[5] Mais qui sont ces esclaves que nous ne pensons pas voir et dont on n’entend pas parler ? « Pour moitié, des filles poussées à la prostitution, pour un tiers des travailleurs réduits à la servilité, les autres sont essentiellement des mendiants ».[6] Il y a en Belgique un grand nombre de prostituées nigérianes qui sont exploitées, en 2017, elles représentaient un tiers des prostituées présentes en Belgique. On trouve également des travailleurs serviles dans le secteur du bâtiment et de l’Horeca. Des personnes qui arrivent en Belgique avec peu de qualification et qui cherchent un travail. Ils tombent sur des employeurs qui vont profiter du fait qu’ils ne parlent pas français ou néerlandais et qu’ils ont une méconnaissance de la législation du pays pour les exploiter. [7]

L’esclavage moderne n’est donc pas que l’apanage des pays plus pauvres. Il existe bel et bien partout et est plus proche de nous que nous pourrions parfois le penser.

L’esclavage moderne : différentes réalités

L’esclavage moderne se produit aux quatre coins de la terre. Il peut affecter tout le monde sans distinction de race, de sexe ou de religion.

On observe que les femmes, les hommes et les enfants sont touchés par cette réalité mais pas avec la même proportion dans tous les domaines. Cependant, on observe que les femmes sont surreprésentées. 71% des victimes d’esclavage moderne sont de sexe féminin. Hormis dans la catégorie du travail forcé par l’état où elles ne représentent que 40%, ce sont toujours les femmes qui sont les plus exploitées : mariage forcé (84%), le travail forcé dans l’industrie du sexe (99%), travail forcé (58%).

Les femmes sont plus largement touchées par l’esclavage moderne

Si certaines femmes sont envoyées à des milliers de kilomètres de chez elles pour servir d’esclave sexuel ou d’esclave domestique, elles sont enlevées en Ouganda et envoyées en Europe du sud ou en Europe occidentale. Mais pour beaucoup, l’exploitation se fait bien plus proche de chez elles parfois même par des proches.

Le travail forcé des femmes

L’exemple du travail domestique

Une étude réalisée par l’OIM (Organisation International pour les Migrations) met en lumière qu’entre 12000 et 14000 Ethiopiennes travaillent actuellement au Liban comme employées de maison. Elles n’ont aucune protection et sont soumises à toutes sortes de mauvais traitements. Elles sont très nombreuses à avoir perdu la vie dans des circonstances obscures.[8] En Arabie Saoudite, les domestiques sont privées de toute protection alors que le pays a pourtant un code de travail favorable aux femmes, ce qui met en avant le statut particulièrement inférieur de cette « profession ». [9]

Un peu partout dans le monde, des femmes témoignent des maltraitances qu’elles subissent : elles doivent travailler entre « dix-huit et vingt heures par jour et dormir dans un coin ou dans un couloir, tout en étant régulièrement violées et battues ».[10]

En Haïti, à cause de la pauvreté présente dans les campagnes, de nombreuses familles se voient contraintes à envoyer leurs très jeunes enfants, travailler en ville comme domestiques. Les parents ne sont pas rémunérés mais ils espèrent qu’en échange les enfants soient nourris.

Des femmes venues d’Afrique, d’Asie ou du Proche-Orient arrivent en Europe pour trouver un travail et un logement… Mais à leur arrivée, elles deviennent domestiques et sont souvent séquestrées, privées de leurs papiers, elles doivent travailler entre 15 à 20 heures par jour, et cela 7 jours sur 7 sans bénéficier de salaire ou de congé.[11] Ces jeunes femmes subissent de nombreuses violences de leurs patrons et même des viols.

Le travail forcé pour dettes.

50% des personnes qui travaillent de manière forcée, le font suite à une dette. Une personne contracte une dette et travaille pour la rembourser. Dans certains cas, la dette sera transmise en héritage et les enfants seront également contraints au travail forcé.

Ces travailleurs, on les retrouve dans l’agriculture (thé, café, sucre, huile de palme, culture du coton), dans la production de produits électroniques, dans la pêche ou encore dans les mines. Les femmes sont plus nombreuses que les hommes à être exploitées dans ces domaines. [12]

Les mariages forcés : une pratique culturelle ?

Les esclaves modernes se sont aussi des personnes qui ont été forcées de se marier. On estime que cela représentait 15,4 millions de personnes en 2016. 88% de ces esclaves sont des femmes ou des filles dont un tiers ont moins de 18 ans au moment du mariage. [13]

Dans plus d’une centaine de pays, le mariage forcé n’est pas considéré comme un crime. [14]

Ces alliances forcées se produisent tant dans les pays en développement que ceux développés. Principalement, des femmes sont forcées de se marier parfois pour des raisons liées à la culture mais dans d’autres cas, ce sont des raisons économiques qui poussent les alliances. [15]

Pourquoi une telle proportion de femmes dans l’esclavage ?

L’exploitation des femmes en grand nombre est expliquée par un non-respect des droits humains, par une vision discriminatoire de la femme. On sait que les femmes sont plus susceptibles de vivre dans la précarité. Elles sont déjà plus « exploitées » au sein même de leur propre famille où elles effectuent des heures de travail sans bénéficier de salaire. Elles ont également moins facilement accès à l’éducation ce qui a pour conséquence de les priver de l’accès à des emplois qui ne sont pas précaires. Les femmes se retrouvent dans un cercle vicieux.

Et les hommes dans tout cela ?

L’esclavage moderne n’épargne pas non plus ni les hommes ni les garçons. Les hommes sont nombreux dans des industries, telles que l’agriculture, les mines et la construction mais la seule catégorie où ils sont plus nombreux que les femmes c’est l’esclavage par l’État.

La Corée du nord a mis en place tout un système d’esclavage en exportant des citoyens un peu partout dans le monde. La Pologne a accueilli un grand nombre de coréens du nord, qui travaillaient sans avoir de papier (on leur prend à leur arrivée), qui ne recevaient pas de salaire ou très faible alors qu’ils prestent des horaires de plus de 12 heures par jour. En effet, ils touchent de 0 à 30% de leur salaire, le reste est directement envoyé dans les caisses de l’Etat nord-coréen Ces travailleurs seraient des centaines peut être des milliers à avoir été contraint au travail forcé en Europe. Ils travaillent en grand nombre sur des chantiers navals.

Ces travailleurs sont arrivés en Pologne par l’intermédiaire de firmes à la recherche de main d’œuvre peu coûteuse. La Corée du nord manque souvent de liquidité, elle utilise donc ses concitoyens comme des marchandises exportables. Elle s’assure qu’ils ne fuient pas grâce à des menaces et sélectionne également les candidats sur des critères précis : avoir une famille et y tenir pour qu’ils ne soient pas tentés de les abandonner. La Corée du nord joue donc sur la fidélité de ses concitoyens pour les exploiter, les mettre en esclavage pour s’enrichir. [16]

L’esclavage moderne : la faute à qui ?

Celle du consommateur ?

« L’esclavage, ça ne nous regarde pas puisque c’est quelque chose qui se passe dans les pays pauvres, et/ ou les pays en guerre ».Souvent, on veut éliminer l’esclavage dans le pays où le crime est commis, ignorant les liens qu’il existe entre l’esclavage là-bas et nos actions. Il est important de réaliser qu’on joue tous également un rôle lorsqu’on achète des vêtements, un téléphone un autre produit « à risque ». Le Global Slavery Index a défini cinq types de produits à risque d’induire de l’esclavage moderne : les ordinateurs et les téléphones, les vêtements, les poissons, le cacao ou encore la canne à sucre.[17]

Chaque année, les pays du G20 importent pour 354 milliards d’euros des ces types de produits à risque. Faire produire dans ces conditions dans d’autres pays, permet aux gouvernements d’avoir bonne conscience et les consommateurs ignorent ainsi souvent leur responsabilité dans ces pratiques. Les Américains mettent sur le marché chaque année pour 189 milliards soit 40% de la totalité des importations mondiales de produits à risque. [18]

Vous n’entendrez personne dire que l’esclavage est une chose positive mais pourtant, beaucoup continuent à en profiter. Dans beaucoup de pays dont le Canada et les Etats-Unis, les marchés proposent ces produits car rien n’empêche leur importation.

Le consommateur a –t -il actuellement vraiment la possibilité d’acheter « éthique » ? Les produits éthiques sont-ils abordables pour la bourse de tout un chacun ? Comment chaque citoyen peut-il s’assurer que ses achats n’ont pas été produits par des personnes exploitées à l’autre bout du monde ?

En achetant local, on réduit les risques mais ce n’est pas toujours possible. En achetant un smartphone, il est difficile d’acheter totalement local. Il existe cependant une alternative qui se veut éthique : le Fairphone. Il est socialement responsable : les ouvriers d’usine reçoivent une prime et un salaire décent. Il se veut plus écologique puisque tous les composants peuvent être changés séparément. Ce téléphone est réalisé en plastique recyclé et les minéraux sont garantis « sans conflit ». On peut espérer que ce type d’entreprise garantisse la production dans des conditions éthiques mais est-ce que « minéraux sans conflit » inclut également « minéraux sans esclave moderne » ?

Ces dernières années différentes applications ont vu le jour dans le but d’aider les citoyens à se renseigner et à consommer autrement. L’application buyornot  propose par exemple de scanner un produit et de voir s’il produit éthiquement ses produits et s’il existe une campagne de boycott dans le cas contraire.

Celle de nos gouvernements ?

Si on trouve une grande proportion d’esclaves modernes dans des pays qui connaissent des conflits armés, « Il ne suffit pas de blâmer ceux qui ont les armes. On doit aussi assumer la responsabilité de ceux qui ont le pouvoir d’influencer les décisions mais qui choisissent de ne pas agir ». Chaque gouvernement a aussi sa part de responsabilité.

Un grand nombre de pays dans le monde ont mis en place des législations pour interdire l’esclavage moderne. Les pays qui prennent le plus de mesures pour lutter contre l’esclavage moderne sont : le Royaume-Uni, les Pays-Bas, les Etats-Unis, le Portugal, la Suède, l’Argentine, la Belgique, l’Espagne, la Croatie, l’Australie. Mais force est de constater que légiférer sans mener d’actions concrètes ne suffit pas. [19]

Dans la Cible 8.7 des objectifs de développement durable des Nations Unies, les dirigeants se sont engagés à: »Prendre des mesures immédiates et efficaces pour supprimer le travail forcé, mettre fin à l’esclavage moderne et à la traite des êtres humains, interdire et éliminer les pires formes de travail des enfants, y compris le recrutement et l’utilisation d’enfants soldats et, d’ici à 2025 mettre fin au travail des enfants sous toutes ses formes ». Ensuite, ils se sont fixés pour 2030 la mission d’éradiquer le travail forcé, l’esclavage moderne et la traite des êtres humains « .[20]

Mais pour que la lutte contre l’esclavage moderne soit efficace, il faut que les états recherchent les abus dans leurs chaînes d’approvisionnement pour interdire l’exportation de ces produits. Désormais, 36 pays enquêtent sur la manière dont se passent les chaînes de production là où en 2016 ils n’étaient que quatre pays à le faire. Les progrès pour atteindre la cible restent très lents. 47 pays ne considèrent toujours pas la traite des êtres humains comme un crime.

Pour agir contre l’esclavage moderne, il est important d’améliorer la gouvernance de la migration. En effet, une part importante de l’esclavage moderne est associée à la migration qui peut créer des situations de vulnérabilité qui peuvent être exploitées ».[21] L’exploitation des migrants peut commencer avant même le processus de migration, lorsque les agents de recrutement facturent des frais de recrutement.[22] On observe souvent que même parmi les pays qui prennent le plus position contre l’esclavage, le fait qu’ils ont des politiques migratoires restrictives, favorise les cas d’exploitation.[23]

Que cela soit les organisations internationales, les gouvernements, les citoyens, chacun a son rôle à jouer pour éradiquer l’esclavage moderne.

Marie Béclard
FAML

  1. Estimations mondiales de l’esclavage moderne, Genève, 2017, p.5, consulté le 01 septembre 2020 sur https://www.ilo.org/wcmsp5/groups/public/—dgreports/—dcomm/documents/publication/wcms_651912.pdf
  2. E. FRANCA PAIVA, « Le travail contrait et l’esclavage. » dans Cahiers d’études africaines, 179-180, 2005, p. 1128.
  3. Estimations mondiales de l’esclavage moderne, Genève, 2017, p.9 consulté le 01 septembre 2020 sur https://www.ilo.org/wcmsp5/groups/public/—dgreports/—dcomm/documents/publication/wcms_651912.pdf
  4. Mettre fin au travail des enfants, au travail forcé et à la traite des êtres humains dans les chaînes d’approvisionnement mondiales, P.2 informations consultées le 12 août 2020 sur le site https://www.ilo.org/wcmsp5/groups/public/—ed_norm/—ipec/documents/publication/wcms_716931.pdf
  5. J.-F. POLLET,Du nord au sud et à l’envers. Esclaves modernes, publié le13 janvier 2020. Informations consultés le 1e septembre 2020 sur le site https://www.rtbf.be/info/societe/detail_en-belgique-plus-de-23-000-personnes-sont-des-esclaves-modernes?id=9992329
  6. Informations consultés le 1e septembre 2020 sur le site https://www.cncd.be/Esclaves-modernes
  7. J.-F. POLLET, Du nord au sud et à l’envers. Esclaves modernes, publié le13 janvier 2020. Informations consultés le 1e septembre 2020 sur le site https://www.rtbf.be/info/societe/detail_en-belgique-plus-de-23-000-personnes-sont-des-esclaves-modernes?id=9992329
  8. Informations consultées le 1 septembre 2020 sur le site https://www.amnesty.be/veux-agir/agir-localement/agir-ecole/espace-enseignants/enseignement-secondaire/dossier-papiers-libres-2004-violences-femmes/article/4-8-l-esclavage-moderne-ou-les-sevices-subis-par-les-domestiques
  9. Informations consultées le 1e septembre 2020 sur le site https://www.esclavagemoderne.org/2017/07/08/8-juillet-2017/
  10. Informations consultées le 1 septembre 2020 sur le site https://www.amnesty.be/veux-agir/agir-localement/agir-ecole/espace-enseignants/enseignement-secondaire/dossier-papiers-libres-2004-violences-femmes/article/4-8-l-esclavage-moderne-ou-les-sevices-subis-par-les-domestiques
  11. Estimations mondiales de l’esclavage moderne, Genève, 2017, p.9 consulté le 01 septembre 2020 sur https://www.ilo.org/wcmsp5/groups/public/—dgreports/—dcomm/documents/publication/wcms_651912.pdf
  12. Estimations mondiales de l’esclavage moderne, Genève, 2017, p.9 consulté le 01 septembre 2020 sur https://www.ilo.org/wcmsp5/groups/public/—dgreports/—dcomm/documents/publication/wcms_651912.pdf
  13. Estimations mondiales de l’esclavage moderne, Genève, 2017, p.9 consulté le 01 septembre 2020 sur https://www.ilo.org/wcmsp5/groups/public/—dgreports/—dcomm/documents/publication/wcms_651912.pdf
  14. Mesurage, action, liberté : évaluer les actions gouvernementales visant à atteindre la cible 8.7, publié le 19 juillet 2019 sur le site https://delta87.org/2019/07/mesurage-action-liberte-evaluer-les-actions-gouvernementales-visant-a-atteindre-la-cible-8-7/?lang=fr
  15. Global findings, Globa Slavery Index, p.22 informations consultées le 1e septembre 2020 sur le site https://downloads.globalslaveryindex.org/ephemeral/3_Global-Findings-1600083318.pdf
  16. S. SIBT, Ces « esclaves d’Etat »  que la Corée du Nord en Europe, publié le 08 juillet 2016 sur le site https://amp.france24.com/fr/20160707-coree-nord-esclavage-pologne-europe-travail-force-soudeur
  17. Informations consultées le 12 août 2020 sur le site https://fr.aleteia.org/2018/08/22/lesclavage-moderne-une-realite-pour-plus-de-40-millions-de-personnes/
  18. Informations consultées le 12 août 2020 sur le site https://fr.aleteia.org/2018/08/22/lesclavage-moderne-une-realite-pour-plus-de-40-millions-de-personnes/
  19. Mesurage, action, liberté : évaluer les actions gouvernementales visant à atteindre la cible 8.7, p.3 publié le 19 juillet 2019 sur le site https://delta87.org/2019/07/mesurage-action-liberte-evaluer-les-actions-gouvernementales-visant-a-atteindre-la-cible-8-7/?lang=fr
  20. Contributions de l’OIT pour atteindre la Cible 8.7, Informations consultées le 9 septembre 2020 sur le site https://www.ilo.org/global/topics/sdg-2030/goal-8/target-8-7/lang–fr/index.htm
  21. Estimations mondiales de l’esclavage moderne, Genève, 2017, p.10, consulté le 01 septembre 2020 sur https://www.ilo.org/wcmsp5/groups/public/—dgreports/—dcomm/documents/publication/wcms_651912.pdf
  22. Mesurage, action, liberté : évaluer les actions gouvernementales visant à atteindre la cible 8.7, p.3 publié le 19 juillet 2019 sur le site https://delta87.org/2019/07/mesurage-action-liberte-evaluer-les-actions-gouvernementales-visant-a-atteindre-la-cible-8-7/?lang=fr