Is Google God?

Pascal Simoens

L’ouverture de ce début 21ème siècle s’est défini par l’arrivée des technologies des commu- nications et de l’information dans notre quotidien. A ce changement de paradigme sociétal est venu s’adjoindre l’émergence de nouvelles approches philosophiques liant l’homme et les machines.

Qui est Google et quel est son dessein ?

Notre propos n’est pas ici de valoriser l’une ou l’autre pensée, mais bien de démontrer (ou démonter ?) les mécanismes qui amènent à cette grande crainte du développement du mythique « Big Brother », omniscient de chacun de vos gestes et faits quotidiens. Parler de Google pourrait paraître simple tant il est déjà présent dans la vie de chacun d’entre nous. Mais précisons d’emblée que Google ce n’est pas qu’un moteur de recherche. C’est aussi un OS (Operating System) qui couvre plus de 80% des téléphones mobiles de type « Smartphones » ; c’est aussi de la cartographie avec Google Maps et des plans de bâtiments avec Google Earth ; il est probablement votre boite mail (Gmail), un traducteur en ligne, un réseau social (le deuxième après FB), etc. Ce que l’on sait plus rarement, c’est que Google est aussi une entreprise qui réalise des séquençages ADN avec sa société 23andMe et « accessoirement », Google fait des lunettes, des téléphones, des TV, permet à des voitures de conduire sans chauffeur (840.000 km parcourus1), vous offre la télé et la vidéo via YouTube, … sans oublier le fameux Google Books, celui qui a fait probablement le plus de polémique et qui sera l’objet d’un développement plus approfondi dans cet article.

Google en chiffres donne le vertige : c’est 6,4% du trafic mondial sur internet en 2013, plus de 2% du parc mondial d’ordinateurs et 3% de la consommation d’électricité avec ses serveurs localisés dans le monde entier (dont un en Belgique à 4 kilomètres du centre-ville de Mons, province du Hainaut). C’est aussi un milliard de dollars par mois…

Si cela peut donner le vertige des chiffres, force est de constater l’omniscience de cette entreprise qui vit avec nous, au sens premier du terme. Toutefois, Google n’est pas qu’une somme d’ordinateurs régis par des algorithmes de recherche, car derrière cette entreprise il y a des hommes, des femmes, et nous allons tenter de les présenter afin de mieux comprendre ce que cette entreprise pourrait devenir.

Le lien entre l’université, la recherche et Google est fondamental pour comprendre les enjeux de la pensée de ses fondateurs. Ce sont deux hommes qui sont, avant tout, des scientifiques et mathématiciens dans une université technologique à la pointe de la recherche dans le monde. Une université où les religions n’ont pas de droit de cité eu égard au fait que cela va à l’encontre même de la recherche scientifique. Ou plutôt, une seule religion y a droit de cité : le progrès pour et par la science. Notons d’ailleurs que l’un des deux fondateurs de Google s’est ouvertement présenté comme « athéiste», ce qui est courageux dans le pays où le président des Etats-Unis prête serment sur la Bible en citant « God bless you2 ». Toutefois, Sergey BRIN a très vite rétracté ses propos afin de ne pas faire de tort au marketing de Google (société mondiale) dans un monde de plus en plus régi par les religions.

L’homme peut-il être omniscient par la connaissance? Cette approche est-elle si éloignée des fondements de la connaissance moderne telle que définie par les penseurs de l’époque des Lumières qui prônaient la connaissance pour l’émancipation des peuples et des hommes ? Les Lumières, dont l’Europe se revendique largement sont, sans nul doute, également le fondement de l’approche technologique de Google.

Pour l’objet qui nous concerne dans cet article, Google, deux éléments sont à prendre en considération pour mieux comprendre la démarche humaniste : la première est le fait que Condorcet développe deux fondements de notre société actuelle : la liberté d’expression et les moyens de les communiquer. Il part également du principe fondateur qui dit « plus les gens sont informés, mieux ils décident ». Notre intention n’était pas de traiter des fondements de la philosophie des Lumières dans le bref aperçu qui vient d’être esquissé mais bien de décortiquer ces fondements et de les analyser à l’aune de la démarche de Google. Car que fait Google, si ce n’est :

Un travail encyclopédique

  • Le développement des nouvelles technologies
  • La diffusion des informations

A cela, ajoutons quand même…

  • Un projet politique, au sens philosophique du terme
  • Une mission messianique

Google aurait-il les mêmes objectifs que les Lumières? Certainement oui mais avec les outils de son époque: la révolution numérique. Toutefois, compiler des données qui se trouvent sur internet ne suffit pas pour avoir une connaissance du monde, ou comme aime à le dire les patrons de Google « une conscience mondiale ». Google a donc besoin de se constituer lui-même une encyclopédie du monde. Et comment ? Par Google Books.

Google Books c’est le rêve inachevé de Paul Otlet avec son Mundaneum : répertorier toutes les données du monde. Mais Larry PAGE et Sergey BRIN vont plus loin, ils désirent absorber la conscience du monde.

… la conscience du monde… pourquoi ?

Pour comprendre cette démarche il faut une méthode et quoi de plus normal que de numériser tous les livres dans le monde pour comprendre l’esprit et l’intelligence qui décrivent ce monde ? C’est de la sorte que depuis plus de 5 ans, Google numérise tout ce qui s’écrit et, surtout, tout ce qui a été écrit dans les bibliothèques mondiales.

Complétons cette analyse en nous arrêtant un instant sur la notion de « conscience du monde ». Cette approche presque messianique n’est à prendre en considération que si l’ensemble de la connaissance du monde permet de faire ressortir de nouvelles idées, de bonnes idées… car comme le défendaient les Lumières, on s’émancipe des dogmes à savoir plus et mieux. Google ne fait rien d’autre pour le moment.

Les technologies au service de Google.

Avant de conclure cet article, il nous semble nécessaire de présenter la stratégie de Google  initiée par ses fondateurs et proches. Simplement, Sergey et Larry sont convaincus que la technologie va changer le monde ; et comment leur donner tort ? Ce qui pose plus de questions c’est quand l’on sait que ces deux Geeks ont une approche très messianique de leur vision. Résumons-la par ces quelques points :

  • L’homme est perfectible, il faut le rendre meilleur
  • Il est perfectible par son corps et son esprit
  • Il faut donc améliorer son corps par la technologie
  • Et par ailleurs, pouvoir corriger les erreurs de son

Ces deux théories sont amplement critiquées scientifiquement, toutefois, force est de reconnaitre qu’elles n’ont pas pu encore être démenties. D’une part, la frise chronologique de Ray Kruzweil3 n’a jamais été démentie et il est difficile de nier que l’électronique envahit de plus en plus le quotidien de l’homme, ne serait-ce que pour des questions médicales.

C’est ainsi que selon certains chercheurs la singularité est programmée pour la troisième décennie du 21ème siècle, soit dans moins de 10 ans. Le même objectif que Google pour la création de sa propre I.A4… Et, ajoutons, avec une intelligence machiavélique pour y arriver.

En effet, même avec toute la performance informatique du monde, sans base de données suffisamment complexe ; cela reste du silicium et des nanotubes de carbone pour les prochaines puces quantiques. Dès lors, Google s’est mis en tête d’agréger l’ensemble des connaissances du monde pour l’offrir à la connaissance de programmation de son I.A.. Ils espèrent de la sorte, créer une singularité par l’apprentissage et à partir de la connaissance.

Sur le principe, pouvons-nous critiquer ? La Renaissance et les Lumières, n’ont-elles pas créé elles-mêmes une « singularité » scientifique et spécifique à leur époque ?

Plus généralement, cette échéance semble inéluctable et ne devrait pas faire peur auprès des personnes prônant les valeurs humanistes. Toutefois, il parait important que les conditions soient garanties quant à l’information du protocole de l’expérience. Et pour comprendre toute

l’expérience actuelle de Google, il faut également prendre en compte dans notre analyse le fait que Google investit massivement dans la génétique et la robotique.

« Is Google God ?»

Selon White, nous leur donnons des qualités divines et nous sommes fascinés par leur puissance. Il suffit de voir la ferveur digne des jours du Mondial de la jeunesse chrétienne la sortie du dernier IPhone! La recherche a d’ailleurs montré que la marque à la pomme provoque la même réaction chimique dans le cerveau de certaines personnes, que celle d’une expérience religieuse profonde. Et dans le cas d’Apple, Steve Jobs était le Messie.

Le 1er mai 2002, Larry Page répond à une interview à l’université de Stanford sur sa vision de Google. Il répond sans ambages : « La Mission que je me suis promise pour vous va prendre encore un peu de temps jusqu’à la découverte de l’IA. Je ne sais pas si vous voyez ce que cela signifie ? L’intelligence artificielle (…). Si vous trouvez la solution de cette recherche, vous pouvez répondre à toutes les questions, cela signifie que vous pouvez  potentiellement  tout faire.»

Conclusion

La question de l’évolution de notre société est menée actuellement par les scientifiques, enfants des Lumières. Et pourtant, l’adage veut que « le 21ème siècle sera religieux ou ne sera pas ». Une nouvelle catégorie de religieux est apparue, celle des scientifiques religieux, une religion technologique basée sur les écrits, voire les commandements des Lumières. Ces mêmes Lumières qui façonnent également la pensée laïque européenne, là est tout le paradoxe. Nous sommes donc en questionnement vis-à-vis du principe qu’une pensée libre peut devenir un dogme et devons à chaque instant, toujours remettre en question les choses, jusqu’à leurs fondements… pour rester libres dans le monde qui s’ouvre à nous et qui n’a rien à voir avec le monde que nous connaissons. Mais qui, aujourd’hui, oserait dans une conversation de table de laïques remettre en cause les fondements des Lumières qui remettraient en cause l’identité même de l’Homme dans les décennies à venir ? Un avenir qui est, plus qu’à tout autre moment, incertain. Cette incertitude, il faut la cerner, et ensuite certainement agir, quitte à remettre tous les dogmes actuels en cause. Dans cette démarche de remise en cause, nous reprendrons à notre compte cette phrase de Charles Darwin :

«Ce n’est pas le plus fort des espèces qui survit, ni la plus intelligente qui survit c’est celui qui est le plus adaptable à changer.”

1 Source wikipedia, en date de mars 2010. Depuis, le prototypage de la Google Car a été présenté au public.

2« Dieu nous protège »

3Raymond C. Kurzweil (ou Ray) (kɚzwaɪl), né le 12 février 1948, est un informaticien américain, créateur de plusieurs entreprises pionnières dans le domaine de la reconnaissance optique de caractères (OCR), de la synthèse et de la reconnaissance vocales, et des synthétiseurs électroniques. Il est également l’auteur de plusieurs ouvrages sur la santé, l’intelligence artificielle, la prospective et la futurologie. Il est l’un des théoriciens du transhumanisme et de la singularité technologique. Source Wikipédia, 30 novembre 2014

4 I.A. Intelligence Artificielle

 

Faut-il repenser la Franc-Maçonnerie de l’avenir et comment ? Ou Pourquoi et comment allier la tradition à la modernité ?

La Franc-Maçonnerie vieillirait-elle mal ? Elle date d’avant 1717[1]. Ce n’est plus douteux[2]. Elle doit demeurer respectable et survivre, mais elle engendre ses propres défauts « maçonnicides ».

De nombreux auteurs, notamment Roger Dachez[3], se sont penchés sur l’histoire de la Maçonnerie afin de démêler l’écheveau de l’historique vérifiable et véritable[4], de la légende, du mythe et des croyances, rumeurs ou des constructions hasardeuses. Sa filiation avec le compagnonnage a fait couler de l’encre ; la Maçonnerie en a néanmoins repris des symboles et elle les a enrichis ; elle a prospéré et s’est implantée très tôt sur les territoires de la future Belgique, dès 1741 à Bruxelles.

« L’homo maçonnicus » s’est répandu, trop vite ou mal ? Question ouverte.

La Franc-Maçonnerie, qui a connu des hauts et des bas, parfois au péril de son existence[5],  constitue un véhicule original et unique offrant de se perfectionner selon un cheminement libre et de rayonner au profit de l’humanité.  En soi, c’est éminemment attractif pour les esprits libérés des dogmes.

Les Francs-Maçons s’opposent à tous les fanatismes, aux intégrismes et aux radicalismes, au nom de la fraternité humaine, de la raison spirituelle et du progrès de l’humanité vers un monde meilleur, une société nouvelle[6], bien plus que fraternelle, des lendemains pour lesquels l’espérance prend tout son sens, cette espérance qui se conçoit à plus long terme que l’espoir.

L’avenir de la Franc-Maçonnerie de tradition serait-il en danger compte tenu de sa diversité, de ses structures et de son mode de fonctionnement ?

Bien que le nombre de loges au sein de la Franc-Maçonnerie dite libérale, surtout européenne, soit en augmentation de même que leur volume, la fréquentation des membres aux tenues chute, sans parler du désintérêt pour les Grades dits supérieurs qui impliquent des engagements autres non indispensables à l’imprégnation des valeurs fondamentales de la Franc-Maçonnerie par les Apprentis Compagnons et Maîtres.

C’est regrettable et ce constat s’explique. Les structures maçonniques ne l’ignorent pas. La question de savoir comment y remédier passe par une solide remise en question à moins que de se satisfaire d’une régression quantitative et qualitative.

Quant à la Franc-Maçonnerie dite improprement dogmatique, et plus spécialement la Maçonnerie régulière américaine et britannique, elle connaît une érosion variable mais sérieuse depuis quelques années déjà.

D’autres mouvances anglo-saxonnes semblent en faire leurs choux gras, comme que ce soit la Wicca, l’Amorc, la scientologie, entre autres structures dites sectaires par certains ; des ordres templiers absorbent des Maçons et se revendiquent tous de la seule légitimité qui vaille ; il y a beaucoup à en dire pour rétablir une vérité qui peut-être dérange.

La Franc-Maçonnerie « est l’héritière de cette longue lignée philosophique qui, de Platon à Spinoza, a cherché à faire de l’éthique le but même de la philosophie et de la sagesse[7] ».

Elle se compose de « fédérations » de Loges  et / ou de rites qu’on nomme Obédiences, lesquelles veillent à coordonner les Loges qui en principe demeures libres mais doivent respecter les règlements de leur obédience à moins d’en sortir.

Les obédiences n’entretiennent pas toujours d’excellentes relations entre elles, même si de plus en plus d’accords ont vu le jour, parfois sclérosants, souvent constructifs, mais en tous cas incapables de faire disparaître le clivage entre la Maçonnerie dite libérale et la maçonnerie dite régulière, ce qui sépare ce qui pourrait former une superbe chaine d’union universelle.

Entre eux toutefois les Francs-Maçons sont fraternels sauf quelques exceptions affairistes ou opportunistes.

Être franc-maçon ne s’apparente pas à un état, ni à un aboutissement, mais bien à un engagement d’action rayonnante, laquelle aujourd’hui englobe tant les femmes que les hommes qui, ensemble, peuvent se dépasser sur le cheminement qui leur est offert[8].

Aujourd’hui cependant, qu’on accepte de l’admettre ou non, la Franc-Maçonnerie, dans son ensemble, souffre d’une désaffection, d’une chute d’assiduité, d’absentéisme et pour être clair, d’un désintérêt relatif insidieux, et parfois même de médiocrité intellectuelle ou morale. Il faut oser se départir de la langue de bois et vouloir aborder les problèmes qui se profilent depuis plusieurs années.

Que se passe-t-il ? Le modèle maçonnique ne fait-il plus recette au point d’attirer à suffisance et de fidéliser ses membres par une assiduité tant féconde que fraternelle ?

Le mode de recrutement ne doit-il pas être revu ? En va-t-il de même du sérieux des tenues, de la lourdeur ou de la légèreté de certains rituels, du poids financier lié ou non aux Obédiences ?

On dit que les Francs-Maçons se rencontrent entre équerre et compas, deux symboles connus, pour travailler à leur progrès intérieur et « extérieur », et à celui de l’humanité, jusqu’à convertir leur regard sur eux-mêmes et sur l’humanité[9], ce qui, il est raisonnable d’en convenir, s’annonce pour le moins ardu et peut signifier beaucoup, même au risque de vouloir exprimer trop, mal ou trop peu, avec les dérapages collatéraux d’une compréhension édulcorée ou carrément erronée.

Ils en est sont qui voient la participation aux réunions maçonniques comme une thérapie de groupe[10], ou des rassemblements osmotiques, voire transcendantaux.

À chacun, en particulier les Francs-Maçons, mais évidemment pas eux uniquement, de devenir des jardiniers de l’amour[11]. Il serait réducteur cependant de ne voir en la Franc-Maçonnerie qu’un incitant à l’Amour ; c’est une société initiatique[12].

Elle reste élitiste et méritocratique, même si elle s’ouvre à tout qui veut frapper à la porte du temple parce qu’il s’estime pouvoir être coopté, parce que qu’il s’estime assez probe, libre, de bonnes mœurs et qu’il pense posséder l’intelligence et la volonté de comprendre les objectifs de l’Ordre maçonnique.

La vie moderne du XXIe siècle a repeint le modèle sociétal sous l’angle de l’implication professionnelle et des difficultés sociales, le mode de vie familial, le temps des loisirs et les priorités en tous genres dont la réalité économique.

La Franc-Maçonnerie fonctionne toujours sur son canevas ancien, vieillissant mais enrichissant. Elle s’est ouverte vers un plus grand nombre de personnes probes libres et de bonnes mœurs, ce qui est heureux, mais en même temps, elle ne parvient pas à se libérer d’un conservatisme étouffant, même s’il convient de respecter une Tradition, laquelle peut donner la main à la modernité.

Est-elle encore compatible ainsi conçue avec la réalité de la société et doit-elle s’y adapter pour survivre et poursuivre son développement ou doit-elle se résoudre à un autre avenir, des lendemains qui déchantent ?

Combien estiment les tenues trop longues, trop administratives, trop tardives, les agapes trop prenantes et préjudiciables à la vie professionnelle du lendemain ou à la vie familiale ?

Certes libre à chacun de ne pas solliciter d’être coopté en loge pour pouvoir s’épanouir dans sa vie de travail profane et ses activités familiales, mais ne serait-il pas raisonnable de permettre de concilier la vie initiatique et la vie extérieure ?   La Franc-Maçonnerie y gagnerait des membres heureux de venir en Loge et assidus.

Comment réformer cet aspect ? Alléger le nombre de tenues, les rendre plus attractives, moins lourdes ?

Des Francs-Maçons vont en loge pour rompre avec le quotidien, d’autres pour se trouver entre amis ou y passer une soirée quasi festive ou encore pour y confier leurs soucis, d’autres encore pour y vivre un cheminement initiatique et ressentir l’intensité des rituels, l’osmose ou selon certains l’égrégore qui se dégage du temple.

Même si la large majorité des membres de la Franc-Maçonnerie donne du relief à la dignité de celle-ci et la porte haut en valeurs morales, on constate un phénomène, lié aux Maçons eux-mêmes, qui pourrait provoquer une dérive lente des loges vers la notion de clubs où l’on noue des contacts à des fins affairistes ou amicales voire plus si affinités, bien étrangères à l’élévation spirituelle ou à l’étude des problèmes sociétaux utiles pour contribuer à l’amélioration de l’humanité et pour travailler à son progrès de manière aussi désintéressée que conforme aux valeurs de probité, de sagesse, de bonnes mœurs et de Beauté.

Ne convient-il pas de se préoccuper avec efficacité de la grandeur de la Franc-Maçonnerie qui passe par la grandeur des Maçons ?

Ce phénomène de baisse de taux de participation ne vise pas que la Franc-Maçonnerie, loin s’en faut ; il est lié à l’évolution de la société. Les priorités changent quant au temps que l’on entend accorder à une participation à telle ou telle structure.

Cependant, on constate une augmentation nette d’affiliations à d’autres mouvances, ce qui relève du libre choix mais semble parfois inquiétant, lorsqu’il s’agit de l’Opus Dei[13], contre-projet antimaçonnique, ou de structures Illuminati modernes[14], ces dernières puisant leurs membres aussi au sein de Francs-Maçons déçus.

Demain, la Franc-Maçonnerie, maintes fois attaquée de l’extérieur en ses conceptions et valeurs, mais ayant résisté, risque de subir de tristes déconvenues de l’intérieur, de se scléroser, de s’assécher.

Entre la dispersion qui répond à des aspirations diverses et les structures trop lourdes, un équilibre porteur s’impose avec tout le sérieux dont sont capables les Francs-Maçons éclairés soucieux d’un avenir ensoleillé pour tous.

La richesse de la diversité maçonnique, qui reste souhaitable, présente un revers, celui de l’incompréhension de l’autre et des querelles de clocher. Des structures rigides ou inadéquates engendrent une sorte de concurrence malsaine et une course à l’influence intra-maçonnique, voire un manque d’ouverture.

On dit, dans la Tradition, que les Francs-Maçons « rassemblent ce qui est épars » ; à titre personnel, si le principe est beau, j’émets des réserves devant les divergences et les egos des humains, si compliqués à surmonter, mais d’un point de vue initiatique et philosophique, je partage entièrement ce principe d’une richesse intense.

La Franc-Maçonnerie idéale ou utopique a une vision à travers ses individualités riches d’une réflexion démultipliée, de fraternité du monde à travers la compréhension entre les humains, dans la concorde, sans haine de l’autre, avec intelligence et raison, notamment par l’amélioration de soi par un travail sur soi-même. Le projet reste beau ; ce que ses membres en font prête plus le flanc à la critique ; c’est normal et propre à toutes les mouvances.

En fait, il y a un peu de tout cela et ce que font les Frères ou les Sœurs en Loge procède d’une élévation teintée à forte dose d’une fraternité initiatique constructive, laquelle constitue une bonne part de l’essence de la Franc-Maçonnerie, qu’elle soit spirituelle ou sociétale, à des Degrés ou Grades divers, et peut-être même les deux à la fois car, en somme, qu’importe l’option générique d’une Loge, spirituelle ou sociétale, la frontière étant poreuse et cette option non suffisante pour l’insérer dans une catégorie, ce qui serait réducteur.

En outre, des échos de la vie quotidienne, il apparaît que la Franc-Maçonnerie est mal comprise ou qu’elle engendre malaise et questions, bien que les ouvrages ne manquent pas pour l’expliquer et la décrire[15], même pour en dévoiler les rituels, les symboles, son histoire ou encore notamment diverses analyses pertinentes ou tenant de la désinformation.

Bien avant 1717, des Loges maçonniques se développent sans fastes et sur des bases de solidarité, de symbolisme confidentiel puisé et enrichi, et de réception entre personnes de milieux différents ; il n’était pas question d’initiation au sens actuel.

Le fonctionnement rituel s’est modifié au gré du temps ; la franc-Maçonnerie a trouvé une recette pour se propager au sein d’une société en mutation en privilégiant la paix religieuse, le dépassement des clivages.

En cette société initiatique prisée et innovante, la tradition, l’alchimie de soi, l’amélioration des connaissances, la spiritualité, la gnose, l’altruisme, la fraternité et le sentiment de contribuer à s’éclairer et à éclairer furent vite mêlées à une histoire composée de manière attractive pour donner de la profondeur à la Franc-Maçonnerie sur le fond et sur la forme, ce qui l’a enjolivée et a permis son expansion rapide.

Malgré le succès de cette société élitiste, début du XVIIIe siècle, les premiers déchirements apparurent entre mouvances dites obédientielles pour divers motifs qui ont tenu à la fois de l’intolérance, de la méfiance, des pratiques religieuses et de la perception qu’en avait le pouvoir politique.

Il était bon d’en être néanmoins, mais pas aux yeux de tous.

Cette Franc-Maçonnerie dite spéculative, s’est progressivement ouverte et étendue. Elle a pu générer la notion interne de méritocratie sans remettre en question les positions sociales profanes de ses membres et leur statut ; elle a initié un phénomène de rayonnement et promotion des idées des Lumières tout en s’appuyant sur une Tradition dont les balises furent tant rappelées sur base de vieux écrits et de légendes outre que dessinées comme un costume d’apparat.

La Franc-Maçonnerie, issue du désir de rayonner et de propager les idéaux notamment des Lumières, s’est très vite heurtée au « pouvoir du prince » qui, ci et là, a su comment l’apprivoiser, l’interdire ou l’encourager.

Les Maçons et les Maçonnes de ce XXIe siècle sont les architectes de l’espoir… Ce que l’esprit constructif, respectueux et libre peut engendrer donne à rêver.

L’Homme de bonne volonté, l’amoureux du beau du bien et du juste, celui à qui appartient la vérité parce qu’il la cherche, qui n’entend accepter que ce qu’il a librement consenti après l’avoir passé par le tamis de son libre-arbitre constructif, altruiste et solidaire, ne se doit-il pas avant tout à lui-même de respecter et de pratiquer une éthique, de la cultiver et d’en être contagieux[16] ?

« Tout édifice est une pensée », écrivit Victor Hugo, dans Notre Dame de Paris.

La Franc-Maçonnerie moderne est-elle vraiment en danger de l’intérieur ? L’édifice pourrait-il s’écrouler et imploser à terme ? En avons-nous les remèdes ?

Ces questions seront abordées et nul ne peut douter que les Obédiences trouveront les réponses aux grands enjeux maçonniques de l’avenir, entre leur fonctionnement, les difficultés qui se posent, la question de l’extériorisation et celle de l’alliance de la tradition et de la modernité.

 

Philippe Liénard.

[1] Hugues Berton et Christelle Imbert, Les Enfants de Salomon, approches historiques et rituelles sur les compagnonnages et la franc-maçonnerie, Éditions Dervy, Paris, 2015.

[2] Robert Stevenson, Les Premiers maçons, Éditions Ivoire Clair, Paris, 2000 ; Alexander Lawrie et Claude Antoine Thory, Histoire de la franc-maçonnerie et de la Grande Loge d’Écosse, Éditions Ivoire Clair, Paris, 2001.

[3] Roger Dachez, L’Invention de la franc-maçonnerie, Éditions Vega, Paris, 2008.

[4] Paul Naudon, Histoire générale de la franc-maçonnerie, Éditions Office du Livre, 1987.

[5] Philippe Liénard, Histoire de la Franc-Maçonnerie belge, trois siècles d’existence « influente » ? Editions Jourdan, Paris, 2017.

[6] Daniel Beresniak, Demain la franc-maçonnerie, Éditions Tredaniel, Paris, 1994.

[7] Bruno Étienne, La Spiritualité maçonnique, Éditions Dervy, Paris, 2006.

[8] Philippe Liénard, Mais que font les Francs-Maçons en Loge, Editions Jourdan, Paris, 2016

[9] Michel Barat, La Conversion du Regard, Éditions Albin Michel, Paris, 1992.

[10] Francis Baudoux, La Franc-maçonnerie, psychothérapie de groupe pour gens dits normaux, Éditions Labor, Bruxelles, 2004.

[11] Ibidem.

[12] Marcel Bolle de Bal, La Fraternité maçonnique, Éditions maçonniques de France (EDIMAF), Paris, 2001.

[13] Philippe Liénard, Opus Dei, histoire et pouvoir réel, Editions Jourdan, Paris, 2018.

[14] Philippe Liénard, Illuminati, au-delà de la théorie complotiste, la réalité, Histoire, Editions Jourdan, Paris 2018

[15] Pierre Buisseret et Jean-Michel Quillardet, Initiation à la franc-maçonnerie, Éditions Marabout, 2007.

[16] Philippe Liénard, article relatif à l’éthique maçonnique, Revue Le Maillon, Paris, 2018

La Laïcité en mouvement

Pour notre 200ème numéro ML, il ne s’agit pas de faire un état des lieux.

Non.

Alors osons réaffirmer que la Laïcité est une culture d’engagements au cœur desquels sont déclinées toutes les valeurs inspirées de Tous nos Droits humains.

La Déclaration Universelle des Droits De l’Homme a 70 ans, la plus belle Déclaration d’amour de l’Humanité dont nous partageons toutes ses valeurs universelles.

Mettre la dignité humaine, les libertés fondamentales, d’opinion, de conscience, de culte… au centre de nos préoccupations, de nos ambitions.

S’indigner, exprimer sa solidarité, fixer nos repères communs, relever des défis…. a toujours rencontré l’adhésion de l’équipe de la FAML.

Pléthore de sujets abordés, dans nos publications et revues ML, pour tous nos publics mobilisés autour de nos valeurs de Liberté, de Fraternité, d’Egalité, de Tolérance, de Respect, d’Emancipation: L’Ecole, plus juste, plus égalitaire, le cours d’Education à la Philosophie et à la Citoyenneté pour tous, « deux heures, c’est mieux».

Les questions migratoires, le choc des cultures, les justices et injustices, le vivre – ensemble, les combats éthiques pour l’IVG et l’euthanasie, échanges de savoirs, débats, interviews …

Notre mouvement laïque garde sa visée universaliste par sa volonté qui s’est toujours affirmée dans nos textes, propos, écrits et parutions régulières.

Notre mouvement laïque garde toujours sa volonté affirmée de maintenir sa visée universaliste dans nos textes, propos, écrits et parutions régulières.

Avec les acteurs de terrain, les AML, les Comités, nos partenaires de la Laïcité, nous constituons par nos mobilisations de proximité, une avancée de visibilité à la faveur de la défense de nos valeurs humanistes.

Donnons du sens et de la beauté à la parole et aux gestes.

Et comme le dit Jean Baubérot, le terme Laïcité fait sens à un niveau mondial et peut dès lors constituer une référence partagée, un idéal commun.

 

Christine Mironczyk

Présidente de la FAML

L’émergence des nouveaux conservateurs

Le Centre interdisciplinaire d’Étude des Religions et de la Laïcité (ULB) a récemment reçu Pascale Tournier, rédactrice en chef adjointe au service actualité de La Vie, auteure d’une enquête d’un an au cœur de la Nouvelle droite et de l’ouvrage Le vieux monde est de retour (Stock). Une occasion de la  rencontrer et de lire son exceptionnel essai.

Le vieux monde est de retour est un essai de plus de 260 pages, documentées avec une précision chirurgicale, qui débute par le récit d’une réunion de l’élite parisienne de droite, en septembre 2017, dont l’un des responsables clama : « Nous avons vocation à reconstruire la droite sur le plan culturel et politique. Nous devons être les sentinelles d’une civilisation vivante qui ne se défasse pas. Ce qui nous anime n’est pas un désir de vengeance, mais un esprit français grave et léger, chevaleresque et frondeur, avec l’espérance chevillée au corps. »

Quelque trois cents personnes assistaient à ce rassemblement : des anciens de l’UMP, des fillonistes, des LR, des identitaires ultras, des adhérents de l’Action française, des participants de la Manif pour tous, des membres de mouvements catholiques conservateurs, des constitutionnalistes et royalistes et même Marion-Maréchal-Le Pen venue voir des amis, prétendit-elle.

Selon Pascale Tournier, l’auteure de cette remarquable enquête au cœur des nouveaux conservateurs, il s’agissait d’une démonstration de force de la nouvelle génération de jeunes conservateurs : « J’ai écrit ce livre, inspirée par la primaire de la droite aux dernières présidentielles. En tant que journaliste politique à « La Vie », j’ai vu l’intérêt de la montée en puissance à l’égard de François Fillon, un politique qui séduisait de nombreuses personnes proches de la manifestation contre le mariage pour tous, des chrétiens d’Orient et d’intellectuels conservateurs, un François Fillon qui, en plus, tenait des mots assez durs par rapport à Mai 68…, bref, un large spectre couvert à droite. J’ai aussi constaté que des jeunes étaient particulièrement intéressés et qu’ils avaient une conscience politique assez forte formant une droite décomplexée. » 

Pascale Tournier

Durant une heure, Pascale Tournier donna une description plus affinée de cette droite décomplexée : « Il faut tout d’abord différencier la pensée réactionnaire de la pensée conservatrice qui concerne surtout des libéraux-conservateurs, anciens chevènementistes issus de la gauche, des catholiques attachés aux traditions chrétiennes, à la famille, des écologistes de droite qui ont parfois des points d’accroche avec l’extrême gauche, certains étant sensibles aux problèmes posés par l’islam et les réfugiés… Cette génération est souvent née après la chute du Mur de Berlin, donc le clivage gauche-droite ne l’intéresse guère. »

Baptême de Clovis vs Révolution de 1789 

Le livre, quant à lui, évoque également des « anarchrists », des dandys de droite, tories à la française (ou belge), identitaires et bioconservateurs, des antimodernes et déclinistes, des légitimistes ou traditionalistes. Ses trentenaires et quadragénaires sont des gens « qui ne lâchent rien et forment une vraie lame de fond prêts à imposer leur vision du monde et de l’homme. Une vision évolutive de la tradition et, surtout, faire de la politique avec davantage d’éthique. »

Ces gens brouillent allègrement les cartes entre droite traditionnelle et droite extrême, souligne encore l’auteure. Par jeu, provocation ou vraie conviction, celle de déboulonner les statues du progressisme et de l’universalisme de gauche ?

Ces « soixante-huitards à l’envers », comme les nomme Pascale Tournier, représentent « une pensée alternative qui s’installe durablement et qui est révélatrice d’une mutation idéologique à l’œuvre dans la jeunesse française ».

Bref, le vieux monde est bien de retour ! Attend-il pour autant le retour aux affaires de Marion Maréchal-Le Pen, par exemple ?

« Emmanuel Macron, en homme pragmatique, a très bien compris que la France était moins à gauche qu’à droite, d’où ses messages à cette dernière afin d’élargir son socle… même aux monarchistes ! Il a ouvert la voie qu’un homme seul pouvait arriver au pouvoir. Pourquoi une femme comme Marion Maréchal-Le Pen n’y arriverait-elle pas ? » expliqua la conférencière. 

Néanmoins, si le catholique ne veut pas du FN (devenu Rassemblement national), cela bouge à cause des attentats, dont le prêtre  assassiné dans son église, à cause des réfugiés aussi…, constate Pascale Tournier dans son essai. Cependant, si l’opportunisme rebute ces nouveaux conservateurs, ne pourraient-ils pas fantasmer sur les idées de la nièce de Marine Le Pen ?

Le livre comporte douze chapitres et soyez assurés qu’il aborde les questions fondamentales sur l’émergence assez prononcée ces derniers mois de la Nouvelle droite. Cet essai se révèle donc être un document exceptionnel. Peut-être prémonitoire, puisque, je cite à nouveau, « ces indignés de droite touchent à tout, explorent, repoussent les limites, triangulent, sans complexe et sans tabou, à gauche ou à l’extrême droite qu’ils préfèrent d’ailleurs appeler droite extrême », comme ils innovent un vocable bien spécifique s’appuyant sur une réalité idéologique construite : « déconstruction anthropologique » pour le mariage pour tous, par exemple.

Alors que depuis plus d’un an, le président Macron paraît être sur tous les fronts et de tous les commentaires (réception « monarchique » de Poutine à Versailles, poignée de mains virile avec Trump, rencontres soutenues avec Merkel, attitude du supporter lambda lors du Mondial de foot, quelques propos jugés offensants à l’égard de la classe ouvrière, affaire Benalla…), Pascale Tournier évoque aussi la personnalité d’Emmanuel Macron à travers le prisme d’interlocuteurs de son enquête : « Auteur d’un mémoire sur Hegel et Machiavel dans une première vie, ce chef de l’État surgit avec des références, un paysage intellectuel et un imaginaire de reconquête qui se veut humaniste. Cela n’a pas échappé à ses opposants, qui préfèrent y déceler un simple vernis littéraire. »

Et la laïcité ?

Question très importante abordée lors de notre rencontre à l’ULB : et la laïcité ?

« Sur ce plan, Emmanuel Macron a des convictions profondes. Pour lui, la République doit dialoguer avec les religions ! » 

J’interviens : « Ce qui me semble contradictoire avec le concept de la séparation de l’État et des religions ! Qu’il rende hommage à Johnny Hallyday sur le parvis d’une église, c’est plausible, mais à l’intérieur de l’édifice religieux sa présence n’est-elle pas contraire au concept que je viens d’énumérer (on a le même cas d’espèce avec le gouvernement belge qui assiste au Te Deum en l’honneur de la monarchie, par exemple) et puis, convoquer des imams, rabbins, prêtres… pour discuter de problèmes et dispositions à prendre en matière de société, n’est-ce pas aussi une ingérence du religieux dans les affaires de l’État ? »

Réponse de Pascale Tournier : « Le président Macron est aussi décomplexé à ce propos : la neutralité de l’État n’empêche pas le dialogue et de requérir l’expertise de religieux, selon lui… » 

La conclusion de l’auteure de son ouvrage est assez explicite : « Si le courant conservateur n’est pour le moment pas une alternative solide, il reste, pour le pouvoir en place, un frein, une menace, un aiguillon. Naissance d’un contre-pouvoir. »

Pierre Guelff

Auteur, chroniqueur radio et presse écrite

What a wonderful world

Quel monde merveilleux dans lequel des citoyennes risquent la prison et une lourde amende « pour trafic d’êtres humains » après être venues en aide à des migrants.

Le 20 octobre dernier, des agents de la police fédérale débarquent chez trois femmes, des Belges francophones afin de procéder à une perquisition. Deux d’entre elles sont journalistes. Myriam Berghe travaille pour Femmes d’Aujourd’hui, Anouk Van Gestel est rédactrice en chef de Marie-Claire Belgique. C’est complètement ébahies, qu’elles apprennent qu’elles sont poursuivies pour « trafic d’êtres humains » sur 95 personnes, dont 12 mineurs, et considérées comme membres d’une « organisation criminelle ».[1]

Les deux journalistes hébergeaient en effet depuis quelques mois des migrants et répondaient de la sorte à l’appel à solidarité lancé par les différentes plateformes citoyennes.

Le Parquet de Termonde alors en charge du dossier requiert contre les trois femmes de 5 à 10 ans de prison étant accusées  non plus d’association de malfaiteurs, mais, pire encore, d’organisation criminelle. Soit juste en dessous de l’organisation terroriste!

Myriam Berghe a réalisé un reportage dans la jungle de Calais et la détresse de ses « habitants » l’a motivée à agir. Elle a ainsi hébergé 55 migrants à son domicile bruxellois mais refuse catégoriquement d’être considérée comme une trafiquante d’êtres humains. Elle témoigne : « Depuis trois ans, je consacre ma vie à essayer d’aider des gens et je me retrouve poursuivie pour trafic d’êtres humains. C’est infamant. (…) ».[2]

De son côté, Anouk Van Gestel se défend à son tour d’être assimilée à une « trafiquante d’êtres humains ». Pour elle, sa mission était avant toute chose humanitaire.

Selon Alexis Deswaef, l’avocat d’Anouk Van Gestel qui s’exprime dans le magazine Télémoustique,  il s’agit d’un procès politique.  « Tout cela montre le dysfonctionnement de l’organe répressif. On criminalise à tout-va et on ne fait plus la distinction entre trafiquants, migrants et hébergeurs solidaires. Ce qui revient à utiliser la justice au service de la politique migratoire. »

Au niveau légal, Alexis Deswaef explique dans le magazine Politis que le « délit de solidarité n’existe pas en Belgique » et que « l’exception humanitaire est beaucoup plus large qu’en France ». La loi précise toutefois qu’aider un étranger à l’entrée, au séjour ou en transit sur le territoire ou vers un autre état membre de l’EU est punissable. « Mais si cette aide est apportée à titre principalement humanitaire, l’alinéa 1er ne s’applique pas « , précise-t-il. « Leur condamnation serait un non-sens juridique ».

Les accusées risquent jusqu’à 10 ans de prison et une amende de trente-huit mille euros.

Instruite à Termonde, l’affaire sera finalement à Bruxelles, la plupart des accusés étant francophones.

L’espoir que formule la défense est que le dossier pourra être traité avec plus de sérénité et que l’on pourra faire la distinction entre des citoyennes solidaires « qui ne peuvent être poursuivies » et des trafiquants d’êtres humains.

Ce premier jugement en Belgique pourrait bien faire jurisprudence dans un contexte tendu de politique migratoire et d’intensification de la répression policière envers les migrants. En début d’année, un projet de loi visant à autoriser les visites domiciliaires en vue d’arrêter une personne en séjour irrégulier sur le territoire belge, et cela jusque chez les personnes qui les hébergent par solidarité, avait suscité de nombreuses réactions et divisé au sein même de la majorité.

La justice française quant à elle n’hésite pas à condamner les citoyens qui n’écoutant que leur cœur, viennent en aide aux migrants. Ainsi, l’agriculteur Cédric Herrou figure emblématique de la désobéissance civile, a écopé en appel, d’une condamnation à quatre mois de prison, certes assortie de sursis, pour «  délit de solidarité ».

La condamnation de Cédric Herrou symbolise aujourd’hui les travers les plus marquants de la loi Asile et immigration, note le maire de Grenoble qui a tenu à mettre l’agriculteur à l’honneur en lui décernant la médaille de la ville.[3]

La loi a été assouplie et ne permet plus de sanctionner les militants qui apporteraient des soins, un hébergement et de la nourriture aux migrants sans qu’il y ait de contrepartie lucrative.

D’autres militants des droits de l’homme sont également en attente de leur comparution devant le tribunal correctionnel et parmi eux notamment cette retraitée de 72 ans, membre d’Amnesty International. Elle risque jusqu’à 5 ans d’emprisonnement et trente mille euros d’amende.

Les municipalités qui organisent des actions collectives pour accueillir des réfugiés encourent quant à elles un risque pénal.

Quel monde merveilleux dans lequel un secrétaire d’Etat à l’Asile et aux Migrations suggère ni plus ni moins que de contourner l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’homme, qui interdit la torture et les traitements inhumains et dégradants, pour refouler les bateaux de migrants.

Plusieurs partis francophones d’opposition se sont insurgés mardi contre cette proposition, obligeant le cabinet du secrétaire d’Etat à atténuer ses propos.

Dans des interviews en marge d’une réunion à Luxembourg des ministres européens en charge des questions migratoires, M. Francken a plaidé une nouvelle fois pour la réinstauration des refoulements des bateaux chargés de migrants. “Les ‘push-backs’ étaient pratiqués en Europe avant leur interdiction par la Cour européenne des Droits de l’homme en 2012 en vertu de l’article 3 de la Convention européenne des Droits de l’Homme dont la Cour donne une interprétation fort large, a-t-il indiqué.[4]

De plus en plus décomplexée, la N-VA ne rate pas une occasion de montrer son absence d’empathie envers les populations les plus vulnérables.

Quel monde merveilleux dans lequel Mawda, une petite fille de deux ans perd la vie touchée par une balle tirée par un policier. Alors qu’ils fuyaient la guerre et tentaient d’offrir à leurs enfants une vie plus sûre, les parents, une fois le véhicule intercepté, ont immédiatement été placés en détention et, non seulement n’ont pu accompagner leur enfant dans ses derniers instants, mais ont été rendus responsables de sa mort.

Les parents de Mawda ne sont pas que des victimes, mais portent aussi une responsabilité dans cet évènement tragique déclare cyniquement le président de la N-VA, Bart De Wever.

Profondément émus par cette tragédie, onze recteurs des institutions universitaires francophones et néerlandophones expriment, dans une lettre, leur préoccupation « devant le climat actuel à l’égard des migrants qui conduit à une dégradation progressive du respect dû aux personnes et de la protection des plus vulnérables dans nos sociétés ».

« L’horrible destin de la petite Mawda apparaît à nos yeux plus comme un symptôme qu’un accident”, poursuivent-ils. « Si rien ne pourra réparer l’irréparable, une régularisation définitive serait un geste destiné à retrouver un climat plus conforme aux valeurs de notre société issue des lumières et de la déclaration universelle des droits de l’Homme », concluent-ils.

Leur intervention leur a valu d’être menacés par Théo Francken : « Si les recteurs veulent jouer à un petit jeu politique sur les dossiers de migration, ils seront confrontés à un retour de boomerang. Tant sur le fond que publiquement » a-t-il déclaré en s’asseyant sur le droit à l’indépendance des autorités universitaires mais aussi et c’est grave, sur la démocratie.

Leur demande de régularisation devra « suivre la procédure » déclare quant à lui le premier ministre. Il faudra donc que les parents dénoncent leur(s) passeur(s) et permettent leur arrestation….

Il est vrai que ce serait donner un « mauvais signal » aux candidats à l’exil que de faire une exception : d’autres parents pourraient être tentés de faire tuer leur enfant pour obtenir un titre de séjour dans notre eldorado !

Quel monde merveilleux dans lequel un acte héroïque rend un Somalien proche du renvoi dans son pays digne d’obtenir du jour au lendemain non seulement un emploi mais aussi la nationalité française. Voilà une « belle personne » qui a échappé de justesse à l’expulsion et c’est tant mieux mais combien d’autres, probablement en mesure d’apporter de « belles choses » à la France n’ont pas eu la chance de le montrer ?

Quel monde merveilleux dans lequel on construit des murs ou on dresse des barbelés pour empêcher la libre circulation de personnes qui, fuyant la guerre, la violence, le terrorisme, la misère, la destruction,… n’ont d’autre choix que de prendre la décision douloureuse d’abandonner tout ce qui faisait leur vie.

Donald Trump est loin d’être le seul à vouloir ériger un mur, à la frontière mexicaine pour répondre à des inquiétudes sécuritaires ou pour endiguer les flux migratoires. Selon la chercheuse Elisabeth Vallet de l’université de Québec, pas moins de septante murs auraient été érigés de par le monde ces dernières années.[5]

La France n’est pas en reste avec la pose de clôtures grillagées à Calais afin de protéger le port et le tunnel sous la Manche des tentatives de migrants de rejoindre le Royaume-Uni.

Le gouvernement ultra-conservateur de Viktor Orban en Hongrie a érigé une clôture barbelée de quatre mètres de haut sur toute la longueur de sa frontière avec la Serbie, soit 175 km, pour empêcher le passage de réfugiés sur son territoire, au mépris des décisions européennes fixant les quotas de migrants à accueillir dans les pays de l’Union.

D’autres pays européens en ont fait de même comme par exemple la Macédoine avec la Grèce, la Slovénie avec la Croatie, l’Autriche avec la Slovénie, la Bulgarie avec la Turquie, les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla au Maroc sont entourées de barbelés avec parfois des lames tranchantes.

Et les exemples sont encore nombreux, trop nombreux !

Le meilleur des mondes n’est pas pour aujourd’hui, ni même pour demain !

 

Patricia Keimeul

Directrice FAML

 

[1] http://www.levif.be/actualite/belgique/trois-belges-accusees-de-trafic-d-etres-humains-apres-avoir-aide-des-migrants/article-normal-847207.html

[2] http://www.lalibre.be/actu/belgique/deux-journalistes-hebergeuses-de-migrants-poursuivies-pour-trafic-d-etres-humains-5b157e11553216089604e68f

[3] https://france3-regions.francetvinfo.fr/auvergne-rhone-alpes/isere/grenoble/cedric-herrou-agriculteur-emprisonne-avoir-aide-migrants-honore-grenoble-1483791.html

[4] http://www.lalibre.be/actu/politique-belge/crise-des-migrants-francken-plaide-pour-le-refoulement-des-bateaux-son-cabinet-le-reprend-5b16a0ab5532eac7fffbe0f4

[5] https://www.rtbf.be/info/monde/detail_migrants-ou-conflits-des-murs-toujours-plus-nombreux-dans-le-monde?id=9540986

ONG : une question de morale et de conscience !

De récents scandales au sein d’Organisations non gouvernementales (ONG) ne doivent pas jeter l’opprobre sur l’ensemble de ces structures. Comme pour toutes les composantes sociétales, les amalgames ne sont pas de mise. Certes, la vigilance s’impose et c’est surtout à la morale et à la conscience des acteurs d’ONG qu’il est fait appel. Ou rappel fondamental.

Une ONG est une association à but non lucratif qui ne relève ni d’un État ni d’une institution internationale. Elle est considérée comme une personne morale, d’intérêt public, indépendante financièrement et politiquement[1]. Ses objectifs sont variés et tendent principalement d’apporter secours et assistance, aide et expertise aux plus défavorisés et précarisés de la planète, voire à venir à la rescousse de ceux qui sont en danger de mort. Historiquement, la création des ONG remonterait à la première moitié du XIXe siècle, mais elles trouvèrent leur pleine éclosion un siècle plus tard, comme le confirme une référence de ce concept dans la Charte des Nations Unies[2].

Près de soixante ONG ont une vocation internationale[3] (Amnesty International, CIO, Emmaüs, Croix-Rouge, Croissant-Rouge, Greenpeace, Handicap International, Lions Clubs, Médecins du Monde, Médecins sans frontières, Mouvement international de la réconciliation, Reporters sans frontières, Rotary, OXFAM, WWF…) et, en Belgique, certaines sont fédérales, régionales ou s’inscrivent dans le réseau international. Leurs buts sont variés et vont du soutien aux pays les moins avancés à celui aux populations vulnérables. Elles sont une centaine (Action Damien, Entraide et Fraternité, Îles de Paix, Service Laïque de Coopération au Développement, ULB Coopération, Via Don Bosco…), et reçoivent leurs moyens de différents organismes publics et de la population, pensons aux actions CNCD 11.11.11, Caritas, Oxfam solidarité, SOS-Faim…[4]

Le bon grain et l’ivraie

Parfois, il en va tout autrement sur le terrain de ces principes. Ce qui est éminemment préjudiciable à la réputation des ONG en général et se répercute sur les dons qu’elles perçoivent, donc, par corollaire, sur le soulagement à apporter à tant de gens qui (sur)vivent dans la précarité.

Ainsi, quelques  récentes « affaires » ont davantage attiré l’attention de millions de citoyens sur les turpitudes de membres d’ONG plutôt que sur l’immense travail développé par ces associations aux buts humanitaires. Exemple parmi d’autres avec les viols qui auraient été commis par des employés d’Oxfam au cours de missions au Soudan du Sud, d’abus sexuels au Liberia, à Haïti, aux Philippines, au Bangladesh, au Népal… ce qui entraîna des licenciements pour fautes graves de plusieurs membres de l’ONG, mais, réaction immédiate, 7 000 personnes ont interrompu sur-le-champ leurs dons ! Il a aussi été dévoilé d’éventuelles orgies de la part d’un ONGiste belge avec de jeunes prostituées, des « comportements sexuels inappropriés »…

Dans la foulée à cette information du Monde[5], Le Figaro[6] titra : « Après Oxfam, la longue liste des ONG secouées par les scandales sexuels » : Médecins sans frontières, la Croix-Rouge, l’UNICEF, l’International Rescue Committee, Save The Children, Mines Advisory Group…, et puis des malversations financières furent rappelées touchant des ONG françaises, jusqu’à la création d’associations fictives pour handicapés, de détournements de fonds, d’activités scélérates, sectaires, voire criminelles… dans des ONG européennes et américaines.

Comme conclut Marc-Antoine Pérouse de Montdos, politologue à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) : « Il y va de la crédibilité du mouvement humanitaire »[7].

Témoignages de terrain

Justement, l’objectivité recommande d’évoquer la crédibilité dudit mouvement humanitaire avec ce premier témoignage pour la revue de la FAML, celui de Brigitte Petre, ex-infirmière : « Il y a quelques années, j’ai été au Tibet avec Médecins sans frontières, dans un projet qui comprenait trois volets : soins de santé, kiné (maladie de Kashin Beck) et sanitation – approvisionnement en eau. J’ai travaillé dans la partie médicale : formation de superviseurs, amélioration de l’approvisionnement en médicaments, tant allopathiques que traditionnels tibétains et chinois. Pour les Tibétains, c’était tellement important d’avoir des contacts avec des étrangers, que le monde ait de l’attention vers eux. »

On se doute que les scandales qui secouent parfois des ONG ne plaisent pas du tout à ceux qui ont eu un comportement respectueux d’autrui et éthique. Alors, revenons-en à la vocation de ces associations, Brigitte Petre ayant aussi travaillé en Amérique latine et en Afrique : « Les ONG ont un rôle important dans le monde, si possible en dehors des enjeux de géopolitique internationale. J’aime beaucoup cette conception permettant le contact entre les pays, les populations… L’élan du coeur et la réflexion-discernement du sens de ce que l’on fait (enjeux personnel, des ONG, des autres acteurs humanitaires, des pays qui nous accueillent…), c’est, je pense, vraiment important.  Ces expériences de vie et de projet m’ont sérieusement ouvert l’esprit à la complexité des relations internationales, personnelles, institutionnelles…, à la différence, et, donc, à la tolérance aussi. »

Autres témoignages de terrain : lorsque durant deux années (1969 à 1971), j’étais coopérant technique en Algérie, j’avais déjà pu constater certains « abus ». Ainsi, des membres d’ONG percevaient, à travail égal, des salaires triples voire quadruples, bénéficiaient de logements de fonction, empochaient des primes à tire-larigot. Pour maints Algériens, ces ONGistes-là étaient considérés comme des néo-colonialistes sans morale ni conscience. Heureusement, ils étaient minoritaires parmi les centaines d’hommes et de femmes qui, au titre de l’objection de conscience, du service civil, d’aide au développement, par engagement humanitaire, philosophique ou religieux, par idéal social…, ne relevaient pas de cette catégorie de « profiteurs ».

Larbi Adouane[8], Kabyle ayant vécu la guerre d’Algérie dans sa jeunesse, fut l’un de mes collègues et, en fervent adepte de fraternité universelle, admet qu’il ne faut absolument pas opérer d’amalgames : « À l’indépendance, nous avons rêvé d’une Algérie prospère et puissante. L’État a mis des moyens colossaux pour créer des PME et des PMI et, surtout, pour résorber le chômage qui sévissait de plus en plus dans le pays. Mais la technicité, le savoir-faire, les compétences ne suivaient pas. Des jeunes devenaient patrons avant de connaître le travail ! »

Implicitement, Larbi Adouane reconnaît que l’apport de coopérants était nécessaire. Mieux, il me fit une confidence à ce sujet : « Mes professeurs étaient souvent des coopérants français et je me souviens très bien de celui de psychopédagogie. C’était une demoiselle qui faisait son travail avec conviction. Elle était férue de Jean-Jacques Rousseau et tenait à nous inculquer ses principes pédagogiques dont la base est que l’éducation d’un enfant doit s’accompagner de l’apprentissage d’un métier. Elle m’a beaucoup marqué. Je suis devenu moi-même un fervent partisan de cet écrivain, philosophe et pédagogue, dont j’ai lu une bonne partie de l’œuvre. »

Larbi Adouane et moi-même restons marqués par Albert Camus qui, quelques années avant nous, avait vécu et sillonné l’Algérie. Un écrivain épris de justice, de liberté, de vérité et du respect de la dignité humaine.

« Il écrivit qu’il avait appris la liberté non pas dans Marx mais dans la misère, et que c’était parmi les gens humbles mais fiers avec lesquels il avait grandi dans le quartier ouvrier de Belcourt, à Alger, qu’il avait découvert ce qui lui semblait être le vrai sens de la vie. Il avait découvert dans la pauvreté sa première expérience personnelle de la solidarité humaine. Pour Camus, les pauvres, contrairement aux bêtes muettes, savaient très bien qu’ils étaient victimes d’injustice, mais leur vie était si exigeante, si accaparante et monotone, et si isolée qu’il leur était extrêmement difficile de trouver l’occasion de s’exprimer sur leur situation critique. C’était là leur tragédie. Cependant, il fallait encourager les pauvres à dire leur histoire dans leurs propres voix authentiquement, et ne plus être ignorés, organisés ou traités avec condescendance par des étrangers mieux nantis, voire fortement compatissants comme lui. Et si ces étrangers ne pouvaient pas parler pour les pauvres, Camus a maintenu que c’était leur devoir de solidarité humaine que de fournir un contexte dans lequel le silence pourrait être enfin rompu. »,selon Veronica C Letemendia. [9] 

En somme, c’est bien à la morale et à la conscience de chacun de s’exprimer et d’agir fraternellement. Membres d’ONG ou non, d’ailleurs.

 

Pierre Guelff

Chroniqueur presse écrite et radio

[1] Définition résumée de Wikipedia, 2018.

[2] Article 71, chapitre 10.

[3] Liste dressée par l’UNESCO.

[4] ACODEV (Fédération des ONG), 2018 et Leguidesocial.be, 2018.

[5] Le Monde.fr, février 2018.

[6] Avec AFP, Reuters Agence, le 25 février 2018.

[7] Cairn.info, 2018.

[8] Enseignant devenu proviseur dans l’enseignement technique, auteur d’ouvrages historiques et sociaux, co-auteur avec Pierre Guelff de « Combats d’un humaniste algérien » à paraître prochainement chez ECED (Éditions Champs-Élysées-Deauville, France).

[9] « La pauvreté dans les écrits d’Albert Camus », Revue Quart Monde, N°215 – Développement durable : avec ou sans misère ? -, 2010.

 

 

Fake Fake Fake

Elles sont partout, elles courent, elles rampent, elles polluent nos cerveaux et mènent le monde à sa perte. Qui, elles ? Les Fake News…

Popularisé par Donald Trump, le concept de Fake News recouvre deux réalités différentes en Belgique/France et aux USA. Au pays de l’Oncle Donald, une Fake News est essentiellement une information qui déplaît à l’ex présentateur de téléréalité et à ses supporters, qu’elle soit vraie ou fausse. Et on remarquera que Trump n’est pas le dernier à propager des informations qui s’avèrent au moins contestables lorsqu’elles servent ses intérêts…

En traversant l’Atlantique pour atterrir en Belgique et en France, le concept s’est transformé après sa reprise par les médias dominants (presse écrite, radio, TV) en une dénonciation de la multiplication de « fausses nouvelles » via Internet, ses sites web et ses réseaux sociaux. Et nos chers médias de multiplier les mises en garde contre tous les « faussaires de l’information » et de la nécessaire utilité de leurs diverses chartes rédactionnelles qui protégeraient, telles une muraille de Chine virtuelle, le public contre tout mensonge et toute inexactitude.

Mais sont-ils les mieux placés pour prendre la posture du donneur de leçon désintéressé ?

Un peu d’histoire

7 mai 1927. L’ « Oiseau blanc », piloté par Nungesser et Coli, décolle du Bourget afin de réussir le premier vol transatlantique sans escale Paris-New York. Le 10 mai, La Presse, quotidien populaire fondé en 1836 et dont l’ambition première était de devenir le Times français, poursuivant le scoop, titre « Nungesser et Coli ont réussi ! ». Malheureusement pour ce journal, les deux aviateurs n’ont jamais atteint New York et ont disparu quelque part au-dessus de l’Atlantique[1]. Le titre ne s’en relèvera pas.

Plus près temporellement de nous, en 1989, la ville roumaine de Timisoara devient célèbre du jour au lendemain suite à la découverte d’un charnier qui aurait contenu les corps de victimes du régime de Ceaușescu, le dictateur local.  Wikipedia[2] reprend quelques-uns des titres qui fleurirent alors en France :

  • TF1 : « Ceaușescu, atteint de leucémie, aurait eu besoin de changer son sang tous les mois. Des jeunes gens vidés de leur sang auraient été découverts dans la forêt des Carpates. Ceaușescu vampire ? Comment y croire ? La rumeur avait annoncé des charniers. On les a trouvés à Timișoara. Et ce ne sont pas les derniers ».
  • Le magazine L’Événement du jeudi du 28 décembre 1989 titre même : « Dracula était communiste ».
  • Le quotidien Libération avec Serge July titre « Boucherie ». On y lit : « Timișoara libéré découvre un charnier. Des milliers de corps nus tout juste exhumés, terreux et mutilés, prix insupportable de son insurrection. »
  • Le Monde félicite La Cinq d’avoir « révélé l’horrible charnier des victimes des manifestations du dimanche précédent ? »

Malheureusement, les corps exhumés n’avaient aucun rapport avec la révolution roumaine… et Ceaucescu, malgré ses nombreux défauts, n’était pas un héritier du personnage de Bram Stocker.

Plus près encore, la récente mort et résurrection en moins de deux jours (tout va plus vite désormais…) d’un journaliste russe vivant en Ukraine victime des machinations du Kremlin a fourni quelques beaux exemples de fake news en série…

Fake News partout…

On pourrait multiplier ainsi les exemples célèbres de « Fake News », mais il est très facile de se rendre compte que certains médias n’hésitent pas à abreuver leurs lecteurs d’informations mensongères.  En témoigne la capture d’écran ci-dessous[3] :

L’utilisation d’un logiciel qui élimine (plus ou moins) les publicités des sites web, entraîne sur le site de certains journaux, l’apparition d’un texte, là où un lecteur qui ne filtre pas les contenus visibles sur son navigateur verrait une vidéo.

En cinq lignes, la société qui fournit cet anti bloqueur de pub, parvient à asséner quelques affirmations dont l’une en tout cas est clairement un mensonge, et ce avec l’assentiment de ses clients.

Ainsi, si la phrase « Un problème empêche la lecture de cette vidéo » n’est pas réellement fausse, elle insinue que le problème provient de l’internaute, alors que le problème provient surtout de la présence d’un script anti-adblock[4]. Sans celui-ci, la vidéo se diffuse évidemment sans aucune difficulté… On appréciera également l’hypocrisie du « peut-être » de la phrase suivante « Il s’agit peut-être d’un Adblocker », ce texte n’apparaissant que si on bloque les publicités. « Le cas échéant, vous devez le désactiver pour ce site » ment par omission, puisque le site en lui-même est parfaitement lisible avec un adblocker, seules les vidéos étant « censurées »[5].

La phrase suivante atteint quant à elle une sorte de sommet de la « Fake News » : « Pour rappel, la publicité est notre seule source de financement ». La publicité, seule source de financement ? De la part d’un quotidien qui a reçu en 2012 près de 1,3 millions d’euros de la Fédération Wallonie Bruxelles au titre de l’aide (annuelle) à la presse[6], c’est plutôt gonflé[7]. Sans compter bien évidemment les ventes qui, dans le cas du Soir, sont de près de 60.000 exemplaires papier par jour, auxquels il faut ajouter quasi 7.800 exemplaires numériques[8].

Cerise sur la gâteau, toutes les publicités ne se retrouvent pas éliminées par un bloqueur. Ainsi, comme le montre la capture d’écran ci-dessus. Sur la droite de celle-ci apparait en effet une rubrique « Offres privilège Le Soir », qui ne sont qu’une autre manière de refiler un peu de pub au lecteur. Si dans le cas montré, il s’agit d’annonces en provenance du site de petites annonces Vlan (qui appartient à Rossel, également propriétaire du Soir), certaines autres « Offres privilège » vantent un « partenaire » très commercial comme AG (Assurances) ou Drive Now (voitures partagées). Si ce n’est pas de la pub….

Précisons que si nous nous sommes concentrés sur Le Soir, ses concurrents se retrouvent exactement dans la même situation : fournisseurs officiels de Fake News…

Des coupables tout trouvés… ou presque

Selon les médias dominants, la source de toutes les « Fake News » se trouve sur Internet. Et de stigmatiser pêle-mêle les sites d’information alternatifs, « étrangers » ou encore certains réseaux sociaux.

Presse, radios et TV sont malades : leurs ventes/audiences diminuent chaque année au profit d’autres médias. Ce ne serait pas grave si cela n’entraînait également un recul des recettes publicitaires. Or, si la publicité n’est pas la seule source de revenu des médias dominants, elle n’en n’est pas moins leur principale. Ils ont donc tout intérêt à tenter de saper la crédibilité de leurs « adversaires », ce qui reste plus facile que de se remettre en question.

S’il n’est évidemment pas question de minimiser l’apport de ces acteurs à la création et à la diffusion de Fake news, force est de constater qu’à nouveau certains médias font preuve d’une certaine hypocrisie dans leurs condamnations, plus particulièrement lorsqu’ils s’attaquent à la deuxième régie publicitaire au monde, Facebook.

Les réseaux sociaux, et singulièrement Facebook et Twitter, posent à ce titre un challenge de taille. Comment casser ce qui est devenu au fil du temps un partenaire indispensable à la diffusion des médias ? Lorsque Facebook décide de changer l’algorithme de présentation du fil d’actualité de chacun en favorisant les publications d’amis aux dépens des pages extérieurs fournies (entre autres) par les médias, la réaction ne se fait pas attendre : la fréquentation de ceux-ci diminue, ce qui entraîne mécaniquement ou presque une diminution de leurs rentrées publicitaires[9].

Les médias se retrouvent dès lors dans une (nouvelle) situation difficile : mordre la main qui vous nourrit en partie, mais pas trop. Pas facile…

Daniel Leclercq

Rédacteur en chef ML

[1] Depuis 2015 on considère généralement que l’avion s’est écrasé près de St Pierre et Miquelon. Voir https://fr.wikipedia.org/wiki/L%27Oiseau_blanc.

[2] https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_des_charniers_de_Timișoara

[3] Capturé le 24/4/2018 sur le site du Soir (http://www.lesoir.be/152613/article/2018-04-22/mont-saint-michel-evacue-lindividu-suspect-reste-introuvable-le-site-rouvert-au)

[4] Tel que celui proposé sur https://blockadblock.com

[5] Il existe d’autre scripts qui traquent les adblocks et verrouillent alors toute consultation d’un site tant que le bloqueur de pub n’a pas été désactivé.

[6] http://gouvernement.cfwb.be/7365000-pour-la-r-partition-des-aides-la-presse-quotidienne-crite-francophone

[7] Sans compter les aides indirectes, pour un tour d’horizon de celles-ci, voir le journal en ligne « Apache » : https://www.apache.be/fr/2013/08/23/la-presse-belge-obsedee-pas-les-subsides-loupe-sa-revolution-numerique/

[8] Source : http://www.cim.be/fr/presse/presse-authentication-reports

[9] Voir, par exemple, https://digiday.com/media/promised-facebook-traffic-news-publishers-declines-post-news-free-change/

Bravo Charles !

Oui, bravo ! D’abord, tu as bien réussi ton FEB : 7/10 est un très beau score. Bon, si tu écoutais plus certains de tes vice-ministres, comme Alexander, tu pourrais sûrement décrocher une grande distinction en privatisant la SNCB, en augmentant la flexibilité des ressources humaines ou encore en accordant un peu plus d’aides aux capitaines d’industrie méritants qui se battent tous les jours pour maintenir à flot notre beau pays malgré les quolibets et les sarcasmes de gauchistes en panne d’utopie. Je suis ainsi certain que si de pauvres méritants comme Inbev bénéficiaient enfin de remboursements d’impôt, ils pourraient donner un peu plus de dividendes à leurs indigents actionnaires qui réinvestiraient le tout dans le petit commerce local : babioles de chez Cartier, garagiste Bentley du quartier, etc.

Mais fi de ces remarques. Respect Charles.

D’ailleurs le respect, c’est inné chez toi (comme chez ton père aussi d’ailleurs). Comment pourrait-il en être autrement ? Toi, contrairement à de dangereux gauchistes à la Di Rupo dont la considération qu’il porte aux textes fondamentaux du PS approche du néant, tu t’en tiens strictement aux valeurs de ton parti : « Le projet libéral est fondé sur le respect. Respect des choix de vie, respect mutuel des cultures, respect des lois, respect des droits et devoirs de chacune et de chacun, respect de l’environnement. Respect aussi des personnes qui vivent, travaillent, aiment, et ont toutes des rêves à réaliser. »[1]

Bien évidemment ta ligne de conduite t’amène à t’opposer à de petits esprits, incapables de comprendre que le respect des autres peut éventuellement conduire à ce qui apparaît comme des reniements. Alors qu’au contraire, ton ouverture d’esprit, ton respect des choix de vie, te pousse à aller au-delà des apparences. Tu as le premier compris que l’apparent ressentiment de ton ami Bart envers les francophones, ce misérable petit tas d’assistés vivant larvairement des efforts héroïques  de la glorieuse Flandre, ou encore que les déclarations décomplexées du jeune Théo ne trahissaient pas du tout de penchant vers l’extrême-droite. Qu’avoir des amis nazis ne fait pas de quelqu’un un nazi. Non, en amoureux de la liberté et au nom du respect mutuel des cultures, en vrai libre-exaministe, tu sais faire la différence entre Schtroumpf vert et vert Schtroumpf, entre extrême-droite et droite extrême.

Et puis, tu es un pragmatique. Et il fallait vraiment sauver la nation des griffes des socialo-communistes qui gouvernaient d’une poigne de fer stalinienne ce pays sans interruption depuis 1988, à peine contrebalancé pendant quinze ans par la présence du MR au fédéral. L’ampleur de la tâche aurait cassé n’importe qui. Mais pas toi. On a le sens du devoir, le culte du sacrifice, ou on ne l’a pas. Et sans se plaindre. Mieux, en réussissant malgré tout à lancer quelque trait d’esprit raffiné (et pédagogique) comme quand tu déclares, à propos de l’Aquarius, qu’il est impossible à la Belgique d’accueillir toute la misère du monde, ne serait-ce que parce que « D’abord, premier élément, la Belgique n’a pas de port en mer Méditerranée ».[2]

Et puis, alors que tu nous emmènes vers des lendemains qui chantent, tu n’oublies pas le respect dû aux anciens et tu essayes au mieux que tu peux de satisfaire leurs désirs. Pas en revalorisant les pensions, bien sûr, ce qui les pousserait à consommer sans modération et à se complaire dans le matérialisme. Non, tu travailles sur un plan plus élevé, celui de la satisfaction morale. Ainsi, toi qui a déclaré qu’il fallait « “stopper purement et simplement les flux d’immigration irrégulière” et “rendre parfaitement hermétiques” les frontières extérieures de Schengen »[3] ou encore que « l’opposition ne plaide qu’en faveur de frontières totalement ouvertes »[4], parvient ainsi à faire mentir un éminent homme politique français qui écrivait « Aujourd’hui les dirigeants de l’Union européenne et les responsables des nations qui la composent ont pour devoir d’ériger des digues solides contre l’invasion en cours, mais ils ouvrent au contraire toutes grandes les vannes devant la submersion »[5]. Grâce à toi, et à d’autres comme Viktor ou Matteo, son rêve devient réalité. Dans le « Respect (…) des personnes qui vivent, travaillent, aiment, et ont toutes des rêves à réaliser. »

Bravo Charles.

[1] http://www.mr.be/mouvement/

[2] https://www.bfmtv.com/politique/aquarius-la-belgique-n-a-pas-de-port-en-mediterranee-s-amuse-le-premier-ministre-belge-1468732.html

[3] https://www.rtbf.be/info/belgique/detail_charles-michel-rendre-les-frontieres-hermetiques-en-stoppant-l-immigration-irreguliere?id=9233457

[4] http://www.lalibre.be/actu/politique-belge/pour-charles-michel-l-opposition-ne-plaide-qu-en-faveur-de-frontieres-totalement-ouvertes-5b17b34b55326301e77730c3

[5] Mémoires : fils de la nation, Jean-Marie Le Pen, Muller Editions, Paris, 2018, p 169

 

H2SO4

Agir localement, penser globalement.

Issue de Dynamo AMO, spécialisée dans le travail social de rue à Bruxelles depuis plus de 30 ans, Dynamo International est une ONG atypique dans le champ de la coopération. 

Dans les années 84-86, alors professeur dans une école professionnelle d’enseignement spécialisé à Uccle, j’ai eu le plaisir de développer avec d’autres éducateurs et enseignants, des activités parascolaires, dont un club de cyclotourisme (d’où le nom Dynamo). Le weekend, jeunes et enseignants se sont retrouvés ensemble tout simplement pour mieux se connaître à travers des sorties à vélo. 

A partir de 1988, le groupe d’enseignants et d’éducateurs bénévoles commence à se professionnaliser. Ensemble, nous lançons Dynamo, bientôt agréée par le secteur de l’Aide à la Jeunesse en Communauté française, qui, en se concentrant dans certaines rues bruxelloises, allait développer les prémices d’une réflexion sur une méthodologie innovante en travail social : le travail social de rue.

Une équipe d’éducateurs de rue est alors constituée et les premières tournées de quartier s’organisent dans les rues d’Ixelles, Forest et Uccle. Ils mènent un travail préventif, combinant un accompagnement individualisé et collectif avec des groupes de jeunes dans les quartiers.

Cette proximité avec le terrain avait tout son sens. Bien que particulièrement développé à Bruxelles, le monde associatif de l’époque s’éloignait de plus en plus d’une nouvelle jeunesse qui avait grandi dans les quartiers les plus défavorisés. Les évènements de mai 1991 allaient mettre cette problématique à l’ordre du jour de l’agenda politique et nous allions nous retrouver aux premiers rangs pour y être impliqués.

Très vite des connexions internationales se développent. Dynamo est alors sollicité par des travailleurs sociaux de rue du Sénégal, Vietnam, Québec, Suisse, Haïti (entre autres) pour organiser une mobilisation à un niveau international. L’ONG Dynamo International nait en mars 2001 et sera agréée par la coopération belge en 2004.

Dès 2002, Dynamo International organise avec les travailleurs de Dynamo AMO le premier forum international des travailleurs sociaux de rue « Paroles de rue ». Plus de 750 professionnels issus d’une cinquantaine de pays se réunissent à Bruxelles, Place Flagey. Lors de cet événement, les participants manifestent le souhait de tisser un réseau international de travailleurs sociaux de rue dans le but de partager expériences et pratiques et d’accroitre la reconnaissance et la visibilité du travail de rue.

Depuis 2002, Dynamo International coordonne le réseau international de travailleurs sociaux de rue (Dynamo International – Street Workers Network) et fédère depuis 2015 plus de 11.500 professionnels du travail social de rue dans 51 pays sur 4 continents.

Contexte international

Dans un contexte de stigmatisation accrue des populations vivant dans les rues, l’identité sociale virtuelle remplace l’identité sociale réelle. Différentes formes d’exclusion sociale apparaissent, ces exclus étant considérés dès lors comme de « figures dangereuses » que les populations craignent et dont ils se méfient : jeunes et moins jeunes chômeurs, drogués, sans domicile fixe, enfants soldats, enfants sorciers, domestiques, sans papiers, réfugiés, illégaux, délinquants, personnes à bas revenus, marginaux, population en situation de rue, population d’origine étrangère…

Les principes du travail de rue

Le travail social de rue est celui réalisé par des acteurs sociaux qui ont, à un moment donné, privilégié une approche extra muros dotée d’une éthique forte faite de respect et de tolérance au profit des populations les plus exclues.

Pour ces acteurs, il s’agit d’être le plus facilement et le plus simplement accessible pour un public d’enfants, de jeunes filles et de garçons vivant dans des conditions précaires et subissant des formes multiples d’exclusion.

L’idée qui sous-tend le travail de rue n’est pas de sortir la personne de la rue ou de son milieu de vie « à tout prix », surtout s’il s’agit de la cloisonner dans un nouvel espace social où celle-ci se sentira plus mal à l’aise.

La rue, marqueur de l’exclusion sociale

La vie dans la rue n’est pas la conséquence du seul facteur économique, elle est le résultat de différents processus d’exclusion (sociale, culturelle, environnementale, éducative, politique…).

Bien que la rue comporte des risques et des dangers, elle est aussi un lieu de socialisation et de résistance. Pour certains professionnels, occuper la rue n’est pas que la résultante négative et aliénante d’un processus de désaffiliation[1] ; cela représente aussi, pour bon nombre d’entre eux, des stratégies positives de survie dans l’immédiat, de reconstruction de liens sociaux structurants et de transition pour apprendre à mieux contrôler leur avenir.

Nos actions de coopération

Dynamo et Dynamo International, tous deux agréés comme service d’accompagnement de jeunes dans le secteur de l’Aide à la Jeunesse en Fédération Wallonie Bruxelles poursuivent leurs actions de terrain en Belgique.

Dynamo International pour sa part coordonne et mobilise ce vaste réseau de travailleurs sociaux de rue à travers les 4 continents. Si une part importante de notre action consiste à renforcer la méthodologie du travail social de rue dans le monde, il s’agit aussi de contribuer à construire des réponses sociales à des problèmes sociaux à travers une stratégie de plaidoyer au niveau local et au niveau international auprès des plus hautes instances[2] (Comité des Droits de l’enfant de Genève, Commission européenne etc…).

Partant du constat que partout dans le monde, les enfants les plus fragilisés et en situation de rue sont de plus en plus maltraités et leurs droits de moins en moins respectés, nos actions visent à lutter contre cette dégradation.  Dynamo International contribue dès lors à ce que l’enfant soit considéré comme sujet de droits, reconnu dans ses richesses et potentialités. Qu’il soit acteur de son propre développement.

Que ce soit à Haïti, au Népal, au Vietnam ou en RDC où nous sommes particulièrement actifs, notre conception de la coopération tient d’une coopération de métier.

La coopération au développement n’a de sens que dans le cadre d’un vrai partenariat.  Les réalités des terrains Nord ou Sud sont certes différentes et les priorités apparentes ne sont pas les mêmes pour tout un chacun.   Néanmoins, il ressort de notre expérience de réseau, la construction d’une réelle identité collective[3] mobilisée autour d’enjeux similaires, des enjeux à la fois locaux et internationaux de lutte contre la pauvreté et les discriminations.

En la matière, une mise en réseau constitue une stratégie de mobilisation solidaire où l’ensemble des partenaires ont à gagner tant dans l’échange que dans la construction de nouvelles perspectives sociales, éducationnelles et de développement durable humain, ce qui est facilité par le fait que nous partageons tous une même expérience de terrain.

La république Démocratique du Congo, un nouveau programme 2017-21.

Les enfants en situation de rue échappent à la plupart des services et institutions d’aide sociale en République Démocratique du Congo (RDC). Seuls, 7% des enfants en situation de rue ont accès à un service social de base qui consiste, pour la grande majorité des cas en un service d’hébergement uniquement. Les services sociaux de base sont peu accessibles aux enfants en situation de rue et les travailleurs sociaux sont peu outillés, mal rémunérés et peu reconnus. Il est donc primordial de renforcer et de promouvoir le travail social de rue en RDC, ce qui est en partie le rôle du Comité d’Appui au Travail Social de Rue (CATSR), partenaire du programme sur place. Ce programme s’inscrit également dans le cadre du projet n°19 « Droits et protection de l’enfant en RDC » de la commission mixte entre le Fédération Wallonie Bruxelles et le Gouvernement congolais. Notre deuxième partenaire local est le Ministère des Affaires Sociales et plus particulièrement la DISPE, Direction des Interventions Sociales pour la Protection de l’Enfant.

Le programme s’organise autour de différents types d’activités :

  • Un renforcement de capacité des acteurs publics et privés du secteur de la protection de l’enfant, et en particulier les travailleurs sociaux de rue, pour améliorer la prise en charge des enfants en situation de rue (échange entre pairs, échanges Nord/Sud entre praticiens, formations de base, formations continuées, formations de formateurs),
  • L’animation de concertation entre professionnels pour assurer une transversalité et une approche holistique dans la prise en charge des enfants en situation de rue,
  • Un plaidoyer envers les autorités publiques à différents niveaux pour renforcer la mise en œuvre de la loi portant protection de l’enfant, dans l’optique d’obtenir une réelle coordination ministérielle autour de la question de la protection de l’enfance.
  • Une sensibilisation du grand public pour réinstaurer du lien social et inclure les enfants en situation de rue dans la société.

Dynamo International est dans une position de soutien/renforcement du Ministère des Affaires Sociales et du partenaire, le CATSR, en charge de la mise en œuvre du programme sur place.

A titre d’exemple, un centre d’accueil d’urgence pour enfants en situation de rue « LIKEMO-CATSR » a été construit en collaboration avec le Ministère des Affaires Sociales de la RDC qui a mis un terrain à disposition sur la commune de Bandalungwa à Kinshasa. Chaque jour de nombreux enfants viennent se laver, se reposer, suivre des cours d’alphabétisation et bénéficient d’un accompagnement par les travailleurs sociaux de rue.

L’équipe d’Aide en Milieu Ouvert de Kinshasa est composée de 10 Travailleurs Sociaux de Rue. Ils forment tour à tour des binômes pour assurer des permanences au sein du centre d’accueil d’urgence.  Les autres, en tournée de quartier dans les milieux de vie des enfants en situation de rue, sont au besoin, des relais privilégiés vers la structure d’urgence.

Le centre compte également sur une cuisinière pour les repas et une infirmière, pouvant assurer quelques soins.  Son rôle est d’évaluer l’état de santé de l’enfant, d’intervenir pour les premiers soins et, au besoin le transférer dans les structures plus équipées.

Des équipes de travailleurs sociaux de rue sont également soutenues dans 5 autres villes en RDC (Lubumbashi, Mbuji-Mayi, Boma, Bukavu et Kananga).

 

Edwin de Boevé

Directeur Dynamo

 

[1] Désaffiliation : déficit de filiation et déficit d’affiliation, soit le déficit d’inscription dans des liens sociaux primaires (notamment familiaux) et donc de protection (par des proches) et le déficit d’inscription dans des formes collectives de protection et, en particulier, la protection issue des collectifs de travail.

[2] Dynamo International a dernièrement contribué à l’élaboration d’une Observation général par le Comité des Droits de l’enfant de Genève sur les enfants en situation de rue. http://tbinternet.ohchr.org/_layouts/treatybodyexternal/Download.aspx?symbolno=CRC/C/GC/21&Lang=fr

[3] Jean Blairon, in Actes du forum international des acteurs clés de l’enfance et du travail de rue – Dynamo international – Novembre 2002.

 

Dynamo International – Street Workers Network

Centre LIKEMO-CATSR

38 rue Mbanza-Boma

Kinshasa- Bandalungwa

Délégation Wallonie Bruxelles

206 Avenue de la Nation

Kinshasa- Gombé

Tél RDC; +243 971 791 705

Tél Belgique ; +32 477 547 139

edwin@travailderue.org

www.travailderue.org

www.dynamoweb.be

Droit, morale et éthique : de quel côté penche la balance ?

Florence Wautelet

Chargée de mission, Cellule « Etude et Stratégie », Centre d’Action Laique

Le droit, l’éthique et la morale constituent des champs de valeurs qui s’assemblent, se séparent, se recoupent et s’opposent en de nombreuses situations, singulièrement chez l’avocat.

Aux côtés de la déontologie et des règles juridiques qui se démultiplient à une vitesse grandissante, il existe d’autres exigences : l’éthique et la morale.

Tandis que l’éthique est habituellement définie comme l’ensemble des principes qui sont à la base de la conduite de chacun, la morale est l’ensemble des règles de conduite socialement considérées comme bonnes[1]. La morale est alors considérée comme contingente à une situation socioculturelle particulière dans la mesure où elle traduit les règles consacrées en fonction de l’état de la société au moment elles sont déterminées. L’éthique interroge le contenu de chaque morale ; elle ne peut avoir pour but de rechercher un consensus et son fondement repose sur le libre examen, méthode indispensable à toute démarche devant une question nouvelle, car garante de la liberté de conscience et de pensée.

Confronté à ces questions dans sa pratique, l’avocat devra tenter d’y répondre en faisant appel à ces notions polysémiques.

Appliquée au métier d’avocat, cette phase interrogative se traduit en questionnement légitime, qui survient lors de la défense d’une personne qui le sollicite, et a trait, par exemple :

  • à une interrogation quant au comportement qu’aurait adopté une personne placée dans des circonstances identiques à celles qui font l’objet du litige
  • au regard des autres, du groupe social sur la question posée
  • à l’opposition éventuelle entre la liberté individuelle et l’appartenance à un groupe
  • à la confrontation entre les règles de droit et l’éthique personnelle
  • au rapport entre la norme juridique et la morale sociale[2].

L’avocat doit pratiquer activement une parfaite indépendance, en s’appropriant et se distanciant successivement de chacun des intérêts auxquels il fait face : ceux du client, des tiers, et le collectif.

Ainsi, tout au long du processus judiciaire, l’avocat sera saisi par des sentiments moraux de sympathie, de compassion, de dégoût, d’indignation ou encore de pitié à l’égard de la personne dont il assure la défense, mais également par des questions éthiques[3].

L’avocat se demandera jusqu’où aller dans la défense du prévenu, au regard notamment de la résonnance sociale des faits en question. Gare toutefois à ne pas faire de l’avocat le premier juge de la cause. Il n’est pas, et ne peut pas, être attendu de l’avocat de faire ce que le juge saisi fera. Ainsi, il n’est pas rare que l’un des deux plateaux de la balance penche du côté de l’âme et de la conscience plutôt que de celui des arguments juridiques et techniques[4].

Plusieurs limites, et donc pistes de réponse existent. En vertu du serment prêté, c’est en son âme et conscience individuelles que le praticien appréciera si une cause est juste ou non. Deuxièmement, les règles du droit, outre la déontologie, constituent tant des freins que des balises objectives et communes. Troisièmement, le poids donné par chacun à la morale sociale. Cet élément du triptyque a été mis en avant récemment dans quelques cas de défense pénale fortement médiatisés.

Au travers du serment prêté, c’est ainsi, à la fois une autorisation, mais aussi une injonction d’évaluer la cause soumise à l’aune de sa conscience et de son âme que l’avocat reçoit[5].

Un savant équilibre : faire coexister, en âme et conscience, le caractère juste d’une cause, l’éthique individuelle et la morale sociale[6].

[1] P. Verdier, « Morale, éthique, déontologie et droit », Les Cahiers de l’Actif, n° 276/277, mai-juin 1999, pp. 17-30, cité par Y. Kevers in « Pourquoi l’éthique, Pourquoi aujourd’hui, » L’éthique de l’avocat, Outil de marketing ou d’engagement ?, ouvrage collectif, éd. du Jeune Barreau de Liège, 2014, p.48.

[2] R. De Baerdemaeker, « Éthique et défense, Les rapports entre la juste cause, l’éthique personnelle et la morale sociale, L’éthique de l’avocat, Outil de marketing ou d’engagement ?, ouvrage collectif, éd. du Jeune Barreau de Liège, 2014, pp.26-27.

[3] E. Rude-Antoine, L’Éthique de l’avocat pénaliste, Paris, L’Harmattan, 2014.

[4] R. De Baerdemaeker, op. cit., p.31.

[5] R. De Baerdemaeker, op. cit., p.24.

[6] Idem.