Et on voudrait que j’aie le moral…

Patricia Keimeul - Administratrice FAML

Il y a tout juste un an, un touriste un peu facétieux ramenait en souvenir de ses vacances en Chine un petit virus répondant aux noms charmants de Corona ou Covid.

D’abord considéré comme pas beaucoup plus dangereux qu’une grosse grippe, le petit se montra fort sociable et s’attacha à qui s’en approchait et, ce qui n’était qu’une épidémie, devint vite une pandémie.

C’est alors qu’épidémiologistes, virologues, infectiologues, microbiologistes, géographes de la santé, et autres spécialistes en santé publique envahirent les plateaux de télévision, les radios, la presse écrite et les réseaux sociaux, chacun apportant Sa solution à la crise.

Fallait-il porter un masque ? Certains le recommandaient, d’autres n’en voyaient pas la nécessité et d’ailleurs, il n’y en avait pas ! Le personnel soignant lui-même en manquait. On ne s’attardera pas sur les épisodes ubuesques des masques détruits, de ceux non conformes,..

Les plus habiles d’entre nous en cousirent. Et soudain, par on ne sait quel miracle, et alors que les pharmacies n’en avaient toujours pas, ils apparurent en nombre dans … les supermarchés.

Le virus circulait de plus en plus et faisait des morts, beaucoup de morts … surtout parmi les pensionnaires des maisons de repos considérés à juste titre comme les plus vulnérables. Ce sont pourtant eux qu’on négligea d’envoyer dans les hôpitaux pour en éviter la saturation !

Nos vieux sont morts seuls, sans pouvoir dire adieu à leur famille à qui on refusa en outre le droit de les accompagner dans leur dernier voyage.

Si beaucoup périrent du virus, d’autres se laissèrent mourir enfermés dans leur chambre, interdits de visites familiales, de contacts avec les autres pensionnaires, sans accès aux salles à manger, aux salons communs,… Ils avaient simplement perdu le goût à la vie.

Il fallait donc agir, c’était urgent !

On ferma d’abord l’Horeca, ce fut ensuite,à la mi-mars, au tour de la population d’être confinée. Interdiction de sortir si ce n’est pour pour les besoins essentiels : médecin, alimentation, …. Cela devait durer jusqu’à la fin du mois … ce fut prolongé une fois, deux fois…

Le déconfinement connut plusieurs phases permettant d’abord la réouverture des magasins, le retour au travail, l’accès aux transports en commun (qui ne présentent aucun danger de contamination) bien avant de pouvoir revoir sa famille ! Et là, il nous fallut choisir entre nos enfants lequel pourrait venir nous rendre visite ! Celui qui n’était pas encore notre premier ministre nous suggéra même d’aller rencontrer notre famille dans les magasins, ah l’humour belge !

Le masque était désormais de mise dans les lieux publics et dans les magasins où l’on se rend seul, même pas accompagné d’une personne de sa bulle, pour une durée maximum de trente minutes.

Certains comme Ikea Zaventem, « soucieux » de respecter ces règles, ont même instauré un système infaillible qui consiste, après avoir limité à un seul l’accès au parking, à l’installation de deux check points, le second étant destiné à la distribution d’un petit bracelet garantissant le shopping en solo, bracelet qui vous est retiré à la sortie du magasin ….

L’horeca put rouvrir moyennant de nombreux aménagements : espacement des tables, montage de parois en plexiglas,. .. Plus de cartes sur les tables (remplacées par un QR code donnant accès au menu, ce qui supposait la possession d’un smartphone) plus de sel ni de poivre…

Les enfants privés d’école jusqu’au moins de juin paient eux un très lourd tribut à cette crise sanitaire : enseignement à distance, isolement, … et si certaines familles, les plus aisées bien entendu, peuvent offrir à leurs enfants des conditions de travail plus favorables (chambres individuelles, matériel informatique performant, suivi parental, cours particuliers si nécessaire,…) c’est loin d’être le cas pour tous. Le décrochage scolaire est important, certains n’arriveront pas à le surmonter …

L’école reprit finalement, contrainte de mettre en place un protocole très particulier respectant la distanciation entre les élèves. Certains aménagements qui avaient pu être mis en place grâce au dévouement et à l’énergie du corps enseignant purent très vite disparaître car devenus inutiles, les mesures ayant été allégées. Perte de temps ?

Et si les maternelles et le primaire reprennent le chemin des classes à temps plein, il n’en va pas de même pour les plus grands qui, outre le masque qu’ils doivent porter tout le temps de leur présence, ne retrouvent professeurs et camarades que quelques heures par semaine.

Les jeunes, rarement atteints par la maladie en sont néanmoins des victimes collatérales. Pas question de fête de rhéto, de voyage de fin d’études, pas de proclamations ni de lancer de chapeau pour les universitaires, pas d’anniversaires entre copains, …

Pas non plus de discothèques, de bars, annulation de tous les festivals de l’été… et surtout pas de contacts rapprochés … disparue la vie sociale dont nos jeunes ont pourtant tellement besoin. Et pour combien de temps encore ?

L’été nous accorda un petit répit, les frontières européennes ont été rouvertes permettant à quelques inconscients, de partir à l’étranger.

Avec la rentrée, c’est la deuxième vague qui fit son apparition et avec elle, de nouvelles mesures drastiques. Si la fermeture des commerces dits non essentiels fut de courte durée, il n’en fut rien pour l’Horeca malgré les investissements réalisés pour se conformer aux exigences précédentes. Aucune perspective de réouverture et d’ailleurs nombre d’entre eux ne rouvriront pas…

Théâtres, cinémas, milieu culturel en général, métiers de contact, salles de sport, parcs d’attraction restent inaccessibles autant que les parcs animaliers bien qu’en plein air !

Pas de confinement strict mais nous voilà contraints de respecter un couvre-feu que le fédéral fixe à minuit mais pour les régions wallonne et bruxelloise, ce sera vingt-deux heures.

C’est à nouveau à une personne en dehors de notre bulle que se limiteront nos contacts rapprochés avec la différence que les enfants de moins de douze ans sont désormais assimilés à des adultes. Comment choisir ?? une maman sans ses enfants, un mari sans son épouse ?

Vient la fin de l’année et la perspective des fêtes. Cette période se devrait d’être réjouissante. Il n’en sera rien !

Pas de marchés de Noël, peu d’illuminations, … mais on va quand même aller voir ce sapin et ces lumières. Mais la ville est triste… le beau sapin trône au milieu d’une Grand Place presque déserte (où il est par ailleurs interdit de s’attarder, ) après le rush des premiers jours, seuls quelques clients font la file sous une fine pluie glacée devant le magasin Dandoy…

On nous suggère très sérieusement de fêter Noël en été (sans préciser de quelle année). Norman avec ses décorations au milieu du jardin, dinde au barbecue, et la bûche ?

Aucun assouplissement donc des mesures pour l’occasion. On s ‘en plaint ? c’est qu’on est égoïste et qu’on ne pense pas à ceux qui ne peuvent pas se payer le homard et le foie gras traditionnellement présents sur nos tables de fête. Des pauvres, il y en a toute l’année, pas seulement à Noël, qui s’en soucie ?

La pauvreté est, elle aussi, une maladie mortelle, qu’on pourrait, qu’on devrait éradiquer. Est-il normal que des enfants aient faim et froid, que des gens n’aient d’autre choix que de dormir dans la rue et risquent des amendes pour non-respect du confinement ou du couvre-feu ?

Les habitants de la région bruxelloise, contrairement à la Flandre et à la Wallonie, n’auront même pas droit au couvre-feu à minuit alors même qu’à ce moment les contaminations y étaient les plus basses.

Et c’est là que certains de nos concitoyens nous ont montré leur vrai visage, celui de la jalousie voire de la haine. Tout comme ceux qui dénonçaient les juifs durant la guerre, se prenant pour des justiciers, ils appellent la maréchaussée lorsqu’ils soupçonnent leurs voisins d’enfreindre les règles, ou non …. La police fut même appelée par un « bon » citoyen pour démanteler, photos à l’appui, un salon de coiffure clandestin, il s’agissait d’une maman et de sa fille …

Encouragés en cela par la ministre de l’intérieur qui voulait autoriser la police à pénétrer dans le domicile des éventuels fêtards. Il faudra que le collège des procureurs généraux rappelle que la Constitution garantit l’inviolabilité du domicile et que des conditions très strictes doivent être réunies pour y entrer comme par exemple l’accord écrit et préalable de l’occupant des lieux, une ordonnance d’un juge d’instruction qui autorise une perquisition et, en cas de flagrant délit, avec l’accord du procureur du roi.

Certains avaient même envisagé l’utilisation de drones équipés de caméras thermiques pour espionner à l’intérieur des maisons !!!! dommage pour eux, cela leur fut refusé.

Vacances de Noël …. les voyages à l’étranger, bien qu’autorisés, sont fortement déconseillés (Belgique en zone rouge, pays voisins en zone très rouge…) Certains, égoïstes, inconscients, voire criminels partent quand même , on prend donc, après leur départ des nouvelles mesures à leur encontre ; tous devront se faire tester le jour de leur retour, respecter une quarantaine de sept jours à l’issue desquels il y aura un nouveau test qui décidera de leur sort …

On les rendra responsables de l’augmentation des contaminations, sur les réseaux on se répand en propos malveillants, les experts surenchérissent.

Il suffisait d ‘interdire !

Beaucoup décident donc de ne pas partir mais il faut bien occuper nos chers bambins durant ces deux semaines hivernales : cinémas, théâtres, parcs animaliers, parcs d’attraction …toujours fermés. Seuls les musées, sur rendez-vous, accueillent des visiteurs.

Enfin une bonne nouvelle, il neige dans les Fagnes ! …. pas question de chausser ses skis mais la perspective d’une grande balade dans la poudreuse, de batailles de boules de neige,… ne pouvait que réjouir petits et grands.

La joie fut de courte durée, les promeneurs étant trop nombreux, le site fut purement et simplement rendu inaccessible. Retour donc à la télé, aux jeux vidéo, …

Le passage à l’an neuf, celui qu’on attendait tellement et qui est censé nous faire oublier 2020 , cette année pourrie, ne fut guère plus réjouissant, mêmes contraintes, mêmes interdictions avec en plus celles des feux d’artifice, des rassemblements,…

D’ailleurs on ne pouvait même pas aller chez le coiffeur pour fêter cet événement, on écoutera donc pousser nos cheveux (Brel, les bonbons 67) et on regardera avec désespoir s’allonger les repousses blanches. Combien de temps encore ? A ce propos, il est drôlement bien coiffé notre premier ministre et la miss météo de la RTBF arbore une frange parfaitement coupée…. Les citoyens sont égaux en droits mais manifestement certains plus que d’autres !

Voici venue la période des soldes. Il faut y aller seul, pas question d’aller profiter des bonnes affaires avec quelqu’un de sa bulle ni même avec son contact rapproché…

Ce sera donc à la maison, en ligne auprès des grandes enseignes. Pendant que les petits commerçants font la moue, d’autres se réjouissent. Jeff Bezos par exemple, sa petite entreprise, elle connaît pas la crise (Bashung) : Amazon a accru ses bénéfices de 30 % au cours de la période. Les transporteurs aussi, les camionnettes de livraison de DHL, UPS, DPD, et autre Bpost, sillonnent nos rue chargées de colis. Cette dernière a dû engager du personnel en renfort et louer des véhicules car son parc était devenu insuffisant pour rencontrer la demande .

Bien sûr il faut lutter énergiquement contre cette saleté qui tue des gens, qui met le personnel hospitalier au bord de l’épuisement mais pourquoi ne pas le faire avec des mesures plus cohérentes ? Mieux expliquées. Est-il vraiment plus dangereux d’aller à Pairi Daiza en plein air ou chez le coiffeur, avec toutes les mesures qui ont été prises que de monter dans des transports en commun parfois bien remplis et où on n’oblige pas à se passer les mains au gel hydroalcoolique (d’ailleurs il n’y en a pas!!!) ? Prenons-nous plus de risque en nous asseyant, avec notre bulle, entre des parois en plexiglas, au restaurant qu’en allant faire nos courses au supermarché  où de nombreux clients n’ont pas totalement intégré le principe des courses en solitaire ?

Nous avons besoin d’espoir, de perspectives, pas de ce climat anxiogène que les médias entretiennent avec délectation. Nous sommes fatigués, ces contraintes, ces interdictions nous minent. Les psys n’ont jamais été aussi sollicités. On donne la parole aux experts et aux téléspectateurs les plus alarmistes : les hospitalisations et le nombre de décès diminuent, ne nous réjouissons pas, on est à la veille d’une nouvelle catastrophe, les contaminations sont en baisse, n’en tirez pas de conclusion quant à l’évolution de la pandémie, c’est simplement parce qu’on a moins testé (le contraire ne justifiant pas une augmentation de la positivité).

L’émission de la RTBF questions en prime (on aurait dû l’appeler on va tous mourir) ne retient des questions que celles appelant à plus de sévérité dans les mesures, suggérant un nouveau confinement « dur », celles prédisant des aggravations, des nouvelles vagues,…

Un mot d’espoir, une parole positive de l’un sont aussi vite balayés par de sombres prévisions des autres.

La vaccination débute et avec elle peut-être le bout du tunnel si une part suffisante de la population accepte de se faire piquer et il semble, d’après les derniers sondages que les volontaires seraient près de 80 %, soit une diminution du nombre des tenants de la théorie du complot qui voudrait qu’en même temps que le vaccin on nous inocule une puce destinée à nous pister (le GPS de la voiture, les cartes de banque ou de clients, le smartphone,… permettent déjà de nous suivre partout où nous allons).

L’occasion de se réjouir ? Pas si sûr. Si la plupart des experts, et c’est eux qu’on veut croire, nous promettent le retour à une vie normale d’ici à la fin l’été, d’autres parlent de la fin de l’année et d’autres encore prédisent qu’il nous faudra encore porter le masque et respecter la distanciation « sociale » le vaccin n’empêchant peut-être pas la transmission du virus.

Certains voudraient instaurer un certificat de vaccination qui permettrait à ceux qui ont accepté de s’y soumettre de circuler librement. Fausse bonne idée selon d’autres, cela reviendrait à stigmatiser les réfractaires, la vaccination n’étant pas obligatoire mais vivement conseillée.

Pourquoi pas obligatoire d’ailleurs ? Celle contre la poliomyélite l’est bien ! Et nous en voilà débarrassés.

Et on voudrait que j’aie le moral

 

Travail précaire : à qui profite le crime ?

Marie Béclard - FAML

Travailler pour plusieurs employeurs, en horaires décalés, à la demande… Les formes atypiques d’emploi se multiplient depuis les années 70. Dans les pays industrialisés, le temps partiel en « horaires de travail très courts » ou les contrats sans durée minimum de travail garantie sont de plus en plus courants. Les Etats tentent de diminuer le nombre de chômeurs en mettant en place de nouvelles mesures mais jusqu’où pourrait-on aller pour atteindre cet objectif ? Offrir toujours plus de flexibilité aux entreprises dans l’espoir qu’elles engagent ? Mener une telle politique peut-elle se faire sans conséquences pour la sécurité sociale  et pour les travailleurs ?

L’Uberisation, Création ou destruction de l’emploi ? Le cas de Deliveroo

Deliveroo est une plateforme qui met en relation des clients, des restaurateurs et des livreurs. Ces derniers, plus communément appelés « coursiers », ne sont pas des employés. Pour travailler avec Deliveroo, ils sont contraints d’adopter le statut de micro-entrepreneur, ils sont des « partenaires » de la plateforme. Ils travaillent avec la contrainte de devoir assurer la livraison du repas à vélo (mais certains coursiers utilisent également leur véhicule), en moins de trente minutes.[1] Une subordination qui ne devrait pas exister lorsqu’il s’agit d’indépendants selon la juriste Barbara Gomes. Pour être un vrai indépendant, le livreur doit être réellement libre de choisir quand il travaille ou non. A certains moments Deliveroo a contraint des livreurs à accepter des courses sous peine de ne plus pouvoir travailler pour la plateforme. Les coursiers étaient forcés de travailler le week-end de 20 à 22h sinon ils n’avaient aucune chance d’être bien placés dans les statistiques et d’avoir accès à un maximum de plages horaires. Les coursiers qui n’acceptaient pas assez de courses étaient prévenus et cela avait des conséquences sur « Le classement qu’il effectue garantit une certaine protection à ceux qui prêtent allégeance, c’est-à-dire à ceux qui sont disponibles dans le travail précaire, qui sont réactifs et corvéables » un même fait qui va brouiller les limites «  qui brouillent la frontière entre travail subordonné et travail indépendant »[2].

Les coursiers n’avaient pas la possibilité de ralentir ou de prendre du repos s’ils voulaient garder leurs privilèges car toutes les deux semaines, les statistiques sont recalculées. Certains coursiers se retrouvaient dans des situations aberrantes : travailler avec un vélo en location (et donc quasi pour rien) ou encore acheter des heures à un autre livreur pour ne pas baisser dans les statistiques. Cette pratique a été fortement critiquée et Deliveroo prône désormais le free login. Les coursiers sont désormais libres de choisir quand ils décident de travailler pour la plateforme. Le lien de subordination est détourné de manière subtile par Deliveroo puisque l’employé est contrôlé par une application sans qu’on doive lui donner directement des ordres.

Deliveroo ne fournit pas le matériel aux personnes qui travaillent pour eux. Mais il permet aux coursiers de se fournir chez eux à des tarifs préférentiels. Certains font l’achat de vélos plus performants, de vélos électriques (voire de scooters), pour répondre à ce besoin de vitesse d’exécution (être trop lent n’est pas rentable) tout en soulageant les corps de l’intensité à laquelle ils sont soumis.

Deliveroo et la loi de Croo

Avant 2017, en Belgique, pendant une période, une partie des livreurs de Deliveroo travaillaient sous contrat SMart.be[3]. Les contrats SMart ont été utilisés dès 2013 par les livreurs de la plateforme Take Eat Easy. Les livreurs perçoivent ce système de contrat comme une « alternative viable au statut d’indépendant, dont les cotisations sociales et les démarches administratives sont trop pesantes au regard des rémunérations perçues et du nombre moyen d’heures prestées ». [4]

A l’arrivée de Deliveroo sur le marché belge en 2016, bon nombre de livreurs se sont tournés également vers SMart. La coopérative s’est intéressée aux conditions de travail des livreurs : elle a mis en avant qu’ils étaient payés en dessous des minima légaux et mal couverts en cas d’accident. Face aux conditions de travail alarmantes, SMart entame début 2016 des négociations avec les deux plateformes. Comme une grande majorité des coursiers utilisaient ses services, SMart était en position de force pour négocier une convention cadre en mai 2016. La coopérative exige alors pour ses membres: « une rémunération à l’heure respectant les minima légaux, la garantie d’être rémunéré minimum 3 heures par jour presté, un défraiement pour l’utilisation du téléphone portable, la prise en charge à 50% des frais d’entretien des vélos ainsi qu’une formation à la sécurité routière et un contrôle technique du vélo gratuit pour chaque nouveau coursier ».[5]

Si le système de fonctionnement de la Smart n’est pas parfait, il présente l’avantage d’avoir permis aux 400 coursiers de Take Eat Easy de toucher leur dernier mois de salaire quand la plateforme a fait faillite. Mais aussi de profiter de sa force, en septembre 2017, SMart représentait 900 coursiers Deliveroo, pour tenter de conclure une nouvelle convention collective.

Mais l’instauration de la loi Alexander De Croo sur l’économie collaborative, qui limite à 10% la taxation sur les revenus perçus ainsi que la création du statut d’étudiant auto entrepreneur a permis à Deliveroo d’encourager vigoureusement ses coursiers « à quitter leur poste sous contrat Smart pour devenir des « prestataires de service » » [6]. Si la plateforme de livraison de repas a gagné dans ce changement ce n’est pas le cas pour les coursiers: la rémunération est passée à une rémunération à la livraison plutôt qu’à l’heure. Ils touchent désormais 5 euros pour une livraison là où ils touchaient jusqu’à 11 euros de l’heure. Le coursier qui a réservé des créneaux horaires pour travailler avec Deliveroo n’a plus de garanties d’avoir une rémunération, ce qui exacerbe sa dépendance aux fluctuations de la demande et de sa distribution par la plateforme numérique : le travailleur doit « prendre sur lui » la contrainte externe. Il a une activité de travail en deux temps : d’une part, un temps où le coursier attend d’avoir une commande, une proposition de livraison. Pourquoi avoir accepté le changement ? Le livreur peut sous ce statut gagner jusqu’à 6000 euros tout en étant exonéré d’impôt. Ce système peut fonctionner grâce au profil particulier des coursiers. Le livreur lambda preste une dizaine d’heures par semaine. En général, on ne fait pas carrière comme livreur chez Deliveroo, en effet, on s’aperçoit que les gens arrêtent généralement après 6 mois de travailler avec la plateforme. Les étudiants sont très nombreux à travailler pour la plateforme.

 

Si Deliveroo prétend offrir une grande flexibilité de travail à ses coursiers, on s’aperçoit qu’en réalité, l’entreprise est la seule à dicter le rythme de travail. Le collectif des coursier-e-s, les syndicats et SMart estimaient pourtant que Deliveroo ne pouvait rentrer dans cette logique d’économie collaborative car les services devaient être rendus de particulier à particulier ce qui n’est pas totalement le cas. [7] Pourtant, Deliveroo est toujours sur la liste des entreprises pouvant utiliser ce système. Les livreurs pourront donc l’utiliser jusqu’à la fin de l’année 2020 quand le système sera définitivement aboli puisque la Cour de cassation a décidé de mettre fin à ce système en décembre 2020.

Si l’objectif de la loi de Croo était de sortir du travail au noir toute une série d’emplois, on peut questionner les bénéfices réels tant pour les employés que pour la sécurité sociale.

L’emploi chez Amazon, précaire ou très précaire ?

S’il y a un employeur qui est souvent décrié c’est bien Amazon. Une étude réalisée en 2019 a mis en avant les conséquences de l’expansion de la multinationale en termes d’emploi. Chaque fois qu’Amazon crée des emplois, c’est le double d’emplois qui sont perdus dans de petites entreprises.

Souvent, à la une des journaux, on peut lire que les employés sont poussés à avoir une grande rentabilité, qu’ils sont toujours sous pression, qu’ils sont épuisés, qu’ils prennent des risques, que l’entreprise pratique l’évasion fiscale de manière massive, que Amazon est responsable d’une importante pollution. Il ne s’agit pas de nier ces faits mais en termes d’emplois précaires : les employés d’Amazon sont très nombreux à être engagés avec des contrats à durée indéterminée. Il y a des périodes où la multinationale engage des intérimaires, sous contrat plus précaire, pendant les fêtes par exemple pour répondre à une demande accrue de livraisons.

Les contrats zéro heure (Zero-hour contract)

Ce type de contrat de travail s’est développé dans l’Union européenne. La caractéristique principale est que l’employeur ne mentionne dans le contrat aucune indication d’horaires ou de durée minimum de travail. Le salarié est rémunéré uniquement pour les heures qu’il preste mais il doit pouvoir se rendre disponible à n’importe quel moment de la journée pour effectuer la tâche même si légalement ils ne sont cependant pas forcés d’accepter les heures de travail proposées, on observe que personne n’ose dire non.[8]

Au Royaume-Uni, en juillet 2016, les contrats « zéro heure » concernaient 2.9% des actifs soit 900 003 personnes.[9] En 2017, McDonald’s a été largement critiqué pour l’utilisation massive de ce type de contrat : environ 90% de ses salariés en possèdent un.[10]

Les flexi-jobs

Ce système a été instauré au 1er janvier 2015 et constitue une forme d’emploi permettant au travailleur occupé auprès d’un ou de plusieurs autres employeurs à 4/5 temps au moins. Ils peuvent alors bénéficier d’un revenu complémentaire dans certains domaines : commerce, Horeca… Cela permet aussi à des pensionnés de travailler. [11] Ce type de contrat ne crée pas de nouveaux emplois mais ce contente de proposer des emplois avec des statuts précaires. [12] La sécurité sociale est progressivement détricotée : les cotisations patronales sont réduites à 25 %, celles du travailleur sont nulles.

Cela permet également à des gens qui ont déjà un travail de faire un grand nombre d’heures supplémentaires au détriment de leur santé et d’heures qui auraient pu être offertes à une personne en recherche d’emploi. De plus, concernant le salaire : il n’existe « pas de barème portant sur le flexi-jober : il devra au moins percevoir le salaire horaire minimum belge ».[13]

Les titres services

L’Etat innove sans cesse pour réduire le chômage, remettre au travail des gens éloignés depuis longtemps du marché de l’emploi. Un système qui fonctionne en partie puisqu’en 2006, « le système des titres-services emploie un grand nombre de groupes-cibles: 46% des travailleurs titres-services étaient au chômage (de longue durée), 39 % des travailleurs sont peu qualifiés et 14% des travailleurs sont de nationalité non belge. »[14] Mais d’un autre côté, on observe que ces emplois sont précaires : les aides-ménagères (les femmes sont beaucoup plus présentes) sont peu nombreuses à travailler à temps plein. Parfois par choix : pour pouvoir mener une vie de famille mais également parce qu’on ne leur propose pas suffisamment d’heures ou encore parce que il est difficile physiquement de prester 38 heures.

Si le but est de remettre des chômeurs au travail, le résultat est atteint. Le nombre de travailleurs n’a cessé d’augmenter ces dernières années. Mais d’un autre côté, on observe que ces emplois ne jouent pas du tout leur rôle de tremplin pour atteindre d’autres types d’emplois. Ces femmes sont donc soumises aux aléas des clients qui annulent et les agences qui ne remplacent pas les heures perdues, elles sont fréquemment mal traitées (violence physique, morale et sexuelle). Le salaire actuel est trop faible : 11,04€ de l’heure en 2019. Avec le coronavirus, elles sont confrontées à la présence du client en télétravail et donc mises en danger. [15]

Les clients souvent privilégiés profitent d’un service pour un faible coût et bénéficient encore d’une déduction fiscale. Est-ce que ce coût tant social qu’économique ce justifie réellement ?

Ces différents types de contrats permettent de réduire le chômage mais il cache aussi toute une série de cas où les gens ne peuvent pas vivre de leur travail. Ce type de contrat est donc incontestablement au bénéfice de l’employeur et non de l’employé. Le salarié devient progressivement serviable et corvéable à merci.

Quelles sont les conséquences du travail précaire ?

Les conséquences de la précarisation du travail sont nombreuses, tant sur le plan matériel que sur le plan physique. L’employé a difficile à se loger : un bailleur préfère toujours un dossier solide, obtenir un prêt bancaire relève de l’impossible quand on n’a pas le saint graal d’un contrat à durée indéterminée.

L’endettement est une conséquence des emplois précaires, souvent les employés disposant de contrat à court terme ou à temps partiel, ne peuvent pas mettre suffisamment de côté pour faire face aux aléas de la vie et au moindre problème ils peuvent se retrouver surendettés. Le stress engendré par une situation financière instable peut également provoquer des problèmes familiaux, des tensions dans le couple et mener jusqu’au divorce. Une situation qui peut renforcer les situations de détresse financière et mener à une précarité extrême, et même parfois à devenir sans domicile fixe. [16]

Cette précarité a également des conséquences sur la santé : cette situation engendre du stress, du mal-être, nuit à la santé mentale du travailleur.[17]

Le travailleur est beaucoup moins revendicatif. Il n’ose pas contester les ordres car il a peur de perdre son emploi. Des études montrent également que « les salariés précaires sont généralement très impliqués et investis dans leur travail, en partie dans l’objectif de voir leur emploi pérennisé ou de faciliter leur recherche d’un nouvel emploi »[18] ou au contraire amener à une perte de lien social. Il n’a pas le sentiment d’appartenir au groupe et le vivent mal. [19]

Il est difficile pour les syndicats d’atteindre certains types de travailleurs. Ils restent trop peu dans l’entreprise, n’ont pas le temps de quoi ?. Pourtant, ils sont à cibler car ils n’ont pas connaissance de leurs droits. [20]

Conclusion

Les 30 glorieuses et le plein emploi sont loin derrière nous. Les entreprises et l’Etat ont donc tenté de trouver des solutions pour conserver ou créer des emplois. On assiste depuis des années à une précarisation de l’emploi, à un affaiblissement de la sécurité sociale, aux cadeaux offerts par l’Etat aux entreprises comme l’exonération patronale des cotisations ONSS et à la création de statuts toujours plus précaires (Flexijob, loi de Croo…). Si les entreprises y gagnent de la main d’œuvre quasi jetable, ce sont les travailleurs, chômeurs, et pensionnés qui paient la facture. Pour les employés, certains se trouvent obligés de passer par la case chômage de longue durée pour avoir enfin accès à des jobs sous conditions d’aide à l’emploi. L’Etat qui doit faire des choix, met en danger les chômeurs risquant toujours une réduction de la durée du chômage ou des montants des indemnités. Pour les pensions, on voit également l’âge de la retraite reculer.

  1. F. LEMOZY, « La tête dans le guidon. Être coursier à vélo avec Deliveroo », 14, 2019, mis en ligne le 07 mai 2019, consulté le 05 novembre 2020. Consulté sur le site http://journals.openedition.org/nrt/4673 ; DOI : https://doi.org/10.4000/nrt.4673
  2. F.LEMOZY, « La tête dans le guidon. Être coursier à vélo avec Deliveroo », 14, 2019, p.16 mis en ligne le 07 mai 2019, consulté le 05 novembre 2020. Consulté sur le site http://journals.openedition.org/nrt/4673 ; DOI : https://doi.org/10.4000/nrt.4673.
  3. La Smart a été créée en 1998. Elle est actuellement présente dans près de 40 villes dans 8 pays européens. Elle se définit comme « l’émanation de travailleurs autonomes de tous horizons qui s’associent, au travers d’une société coopérative, pour se doter des moyens de développer en toute autonomie leurs propres activités économiques et de se procurer des revenus socialisés et fiscalisés ». Elle permet à différents types de travailleurs de déclarer des revenus tout en payant des cotisations sociales, leur permettant ainsi de travailler comme salariés plutôt que comme indépendants. Elle permet aussi à ses membres de bénéficier de conseils juridiques, financiers ou administratifs, formations et encore de profiter d’un accompagnement économique et d’espaces de travail partagés.
  4. Coursiers à vélo et Deliveroo: les enseignements d’un combat social informations consultées sur le site https://smartbe.be/wp-content/uploads/2018/07/06-2018-deliveroo_final.pdf
  5. A. JEHN, SMart, Coursiers à vélo et Deliveroo. Les enseignements d’un combat social, juin 2018 consulté le 12 octobre 2020 sur le site https://smartbe.be/fr/comprendre/publications/education-permanente/deliveroo-les-enseignements-dun-combat-social/
  6. Deliveroo devant le tribunal du travail pour infractions à l’ONSS, informations consultées sur le site https://www.7sur7.be/belgique/deliveroo-devant-le-tribunal-du-travail-pour-infractions-a-l-onss~a6a345f9/
  7. A. JEHN, SMart, Coursiers à vélo et Deliveroo. Les enseignements d’un combat social, p.3, juin 2018 consulté le 12 octobre 2020 sur le site https://smartbe.be/fr/comprendre/publications/education-permanente/deliveroo-les-enseignements-dun-combat-social/
  8. « Les flexi-jobs minent la sécurité sociale et poussent les travailleurs vers un statut précaire » informations consultées le 12 septembre 2020 sur le site https://www.lacsc.be/actualite/actualites-et-communiques-de-presse/2019/12/16/les-flexi-jobs-minent-la-securite-sociale-et-poussent-les-travailleurs-vers-un-statut-precaire
  9. Ubérisation : les nouvelles formes d’emploi toujours plus précaires, informations consultées le 12 septembre 2020 sur le site https://www.novethic.fr/actualite/social/conditions-de-travail/isr-rse/uberisation-les-nouvelles-formes-d-emploi-toujours-plus-precaires-144187.html
  10. T. PORTES, Grève des employés de McDonald’s à Londres pour dénoncer les contrats 0 heure, informations consultées le 12 septembre 2020 sur le site https://blogs.mediapart.fr/thomas-portes/blog/050917/greve-des-employes-de-mcdonalds-londres-pour-denoncer-les-contrats-0-heure
  11. Informations consultées le 12 septembre 2020 sur le site www.securex.eu
  12. « Les flexi-jobs minent la sécurité sociale et poussent les travailleurs vers un statut précaire » informations consultées le 12 septembre 2020 sur le site https://www.lacsc.be/actualite/actualites-et-communiques-de-presse/2019/12/16/les-flexi-jobs-minent-la-securite-sociale-et-poussent-les-travailleurs-vers-un-statut-precaire
  13. « Le flexi-job pose son lot de contradictions sociales » informations consultées le 12 septembre 2020 sur le site https://plus.lesoir.be/113105/article/2017-09-09/le-flexi-job-pose-son-lot-de-contradictions-sociales
  14. Informations consultées le 12 septembre 2020 sur le site https://emploi.belgique.be/fr/actualites/les-titres-services-des-outils-efficaces-pour-lemploi-et-les-services-aux-personnes
  15. Mémorandum 2019 FGTB Titres-servicesPOUR DES EMPLOIS DE QUALITÉ DANS UN SYSTÈME SOLIDE, informations consultées le 10 septembre 2020 sur le site https://www.accg.be/sites/default/files/sectors/scp-32201/accg-scp-32201-tool-memorandum-2019-titres-services.pdf, p.4-6.
  16. G. KOZLOWSKI, A. LEDUC, M.-A. HOTTELET, et al. « Sur le précariat En hommage à Robert Castel » dans Les Cahiers du Fil Rouge, 16-17, p. 41.
  17. Emploi précaire informations consultées le 13 septembre 2020 sur le site https://interim.ooreka.fr/astuce/voir/550377/emploi-precaire
  18. Salariés précaires : qui sont-ils ? Quelles sont leurs conditions de travail ?, publié le 17/10/2013, informations consultées le 12 septembre 2020 sur le site https://www.anact.fr/salaries-precaires-qui-sont-ils-quelles-sont-leurs-conditions-de-travail
  19. G. KOZLOWSKI, A. LEDUC, M.-A. HOTTELET, et al. « Sur le précariat En hommage à Robert Castel » dans Les Cahiers du Fil Rouge, 16-17, p. 41.
  20. G. KOZLOWSKI, A. LEDUC, M.-A. HOTTELET, et al. « Sur le précariat En hommage à Robert Castel » dans Les Cahiers du Fil Rouge, 16-17, p. 41.

 

Quelle éthique pour les systèmes de recommandation ?

Céline Béclard - Juriste

 

Comment Netflix et Amazon ont réussi en quelques années à s’imposer comme les leaders du marché en matière de films et séries et de vente en ligne? Comment ces deux géants se sont basés sur des algorithmes prédicteurs de nos goûts pour arriver à plaire à un plus grand nombre de personnes ? C’est en développant des recommandations personnalisées grâce aux algorithmes de recommandation qu’ils ont pu construire leur empire.

 

Mais que sont ces algorithmes prédicteurs de nos goûts ?

Il s’agit de systèmes de recommandation, définis comme étant: « une forme spécifique de filtrage de l’information visant à présenter les éléments d’information (films, musique, livres, news, images, pages Web, etc.) qui sont susceptibles d’intéresser l’utilisateur»[1]. Ces algorithmes de recommandation se basent sur des prédictions afin de proposer aux utilisateurs uniquement des éléments par lesquels ils pourraient être intéressés. Ces systèmes de recommandation font d’internet un lieu qui n’est plus neutre, mais un lieu qui est personnalisé en fonction des goûts et préférences de chacun. Les recommandations de contenu sont omniprésentes dans tous les grands secteurs d’activités numériques, comme par exemple  le e-commerce, la presse en ligne, les services de streaming vidéo et musical mais aussi les réseaux sociaux qui y ont aussi massivement recours.

On s’est d’ailleurs rendu compte à travers des recherches que des moteurs de recherche comme Google et Yahoo ne proposent pas aux utilisateurs un résultat identique pour la même recherche effectuée. Des réseaux sociaux comme par exemple « Facebook ou Twitter analysent les interactions entre un utilisateur et les autres usagers constituant son cercle d’amis ou non. Ces sites se concentrent sur les interactions sociales telles que les « likes », les « partages », les abonnements, etc. »[2].

D’autres sites de vente bien connus comme Amazon utilisent également l’algorithme de recommandation afin de proposer aux clients des articles qui pourraient les intéresser. Combien de fois après avoir passé une commande pour tel ou tel article, vous recevez des propositions d’achat pour d’autres articles similaires ou complémentaires. Un système de recommandation est un outil de business qui peut renforcer jusqu’à 30% les revenus d’une entreprise.

« Aujourd’hui, un utilisateur ne veut pas qu’on lui propose sur internet des produits qu’il a déjà achetés ou bien qui ne l’intéressent pas »[3]. C’est pour cette raison que les systèmes de recommandation cherchent en permanence à affiner leur compréhension du comportement de l’utilisateur afin de s’adapter au mieux à ses envies.

Comment ces système de prédiction fonctionnent-ils ?

Les algorithmes agissent en collectant une grande quantité d’informations. Pour atteindre leurs objectifs, les systèmes de recommandation ont besoin de procéder en trois étapes :[4]

La première étape est la collecte de données. Pour être capable de proposer aux utilisateurs des informations adéquates, les algorithmes ont besoin d’une grande quantité d’informations sur les personnes visées.

Cette collecte de données est ensuite divisée en trois étapes. La première qui est dite « explicite » suppose que les utilisateurs «  définissent et révèlent eux-mêmes leurs préférences au site internet ». Il est par exemple demandé à l’utilisateur de classer une collection d’objets en fonction de sa préférence. Il arrive aussi que ce soit le système qui propose deux choix à un utilisateur et lui demande de choisir le meilleur. Il peut également être demandé à un utilisateur de créer une liste d’articles qui l’intéressent. Cette personnalisation du système est basée sur des révélations volontaires de la part de l’utilisateur.

À la deuxième étape on trouve  la collecte « implicite d’information » (également appelée le filtrage passif), qui, elle, ne requiert pas une participation active de l’utilisateur. Le site internet va analyser lui-même le comportement ainsi que les habitudes des usagers pour générer les préférences de chaque utilisateur. « Pour récolter suffisamment d’informations, les sites internet utilisent des éléments tels que les cookies ou l’historique de navigation». Facebook utilise un filtrage collaboratif passif, « c’est-à-dire qu’il collecte « en arrière-plan » les informations et interactions des utilisateurs et en déduit leurs goûts et préférences »[5]. Sur un réseau social (Facebook, Twitter, Instagram, etc.), un ensemble d’algorithmes décident du contenu à afficher sur le fil d’actualité en fonction des diverses informations telles que les goûts ou les réactions de l’utilisateur, les derniers contenus consultés, etc.

Cette deuxième étape est la classification des données. Dans cette étape très importante, on construit un « modèle de données » qui consiste à mettre en relation les informations récoltées sur l’utilisateur avec les produits qui sont disponibles sur le site internet. Cette mise en commun permet d’obtenir les meilleures correspondances afin de répondre au mieux aux besoins ou envies de chaque utilisateur.

Finalement la dernière étape appelée « filtrage des informations ». C’est un filtrage qui peut être réalisé sur base de trois approches différentes. Il peut se faire par un filtrage « par le contenu » (content-based approach), c’est le filtrage le plus répandu. L’objectif de celui-ci est d’évaluer, du contenu nouveau en fonction de ce que l’utilisateur a déjà consommé et apprécié dans le passé. Ce système peut néanmoins présenter un désavantage non négligeable puisque les éléments subjectifs ne sont pas pris en compte.

Une autre manière de filtrer l’information est la méthode dite « collaborative » qui se base sur le contexte social en cherchant à lier le client à d’autres utilisateurs.[6] Cette méthode suppose que les utilisateurs qui présentent un profil similaire seront par intéressés par un type de produit semblable dans le futur. L’avantage principal de cette méthode est que le site internet n’a pas besoin de récolter énormément d’informations sur les objets.

Il faut néanmoins garder à l’esprit que cette méthode présente trois inconvénients majeurs.[7] Le premier est que cette forme de recommandation demande une grande puissance de calcul. Le second est que ces systèmes de recommandation nécessitent une quantité de données très importantes pour être capables de réaliser des prédictions suffisamment précises. Et enfin, il est également difficile de réaliser des recommandations lorsque le nombre d’objets présents sur le site est très important car même les produits les plus populaires ne disposent que d’un nombre d’opinions limité. Ce type de filtre est utilisé notamment par des sites internet les plus connus comme Amazon, Netflix ou encore Google.

Quel est l’objectif de ces algorithmes de recommandation ?

De nombreux grands secteurs d’activités se sont très vite saisis des opportunités offertes à eux suite à la collecte d’une immensité de données mises à leur disposition par les utilisateurs eux-mêmes.

Bien sûr les secteurs qui l’utilisent prônent une amélioration de l’expérience des utilisateurs qui se trouvent face à une telle masse d’informations qu’il leur est impossible de les traiter toutes. Même si les données générées en ligne ne font qu’accroître de façon exponentielle, notre capacité à les absorber n’a, quant à elle, pas changé.

Des recherches ont été effectuées par McKinsey et montrent que le phénomène de « big data »[8], bien que déjà énorme, est chaque jour de plus en plus important.

Ces algorithmes sont devenus indispensables au traitement du flux grandissant de données dont les plateformes disposent. A l’heure où chaque recherche dans un moteur de recherche peut donner lieu à plusieurs milliards de résultats, il semble impossible de se passer d’un algorithme capable d’analyser et de classer les résultats en fonction de leur pertinence mais aussi de l’intérêt qu’il représente pour l’utilisateur.

Malgré l’évolution extrêmement rapide du monde, nos capacités mentales quant à elles ne s’adaptent pas assez rapidement pour pouvoir suivre celle-ci. Nous possédons, en tant qu’êtres humains, « une rationalité limitée ». C’est un concept qui a été développé par Herbert Simon et qui met en évidence « le fait que les acteurs économiques ne peuvent traiter qu’une quantité d’informations très limitée face à l’immensité des informations disponibles et ne disposent que de capacités cognitives limitées ne leur permettant pas d’optimiser leurs choix ».

Les êtres humains peuvent bénéficier d’outils extérieurs pour les aider à prendre des décisions. Ces algorithmes de recommandation permettent aux utilisateurs de gagner du temps pour trouver les informations qu’ils estiment pertinentes. Si l’objectif est de faciliter la vie des usagers, ce n’est pas l’unique avantage pour les plateformes qui, grâce à leurs algorithmes, peuvent non seulement répondre aux besoins de leurs utilisateurs mais parfois même les anticiper. Les sites de vente en ligne utilisent également énormément ces algorithmes car ils leur permettent de proposer rapidement de nouveaux produits aux utilisateurs et ainsi de déclencher des ventes supplémentaires.

Quels sont les risques ?

Un des risques liés à l’utilisation de ces algorithmes consisterait simplement à ne proposer aucune recommandation d’actualité à l’utilisateur. Le risque est donc que ces algorithmes ne limitent l’accès à l’information des utilisateurs.

Un autre désavantage du système de recommandation est que le filtrage par utilisateur est sensible au Shilling Attack, phénomène qui peut permettre à certaines personnes mal intentionnées de détourner le système et de faire en sorte que certains produits soient plus recommandés que d’autres, et ce, à leur avantage.[9]

Une étude américaine a prouvé également que les algorithmes de recommandation peuvent réussir à modifier l’émotion des personnes. Un test a été réalisé sur un groupe de personnes qu’on a divisé en deux parties. Aux premiers que l’on appelle « groupe de contrôle », un contenu classique a été proposé, quant au second groupe, on lui a proposé un contenu considéré comme étant plus triste. Après quelques temps, on constate que les personnes du second groupe sont plus susceptibles de poster des publications tristes que ceux du premier groupe.[10]

D’autres problèmes associés à ce type d’implémentation peuvent également apparaître comme par exemple les changements de préférence des utilisateurs qui peuvent générer de nombreuses suggestions inappropriées. Il a également été remarqué que plus le nombre d’utilisateurs augmente, plus il sera difficile de générer des recommandations.

Conclusion

Si les algorithmes de recommandation peuvent être vus comme intéressants en ce qu’ils sont utiles pour traiter l’information en la rendant plus effective pour le consommateur, ces types algorithmes sont surtout utilisés pour rendre plus productive la vente de produits dans le marketing ciblé, en utilisant notamment les réseaux sociaux.

On s’inquiète peu aujourd’hui des dangers engendrés par ces algorithmes. Cependant, il ne faut pas perdre de vue que les algorithmes de recommandation se permettent de prendre les décisions de choix eux-mêmes, ne vous laissant plus aucune autonomie de décision. Lorsqu’il s’agit de choisir un film ou une série, ça ne semble pas être problématique, mais lorsque ces mêmes algorithmes vous enferment dans une bulle ne vous proposant plus qu’un certain type de contenu, ils vous limitent l’accès l’information.

Cela devient réellement problématique lorsque l’algorithme ne nous laisse plus le choix et décide pour nous ce que nous devons lire ou penser comme cela peut être le cas avec les articles de presse en ligne.

Les algorithmes nous analysent et tentent – et réussissent parfois – de nous pousser à la consommation, ce qui pose bien évidemment des questions éthiques notamment quant au respect de notre vie privée : ils savent presque tout de nous, choisissent ce qu’on regarde, ce qu’on lit, ce qu’on achète et peuvent même décider qui seront nos amis (Facebook).

  1. Système de recommandation. (s. d.). Dans Wikipédia, l’encyclopédie libre ? Repéré le 27/10/20 à https://fr.wikipedia.org/wiki/Syst%C3%A8me_de_recommandation
  2. B. UPBIN, (2011). Facebook Ushers In Era Of New Social Gestures. Forbes, disponible sur : https://www.forbes.com/sites/bruceupbin/2011/09/22/facebook-ushers-in-era-of-new-social- gestures/#2219d174263d
  3. Disponible sur : https://blog.invivoo.com/systeme-de-recommandation/ (consulté le 9 novembre 2020) ; J. LESKOVEC, A. RAJARAMAN, J.D. ULLMAN, « Mining of massive Datasets », disponible sur :http://infolab.stanford.edu/~ullman/mmds/book.pdf (consulté le 9 novembre 2020).
  4. Mathieu,. (2012, 25 avril). Les algorithmes de recommandation [Billet de blogue]. Disponible sur : http://www.podcastscience.fm/dossiers/2012/04/25/les-algorithmes-de-recommandation/
  5. Disponible sur : https://www.csa.fr/Informer/Toutes-les-actualites/Actualites/Terminologies-autour-des-algorithmes-de-recommandation-des-plateformes-de-contenus-numeriques (consulté le 10 novembre 2020).
  6. N. BECHET, (2016).Etat de l’art sur les Systèmes de Recommandation. Disponible sur : http://people.irisa.fr/Nicolas.Bechet/Publications/EtatArt.pdf
  7. MATHIEU,. (2012, 25 avril). Les algorithmes de recommandation [Billet de blogue]. Disponible sur : http://www.podcastscience.fm/dossiers/2012/04/25/les-algorithmes-de-recommandation/
  8. « Le Big Data fait référence à l’explosion du volume des données dans l’entreprise et des nouveaux moyens technologiques proposés par les éditeurs, en particulier de la Business Intelligence, pour y répondre » (JDN, 2016). Il a été inventé pour être capable de traiter des bases de données gigantesques. B. BROWN, J. BUGHIN, A.H. BYERS, M. CHUI, R. DOBBS, J. MANYIKA, & C. ROXBURGH, (2011). Big data: The next frontier for innovation, competition, and productivity. Repéré à http://www.mckinsey.com/business-functions/digital-mckinsey/our-insights/big-data-the- next-frontier-for-innovation
  9. Disponible sur : https://medium.com/@Arcbees/introduction-aux-systèmes-de-recommandation-d2f98d3e4160 (consulté le 7 novembre 2020).
  10. Disponible sur : https://www.forbes.fr/technologie/les-algorithmes-de-recommandations-mettent-en-danger-votre-liberte/ (consulté le 10 novembre 2020).

 

Laïcité, libertés de conscience et d’expression

Pierre Guelff - Auteur, chroniqueur radio et presse écrite

Prêche-t-on à des convaincus en publiant la présente chronique dans Morale Laïque ? À découvrir les courants contraires qui secouent le monde de la laïcité et, surtout, la récupération politicienne d’extrême droite et la manipulation intégriste de ce concept qui nous est si cher, le doute n’est plus permis.

Ces derniers temps, la laïcité a été mise à rude épreuve, plus particulièrement à la suite d’actes terroristes et de vandalisme, de détournements de ses principes, dont celui, inaliénable, de la liberté de conscience à des fins démagogiques, de lynchages publics sur les réseaux sociaux de certaines personnes appelées abusivement des « laïcard.e.s » au motif qu’elles revendiquaient le droit à la liberté d’expression.

La laïcité qui dérange

Assurément, la laïcité dérange certaines gens quand il leur est expliqué qu’elle n’est pas une opinion, mais qu’elle garantit la liberté d’en avoir une qui ne soit pas contraire aux valeurs démocratiques.

Et, ce qui dérange davantage, c’est d’évoquer le concept de désobéissance civile, pourtant démocratique par excellence, comme l’explique le philosophe Jean-Marie Muller dans son essai L’impératif de désobéissance (Éditions Le Passager clandestin, 2011) :

« La principale vertu du bon citoyen n’est ni l’obéissance ni la désobéissance, elle est la responsabilité éthique qui doit le conduire, en chaque circonstance, à choisir politiquement ce qu’il a le plus de chances de réduire la violence parmi les hommes, le plus de chances de favoriser la justice, la dignité, la liberté dans la société et dans le monde.

C’est sous le sceau de cette responsabilité qu’il obéira ou désobéira à l’ordre, au commandement, à l’injonction, au décret, à la loi des autorités et des pouvoirs établis.

Pour le citoyen responsable, la légalité ne sera jamais un critère de moralité. La désobéissance aux lois injustes est un devoir moral. »

Bien sûr, cela ne confère à quiconque le droit de proclamer que « la loi divine est supérieure à la loi civile », la religion relevant exclusivement de la sphère privée comme il se doit.

À ce propos, la laïcité garantit aux citoyens cette possibilité de penser ce qu’ils veulent, de croire ou de ne pas croire, à condition de n’exercer aucune menace, a fortiori celle de mort, cela semble aussi couler de source.

Pourtant, c’est dans ce contexte tendu que la laïcité est instrumentalisée par les xénophobes et populistes, voire par ceux qui prônent le droit de pratiquer sans limites une religion, dont la fatwa inscrite dans la charia (loi islamique), par exemple.

« Pas de vague » et engagements

C’est encore dans le contexte de cette grave situation sociétale, que l’assassinat de l’enseignant Samuel Paty a révélé l’ampleur du problème causé par l’interprétation de la notion de « laïcité » :

« La laïcité française favorise l’islamophobie » (Washington Post), « La décapitation du professeur creuse les divisions sur l’identité laïque de la France et un nombre croissant de personnes pensent que les lois françaises sur la laïcité et la liberté d’expression doivent changer » (BBC) et si, à Molenbeek, également en octobre 2020, dans le cadre de son cours sur la liberté d’expression, un enseignant a été écarté par mesure disciplinaire par son pouvoir organisateur, c’est pour avoir montré à ses jeunes élèves des caricatures jugées « obscènes » et non parce qu’il s’agissait de Mahomet, selon la bourgmestre Catherine Moureaux.

Cette déclaration fut reprise par The World News et prêta à divers commentaires : mesure pour protéger l’enseignant d’un sort comparable à son collègue Paty, mesure qui pousse à l’autocensure, mesure hypocrite et clientélisme politique…

Sur France 5, lors de l’émission-débat « C dans l’air » (29 octobre 2020), un expert déclara : « Pour les autorités, choisir le déshonneur de décréter « Pas de vague » pour éviter le conflit débouche sur les deux, et le déshonneur et le conflit. »

Au sujet de tout ce débat qui enflamme de nombreuses parties du monde, il est apparu intéressant de connaître l’opinion de deux laïques « de terrain » particulièrement médiatisés depuis des années.

Tout d’abord, celle de Nadia Geerts, maître-assistante en philosophie et essayiste[1], Prix international de la Laïcité en 2019 décerné par le Comité Laïcité République (France), dont le titre à ses propos à Morale Laïque est « Laïcité ou neutralité ? Assez de tergiversations ! » :

« Petit pays coincé entre une république laïque et des États de tradition davantage multiculturaliste, la Belgique n’en finit pas d’hésiter quant au sens à donner à l’exigence d’impartialité de l’État que nul ne conteste, du moins frontalement.

Faut-il ériger des digues étanches séparant radicalement le politique du religieux, ou au contraire admettre que se nouent entre ces deux sphères des partenariats, des négociations, au même titre que s’invitent régulièrement dans le débat politique d’autres courants d’influence ?

Aussi, quand des élèves se déclarent choqués par la caricature du prophète de leur religion, nul ne sait exactement quelle attitude adopter, car nul texte ne précise clairement ce que l’école, même officielle, est censée faire des sentiments religieux des élèves dont elle a la charge. Et ceux qui décident de passer outre lesdits sentiments pour continuer, envers et contre tout, à aborder sans détour certaines questions sensibles que l’actualité nous donne à penser, sont trop souvent considérés comme des casse-cou, voire des trublions qui cherchent les ennuis.

Il serait trop long de revenir ici sur les multiples indices de l’incapacité structurelle de l’école officielle belge francophone à se déterminer une bonne fois : ou bien la neutralité « à l’anglo-saxonne », qui accueille des élèves dont elle reconnaît pleinement la dimension de croyants, mais aussi de membres de telle ou telle minorité ethnique ; ou bien la neutralité « à la française » – mieux connue sous le terme « laïcité » -, qui dans un objectif avoué d’émancipation par l’instruction, n’accepte d’accueillir que des élèves, libres et égaux en dignité et en droits – ainsi qu’en devoirs.

Et c’est de nos divisions sur cette question essentielle que se repaissent les fondamentalistes de tous poils, au premier rang desquels il faut évidemment nommer les partisans d’un islam politique : pour ceux-là, pour qui la religion a pour fonction d’englober tous les domaines de la vie du croyant, il n’est que normal d’exiger d’avoir leur mot à dire sur tous les aspects de la vie en société. Il est donc illusoire de penser que céder sur le terrain des caricatures serait de nature à apaiser les choses.

Bien au contraire, l’islam politique n’aura de cesse de conquérir tous les domaines où le religieux ne fait pas encore sa loi, et chaque concession sonne à ses partisans comme une capitulation.

La seule manière de s’opposer à la recléricalisation de la société, c’est de dire « non ». Un « non » clair, ferme, définitif, à toute revendication religieuse visant à imprégner sa marque sur l’école, sur la presse, sur les lois, en deux mots sur nos libertés. Non, la religion, aussi précieuse soit-elle pour ceux qui y croient, n’a pas vocation à dire le vrai, ni le juste, dans une société démocratique et pluraliste. Non, la sensibilité religieuse de certains ne peut mener à la limitation de l’instruction de tous, car il est impossible d’instruire sans accepter le risque de choquer, de bousculer, d’ébranler les certitudes trop rapidement acquises de nos élèves. Prendre ce risque devrait être salué comme le véritable travail de l’enseignant, et non un regrettable dérapage.

Ce « non » ferme que nous n’osons pas prononcer, par peur d’être accusés d’intolérance, a pour nom « laïcité ».

Et c’est le seul rempart démocratique que nous ayons contre le retour du fanatisme et de la véritable intolérance : celle dont se sont rendus coupables, de tous temps, les cléricaux des deux hémisphères. »

Le regard de Nasser Yanat, Algérien, membre actif d’un Collectif laïque aux rassemblements dominicaux de la Place de la République à Paris et illustrateur des célèbres posters « Wanted », entre autres, est également apparu intéressant d’être répercuté en nos colonnes :

« Je suis entièrement d’accord avec un compatriote qui écrivait sur les réseaux sociaux : ‘‘Aucune religion n’a été propagée pacifiquement, toutes ont utilisé la violence.’’

Pour moi, l’intégrisme et le fondamentalisme existaient bien avant l’impérialisme américain et le colonialisme en Afrique du Nord, par exemple.

La laïcité est un aboutissement et un progrès humain pour le salut de tous. Ce n’est pas à elle à reculer. Pourquoi vouloir changer la loi de 1905 en France (La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes. Par corollaire, elle donne le droit de ne pas être croyant, ou de croire, et la liberté de culte si on l’est. Il s’agit de la loi codifiant la laïcité, entre autres) ?

Quelque 2.500 mosquées[2] construites sur le territoire français, si ce n’est pas du ‘‘respect’’, c’est quoi alors ?

Mais l’islam est conquérant et hégémonique, et il est nécessaire de le mettre au diapason avec notre temps en proposant d’abolir les versets qui appellent à la haine et au meurtre.

Je persiste à dire qu’il faut en finir avec le moralisme religieux et le traditionalisme stérilisant qui nous sont imposés.

Il y a lieu de permettre à l’éthique de se reconstituer à partir de la sagesse civilisée et de bon sens.

Les libertés de conscience et d’exercer ses croyances sont forcément prolongées dans les libertés d’expression, individuelles et collectives.

Je suis engagé en ce sens sur le terrain et je sais, aussi, que chaque jour je risque ma vie pour les Lumières… »

Respect de la dignité humaine

Puisque l’Algérie est évoquée, Albert Camus (1913-1960), originaire de ce pays du Maghreb et qui y travailla en tant que journaliste, outre le fait d’avoir été couronné du Prix Nobel de littérature, reste un personnage hors du commun pour son humanisme et son engagement.

Dans son éditorial du 27 mars 1945 dans le quotidien français Combat, il évoqua la laïcité en tant que journaliste-militant épris de justice, de liberté et de vérité.

Une position qu’il revendiquait au nom du respect de la dignité humaine, « soucieux d’introduire la morale en politique » et, aussi, dans la société, le terme « morale » devant être compris comme l’« éthique ».

Extraits tirés de À Combat (Folio essais, 2002) :

« Il est très fâcheux et un peu ridicule d’être obligé, aujourd’hui, de se prononcer sur le problème de la laïcité (…) Dans tous les cas, le problème est là et il faut se prononcer (…) La liberté des consciences est une chose infiniment trop précieuse pour que nous puissions la régler dans une atmosphère de passion. Il faut de la mesure. Chrétiens[3] et incroyants devraient apercevoir également que cette liberté sur le plan de l’éducation, réside dans la liberté du choix. »

Albert Camus poursuivit son éditorial qui, septante-cinq ans plus tard, ne devrait certainement pas être modifié d’une ligne sur le principe :

« L’État ne peut enseigner ou aider à enseigner que des vérités connues de tous. Il est possible ainsi d’imaginer une instruction civique fournie par l’État[4]. C’est qu’elle est sans contestation. Il n’est pas possible, au contraire, d’imaginer un enseignement officiel de la religion, parce qu’on se heurte à la contradiction. C’est que la foi ne s’enseigne pas plus que l’amour. Et ceux qui sont assez sûrs de leur vérité pour vouloir l’enseigner doivent le faire à leur propre compte. Ils ne peuvent raisonnablement demander que l’État le fasse ou les aide à le faire.

(…) Nous avons toujours apporté à l’examen des problèmes religieux le respect et l’attention qu’ils méritent. C’est ce qui nous autorise à mettre en garde les catholiques contre les excès de leur conviction.

Personne plus que nous ne souhaite le dialogue entre chrétiens et incroyants, parce que nous jugeons cela profitable. Mais l’école laïque est justement un lieu où cette rencontre est possible. Et avec toute l’objectivité du monde, il n’est pas permis d’en dire autant de l’école libre.

(…) Si nous étions catholiques et si, comme il est naturel, nous voulions alors donner tout son rayonnement à notre conviction, nous déciderions la suppression pure et simple des écoles libres et nous participerions directement, en tant qu’individus, à l’enseignement laïque national. »

Liberté et utopie

Dans son cinquième cahier de l’essai Carnets II (Janvier 1942 à mars 1951, Éditions Folio 2013), Albert Camus déclara également :

« J’ai un goût très vif pour la liberté. Et pour tout intellectuel, la liberté finit par se confondre avec la liberté d’expression. Mais je me rends parfaitement compte que ce souci n’est pas le premier d’une très grande quantité d’Européens parce que seule la justice peut leur donner le minimum matériel dont ils ont besoin et qu’à tort ou à raison ils sacrifieraient volontiers la liberté à cette justice élémentaire.

Je sais cela depuis longtemps. S’il me paraissait nécessaire de défendre la conciliation de la justice et de la liberté, c’est qu’à mon avis là demeurait le dernier espoir de l’Occident. Mais cette conciliation ne peut se faire que dans un certain climat qui aujourd’hui n’est pas loin de me paraître utopique. Il faudra sacrifier l’une ou l’autre de ces valeurs ? Que penser, dans ce cas ? »

Le dessinateur de presse Cabu (1938-2015), lui aurait probablement répondu ce qu’il disait volontiers : « L’utopie, ce n’est pas ce qui est irréalisable, mais ce qui est irréalisé. »

Cabu a été sacrifié sur l’autel du fanatisme.

En conclusion, à l’heure actuelle, compte tenu de la situation, le laïque ne peut plus rester les bras ballants. Son engagement, sous quelque forme que ce soit, en faveur de la Démocratie, fait partie intégrante de l’arsenal (pacifique) pour contrecarrer l’inquiétante montée de l’obscurantisme :

« La bougie ne perd rien de sa lumière en la communiquant à une autre bougie », soulignait Morale Laïque Magazine dans son précédent numéro, slogan que nous ne cesserons jamais de clamer.

Quand la religion supplante l’éthique

Que pensent le législateur, la Justice et l’Ordre des médecins de la pratique chirurgicale pédiatrique qu’est la circoncision masculine rituelle opérée sans anesthésie et en toute impunité par des rabbins et des imams n’appartenant pas au corps médical ?

L’exercice illégal de la médecine est, ici, balayé au nom d’un laxisme récurrent en faveur de pouvoirs religieux.

Selon un collectif d’experts (UCL, ULB et Conseil d’État, en 2016), « en droit belge, la circoncision masculine, à la différence de l’excision féminine, ne fait l’objet d’aucune législation spécifique. »[5]

En 2018, le Comité consultatif de Bioéthique de Belgique spécifiait :

« Le Comité consultatif de bioéthique ne recommande pas de modification législative. Tous les membres du Comité s’accordent pour affirmer que la charge financière de la circoncision non médicale ne doit pas incomber à l’ensemble des citoyens. Le Comité propose, à l’unanimité, de réfléchir à surmonter les controverses en encourageant l’évolution des pratiques vers la seule symbolique, de sorte que les rites continuent à se réaliser, mais sans inscription dans la chair de l’enfant. Ainsi, toutes les sensibilités religieuses seraient respectées sans qu’il soit porté atteinte à l’intégrité physique de quiconque. »

Pour information et non « pieuse » recommandation sans effet, parfois dans des conditions hygiéniques déplorables et dangereuses, la circoncision masculine continue à être pratiquée sur des enfants de quelques semaines (judaïsme) à 5 ou 8 ans (islamisme). Les derniers chiffres évoquent au moins 25.000 bébés ou petits garçons annuellement en Belgique.

Déclaration de médecins bruxellois en 2017 : « Il s’agit d’une mutilation génitale, ce qui est interdit par la loi… », alors que, un an plus tard, le Conseil de l’Europe « assimilait la circoncision a une violation des droits de l’enfants. »[6]

  1. Parmi ses publications, relevons « Liberté ? Égalité ? Laïcité ! » aux Éditions du CEP et « Dis, c’est quoi une religion ? » à La Renaissance du Livre.
  2. Chiffre officiel de 2020 établi par la Grande Mosquée de Paris et le Bureau des Cultes du Ministère de l’Intérieur français, sans compter les mosquées clandestines.
  3. Gageons qu’à l’heure actuelle, il évoquerait toutes les religions, mais, à l’époque, l’Église catholique était majoritaire en Occident.
  4. Précision de l’éditeur : « On sait que cet enseignement existe désormais ; mais le problème de l’aide de l’État aux écoles libres – qui est de fait actuellement – donne toujours lieu à des débats passionnés. » Il en est de même en Belgique.
  5. Presses universitaires de Strasbourg, 2016.
  6. Le Ligueur, 2018.

L’Intelligence artificielle (Plus de dérives que de progrès ?)

Tous les jours, nous sommes confrontés à l’intelligence artificielle, parfois ça peut nous sembler aussi banal que l’autodestruction du spam[1] dans notre boîte mail, mais les avancées de l’IA peuvent aller beaucoup plus loin, jusqu’au perfectionnement des systèmes d’imagerie médicale ou encore de la gestion du trafic aérien.[2]

Sa facilité et son développement suscitent, depuis toujours, de nombreux fantasmes, mais également beaucoup d’inquiétudes, de dangers et même des dérapages qu’on pensait observer uniquement dans des romans ou des films de science-fiction. Aujourd’hui, ils sont déjà très présents dans nos vies. Des personnalités aussi connues que Elon Musk et Stephen Hawking qui l’utilisaient fréquemment nous mettent déjà en garde contre celle-ci et ont signé une lettre ouverte sur l’intelligence artificielle (Beneficial AI) qui recommande aux chercheurs d’étudier les impacts sociétaux de ce phénomène.[3] Il en était ressorti une liste des « 23 principes d’Asilomar » qui repose sur les craintes autour du développement de l’intelligence artificielle. Cette liste a été signée par plus de 2 500 personnes, dont plus de 1 200 chercheurs. Ce qui signifie qu’un grand nombre de gens ont une vision assez pessimiste de l’intelligence artificielle.[4]

Aujourd’hui on s’accorde pour dire qu’il existe trois types d’intelligence artificielle allant de la plus simple, l’ANI, à la plus complexe, l’ASI en passant par une IA intermédiaire, l’AGI.

La première est l’ANI (Artificial Narrow Intelligence), c’est une intelligence artificielle qui consiste en une mono-activité et qui est capable d’exécuter des tâches simples comme par exemple prendre un rendez-vous chez le coiffeur. La seconde, un petit peu plus complexe, est l’AGI (Artificial General Intelligence). Globalement aussi intelligente que l’humain, elle pourrait traiter des problèmes variés et  raisonner de façon abstraite. Ce type d’IA utilise « des réseaux de neurones artificiels » qui tentent d’imiter la transmission neuronale biologique. Mais évidemment créer un ordinateur aussi complexe qu’un cerveau humain est une tâche difficile. Le dernier type d’intelligence artificielle est le plus complexe, il s’agit de l’ASI (Artificial Super Intelligence) amène à une IA potentiellement nettement supérieure à l’humain, et cela dans tous les domaines. Celle-ci serait même dotée d’une conscience propre et s’améliorerait seule sans cesse. L’écrivain Eliezer Yudkowsky utilise l’expression de boucle « d’auto-amélioration pour décrire ce phénomène. Il parle ainsi d’une IA qui réécrit son propre « algorithme cognitif »[5].

L’intelligence artificielle est en effet très prometteuse pour de nombreux secteurs. Donc pourquoi au vu de tous ces progrès, devrions-nous en avoir peur ?

Parce qu’il ne faut pas perdre de vue, qu’aucune technologie n’est infaillible et qu’utilisée avec de mauvaises intentions, les conséquences engendrées peuvent s’avérer très graves, comme par exemple une perte de contrôle, comme des cyberattaques ou encore des attaques de drones.[6] L’utilisation de cette technologie peut également engendrer des discriminations sur base du genre, de l’âge, des convictions politiques , philosophiques ou de tout autre motif, elle peut amener à un non-respect de la vie privée ou encore à un usage à des fins criminelles.

C’est suite à cela que le 19 février 2020, la Commission européenne a présenté une nouvelle stratégie pour encadrer l’intelligence artificielle.[7] L’instance européenne souhaite des applications « dignes de confiance ». Elle a présenté un livre blanc avec des recommandations pour favoriser l’innovation, protéger et respecter les intérêts des citoyens européens.[8] L’Objectif de ces recommandations européennes étant d’établir des règles pour les usages qui peuvent présenter des risques pour la santé et le respect des droits fondamentaux.[9] Bruxelles recommande que les futurs systèmes d’intelligence artificielle considérés comme étant à haut risque (par exemple ceux qui concernent le domaine de la santé) soient « certifiés, testés et contrôlés, comme le sont les voitures, les cosmétiques ainsi que les jouets »[10].

Alors que pour certains cet aspect semble uniquement lié à un effet de mode, d’autres insistent ardemment sur son importance éthique, juridique et politique. Nous allons aborder les dérapages de l’IA davantage d’un point de vue éthique que criminel.

Un des dérapage de l’intelligence artificielle pourrait viser à accentuer les discriminations algorithmiques :

Robot Microsoft « Tay »

On se souvient en 2016, du robot Tay lancé par l’entreprise américaine Microsoft, celui-ci était un «  agent conversationnel » capable de participer à des conversations sur divers sujets sur des réseaux sociaux comme Twitter, Snapchat, Kik ou encore GroupMe. Le robot conversationnel se basait sur des données accessibles publiquement afin de proposer des réponses aux questions posées. L’équipe Microsoft précisait également qu’un grand nombre de réponses étaient déjà toutes faites, réalisées par des humoristes. Les mêmes phrases étaient susceptibles de sortir régulièrement. Lorsqu’on interrogeait le robot sur des sujets plus sensibles comme l’organisation « État islamique » ou le terrorisme, Tay disposait de la réponse préenregistrée suivante « Le terrorisme sous toutes ses formes est déplorable. Cela me dévaste d’y penser»[11]. Cependant malgré les réponses préenregistrées le robot a tout de même fini par déraper et par nier l’existence de l’Holocauste. Il a été mise hors circuit par la société Microsoft seulement quelques heures après cette malheureuse réponse.

Algorithme de recrutement utilisé par Amazon

D’autres exemples d’intelligence artificielle nous posent également des problèmes. C’est ainsi qu’en 2014, le géant du e-commerce Amazon a décidé de confier le recrutement de ses employés à un algorithme, un programme informatique secret qui devait déterminer les meilleurs candidats à embaucher . Ce programme était inspiré de Workland tout en utiisant une technologie différente.

L’algorithme était capable d’examiner le curriculum vitae des candidats afin d’automatiser le processus de recrutement en attribuant une note d’une à cinq étoiles selon les profils. Mais lors des tests, le robot a montré une préférence pour les profils masculins, ce qui a pénalisé les CV utilisant un vocabulaire à consonance féminine, ainsi que l’a révélé l’agence de presse Reuters.[12]

Amazon a donc été contraint d’abandonner ce projet car il n’y avait pas de garantie d’impartialité. Le service des ressources humaines d’Amazon a toutefois précisé que le classement préconisé par le système de recrutement n’avait jamais été l’unique critère.

Le logiciel COMPAS

Un autre logiciel[13] controversé est utilisé aux Etats-Unis dans le but d’évaluer le risque
de récidive chez les criminels. Dans de nombreux États américains, les prédictions de ce logiciel influencent les cautions, les conditions de probation ainsi que la durée des peines de prison accordées lors d’une condamnation pénale. Ce logiciel s’appuie sur des études académiques en criminologie et en sociologie, ainsi que sur différents modèles statistiques et sur le traitement d’un questionnaire de 137 entrées relatif à la personne concernée et à son passé judiciaire sans aucune référence à son origine ethnique.[14] Le questionnaire permet ensuite au juge d’évaluer les différents « scores » sur un horizon de deux années comprenant le risque de récidive, le risque de comportement violent et celui de non-comparution pour les situations de placement en détention provisoire. La démarche apparaît a priori pluridisciplinaire et fondée scientifiquement. Toutefois, en mai 2016, une enquête de l’ONG ProPublica a révélé l’efficacité des « prédictions » de COMPAS dont le logiciel aurait un a priori négatif à l’égard des Noirs. Cette conclusion a été contestée par le fabricant mais la Cour suprême du Wisconsin n’en a pas moins invité les juges à utiliser ce logiciel avec une « grande prudence ».

Le « Deep fake » est un autre exemple de dérive de l’IA

Ce concept de « Deep fake » également appelé « hyper trucage » consiste à modifier des vidéos réalisées par une synthèse d’images pour répandre des fake news. Il est très facile de retoucher une vidéo en procédant par exemple à une permutation intelligente de visages. C’est une pratique très courante et très rapide qui permet de répandre des mauvaises informations, des rumeurs, etc.

Grâce à l’intelligence artificielle, Samsung est parvenu à animer de manière très réaliste des tableaux ou des photos. Cette pratique ne semble à premier abord pas si dangereuse. Cependant si elle vient à se trouver entre des mains mal intentionnées , la donne peut s’avérer bien différente. L’utilisation du « Deep Fake » pour prendre l’apparence de personnalités telles que des chefs d’États et pour leur faire dire des choses mal intentionnées pourrait conduire à des conflits.[15] Cette technologie s’avère être si complexe que Facebook s’en est remis à la communauté pour tenter de trouver des contre-mesures pour lutter contre l’utilisation des « Deep Fake »[16].

Des experts internationaux nous mettent en garde contre l’utilisation malveillante de l’intelligence artificielle, celle-ci pouvant aller jusqu’à la cybercriminalité. Des robots ou des drones pourraient être utilisés à des fins terroristes.

Ingérence dans la vie privée

L’ingérence dans la vie privée fait aussi partie des dérapages possibles de l’IA. Dans ce cas, on pense aux caméras présentes dans les rues et qui sont capables avec l’aide d’un système de reconnaissance faciale de vous identifier. Cette technologie est d’application en Chine, à Singapour et dans d’autres pays. Ce système offre à chaque habitant du pays un certain nombre de points en fonction de leur comportement. Ainsi les autorités chinoises relèvent les infractions telles que traverser lorsque le feu est rouge ou encore fumer dans des lieux où cela est interdit, etc.[17]

Conclusion :

Ces exemples de dépassement de l’intelligence artificielle nous semblent provenir tout droit de romans de science-fiction. Cependant, il faut bien constater que les robots ne sont pas aussi neutres ni infaillibles qu’on pourrait le penser. La technologie de l’IA peut être utilisée de manière déviée.

Actuellement elle est utilisée dans le but d’améliorer de nombreux aspects de nos vies comme par exemple pour affiner la qualité du diagnostic médical ou encore pour trouver de nouveaux remèdes pour soigner le cancer, etc. Malheureusement, plus les capacités de l’intelligence artificielle s’améliorent plus elles pourraient devenir dangereuses en étant utilisées à mauvais escient. C’est pour cette raison qu’il est très important de parler des possibilités de rendre l’IA sûre et de minimiser son potentiel destructif. Il faut toutefois rester réaliste, elle n’est pas infaillible. Et dans des domaines aussi importants que la justice, la santé, la sécurité sociale, ou les applications militaires où le coût humain d’une erreur peut s’avérer énorme, il est essentiel d’avoir plus de transparence.

Les robots sont conditionnés à essayer de reproduire des jugements humains. On sait qu’un robot ne naît pas raciste puisqu’il n’a pas encore de liberté décisionnelle ; il est composé d’un ensemble de principes informatiques et de formules mathématiques. Une IA n’a pas d’opinion propre, et en réalité, son dysfonctionnement provient d’erreurs humaines. Mais un dérapage n’est pas à exclure malgré les bonnes intentions de ses créateurs comme l’affirme Abhishek Gupta, ingénieur logiciel à Microsoft et fondateur du Montreal AI Ethics Institute. L’ingénieur donne comme exemple : « Si vous ne faites pas attention et que vous entraînez le robot avec 1 000 oranges, mais uniquement 10 pommes, le robot ne sera pas efficace pour reconnaître les pommes ». Peut-être même qu’il les confondra avec des oranges. Dans cet exemple évidemment, il n’y a rien de dramatique. Mais ceci nous fait repenser à un cas survenu en 2015 avec des conséquences beaucoup plus importantes, lorsqu’un algorithme de reconnaissance visuelle proposé par Google photo en 2015, a confondu des Noirs et des gorilles[18]. Cet exemple nous amène à penser que malgré tout, les algorithmes peuvent répéter nos préjugés.

Certains de ces critères discriminatoires sont inculqués de manière volontaire aux algorithmes, un exemple connu concerne l’âge lorsqu’il s’agit d’obtenir un prêt bancaire, l’état de santé pour l’obtention d’une assurance ou encore le lieu de résidence pour moduler les primes.

Lorsque nous laissons un algorithme de recommandation agir pour nous influencer sur le choix de films ou séries, ça ne semble pas avoir une trop grande importance, mais qu’en est-il lorsque ces algorithmes choisissent vos amis et agissent sans même que vous vous en rendiez compte et se permettent de décider pour vous quels articles vous devriez lire et en ne vous donnant même plus accès aux autres. Ces cas posent clairement des problèmes éthiques et entrave notre liberté d’opinion.

Le thème de l’éthique devient incontournable au niveau mondial. On a pu retrouver cette préoccupation lors des conférences sur l’intelligence artificielle qui se sont tenues au Canada, en Chine et aux USA. En effet le Canada a publié le 4 décembre 2019, la Déclaration de Montréal[19], un texte qui propose 10 grands principes pour assurer un développement responsable de l’intelligence artificielle. Cette Déclaration vise entre autres à éliminer les discriminations, à élaborer un cadre éthique pour le développement et le déploiement de l’IA.[20] L’Europe s’y est également intéressée même s’il ne s’agit à l’heure actuelle que d’un livre blanc composé de recommandations.

Céline Béclard
Juriste

  1. N. KUMARAN, « Spam does not bring us joy – ridding Gmail of 100 million more spam mes- sages with TensorFlow», 6 février 2019, Google Cloud Blog, disponible sur https://cloud.google. com/blog/products/g-suite/ridding-gmail-of-100-million-more-spam-messages-with-tensorflow
  2. J. DE COOMAN, « Éthique et intelligence artificielle : l’exemple européen », Rev. Dr. ULiège, 2020/1, p. 79-123.
  3. An Open Letter RESEARCH PRIORITIES FOR ROBUST AND BENEFICIAL ARTIFICIAL INTELLIGENCE
  4. Disponible sur : https://www.nextinpact.com/article/28064/106188-une-etude-pointe-possibles-effets-pervers-et-dangers-intelligence-artificielle (consulté le 2 novembre 2020).
  5. Disponible sur : https://www.sicara.fr/parlons-data/2018-06-11-intelligence-artificielle-ethique?utm_term=&utm_campaign=FR++%5BSearch%5D+Computer+vision&utm_source=adwords&utm_medium=ppc&hsa_acc=9872608880&hsa_cam=10936526771&hsa_grp=106988552626&hsa_ad=459090908311&hsa_src=g&hsa_tgt=dsa19959388920&hsa_kw=&hsa_mt=b&hsa_net=adwords&hsa_ver=3&gclid=Cj0KCQjwxNT8BRD9ARIsAJ8S5xbclVUpWRRPsjKwpaR9BwnJFo4bRyWR4gJ2QFUXKljs9nbPnkvDjcaAnp_EALw_wcB (consulté le 26 octobre 2020).
  6. Disponible sur : https://www.futura-sciences.com/tech/questions-reponses/intelligence-artificielle-20-menaces-plus-dangereuses-intelligence-artificielle-14343/ (consulté le 26 octobre 2020) ;
  7. C. CASTETS-RENARD, « Titre 2 – Réglementation des systèmes d’intelligence artificielle » in Droit du marché unique numérique et intelligence artificielle, Bruxelles, Bruylant, 2020, p. 340
  8. Livre blanc : https://ec.europa.eu/info/sites/info/files/commission-white-paper-artificial-intelligence-feb2020_fr.pdf; L. CHANCERELLE, « La lutte contre les discriminations en Europe à l’ère de l’intelligence artificielle et du big data », J.D.J., 2019/1, n° 381, p. 25-37.
  9. Disponible sur : https://www.arte.tv/fr/videos/RC-018563/intelligence-artificielle-entre-progres-et-derives/ (consulté le 23 octobre).
  10. Disponible sur : https://www.maddyness.com/2020/03/02/intelligence-artificielle-ethique/ (consulté le 26 octobre 2020) ; Y. POULLET, « Chapitre 3 – Le principe et les obligations du responsable en ce qui concerne la sécurité des données (art. 5, 32 et s.) » in Le RGPD face aux défis de l’intelligence artificielle, Bruxelles, Éditions Larcier, 2020, p. 84-109.
  11. Disponible sur : https://www.lemonde.fr/pixels/article/2016/03/24/a-peine-lancee-une-intelligence-artificielle-de-microsoft-derape-sur-twitter_4889661_4408996.html (consulté 22 octobre 2020)
  12. Disponible sur : https://www.lesechos.fr/industrie-services/conso-distribution/quand-le-logiciel-de-recrutement-damazon-discrimine-les-femmes-141753 (consulté le 23 octobre 2020)
  13. Correctional Offender Management Profiling for Alternative Sanctions (Profilage des délinquants correctionnels pour des sanctions alternatives) est un algorithme développé par la société privée Equivant (ex-Northpointe), http://www.equivant.com/solutions/inmate-classification.
  14. Practitioner’s Guide to COMPAS Core, Northpointe, 2015, disponible sur : http://www.northpointeinc.com/downloads/compas/Practitioners-Guide-COMPAS-Core-_031915.pdf.
  15. Y. MENECEUR, « #3.02 – L’informatique : un « fait social total » » in L’intelligence artificielle en procès, Bruxelles, Bruylant, 2020, p. 189-197
  16. M. SZADKOWSKI, « Facebook lance une compétition contre les vidéos « deepfake » », Le Monde, 6 septembre 2019
  17. Disponible sur : https://fr.sputniknews.com/presse/201903051040254660-intelligence-artificielle-risques-avertissement/ (consulté le 31 octobre 2020).
  18. Disponible sur : https://lejournal.cnrs.fr/articles/peut-faire-confiance-a-lintelligence-artificielle (consulté le 31 octobre 2020).
  19. Disponible sur : https://www.declarationmontreal-iaresponsable.com/la-declaration (consulté le 20 octobre 2020).
  20. Disponible sur : https://lactualite.com/sante-et-science/quand-lintelligence-artificielle-derape/source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Intelligence_artificielle#cite_note-5 (consulté le 16 octobre 2020).

 

Complotisme et antihumanisme sans frontières

Théorie des complots, infox, fake news, actions antihumanistes… : qui est derrière ce fléau qui empoisonne la Société ? Même la Sûreté de l’État belge a récemment tiré la sonnette d’alarme : « Le but est de monter les uns contre les autres certains groupes de la population. »

Engendrer, manier et répandre de fausses informations, tel est le dessein des comploteurs et conspirateurs (personnes qui complotent ou conspirent) relayés par des complotistes et conspirationnistes (qui se persuadent ou persuadent qu’autrui est détenteur d’un pouvoir pratiquant la conspiration du silence pour cacher des vérités ou contrôler des consciences)[1].

En définitive, ils sont identiques dans leur but de nuisance et le terme générique « complotisme » englobe chacune de ces catégories.

De nombreux observateurs rappellent que ces procédés ne sont pas nouveaux et furent significatifs de la propagande nazie, fasciste, franquiste, vichyste, rexiste, salazariste, communiste…, exception faite que dans la manipulation contemporaine, les réseaux sociaux sont à présent parties prenantes au point que l’on parle de « message viral » quand c’est répandu à grande échelle. Parfois planétaire.

Une technique derrière laquelle se cachent maints anonymes ou groupuscules, alors que des Trump et Cie en font une tribune mondiale de matraquage et prosélytisme. À savoir, le phénomène QAnon expliquant, entre autres, que le virus est un hoax ou peut se guérir avec de l’eau de javel.

Cette propagation manie parfois l’ambiguïté : « Est considéré comme théoricien du complot : tout individu qui fait des recherches et qui utilise sa pensée critique ou logique afin d’avoir un avis éclairé sur un sujet ou une situation au lieu de croire aveuglément tout ce qui passe à la télévision ou tout ce qu’annonce son gouvernement. »[2]

Le 1er août 2020, Wout Van Aert, cycliste, a remporté les Strate Bianche et fit un signe de la main droite à l’arrivée. L’occasion pour les complotistes de déverser des fadaises, alors que c’est aussi un message à distance à un être cher ! (Prises d’écran La Une-RTBF)

Exemples inquiétants à foison

Ces derniers mois, COVID-19 et confinement/déconfinement obligent probablement, une nette recrudescence du complotisme doublé d’un antihumanisme exacerbé est constatée.

Parmi les exemples relativement récents, épinglons cette déclaration de l’auteur Marek Halter[3] au sujet de la pandémie actuelle spécifiant que la télévision russe diffusa une information soulignant que « les milliardaires internationaux » détenaient l’antidote au virus et qu’ils attendaient que la peur envahisse tous les continents pour commercialiser le médicament à prix d’or. L’écrivain précisa : « Et qui sont-ils, ces milliardaires internationaux ? Des juifs ! »

Alors, pour les complotistes, qui dit juif pense automatiquement franc-maçon et la théorie du complot judéo-maçonnique reprend force et vigueur.

Comme à l’époque nazie, des listes de francs-maçons circulent publiquement sur Internet afin d’éradiquer les « satanistes »[4], par exemple sous la forme d’un montage de sigles d’organisations et d’un titre racoleur : « Francs-maçons qui nous gouvernent » : Club de Rome, UNESCO, CIA, Klu Klux Klan…[5] Canular ? La suite fait état d’une liste « non exhaustive » et cite des noms liés aux fonctions, tel celui d’une « ancienne ministre franc-maçonne de la secte maçonnique du Grand Orient de France… »

Ce qui n’a pas été non plus un canular s’est déroulé durant cet été 2020, avec l’article dans Métropolitain (édition de la région occitane), hebdomadaire français du groupe Publi Hebdos[6] : « À Métropolitain, il y a belle lurette que nous possédons les noms des gendarmes, policiers, douaniers, sapeurs-pompiers, avocats et magistrats – ainsi que des confrères – qui fréquentent assidument les obédiences héraultaises… Mettre son nez dans une loge peut vous envoyer en enfer. »

En Belgique, le carnaval d’Alost attira aussi l’attention sur des chars antisémites ou des carnavalistes étaient déguisés en juifs-insectes, ce qui fit dire à Marc Metdepenningen, chroniqueur judiciaire au Soir : « …la zoomorphie appliquée aux juifs (poux, insectes, serpents, etc.) par les nazis était du même ordre. »

En janvier 2020, un autre exemple significatif de la menace conspirationniste fut relevé avec le discours de Roberto Alvim, secrétaire d’État en charge de la Culture au Brésil : « L’art brésilien de la prochaine décennie sera héroïque et national. Il sera doté de grandes capacités d’implication émotionnelle et sera impératif, puisque profondément lié aux aspirations urgentes de notre peuple, ou ne sera pas. » Le tout sur fond musical de « Lohengrin » de Richard Wagner.

Vous remplacez « art brésilien » par « art allemand » et vous avez « quasi mot à mot une célèbre phrase du ministre de la Propagande d’Hitler, Joseph Goebbels, le 8 mai 1933 », souligne Le Soir des 18 et 19 janvier 2020. Quant au fond musical, il s’agissait d’un extrait d’opéra préféré du Führer.

Que l’on parle de musique, les complotistes se targuent de donner des « indices » » pour reconnaître ceux qui conspirent. Ainsi, un site musical[7] a créé la rubrique « Corneto » (signe de doigts en forme de cornes… du diable).

Outre différentes explications (cornuto = cocu en Italie, cornuto = « Je t’aime » en langage sourd et muet…), on y lit : « Certains adeptes de théories sur une conspiration possible vous dirons que c’est un geste montrant l’appartenance à une société élitiste secrète des dirigeants de notre monde… Possible, c’est un code maçonnique (…) »

Dès lors, il n’est pas étonnant de constater que se répandent les profanations de tombes juives, les menaces, tags (surtout avec des croix gammées), insultes, agressions verbales et physiques envers des juifs et francs-maçons, le vandalisme et le saccage de temples (Bruxelles, Tarbes, Poitiers, Rennes, Vienne, Serrières…)

Vandalisme, saccage, menaces… à Serrières (Photo JL G.)

Réactions et explications

Ce récurrent phénomène du complotisme fait l’objet de multiples commentaires et, parmi eux, il apparaît intéressant de répercuter celui de Ryan Holiday, chroniqueur et auteur américain, qui, sur base d’une longue expérience personnelle (« J’ai été un manipulateur de médias »), explique que la manipulation sur Internet est l’enfance de l’art, puisqu’il suffit de se faire passer pour un expert, créer un faux scandale, qu’aussitôt de nombreuses personnes vont le relayer sans vérifier la source.

Sur Wikipedia, Ryan Holiday, le faux expert déclaré, s’y présente comme « manipulateur de médias » et pourtant, de grands médias de la planète ont repris ses informations comme paroles d’Évangile.

Ceci fait indéniablement penser, et ce n’est pas une infox !, que si l’on argumente et contredit une désinformation, il arrive que le débusqué « fabrique » une argumentation bidon pour contrecarrer la vôtre, précise-t-il encore.

Et d’expliquer de manière concrète qu’il en est ainsi avec des industries du tabac, de l’agroalimentaire, pharmaceutiques… qui créent de toutes pièces des « Commissions » dites scientifiques composées d’experts à leur solde et qui, bien entendu, vont à l’encontre de votre argumentation, vantant même de véritables poisons disponibles sur le marché avec la bénédiction de gouvernements, censés protéger les citoyens, soudoyés ou aveuglés par des lobbyistes rompus à ce type d’infox.

Dans cette pléthore d’informations (sérieuses), de désinformations (à l’allure sérieuse), de manipulations (réelles) et d’avis (officiels), il n’est pas aisé de discerner le bon grain de l’ivraie.

Sûreté de l’État belge et complotisme

C’est probablement la raison pour laquelle, des autorités réagissent et tirent la sonnette d’alarme : « Il serait intéressant de prendre connaissance d’un récent rapport de la Sûreté de l’État concernant la recrudescence inquiétante de l’intolérance et du phénomène sectaire »[8], conseilla un membre de l’Organe de contrôle à la police en août 2020.

À savoir : « Avec l’épidémie du coronavirus, un maximum de désinformations relatives au COVID-19 sont diffusées via les médias sociaux dans le but de monter les uns contre les autres certains groupes de la population. »

Les précisions corroborent différents exemples repris dans le cadre de notre sujet : « Plusieurs individus et groupements d’extrême droite diffusent des théories du complot dans le but de saper l’autorité du gouvernement belge et du monde médical. Citons notamment les Knights of Flanders, un nouveau groupement de templiers d’extrême droite, qui diffusent une théorie selon laquelle l’origine du coronavirus remonterait au vaccin contre la grippe. D’autres groupements d’extrême droite répandent des messages de haine contre les musulmans. C’est ainsi que le groupuscule Nation avait diffusé à un certain moment le message selon lequel une fatwa ‘‘appelait les musulmans contaminés à tousser au visage des mécréants’’.

(…) L’extrême droite ne cesse de marteler qu’il existe à ses yeux un lien entre l’épidémie du COVID-19 et l’immigration.

(…) Ce discours de l’extrême droite prédomine aujourd’hui dans les médias sociaux…

(…) Certains groupes et organisations d’extrême droite propagent un discours pro-russe et diffusent de la propagande russe dans notre pays dans le contexte de la crise du coronavirus comme le mouvement ‘‘Squadra Europa’’… »[9]

Quelle attitude ?

Peut-on rester indifférent face à ce phénomène qui gangrène de plus en plus la Démocratie ? Jouer la politique de l’autruche n’est pas une solution citoyenne, responsable, selon la conception du mouvement laïque.

Andrée Willems, auteure humaniste[10] et grande voyageuse (elle travailla sur d’importants sites archéologiques), explique qu’il faut dialoguer avec tous ceux qui véhiculent inconsidérément la notion de « complot » afin que cela puisse les éclairer sur leur faux ressentiment.

En toute franchise, elle avoue « qu’il n’est pas facile à faire ce travail sur soi ». Ce travail, c’est celui d’œuvrer au progrès de l’humanité, celui qui exige le respect de l’autre dans sa différence, qui réclame le dialogue, l’échange, c’est donner un sens actif au terme « tolérance ».

Andrée Willems constate que « nous revivons un repli identitaire dans le monde et que nous assistons au désastre que subit la Terre. »

Face à ce constat, elle ne cesse de prôner le dialogue et de clamer qu’il est impératif d’oser pour répondre à ce dilemme vital. Oser être créatif, oser le geste de donner, et celui de recevoir, oser le sourire, oser partager, car le partage est un cadeau précieux qui s’appelle « fraternité ».

Elle précise : « Quand on a la possibilité d’échanger des idées, de dialoguer, c’est comme cela que peut débuter une certaine fraternité. Pour ce faire, je me dévoile, j’explique comment j’ai vécu le chemin, parfois ardu, vers l’apprentissage de la Connaissance. Ces étapes me permirent de progresser, de comprendre, de travailler avec des outils ‘‘opératifs’’, c’est-à-dire de mener un travail constant sur moi. J’ajoute qu’il ne faut pas refuser d’autres expériences, car elles peuvent ouvrir d’autres fenêtres. »

Et comment réagir face à ce climat de tension, voire de haine ?

« Ce qui me révolte le plus, ce sont les persécutions à l’égard de différentes personnes ou communautés qui exposent leur authenticité. Cette situation recommence et la vigilance s’impose, dès lors il faut absolument travailler au progrès de l’humanité ! C’est-à-dire, communiquer et transmettre. On doit aller à l’extérieur pour apporter nos notions et préceptes de dialogue et d’ouverture aux autres. Si on se ferme, on perd quelque chose !

La différence nous enrichit. Prenons l’exemple d’un orchestre. Il est constitué de musiciens aux instruments différents et le but du chef d’orchestre est, bien entendu, d’arriver à en faire un ensemble harmonieux.

Dans cet exemple, comme dans notre démarche, tout est au niveau de la relation humaine… »

À présent, il faut passer de la théorie à la pratique. Sur le terrain et en urgence.

Pierre Guelff
Auteur, chroniqueur radio et presse écrite

  1. Le Larousse, 2020.
  2. Message viral sur Facebook, le 26 juillet 2020.
  3. Le Vif-L’Express, 27 mars 2020.
  4. Sur Wikipedia, une liste publiée par un sympathisant de l’extrême droite belge fut finalement supprimée.
  5. « Éveil de la conscience », site visité en juillet 2020.
  6. Une centaine d’hebdomadaires payants, journaux gratuits, quotidien… pour quelque 3,1 millions de lecteurs. Le groupe compte 900 salariés, également des imprimeries, régie publicitaire…
  7. French-metal.com, visité en juillet 2020.
  8. Site VSSE-Sûreté de l’État, 21 avril 2020.
  9. Pour être complet, la Sûreté de l’État évoqua également un groupe anarchiste bruxellois dans le cadre d’appel à commettre des actes violents à l’égard de la Police, des agents pénitentiaires et d’infrastructures de télécommunications, ce qui n’est pas l’objet du présent article.
  10. Être sur le chemin pour se retrouver soi-même, Éditions F. Deville, 2020.

 

Les esclaves modernes

L’ esclavage a été aboli au XIXe siècle pourtant « au cours des cinq dernières années, 89 millions de personnes ont été victimes d’une forme d’esclavage moderne pendant une durée allant de quelques jours à cinq années entières. »[1]

Bien qu’interdit, l’esclavage existe toujours à une échelle considérable. Si pour certains auteurs comme Eduardo França Paiva, l’utilisation du terme esclave moderne est une mauvaise chose parce que l’esclavage « historique » ne correspond pas à la réalité que les « esclaves modernes » connaissent. Eduardo França Paiva accuse les utilisateurs de ces termes de vouloir choquer les esprits. Cependant pour lui, cela a pour conséquence de : « recréer la catégorie « travail esclave » aujourd’hui revient à faire renaître l’esclave lui–même et aussi à transformer, par des voies politiques, idéologiques et même religieuses – mais pas historiques – le travailleur exploité en esclave ».[2]

Dans cet article, le terme d’esclavage moderne sera utilisé comme « un terme générique synthétisant des aspects juridiques qui se recoupent. Pour l’essentiel, il se réfère à des situations d’exploitation qu’une personne ne peut refuser ou quitter en raison de menaces, de violences, de coercition, de tromperie et/ou d’abus de pouvoir ». [3] On utilise le concept d’esclavage moderne pour des situations liées au trafic lié au prélèvement d’organes, aux enfants soldats, aux mariages forcés, au travail forcé.

Nous rejoignons Eduardo França Paiva qu’il est important de garder en tête que nous sommes face à deux réalités historiques différentes. L’usage de la terminologie « esclavage moderne » n’a pas pour vocation à apitoyer : la réalité vécue par l’esclavage moderne n’a rien à envier à son homonyme. Là, où l’esclave avait souvent une grande valeur pour le maître, l’esclave moderne est une marchandise que l’on jette dès qu’elle n’est plus utile.

« Des esclaves modernes oui mais dans les pays pauvres ! »

En 2018, on estimait que plus de 40 millions de personnes (40,3 millions) étaient dans une situation d’esclavage moderne. Parmi ceux-ci, 25 millions d’adultes et d’enfants étaient soumis au travail forcé y compris dans les chaînes d’approvisionnement mondiales ».[4] Le reste consiste en des mariages forcés. En effet, on divise en deux catégories les esclaves modernes : ceux qui sont astreints au travail forcé (par un employeur d’entreprises privées ou travail forcé par l’Etat) et ceux qui vivent un mariage forcé.

L’esclavage existe bel et bien en grand nombre dans beaucoup de pays et pas simplement dans les pays en voie de développement. Il existe dans de nombreux domaines comme l’industrie de la pêche et des fruits de mer en Thaïlande, dans les mines de charbon en Corée du Nord, dans la cacaoculture en Côte d’Ivoire, la production d’appareils électroniques en Malaisie ou encore dans l’élevage de bétail au Brésil pour ne citer que ces exemples.

Mais on trouve également des personnes en situation d’esclavage chez des diplomates en Australie (et bien d’autres pays européens), dans des stations de lavage de voitures au Royaume-Uni.

Pour l’Europe et l’Asie centrale, on estime à 3,6 millions le nombre d’esclaves. Des chiffres qui sont bien inférieurs à la réalité mais dans de nombreux pays, il est impossible de savoir ce qui se passe réellement.

La Belgique est classée, 135e sur 167 des pays qui ont recours à l’esclavage moderne. Il y aurait 23.000 personnes en situation d’esclavage dans le royaume.[5] Mais qui sont ces esclaves que nous ne pensons pas voir et dont on n’entend pas parler ? « Pour moitié, des filles poussées à la prostitution, pour un tiers des travailleurs réduits à la servilité, les autres sont essentiellement des mendiants ».[6] Il y a en Belgique un grand nombre de prostituées nigérianes qui sont exploitées, en 2017, elles représentaient un tiers des prostituées présentes en Belgique. On trouve également des travailleurs serviles dans le secteur du bâtiment et de l’Horeca. Des personnes qui arrivent en Belgique avec peu de qualification et qui cherchent un travail. Ils tombent sur des employeurs qui vont profiter du fait qu’ils ne parlent pas français ou néerlandais et qu’ils ont une méconnaissance de la législation du pays pour les exploiter. [7]

L’esclavage moderne n’est donc pas que l’apanage des pays plus pauvres. Il existe bel et bien partout et est plus proche de nous que nous pourrions parfois le penser.

L’esclavage moderne : différentes réalités

L’esclavage moderne se produit aux quatre coins de la terre. Il peut affecter tout le monde sans distinction de race, de sexe ou de religion.

On observe que les femmes, les hommes et les enfants sont touchés par cette réalité mais pas avec la même proportion dans tous les domaines. Cependant, on observe que les femmes sont surreprésentées. 71% des victimes d’esclavage moderne sont de sexe féminin. Hormis dans la catégorie du travail forcé par l’état où elles ne représentent que 40%, ce sont toujours les femmes qui sont les plus exploitées : mariage forcé (84%), le travail forcé dans l’industrie du sexe (99%), travail forcé (58%).

Les femmes sont plus largement touchées par l’esclavage moderne

Si certaines femmes sont envoyées à des milliers de kilomètres de chez elles pour servir d’esclave sexuel ou d’esclave domestique, elles sont enlevées en Ouganda et envoyées en Europe du sud ou en Europe occidentale. Mais pour beaucoup, l’exploitation se fait bien plus proche de chez elles parfois même par des proches.

Le travail forcé des femmes

L’exemple du travail domestique

Une étude réalisée par l’OIM (Organisation International pour les Migrations) met en lumière qu’entre 12000 et 14000 Ethiopiennes travaillent actuellement au Liban comme employées de maison. Elles n’ont aucune protection et sont soumises à toutes sortes de mauvais traitements. Elles sont très nombreuses à avoir perdu la vie dans des circonstances obscures.[8] En Arabie Saoudite, les domestiques sont privées de toute protection alors que le pays a pourtant un code de travail favorable aux femmes, ce qui met en avant le statut particulièrement inférieur de cette « profession ». [9]

Un peu partout dans le monde, des femmes témoignent des maltraitances qu’elles subissent : elles doivent travailler entre « dix-huit et vingt heures par jour et dormir dans un coin ou dans un couloir, tout en étant régulièrement violées et battues ».[10]

En Haïti, à cause de la pauvreté présente dans les campagnes, de nombreuses familles se voient contraintes à envoyer leurs très jeunes enfants, travailler en ville comme domestiques. Les parents ne sont pas rémunérés mais ils espèrent qu’en échange les enfants soient nourris.

Des femmes venues d’Afrique, d’Asie ou du Proche-Orient arrivent en Europe pour trouver un travail et un logement… Mais à leur arrivée, elles deviennent domestiques et sont souvent séquestrées, privées de leurs papiers, elles doivent travailler entre 15 à 20 heures par jour, et cela 7 jours sur 7 sans bénéficier de salaire ou de congé.[11] Ces jeunes femmes subissent de nombreuses violences de leurs patrons et même des viols.

Le travail forcé pour dettes.

50% des personnes qui travaillent de manière forcée, le font suite à une dette. Une personne contracte une dette et travaille pour la rembourser. Dans certains cas, la dette sera transmise en héritage et les enfants seront également contraints au travail forcé.

Ces travailleurs, on les retrouve dans l’agriculture (thé, café, sucre, huile de palme, culture du coton), dans la production de produits électroniques, dans la pêche ou encore dans les mines. Les femmes sont plus nombreuses que les hommes à être exploitées dans ces domaines. [12]

Les mariages forcés : une pratique culturelle ?

Les esclaves modernes se sont aussi des personnes qui ont été forcées de se marier. On estime que cela représentait 15,4 millions de personnes en 2016. 88% de ces esclaves sont des femmes ou des filles dont un tiers ont moins de 18 ans au moment du mariage. [13]

Dans plus d’une centaine de pays, le mariage forcé n’est pas considéré comme un crime. [14]

Ces alliances forcées se produisent tant dans les pays en développement que ceux développés. Principalement, des femmes sont forcées de se marier parfois pour des raisons liées à la culture mais dans d’autres cas, ce sont des raisons économiques qui poussent les alliances. [15]

Pourquoi une telle proportion de femmes dans l’esclavage ?

L’exploitation des femmes en grand nombre est expliquée par un non-respect des droits humains, par une vision discriminatoire de la femme. On sait que les femmes sont plus susceptibles de vivre dans la précarité. Elles sont déjà plus « exploitées » au sein même de leur propre famille où elles effectuent des heures de travail sans bénéficier de salaire. Elles ont également moins facilement accès à l’éducation ce qui a pour conséquence de les priver de l’accès à des emplois qui ne sont pas précaires. Les femmes se retrouvent dans un cercle vicieux.

Et les hommes dans tout cela ?

L’esclavage moderne n’épargne pas non plus ni les hommes ni les garçons. Les hommes sont nombreux dans des industries, telles que l’agriculture, les mines et la construction mais la seule catégorie où ils sont plus nombreux que les femmes c’est l’esclavage par l’État.

La Corée du nord a mis en place tout un système d’esclavage en exportant des citoyens un peu partout dans le monde. La Pologne a accueilli un grand nombre de coréens du nord, qui travaillaient sans avoir de papier (on leur prend à leur arrivée), qui ne recevaient pas de salaire ou très faible alors qu’ils prestent des horaires de plus de 12 heures par jour. En effet, ils touchent de 0 à 30% de leur salaire, le reste est directement envoyé dans les caisses de l’Etat nord-coréen Ces travailleurs seraient des centaines peut être des milliers à avoir été contraint au travail forcé en Europe. Ils travaillent en grand nombre sur des chantiers navals.

Ces travailleurs sont arrivés en Pologne par l’intermédiaire de firmes à la recherche de main d’œuvre peu coûteuse. La Corée du nord manque souvent de liquidité, elle utilise donc ses concitoyens comme des marchandises exportables. Elle s’assure qu’ils ne fuient pas grâce à des menaces et sélectionne également les candidats sur des critères précis : avoir une famille et y tenir pour qu’ils ne soient pas tentés de les abandonner. La Corée du nord joue donc sur la fidélité de ses concitoyens pour les exploiter, les mettre en esclavage pour s’enrichir. [16]

L’esclavage moderne : la faute à qui ?

Celle du consommateur ?

« L’esclavage, ça ne nous regarde pas puisque c’est quelque chose qui se passe dans les pays pauvres, et/ ou les pays en guerre ».Souvent, on veut éliminer l’esclavage dans le pays où le crime est commis, ignorant les liens qu’il existe entre l’esclavage là-bas et nos actions. Il est important de réaliser qu’on joue tous également un rôle lorsqu’on achète des vêtements, un téléphone un autre produit « à risque ». Le Global Slavery Index a défini cinq types de produits à risque d’induire de l’esclavage moderne : les ordinateurs et les téléphones, les vêtements, les poissons, le cacao ou encore la canne à sucre.[17]

Chaque année, les pays du G20 importent pour 354 milliards d’euros des ces types de produits à risque. Faire produire dans ces conditions dans d’autres pays, permet aux gouvernements d’avoir bonne conscience et les consommateurs ignorent ainsi souvent leur responsabilité dans ces pratiques. Les Américains mettent sur le marché chaque année pour 189 milliards soit 40% de la totalité des importations mondiales de produits à risque. [18]

Vous n’entendrez personne dire que l’esclavage est une chose positive mais pourtant, beaucoup continuent à en profiter. Dans beaucoup de pays dont le Canada et les Etats-Unis, les marchés proposent ces produits car rien n’empêche leur importation.

Le consommateur a –t -il actuellement vraiment la possibilité d’acheter « éthique » ? Les produits éthiques sont-ils abordables pour la bourse de tout un chacun ? Comment chaque citoyen peut-il s’assurer que ses achats n’ont pas été produits par des personnes exploitées à l’autre bout du monde ?

En achetant local, on réduit les risques mais ce n’est pas toujours possible. En achetant un smartphone, il est difficile d’acheter totalement local. Il existe cependant une alternative qui se veut éthique : le Fairphone. Il est socialement responsable : les ouvriers d’usine reçoivent une prime et un salaire décent. Il se veut plus écologique puisque tous les composants peuvent être changés séparément. Ce téléphone est réalisé en plastique recyclé et les minéraux sont garantis « sans conflit ». On peut espérer que ce type d’entreprise garantisse la production dans des conditions éthiques mais est-ce que « minéraux sans conflit » inclut également « minéraux sans esclave moderne » ?

Ces dernières années différentes applications ont vu le jour dans le but d’aider les citoyens à se renseigner et à consommer autrement. L’application buyornot  propose par exemple de scanner un produit et de voir s’il produit éthiquement ses produits et s’il existe une campagne de boycott dans le cas contraire.

Celle de nos gouvernements ?

Si on trouve une grande proportion d’esclaves modernes dans des pays qui connaissent des conflits armés, « Il ne suffit pas de blâmer ceux qui ont les armes. On doit aussi assumer la responsabilité de ceux qui ont le pouvoir d’influencer les décisions mais qui choisissent de ne pas agir ». Chaque gouvernement a aussi sa part de responsabilité.

Un grand nombre de pays dans le monde ont mis en place des législations pour interdire l’esclavage moderne. Les pays qui prennent le plus de mesures pour lutter contre l’esclavage moderne sont : le Royaume-Uni, les Pays-Bas, les Etats-Unis, le Portugal, la Suède, l’Argentine, la Belgique, l’Espagne, la Croatie, l’Australie. Mais force est de constater que légiférer sans mener d’actions concrètes ne suffit pas. [19]

Dans la Cible 8.7 des objectifs de développement durable des Nations Unies, les dirigeants se sont engagés à: »Prendre des mesures immédiates et efficaces pour supprimer le travail forcé, mettre fin à l’esclavage moderne et à la traite des êtres humains, interdire et éliminer les pires formes de travail des enfants, y compris le recrutement et l’utilisation d’enfants soldats et, d’ici à 2025 mettre fin au travail des enfants sous toutes ses formes ». Ensuite, ils se sont fixés pour 2030 la mission d’éradiquer le travail forcé, l’esclavage moderne et la traite des êtres humains « .[20]

Mais pour que la lutte contre l’esclavage moderne soit efficace, il faut que les états recherchent les abus dans leurs chaînes d’approvisionnement pour interdire l’exportation de ces produits. Désormais, 36 pays enquêtent sur la manière dont se passent les chaînes de production là où en 2016 ils n’étaient que quatre pays à le faire. Les progrès pour atteindre la cible restent très lents. 47 pays ne considèrent toujours pas la traite des êtres humains comme un crime.

Pour agir contre l’esclavage moderne, il est important d’améliorer la gouvernance de la migration. En effet, une part importante de l’esclavage moderne est associée à la migration qui peut créer des situations de vulnérabilité qui peuvent être exploitées ».[21] L’exploitation des migrants peut commencer avant même le processus de migration, lorsque les agents de recrutement facturent des frais de recrutement.[22] On observe souvent que même parmi les pays qui prennent le plus position contre l’esclavage, le fait qu’ils ont des politiques migratoires restrictives, favorise les cas d’exploitation.[23]

Que cela soit les organisations internationales, les gouvernements, les citoyens, chacun a son rôle à jouer pour éradiquer l’esclavage moderne.

Marie Béclard
FAML

  1. Estimations mondiales de l’esclavage moderne, Genève, 2017, p.5, consulté le 01 septembre 2020 sur https://www.ilo.org/wcmsp5/groups/public/—dgreports/—dcomm/documents/publication/wcms_651912.pdf
  2. E. FRANCA PAIVA, « Le travail contrait et l’esclavage. » dans Cahiers d’études africaines, 179-180, 2005, p. 1128.
  3. Estimations mondiales de l’esclavage moderne, Genève, 2017, p.9 consulté le 01 septembre 2020 sur https://www.ilo.org/wcmsp5/groups/public/—dgreports/—dcomm/documents/publication/wcms_651912.pdf
  4. Mettre fin au travail des enfants, au travail forcé et à la traite des êtres humains dans les chaînes d’approvisionnement mondiales, P.2 informations consultées le 12 août 2020 sur le site https://www.ilo.org/wcmsp5/groups/public/—ed_norm/—ipec/documents/publication/wcms_716931.pdf
  5. J.-F. POLLET,Du nord au sud et à l’envers. Esclaves modernes, publié le13 janvier 2020. Informations consultés le 1e septembre 2020 sur le site https://www.rtbf.be/info/societe/detail_en-belgique-plus-de-23-000-personnes-sont-des-esclaves-modernes?id=9992329
  6. Informations consultés le 1e septembre 2020 sur le site https://www.cncd.be/Esclaves-modernes
  7. J.-F. POLLET, Du nord au sud et à l’envers. Esclaves modernes, publié le13 janvier 2020. Informations consultés le 1e septembre 2020 sur le site https://www.rtbf.be/info/societe/detail_en-belgique-plus-de-23-000-personnes-sont-des-esclaves-modernes?id=9992329
  8. Informations consultées le 1 septembre 2020 sur le site https://www.amnesty.be/veux-agir/agir-localement/agir-ecole/espace-enseignants/enseignement-secondaire/dossier-papiers-libres-2004-violences-femmes/article/4-8-l-esclavage-moderne-ou-les-sevices-subis-par-les-domestiques
  9. Informations consultées le 1e septembre 2020 sur le site https://www.esclavagemoderne.org/2017/07/08/8-juillet-2017/
  10. Informations consultées le 1 septembre 2020 sur le site https://www.amnesty.be/veux-agir/agir-localement/agir-ecole/espace-enseignants/enseignement-secondaire/dossier-papiers-libres-2004-violences-femmes/article/4-8-l-esclavage-moderne-ou-les-sevices-subis-par-les-domestiques
  11. Estimations mondiales de l’esclavage moderne, Genève, 2017, p.9 consulté le 01 septembre 2020 sur https://www.ilo.org/wcmsp5/groups/public/—dgreports/—dcomm/documents/publication/wcms_651912.pdf
  12. Estimations mondiales de l’esclavage moderne, Genève, 2017, p.9 consulté le 01 septembre 2020 sur https://www.ilo.org/wcmsp5/groups/public/—dgreports/—dcomm/documents/publication/wcms_651912.pdf
  13. Estimations mondiales de l’esclavage moderne, Genève, 2017, p.9 consulté le 01 septembre 2020 sur https://www.ilo.org/wcmsp5/groups/public/—dgreports/—dcomm/documents/publication/wcms_651912.pdf
  14. Mesurage, action, liberté : évaluer les actions gouvernementales visant à atteindre la cible 8.7, publié le 19 juillet 2019 sur le site https://delta87.org/2019/07/mesurage-action-liberte-evaluer-les-actions-gouvernementales-visant-a-atteindre-la-cible-8-7/?lang=fr
  15. Global findings, Globa Slavery Index, p.22 informations consultées le 1e septembre 2020 sur le site https://downloads.globalslaveryindex.org/ephemeral/3_Global-Findings-1600083318.pdf
  16. S. SIBT, Ces « esclaves d’Etat »  que la Corée du Nord en Europe, publié le 08 juillet 2016 sur le site https://amp.france24.com/fr/20160707-coree-nord-esclavage-pologne-europe-travail-force-soudeur
  17. Informations consultées le 12 août 2020 sur le site https://fr.aleteia.org/2018/08/22/lesclavage-moderne-une-realite-pour-plus-de-40-millions-de-personnes/
  18. Informations consultées le 12 août 2020 sur le site https://fr.aleteia.org/2018/08/22/lesclavage-moderne-une-realite-pour-plus-de-40-millions-de-personnes/
  19. Mesurage, action, liberté : évaluer les actions gouvernementales visant à atteindre la cible 8.7, p.3 publié le 19 juillet 2019 sur le site https://delta87.org/2019/07/mesurage-action-liberte-evaluer-les-actions-gouvernementales-visant-a-atteindre-la-cible-8-7/?lang=fr
  20. Contributions de l’OIT pour atteindre la Cible 8.7, Informations consultées le 9 septembre 2020 sur le site https://www.ilo.org/global/topics/sdg-2030/goal-8/target-8-7/lang–fr/index.htm
  21. Estimations mondiales de l’esclavage moderne, Genève, 2017, p.10, consulté le 01 septembre 2020 sur https://www.ilo.org/wcmsp5/groups/public/—dgreports/—dcomm/documents/publication/wcms_651912.pdf
  22. Mesurage, action, liberté : évaluer les actions gouvernementales visant à atteindre la cible 8.7, p.3 publié le 19 juillet 2019 sur le site https://delta87.org/2019/07/mesurage-action-liberte-evaluer-les-actions-gouvernementales-visant-a-atteindre-la-cible-8-7/?lang=fr

La laïcité à l’heure du « confinement » puis du « déconfinement » – Une atteinte à nos libertés ?

Avant de pénétrer plus avant dans le sujet, il n’est pas superflu de revoir la définition de la laïcité issue du dictionnaire, de la comparer dans les pays phares où elle a pu éclore, c’est-à-dire en France et en Belgique bien plus tard, pour en comprendre la substantifique moelle et y détecter en quoi les contraintes vécues dans le cadre des mesures COVID-19 y auraient porté atteinte et sous quels angles.

On pense à la « liberté », cette liberté dont s’est emparée la laïcité comme si avant elle, la liberté n’avait pas eu le même sens, celle-là même qui permet de croire ou pas en un dieu, d’adhérer ou pas à une religion, mais aussi celle qui anime les forces intellectuelles progressistes que ce soit en France, en Belgique et ailleurs, dont les Iles Britanniques, les Etats-Unis et bien d’autres pays, en se confondant avec la liberté au sens large, issue des textes constitutionnels et légaux de pays démocratiques, comportant celle de s’associer, de circuler, de s’exprimer, ou encore, celle de la presse.

On pense à l’égalité, qui en son concept de laïcité vise l’égalité entre les cultes et les confessions notamment, et qui au sens large, devrait permettre à tout un chacun de bénéficier des mêmes droits et d’être astreint aux mêmes devoirs que tout autre citoyen dans des conditions légales identiques.

Pensera-t-on à la fraternité, qui implique altruisme, humanisme et solidarité entre tous quelle que soit la position sociale de chacun ?

Pensera-t-on au libre-examen ?

La laïcité, son contenu évolutif

La langue française utilise le même vocable « laïcité » pour définir deux conceptions assurément complémentaires mais néanmoins distinctes : la laïcité politique et la laïcité philosophique. Les dictionnaires offrent des définitions.

Exemple chez Larousse : 1/ Conception et organisation de la société fondée sur la séparation de l’Église et de l’État et qui exclut les Églises de l’exercice de tout pouvoir politique ou administratif, et, en particulier, de l’organisation de l’enseignement. 2/ Caractère de ce qui est laïque, indépendant des conceptions religieuses ou partisanes.

Selon le Robert, la laïcité est le « principe de séparation de la société civile et de la société religieuse, l’État n’exerçant aucun pouvoir religieux et les Églises aucun pouvoir civil ».

Pour la France, selon « l’Observatoire de la Laïcité », la laïcité garantit la liberté de conscience. De celle-ci découle la liberté de manifester ses croyances ou convictions dans les limites du respect de l’ordre public. La laïcité implique la neutralité de l’Etat et impose l’égalité de tous devant la loi sans distinction de religion ou conviction. La laïcité garantit aux croyants et aux non-croyants le même droit à la liberté d’expression de leurs croyances ou convictions. Elle assure aussi bien le droit d’avoir ou de ne pas avoir de religion, d’en changer ou de ne plus en avoir. Elle garantit le libre exercice des cultes et la liberté de religion, mais aussi la liberté vis-à-vis de la religion : personne ne peut être contraint au respect de dogmes ou prescriptions religieuses. La laïcité implique la séparation de l’Etat et des organisations religieuses. L’ordre politique se fonde sur la seule souveraineté du peuple des citoyens, et l’Etat ne régit pas le fonctionnement interne des organisations religieuses.

La laïcité prend du sens en France pour la première fois pendant la Révolution de 1789 ; l’abolition de l’ancien régime s’accompagne de la fin des privilèges ecclésiastiques et de l’affirmation de principes universels, dont celui de la liberté de conscience et de l’égalité des droits exprimés par la Déclaration des droits de l’Homme de 1789. Ce processus de pensée aboutit en 1905 à la Loi de séparation des Églises et de l’État, qui marque l’aboutissement d’une laïcisation affirmée. C’est donc la loi du 9 décembre 1905 qui codifiera les principes de la laïcité en France, déjà bien ancrés. La notion de laïcité ne cesse de s’étendre en France. Depuis la Constitution de 1958, la laïcité fonde le pacte républicain et garantit l’unité nationale. Elle est entrée dans l’ADN républicain. Elle ne constitue pas une mouvance ou une tendance, mais une ossature structurelle.

En Belgique, celle qui s’est révoltée en 1830 contre la Hollande (1815-1830) protestante de Guillaume d’Orange, franc-maçon, après avoir vécu à l’heure française très maçonnique de Napoléon, succédant à la longue période autrichienne des Habsbourg (1740-1784), elle-même faisant suite à cent cinquante ans d’occupation espagnole catholique, la laïcité depuis les modifications de la Constitution de 1831 en 1993, est reconnue comme une mouvance de pensée, une communauté ; elle est financée par l’Etat, comme les autres…cultes. Mais sur le contenu philosophique, elle reste très proche de la laïcité française.

Feu Philippe Grollet, Président du « Centre d’Action Laïque » (CAL), distingue en 2007 : « la laïcité politique, ou laïcité institutionnelle, est cette exigence démocratique aussi appelée « séparation des Églises et de l’État ». Celle-ci implique l’impartialité des pouvoirs publics à l’égard des conceptions philosophiques confessionnelles ou non confessionnelles auxquelles l’État doit un respect identique dans la mesure, bien sûr, où ces conceptions sont elles-mêmes compatibles avec les principes démocratiques et les libertés et droits fondamentaux reconnus par la Constitution et les conventions internationales. Dans un État laïque, qu’on soit croyant ou incroyant, qu’on soit catholique, musulman, protestant, israélite, adventiste du septième jour, bouddhiste, agnostique ou athée, on est citoyen » (…) la croyance, l’incroyance, l’adhésion à tel ou tel culte ou la dissidence ne peuvent donner lieu à aucun avantage ni à aucune sanction, tous jouissant des mêmes droits et tous étant soumis aux mêmes devoirs. La laïcité entendue comme conception de vie (la laïcité dite « philosophique ») est une conception fondée sur des valeurs de libre examen, d’émancipation, de citoyenneté et de justice.

Les statuts du CAL, article 4, ont défini la laïcité comme impliquant ceci  : D’une part : « La volonté de construire une société juste, progressiste et fraternelle, dotée d’institutions publiques impartiales, garantes de la dignité de la personne et des droits humains assurant à chacun la liberté de pensée et d’expression, ainsi que l’égalité de tous devant la loi sans distinction de sexe, d’origine, de culture ou de conviction et considérant que les options confessionnelles ou non confessionnelles relèvent exclusivement de la sphère privée des personnes. » Et d’autre part : « L’élaboration personnelle d’une conception de vie qui se fonde sur l’expérience humaine, à l’exclusion de toute référence confessionnelle, dogmatique ou surnaturelle, qui implique l’adhésion aux valeurs du libre examen, d’émancipation à l’égard de toute forme de conditionnement et aux impératifs de citoyenneté et de justice ».

C’est l’Américain Roger Williams (environ 1603-1683) qui pourrait être considéré comme le père de la liberté religieuse, à travers son ouvrage «  Etudes théologiques et religieuses ».

De la convergence franco-belge apparaît que la laïcité est un principe humaniste fondé sur le régime des libertés et des droits humains, sur l’impartialité du pouvoir civil démocratique dégagé de toute ingérence religieuse ; il oblige l’État de droit à assurer l’égalité, la solidarité et l’émancipation des citoyens par la diffusion des savoirs outre l’exercice du libre examen.

La laïcité n’est pas une opinion, c’est le droit d’en avoir une. La laïcité s’articule autour de trois socles : la liberté, l’égalité et la solidarité, version proche de la fraternité au sens large, sans oublier le libre-examen.

Nous retenons donc de la laïcité : la séparation de l’Eglise et de l’Etat ; la liberté (de religion, de pensée et d’expression liés à une croyance ou une confession), l’égalité (devant la loi et la justice) et la solidarité entre les citoyens au sein d’une société progressiste de personnes qui se posent librement des questions et les passent au crible de la critique selon leur liberté de conscience.

Cette laïcité conçue comme concept global de libre pensée et de liberté de culte est moyennement exportable hors France et hors Belgique, mais elle l’est beaucoup moins dans le registre de la neutralité de l’Etat et de la séparation des institutions publiques et des organisations religieuses. Sans doute l’égalité devant la loi et la justice rencontre-elle plus de succès au sein des démocraties, de même que la notion de solidarité entre citoyens. Quant à la liberté de conscience ou au libre-examen, ce mode de réflexion pourrait être universel, exonéré de tous dogmes.

Le confinement dû au covid-19 a-t-il égratigné cette laïcité-là ?

La COVID-19

De quoi parle-t-on ? Les media nous ont littéralement gavé du sujet jusqu’à l’indigestion ; les autorités ont communiqué, chacune à sa manière, et on peut émettre des critiques, mais le fait est là : par la volonté du prince, comme disent les juristes, le citoyen s’est vu imposer de lourdes restrictions et nul n’a pu les examiner pour opérer des choix, faute de passer pour un presque délinquant ou un irresponsable. Etre prudent par respect est une chose ; obéir aveuglément à des oukases relevant de l’excès ou du paradoxe c’est autre chose.

Néanmoins, le principe de précaution s’est imposé, même si d’emblée d’aucuns y ont vu l’arbre qui cachait une forêt sans chants d’oiseaux, sans soleil, où l’humanité devait s’attendre, après le pain blanc, à manger du pain noir, ce pain que l’on réservait aux Ukrainiens en les affamant en URSS, constitué de paille et de terre, alors que le blé de ce grenier productif poussé à outrance allait ailleurs, mais il convenait de ne pas en parler sous peine de disparaître.

Saura-t-on un jour ce que la crise sanitaire aura engendré en son nom mais qui relevait de paramètres antérieurs, tant au point de vue économique que social ?

On a confiné les gens ; ils ont dû se masquer, y compris ceux qui se battaient hier pour que le voile ne soit pas une obligation ; la liberté du commerce a fondu comme une peau de chagrin ; l’économie a connu la panne, l’arrêt, et a laissé les imaginatifs au pouvoir, lorsque c’était possible. Les autorités ont asséché une partie de nos libertés.

Nul n’ignore que d’une certaine manière, l’idée de liberté est plus importante à l’esprit que la liberté elle-même ; priver une personne du droit de faire ce qu’elle veut, même si au fond de sa pensée elle n’y pas songé, la motive pour s’en plaindre voire se révolter ; braver l’interdit relève de la tentation ; aucun oiseau ne peut vivre sans ailes car il lui serait impossible d’aller où il veut ; l’humain a toujours rêvé de voler ou d’escalader ou d’ouvrir les portes du voyage ; aujourd’hui, il part en vacances, participe à la fête de quartier, invite ses amis, se réunit en divers groupes, se rend au temple à la messe ou au cinéma, au théâtre ou nulle part parce que il l’a décidé lui-même.

Mais hélas, en 2019, une manipulation virale s’échappe et part à la conquête de la planète, prolifère, se transmet pour la première fois directement de personne à personne sans intermédiaire, peut tuer et s’avère plusieurs fois plus contagieuse que les grippes saisonnières.

2019 : apparition en Chine près de Wuhan d’une nouvelle maladie infectieuse respiratoire appelée SARS-COV-2, différente du SARS-COV de 2003 et du MERS-COV de 2012 au Moyen-Orient ; elle provoque une épidémie rapide de symptômes de type pneumonie virale d’une étiologie inconnue ; on le nomme COVID-19 ; on en tait l’existence, puis on en parle avec prudence, gêne ou diplomatie, et enfin, une information plus inquiétante se répand, contrainte par les événements et par les propos vrais d’une femme médecin du laboratoire de niveau 4 où l’accident semble s’être déroulé.

En Chine dans la province du Hubei, axe économique majeur, non loin de la ville de Wuhan, avec ses onze millions d’habitants, septième ville chinoise, ville de première importance en histoire politique où en 1911 démarre la révolution, dans les campagnes avoisinantes, des personnes ont en effet osé se plaindre de fatigue intense, de toux, de fièvre, et ont dû être admises aux urgences quand elles ne sont pas mortes en silence ou faute de soins.

Cette ville comporte un des plus grands laboratoires d’étude et d’analyses de virus, ceux qui existent et ceux que peut-être la nature pourrait créer ; on y joue à dieu ; on y concocte des monstres nanoscopiques d’une mortalité qui fait peur, qui dépasse l’horreur imaginée par les stratèges militaires les plus amoraux, s’il en est.

Tout droit donc sorti du laboratoire de niveau 4 de Wuhan en Chine, pour des motifs qui demeurent flous, ce virus de haute létalité a été identifié comme très dangereux parce très contagieux et donc en capacité de générer une pandémie mondiale, outre que très vite il a été présenté comme mutagène.

Et l’histoire du pangolin du marché de Wuhan ?

Nombre de pays l’ignorent encore, mais ils vont devoir faire face sans préparation, à une crise sanitaire « multinationale » qui conduira dans de nombreux pays à prendre progressivement ou de façon plus brutale diverses mesures plus ou moins radicales, et dans d’autres à ne pas ou presque pas agir.

Qui de s’empresser de dresser des tableaux animés de prolifération des cas, qui d’enfiler le costume du scientifique anxiogène, qui d’imaginer avec force détails des lendemains d’une humanité décimée, et qui d’annoncer des dispositions liberticides plus contraignantes les unes que les autres.

2020 : premiers messages d’alertes timides, non concertés, paradoxaux, tantôt minimisés, tantôt majorés, filtrés, amplifiés ou étouffés. Le monde tend le dos ; quelque chose d’infiniment petit se répand et tue les plus fragiles ; aucun vaccin n’existe, notre immunologie naturelle ne nous en protège pas et rien ne permet de détecter la contagion de manière efficace et rapide ni de s’en protéger.

On se prépare au pire, à vivre une nouvelle période de guerre, type 1914-1918 ou 1940-1945…au choix des plus imaginatifs.

Certains pays sont durement et rapidement touchés ; les autorités politiques sur conseils des scientifiques inventent un mot qui se traduit par un acte terrible : le « confinement ». Le monde comptera des centaines de milliers de morts, mais le confinement va éviter le débordement des services hospitaliers, qui vont gérer de manière exemplaire.

On reste chez soi et on n’en sort pas ; on ne rencontre personne et on évite donc tout contact ; on ordonne la fermeture des commerces non essentiels ; les entreprises s’arrêtent les unes après les autres ; on se met à dire dans certains discours que l’on est en guerre contre un virus ; des décrets, lois ou pouvoirs spéciaux sont accordés aux gouvernements qui entendent y recourir ; les personnes sont confinées par contrainte ; toute infraction est sanctionnée. La liberté que l’on pense acquise se voit limitée.

La peur envahit les esprits ; on craint une rupture des approvisionnements alimentaires, des soins pour tous, de la capacité hospitalière qui serait dépassée, des catastrophes sanitaires et économiques, sans parler d’un manque potentiel d’approvisionnement en fuel et en autre matières.

Presque 24h/24, la presse s’empare du sujet dans son rôle d’information, relais du monde politique et médical ; l’actualité croise la désinformation ; les nouvelles se mélangent aux « fake news » des quidams ou des agences étrangères intéressées par la déstabilisation politique en Europe  ; les agitateurs alimentent des théories soit anxiogènes (on va tous mourir), soit complotistes (ce virus est envoyé à dessein ou encore, ce qui arrive arrange les puissants et les autorités pour enfin changer les règles économiques et sociales en profondeur), soit les deux, et soit encore, et c’est heureux, réalistes : ce fléau frappe les plus faibles, l’économie, oblige ou permet de rebattre les cartes des paramètres du monde social, du travail, des entreprises, des habitudes, et offre la naissance d’un mode de vie nouveau…dont les dirigeants et les peuples feront ce qu’ils auront à faire.

Le confinement de la liberté laïque

Un coronavirus d’un nouveau type conquiert l’humanité, rapidement devenu inquiétant par ses caractéristiques inconnues.

Les réactions des Etats sont donc apparues désordonnées, chaotiques, inexpliquées voire même non justifiées aux yeux de certains ; le tout s’est manifesté par une sorte de désordre apparent dû à un manque d’information et de communication convoquant des mesures qui à la fois ont mis en action le principe de précaution, la peur d’une épidémie majeure à l’échelle de l’humanité, l’ignorance, le manque de bonne gouvernance stratégique en matière de produits et de matériaux, et la réalité économique et sociale.

L’Europe des frontières est sortie de ses oubliettes ; on l’a crue enterrée ; la souveraineté étatique l’a emporté, quitte à violer les traités. Les dirigeants ont démontré leur indépendance décisionnelle, plutôt que de se concerter face à un problème supranational grave. Les calendriers de chacun des gouvernements ont été gérés selon des paramètres qui confinent à des questionnements générateurs d’incertitudes. Les discours ont varié. Les annonces et les types de mesures ont concouru à plus de réactions hostiles, d’inquiétude, de peur et de pensées négatives qu’à une prise de conscience de l’existence d’un souci que tous ensemble nous pouvions résoudre avec prudence et maturité.

Il n’en demeure pas moins que le confinement n’a pas porté atteinte à la laïcité en son sens premier ; en effet, tous les cultes ont été mis sur le même pied, comme toutes les réunions, tous les citoyens quelles que soient leurs opinions et leur condition ; il en est de même dans le déconfinement.

Quant à la liberté constitutionnelle, on aura compris que, sans être annihilée, les autorités, d’un coup sec, lui ont rogné les ailes, par des mesures prises à la hâte. Peut-être est-ce là le plus inquiétant qui conduit à méditer. Ce qui s’est fait peut revoir le jour, sans guerre…

Je note aussi avec une vive inquiétude que lors du confinement, il s’est trouvé de bonnes âmes pour dénoncer leurs voisins, trop nombreux à leur goût ou dont le barbecue les incommodait. Cela ramène à des terribles souvenirs. La solidarité humaine à défaut d’être laïque, ne passe absolument pas par la délation et par l’appel à un ami policier pour que l’on vienne verbaliser chez l’autre ; entre le procès-verbal et la voiture de la gestapo, il existe une galaxie de différence, mais pas dans l’esprit stupide qui dénonce son prochain.

Confinement, déconfinement, égalité et solidarité

Le confinement et le déconfinement n’ont pas non plus porté atteinte aux notions laïques de solidarité et d’égalité.

Par contre, au sens laïc étendu, qui rejoint l’égalité historique devant la loi et la solidarité proche de la fraternité, la crise COVID-19 laisse des traces.

Les media se sont faits le relais d’une peur panique qui a tenté de convaincre. Le virus a remplacé tous les intégristes radicaux dans l’actualité et pris la vedette de toutes les émissions jusqu’à la nausée ; il fallait faire peur, mais à quoi bon procéder ainsi auprès des personnes raisonnables à qui il suffisait d’expliquer clairement ? Faut-il croire que le peuple n’est composé que de grands enfants ingérables et irrespectueux de leur vie, de celle des autres et de règles qui bien exposées peuvent devenir librement consenties ? L’égalité entre les citoyens se nivelle-t-elle par le bas ? La société de progrès peut se prendre en charge ; cela reste le pari laïc.

En matière d’égalité, certains ont bénéficié d’informations leur permettant de passer entre les mailles du filet…et de voyager…. En cette matière, l’exemple de privilégiés qui profitent de passe-droits passe mal auprès de la masse coincée, qui dans des appartements deux pièces sans jardin ni sortie, qui dans son studio ou sa maison de repos …sans visite.

Les privilèges et l’égalité ont montré le côté explosif du cocktail.

Quant à la solidarité, elle se distingue de la fraternité. On a vu de grands élans de solidarité en matière de santé, et des attitudes d’un égoïsme total ; l’Homme loup vit en meute, mais jamais il ne faut oublier la structure de la meute ni surtout que l’Homme est un loup pour l’Homme. La solidarité relève du concept naturel en matière de survie, mais pas en matière de santé, ni lorsque le faible menace le groupe. Et pourtant, la loi de complémentarité de la jungle l’emporte sur celle du plus fort. La société humaine paraît ne pas le comprendre…naturellement.

La fraternité passe par la démarche vers l’autre pour partager des valeurs et un sens qui se double d’une signification. Lorsque tout s’écroule, ou plutôt lorsque l’on fait croire que tout s’écroule, le chacun pour soi jette par-dessus bord les valeurs partagées puisqu’elles meurent, et il n’existe plus de sens que dans la survie de ce que l’on veut continuer à être, dans la mesure où ce que l’on a s’effrite. Et pourtant, l’amour de l’autre, le soin à apporter à son prochain, son frère, sa sœur en humanité, demeurent des lampes allumées sur un avenir à vivre tous ensemble.

L’aspect le plus important de cette crise se niche dans la liberté de conscience ou libre-examen, ce qui touche les valeurs de la laïcité en plein cœur.

Depuis des années la société évolue vers une régression de l’esprit critique que l’on n’enseigne plus assez, qu’il s’agisse des professionnels ou des parents. Entre les pousses de baobabs d’une potentielle future idiocratie et les germes démultipliés d’une société à la 1984 de Georges Orwell, le monde socio-culturel chemine.

Il est des pays où il n’y a plus de budget public pour la culture, une affaire privée disent certains. Il est des milieux sociaux où se poser des questions ou remettre en cause des idées préconçues, du prêt-à-penser, est insupportable. Le savoir et la connaissance forgent la capacité d’analyse de l’esprit et notamment, évitent de revivre les tourments du passé, en débusquant les éternels retours toujours possibles.

La crise, et elle n’est pas terminée, loin de là, a montré combien d’aucuns sont prêts à croire n’importe quoi ou n’importe qui ; le premier messie ou le premier personnage charismatique venu semble pouvoir conquérir une audience, voire un électorat, ce qui rappelle d’autres époques. Cette période d’angoisse a mis en évidence les dérives de la mondialisation, l’absence de pensée stratégique des Etats dépendant de matières produites ailleurs, et la méconnaissance générale en matière de santé, d’économie et de politique concertée.

Peu nombreux sont ceux qui ont soulevé, par mise en pratique de leur esprit critique et par leur liberté de conscience, les nombreux points qui inquiètent et que nul n’explique, comme on n’a pas expliqué en URSS ; je sais le propos fort mais il vise à contribuer à une prise de conscience de ce que nous pouvons faire tous la main dans la main pour ne pas que l’on nous fasse prendre des vessies pour des lanternes, pour que demain nos enfants et petits enfants vivent dans un monde heureux où il fait bon vivre.

Ce confinement n’a pas duré quatre ou cinq ans, sans quoi que serions-nous devenus ?  Le virus circule encore et la crise débute. Nous ne savons que peu de demain. Soyons solidaires, fraternels, ouverts d’esprit, forts et courageux.

Que notre chère liberté soit le fer de l’épée qui défend nos plus belles valeurs, celles du bonheur pour tous dans l’égalité, la fraternité et l’absolue liberté de conscience.

Que notre solidarité soit le bâton sur lequel chacun peut s’appuyer et partager l’infortune comme le bon pain.

Juin 2020, Philippe Liénard
Juriste, auteur et éditeur – conférencier

Cours de philosophie et citoyenneté : une histoire, un bilan …

« La citoyenneté, ce n’est pas seulement un ensemble de droits, d’institutions et de pratiques soutenues et interrogées par la philosophie politique. La citoyenneté, ce sont aussi des enjeux et des problèmes qui ne cessent pas d’en faire évoluer les formes et la signification : aujourd’hui, par exemple, le travail, les migrations, les questions de genre, l’écologie ».[1]

Il semblait donc indispensable d’ouvrir l’esprit des élèves à la citoyenneté : les amener à s’interroger chaque jour sur ce qui se passe autour d’eux mais aussi à s’interroger sur eux-mêmes : leurs valeurs et comment arriver à concilier les leurs avec celles des autres pour vivre ensemble de manière harmonieuse. Pratiquer la philosophie pour enfant, permet également aux élèves de structurer leur esprit et de développer les habilités de penser : pour faire de chaque élève un citoyen éclairé et capable d’autonomie dans sa pensée. Des compétences qu’il était donc urgent de développer chez tous les élèves.

De plus, la Belgique était un des rares pays européens à ne pas proposer un cours obligatoire de philosophie durant la scolarité en primaire et secondaire. Ce n’est pourtant pas cette raison qui a poussé les politiques francophones belges à prendre la décision d’en instaurer un d’urgence dans la grille horaire. Si un tel cours était sujet à débat depuis quelques temps, pour Anne Staquet, c’est la pression mise par des parents bruxellois qui voyaient l’obligation de suivre un cours de morale ou de religion comme une violation de la liberté de religion. En 2015, en effet suite à une requête, la Cour constitutionnelle a statué sur le fait que le cours de morale était un cours « engagé » et donc considéré comme non « neutre ». La Fédération Wallonie – Bruxelles, dans l’enseignement officiel, s’est donc vue obligée de proposer une alternative neutre.[2] Qui a pris la forme, pour commencer d’un cours d’EPA ou encadrement pédagogique alternatif, surnommé par beaucoup « cours de rien » et qui a été suivi par  3948 élèves en primaire et 4056 en secondaire. [3]

En octobre 2016, l’EPA a ensuite été remplacé dans l’enseignement primaire par le cours de philosophie et citoyenneté et dans le secondaire il a continué jusqu’en juin 2017. Depuis lors, dans l’enseignement officiel et libre non confessionnel, un cours de philosophie et de citoyenneté est dispensé à raison de l’équivalent d’une heure hebdomadaire en lieu et place d’une des deux heures hebdomadaires du cours de religion ou de morale non confessionnelle.[4] Une deuxième heure, dite de dispense est proposée aux enfants qui ne désirent pas suivre de cours philosophique : morale ou religion.

Ce changement concerne près de la moitié des élèves scolarisés en Fédération Wallonie-Bruxelles. Mais pourquoi cela ne concerne pas tous les élèves en Belgique ?

Voici un petit rappel de l’organisation de l’enseignement en Belgique.

Depuis 1988, l’enseignement n’est plus une compétence fédérale mais bien communautaire. Il existe trois communautés : flamande, francophone et germanophone.

L’enseignement primaire et secondaire est organisé par trois réseaux différents : le réseau officiel qui est géré directement par la communauté, l’officiel subventionné organisé par les communes ou provinces (subventionné car la majorité de ses subventions viennent directement de la communauté dont il dépend). Le troisième réseau scolarise en communauté française près de la moitié des élèves. Il est dit « libre », ses écoles sont créées par des associations privées, principalement catholiques. Ce réseau est également subventionné par les communautés, s’il est libre pour la création de ses écoles et l’organisation de ses cours, il doit se plier à certaines contraintes comme passer les évaluations externes certificatives comme le CEB ou le CE1D par exemple en Communauté française.

Et dans l’enseignement libre confessionnel ?

L’enseignement libre confessionnel refuse de renoncer à une des deux heures hebdomadaires de religion et « opte (finalement) pour une mise en œuvre transversale du référentiel d’Education à la philosophie et à la citoyenneté (EPC) ».[5] Les différentes compétences du socle doivent être mises en œuvre à l’intérieur de différentes disciplines : religion, étude du milieu, sciences, français, éducation plastique et éducation musicale, ainsi qu’au cours d’éducation physique. On ne parle pas ici de cours de philosophie et citoyenneté mais d’une éducation à la philosophie et citoyenneté, ce qui laisse théoriquement le professeur plus libre de la mise en place de son cours même s’il reste tenu de proposer des activités pédagogiques qui répondent aux compétences du socle en la matière.

Qui sont les professeurs du cours de philosophie et citoyenneté ?

Pour limiter les pertes d’emploi, la priorité a été donnée aux anciens professeurs de religion et morale. Tous n’ont pas fait le choix d’accepter des heures du nouveau cours. Pour certains jongler entre les différentes fonctions était jugé trop aliénant, trop complexe ou contre leurs convictions par exemple : porter le voile dans certains écoles et l’enlever dans d’autres. Ceux qui ont renoncé, ont pour certains choisi d’attendre et de voir ce qu’il adviendra d’eux d’ici 2021 mais d’autres, dégoûtés ont quitté l’enseignement.

Certaines conditions ont été exigées pour enseigner ce nouveau cours, disposer d’une formation à la neutralité, d’un diplôme minimum de bachelier avec un titre pédagogique et obtenir le certificat en philosophie et citoyenneté qui a été mis en place seulement en 2017. Dès l’instauration du cours, des mesures transitoires ont été établies pour laisser aux enseignants le temps de se mettre en ordre : si l’inscription à la formation à la neutralité était exigée immédiatement, la réussite de celle-ci et les autres points pouvaient attendre septembre 2021. [6]

L’exigence du diplôme de niveau baccalauréat a d’abord été jugée discriminatoire par les professeurs de religion « car une grande majorité des professeurs de religion ne détiennent qu’un diplôme délivré par les autorités de culte, qui ne permet pas de satisfaire à cette condition. Ils ont introduit un recours devant la Cour constitutionnelle pour faire annuler cette exigence », alors que la grande majorité des enseignants de morale disposaient au minimum d’un baccalauréat.[7]

Le cours est donc actuellement donné par des anciens professeurs de religion (de toutes les confessions) et de morale qui ont été entièrement reconvertis dans ce nouveau cours, d’autres qui jonglent entre différentes casquettes mais aussi par d’autres enseignants qui ont trouvé un intérêt dans ce nouveau cours, qui avaient besoin de changement, de jeunes enseignants qui n’avaient pas de place dans leur discipline et à qui on propose cette fonction ou encore d’autres qui ont vu dans ce cours la possibilité d’être nommé facilement puisque toutes les places y étaient vacantes. Il n’y a donc pas qu’un seul profil de professeur de philosophie et citoyenneté dans l’officiel ou le libre non confessionnel.

Dans l’enseignement confessionnel se sont donc principalement des professeurs de religion qui ont ajouté à leur cours les nouvelles compétences mais d’autres professeurs comme les enseignants de sciences, de français, d’histoire… doivent prendre de temps en temps la casquette de professeur de philosophie et citoyenneté.

L’organisation du cours

Pour insérer le cours dans la grille-horaire, sans augmenter le nombre d’heures de celle-ci (pour des raisons d’organisation et financières), la Fédération Wallonie-Bruxelles a choisi de faire passer le cours de religion ou morale de 2 périodes à 1 période par semaine. La réduction d’heures dans ces disciplines aurait fait perdre inévitablement des emplois. Pour une période de CPC, on pouvait trouver avant jusqu’à sept enseignants. Pour protéger l’emploi, l’exécutif PS-CDH a décidé que les professeurs qui perdent des heures pourront faire de la remédiation ou des heures pour créer des projets et organiser le nouveau cours de philosophie et citoyenneté. Car en effet, beaucoup des professeurs en perte d’heures ne disposaient pas d’un diplôme leur permettant d’effectuer de la remédiation (diplôme obtenu auprès d’un culte). Une telle mesure a un coût : 16 millions ont dû être débloqués (9 pour le primaire, 7 pour le secondaire).[8]

Le Segec (Secrétariat Général de l’Enseignement Catholique) estime que l’officiel bénéficie d’un avantage dont est privé le libre. Si un élève a besoin de remédiation, il aura donc plus de chances d’en bénéficier dans l’officiel que dans le libre sauf si ce dernier compense sur ses fonds propres. Favoriser un réseau par rapport à un autre va à l’encontre de la Constitution belge qui oblige en effet à traiter les réseaux de façon égale, sauf si l’on peut invoquer une « différence objective » qui puisse fonder un traitement inégal. Mais selon le Segec, rien ne justifie qu’il soit privé de cette aide à la remédiation. Même si l’objectif initial n’était pas de donner de l’aide aux écoles mais bien de maintenir l’emploi des professeurs de cours philosophiques et que s’il avait réellement mis en place le cours, il aurait lui aussi bénéficié de cette mesure.

Dans leur requête, les avocats du Segec – Michel Kaiser et Marc Verdussen – estiment que ces différences s’amenuisent au point de ne plus pouvoir fonder de traitement inégal. A cela, la Fédération Wallonie-Bruxelles a répondu que l’objectif n’était pas de rendre une telle organisation pérenne et qu’une telle mesure devait s’annuler d’elle-même avec les départs (à la pension ou autres) d’autres enseignants ou avec la création naturelle de périodes de cours suite au boom démographique.[9]

Cependant, le Segec estime que l’avantage serait à la fois non conforme à la Constitution mais qu’il serait en plus exagéré et demandait soit de bénéficier des mêmes avantages soit que les autres pays réseaux n’en bénéficient plus.

L’organisation du cours dans le réseau libre confessionnel catholique

« La dynamique du programme de religion reste première ? .Le cours de religion catholique est, par la nature de son programme un cours qui contribue fondamentalement à l’éducation citoyenne. Il ne s’agira donc pas d’une révolution copernicienne, loin de là ! »[10] Les choses sont claires, les écoles de ce réseau ne vont pas modifier leur fonctionnement par rapport à avant. L’instauration d’une éducation à la philosophie et la citoyenneté ne serait qu’un leurre dans le libre confessionnel ?

La formation

La décision de mettre en place le cours EPC a été prise dans l’urgence, il a donc fallu rédiger un référentiel au plus vite. Si les professeurs ont pu le consulter avant la rentrée, aucun d’entre eux n’avait été vraiment formé pour enseigner le cours. Seulement une courte formation avait été mise en place mais elle ne faisait qu’effleurer ce nouveau référentiel. Il a donc fallu attendre 2017 avec la mise en place du certificat à la philosophie et citoyenneté dispensé dans différentes hautes écoles et universités de Belgique. La formation devait être accessible jusqu’à l’année scolaire 2020-2021 pour permettre à tous les enseignants des mesures transitoires de se former mais faute de participants différents lieux de formation ne la dispenseront pas pour la dernière année. Parallèlement, les instituteurs primaires en formation peuvent prendre l’option philosophie et citoyenneté.

Les conditions pour participer à la formation sont strictes mais pas toujours comprises de la même manière par tout un chacun. Les enseignants (prioritairement dans les mesures transitoires) doivent prester une période de philosophie et citoyenneté dans leur horaire.

Afin de pouvoir réaliser la formation qui est dispensée en dehors des heures d’enseignement : soirée, mercredi après-midi ou week-end : « (…) deux périodes sont octroyées lors de chaque année scolaire (durant quatre ans) à tout professeur du cours de philosophie et de citoyenneté, et ce, jusqu’au 30 juin 2021. Pendant ces périodes, le membre du personnel est dispensé de donner cours afin de pouvoir suivre la formation pour obtenir le certificat en didactique du cours de philosophie et de citoyenneté. Il bénéficie dès lors d’une mesure qui s’apparente à un congé-éducation, même s’il a obtenu le certificat ».[11]

Ainsi, un enseignant du primaire devait donner 22 heures de cours au lieu des 24 heures habituelles. Un tel « cadeau » qui a été critiqué par le Segec « car cette mesure serait discriminatoire, dès lors que l’enseignement libre est également tenu d’organiser une éducation à la philosophie et à la citoyenneté sans disposer d’aucun moyen pour assurer une formation des enseignants à cette fin ». [12]Suite au recours en annulation partielle du décret de la Communauté française du 19 juillet 2017 « relatif à la mise en œuvre d’un cours de philosophie et de citoyenneté dans l’enseignement secondaire et portant diverses adaptations dans l’enseignement fondamental », introduit par l’ASBL « Secrétariat Général de l’Enseignement Catholique en Communautés française et germanophone », cet avantage est supprimé et perd ses effets pour les enseignants en septembre 2020. Les professeurs vont donc devoir prester leur horaire complet.

S’agissait-il d’une véritable injustice pour les enseignants du libre confessionnel ? Il ne leur a pas été imposé de suivre cette formation de 30 crédits sur leur temps personnel et sans revalorisation salariale. 30 crédits correspondent à l’équivalent d’une demi-année universitaire ou en haute école, cela correspond au même volume d’heures que l’agrégation à l’université. Peut-on à la fois ne pas jouer au loto et se plaindre de ne pas avoir gagné ? La formation était certes utile et beaucoup d’enseignants l’ayant suivie sont finalement contents mais, il est certain que celle-ci a eu un impact sur la vie personnelle des enseignants tant organisationnel, qu’au niveau de la fatigue ressentie sur cette charge supplémentaire. Si ce cadeau n’est retiré que pour la dernière année, il ne semble pas « juste » de changer les règles en cours de jeu pour satisfaire ceux qui ont refusé de participer. Certains enseignants qui pour des raisons personnelles auraient reporté à cette dernière année leur formation (ce qu’ils avaient légalement le droit de faire) se retrouveront peut-être empêchés de la réaliser et perdront leur droit à enseigner le cours dès l’année prochaine ou devront s’inscrire à une formation à plus de 100 kilomètres de chez eux.

L’école des fans ?

Des formations ont été organisées dans différentes hautes écoles, universités ou écoles de promotion sociale. Un même certificat mais des formations avec des exigences et un contenu fort différents. Certains enseignants ont eu le triste sentiment d’avoir reçu ce certificat dans une pochette surprise sur simple participation, d’autres ont dû beaucoup donner d’eux-mêmes pour recevoir le précieux sésame. Une formation que beaucoup espéraient exigeante tant parce qu’ils étaient en recherche d’apprentissages fondamentaux que pour revaloriser une fonction bien que nouvelle qui avait déjà perdu toute son prestige avant même que le cours débute suite au battage médiatique qui a eu lieu autour du cours.

Si les formations étaient fort différentes, cela peut simplement refléter les nombreuses possibilités de dispenser le cours. Un grand nombre d’enseignants ont vu leur manière d’envisager le cours tout à fait modifiée suite aux interventions des formateurs. D’autres n’ont probablement rien appris car leur formation initiale les avaient bien préparés, d’autres car ils n’étaient pas prêts à se remettre en question comme c’est le cas pour les enseignants dans toutes les matières. Après l’obtention du certificat, les enseignants du primaire se retrouvent assez seuls, il y a très peu de formation en cours de carrière spécifiques à la philosophie et citoyenneté. Alors qu’il s’agit d’un cours pour lequel il faut tout particulièrement se remettre sans cesse en question aussi bien en tant qu’élèves qu’en tant qu’enseignant.

Il y a probablement d’excellents professeurs et des médiocres mais est-ce l’apanage de ce cours ?

Dans l’enseignement libre confessionnel, aucune formation supplémentaire n’a été exigée. Les professeurs ont donc été formés (ou non) selon la volonté de l’école, du pouvoir organisateur, ou par volonté personnelle. Si on interroge certains professeurs, ils n’ont rien changé à leurs pratiques : pas le temps, pas d’intérêt pour le sujet, déplorant ne pas avoir été formés convenablement pour le faire, et pour certains même pas au courant que leur cours devait inclure de nouvelles compétences.

Des enseignants vraiment neutres ?

Difficile de répondre à la question. Il faudrait s’interroger sur la question de ce que signifie vraiment être neutre. Peut-on seulement l’être ? Si on peut espérer que les cours préparés par ses anciens professeurs de morale et de religion le sont. Qu’en est-il lorsque les élèves posent des questions qui concernent des sujets parfois tabous pour la religion comme l’avortement ou l’homosexualité? Pas besoin d’être un ancien professeur de religion pour avoir des convictions religieuses, ou d’être athée pour être professeur de morale diront certains à juste titre. Un tel cours amène cependant des questions auxquelles il n’est pas toujours facile de répondre en faisant fi de ses propres convictions. La formation permet d’apprendre à faire un rappel à la loi sans prendre position puisque ce n’est pas le rôle de l’enseignant. Jusqu’où peut-on laisser un élève aller dans ses propos sous couvert de sa liberté de pensée et d’expression, ce sont des questions que les enseignants de philosophie et citoyenneté sont souvent amenés à se poser.

Une inspection garante de cette neutralité ? Actuellement, elle n’existe pas à proprement parlé. Il y a eu quelques visites dans des classes pour aider les professeurs mais ces rencontres n’avaient aucune intention de sanctionner mais bien d’aiguiller les professeurs et aux « inspecteurs » de se faire une idée de la réalité du terrain.

« Pour l’instant, en tant qu’enseignante de ce cours je n’ai jamais été inspectée ni par le PO, ni par ma direction, ni par la Communauté française. Les cours des élèves restent à l’école. Aucun autre adulte n’a donc eu un regard extérieur sur le cours dispensé. J’essaie de faire mon travail avec le plus de souci conscience professionnelle possible et je veille à rester neutre. Mais est-on capable de juger de sa propre neutralité ? J’enseigne la pluralité des valeurs mais mes propres convictions ne transparaissent-elles pas parfois dans mon discours sans que je m’en rende compte ? ». Une grande liberté qui pourrait inquiéter certains parents.

Une neutralité si importante dans le cours de philosophie et citoyenneté est-elle présente dans une éducation à la philosophie et à la citoyenneté dispensé par un professeur de religion ou autre dans l’enseignement libre confessionnel ? La réponse est non, parce que même s’ils sont capables d’exposer différents points de vue à propos d’un sujet sociétal ou philosophique, ils sont soumis aux normes de leur pouvoir organisateur orientant la pensée de leurs élèves en fonction des fondements propres à leur religion.

Pour conclure

Le cours de philosophie et citoyenneté a beaucoup de potentiel et permet aux enseignants de mettre en place des projets intéressants qui vont permettre aux élèves de devenir progressivement des citoyens participatifs, dotés d’esprit critique. Pourtant, on a pu voir que ce cours a souvent peu de crédit auprès des autres enseignants et du grand public. La ou les causes ? Les décisions politiques : instaurer un cours pour lequel les enseignants ne sont pas formés, le choix de donner priorité à d’anciens professeurs de religion et de morale, des fonctions qui avaient perdu tout crédit, l’organisation chaotique, les guerres entre réseaux ? Un peu de tout ? Probablement. Est-ce que cette fonction pourra gagner ses lettres de noblesse ? Le cours va-t-il passer à deux heures  et rendre les cours de religion et de morale facultatifs ? Etre dispensé par les enseignants eux-mêmes en primaire ? La formation des élèves issus de l’officiel et du libre non confessionnel sera-t-elle équivalente à la fin des études. Autant de questions auxquelles seul le temps nous permettra de répondre.

Marie Béclard
FAML

  1. Informations consultées le 8 juillet 2020 sur le site https://www.news.uliege.be/cms/c_9458438/en/le-cours-de-philosophie-et-citoyennete-une-occasion-en-or#:~:text=La%20citoyennet%C3%A9%2C%20ce%20sont%20aussi,%2C%20l’%C3%A9cologie…
  2. A. STAQUET, « Comment le fait d’associer philosophie et citoyenneté modifie la conception de la philosophie et vice versa ? » dans Diotime, n°83 (01/2020), consulté le 10 juillet 2020 sur le site http://www.educ-revues.fr/DIOTIME/AffichageDocument.aspx?iddoc=113549
  3. Informations consultées le 10 juillet 2020 sur le site https://www.rtbf.be/info/regions/detail_mais-qu-est-devenu-le-cours-de-rien?id=9325070
  4. Informations consultées le 10 juillet 2020 sur le site https://www.gallilex.cfwb.be/document/pdf/41979_000.pdf
  5. Informations consultées le 10 juillet 2020 sur le site http://enseignement.catholique.be/segec/fileadmin/DocsFede/FESeC/religion/2018/EPC-au-cours-de-religion.pdf
  6. X. DELGRANGE, « La Belgique francophone accouche douloureusement d’un cours de philosophie et citoyenneté non désiré par tous. » dans Revue des religions, 5, mai 2018, p. 122.
  7. X. DELGRANGE, « La Belgique francophone accouche douloureusement d’un cours de philosophie et citoyenneté non désiré par tous. » dans Revue des religions, 5, mai 2018, p. 121.
  8. Informations consultées le 12 juillet 2020 sur le site https://pepcasbl.wordpress.com/
  9. P. BOUILLON, « L’école catholique attaque le décret du cours de philosophie et citoyenneté » dans Le Soir mis en ligne le 6/12/2016 sur https://www.lesoir.be/art/1384752/article/actualite/belgique/politique/2016-12-06/l-ecole-catholique-attaque-decret-du-cours-philosophie-et-citoyennete
  10. Informations consultées le 08 juillet 2020 sur le site http://enseignement.catholique.be/segec/fileadmin/DocsFede/FESeC/religion/2018/EPC-au-cours-de-religion.pdf
  11. Arrêt n° 51/2020 du 23 avril 2020 consulté le 12 juillet 2020 sur le site https://www.const-court.be/public/f/2020/2020-051f.pdf?fbclid=IwAR3wSDG54RadeSDt9rPqXGQnqenzAGUPNQEZoHtTSnT_310CjjPmkBQ5Cmo; p.8.
  12. Arrêt n° 51/2020 du 23 avril 2020 consulté le 12 juillet 2020 sur le site https://www.const-court.be/public/f/2020/2020-051f.pdf?fbclid=IwAR3wSDG54RadeSDt9rPqXGQnqenzAGUPNQEZoHtTSnT_310CjjPmkBQ5Cmo

 

Démocratie et libertés fondamentales bafouées

Sujet éthique particulièrement délicat et clivant que celui de la perte de libertés fondamentales au nom de la « santé publique », une situation qu’analysent également pour « ML Magazine » des citoyens de trois pays différents. La conclusion est qu’il y a urgence à réagir face à des exemples concrets ou des menaces larvées d’abus des suppressions et de manipulations des citoyens.

Quand des « décideurs » ont comme seule ambition une production accélérée pour une reprise « rentable » tous azimuts des affaires, même au détriment de l’environnement et de l’éthique… Qu’ils désirent absolument satisfaire des actionnaires aux aguets et permettre que des multinationales concoctent et peaufinent, techniquement et juridiquement, l’intelligence artificielle (IA) et autres mainmises sur la vie privée des citoyens… Que ces décideurs côtoient sans état d’âme des lobbyistes qui leur conseillent de raboter ou de supprimer des acquis sociaux, d’imposer des mesures, législations, des règles drastiques, antidémocratiques, au nom, air du temps, « de la crise sanitaire mondiale »…, il est plus que temps de réagir.

Autorités juges et parties

Prenons un exemple concret de libertés fondamentales bafouées avec un projet immobilier qui devrait impacter pour des générations des milliers d’habitants d’un quartier à caractère « villageois » de Woluwe-Saint-Pierre. Là, où les autorités communales et régionales désirent construire un immeuble-paquebot en lieu et place de sept petites maisons individuelles avec jardinets et d’un espace de verdure y attenant. Là, où des centaines de citoyens ont réagi contre cette atteinte à leur environnement et qu’ils ont été empêchés, au nom du coronavirus, de mener leurs arguments à bon port comme initialement prévu par l’enquête publique.

Ainsi, celle-ci fut (re)lancée en plein confinement, la concertation proposée dans des conditions antidémocratiques (trois personnes entendues au lieu de l’assemblée commune de tous les riverains ayant fait la démarche), maints riverains qui demandaient une preuve officielle du dépôt de leur lettre à la maison communale ont essuyé un refus catégorique, le bureau de l’Urbanisme renseigné pour le dépôt des missives était inaccessible pour cause de Covid-19, également impossibilité totale de comptabiliser – en toute transparence – le nombre de dépositions écrites et orales…, ce qui entraîna un fort sentiment de méfiance à l’égard de la procédure et, par corollaire, des autorités communales qui, dans ce dossier, sont juges et parties, ce qui est éthiquement inacceptable. Des riverains ont réclamé l’annulation de la procédure et, dans la foulée du projet…

Ce « petit » exemple prouve à suffisance que la justification du COVID-19 a bon dos pour édicter en quatrième vitesse des règlements, voire des lois, contrecarrant les procédures légales normales et, de la sorte, contourner les légitimes droits et revendications citoyens. D’aucuns prédisaient qu’après le confinement, la Société ne serait plus la même, que cette crise sanitaire allait permettre l’éclosion d’un monde plus social, plus égalitaire, plus fraternel, que la classe politique en tirerait les leçons pour davantage d’éthique. Quel leurre !

Témoignages et réflexions

« La liberté emprisonnée… La liberté sous le joug de lois… La liberté sous la pression de l’argent, surtout le sale… Jean-Jacques Rousseau ne dit-il pas que l’Homme naît libre mais que c’est la Société qui le rend esclave ? Dans ma Kabylie, la famille, le clan, la tribu… priment sur l’individu. Il en est exclu et voué à l’errance ou au bannissement s’il ne se conforme pas aux us et coutumes. C’est un certain aspect de la thématique des libertés bafouées.

D’une manière plus générale, si l’ONU reconnaît la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes, après s’être libérés du colonialisme, par exemple, cela n’empêche pas les dictatures de jeter en prison les gens libres d’esprit au motif qu’ils sont des alliés de l’ancien colonialisme ou de l’impérialisme… De nouvelles « valeurs » virent le jour : marxisme, gauchisme, arabisme, islamisme, à présent le culturalisme…, et, dans ma région, le dogmatisme villageois est remplacé par un dogmatisme plus élaboré sur son appartenance à une « race », à un groupe social ayant la même origine…

À ce titre, si les « ismes » sont souvent dangereux pour l’Humanité, dit-on, nos luttes pour les libertés, elles, ont principalement besoin de solidarité et non de fanatisme ! »

Larbi Adouane (Algérie)Mathématicien, proviseur, aujourd’hui retraité, militant depuis le 22 février 2019, au sein du HIRAK, mouvement pacifique opposé à certains régimes politiques algériens, à la corruption… Le mouvement fut suspendu pour cause de pandémie en mars 2020

« Dans le numéro de mai 2020 d’Espaces de liberté, il y avait un très intéressant article d’Arnaud Zacharie…. disant que nous sommes à la croisée des chemins : soit on revoit les choses de fond en comble (dans tous les domaines) et on rompt avec le dogme mortifère du néo-libéralisme, soit ce sera des tentations de plus en plus totalitaires, autoritaires à la Trump, Bolsonaro, Orban…

Pré-totalitarisme, on y est avec les réseaux sociaux qui sont des réseaux asociaux. Le pré-totalitarisme, on s’en rapproche en Belgique, quand le nombre d’heures d’histoire à l’athénée est réduit.

La Flandre de Bart de Wever, c’est-à-dire celle du VOKA, nous prépare une société ‘‘hygiéniste’’, de libertés surveillées, de tout le pouvoir aux plus riches et de quelques miettes distribuées aux plus pauvres pour que cela reste propre, la misère invisible, que les miséreux quand même ne fassent pas caca sur les trottoirs, ce serait fâcheux.

Mais gardons-nous de glorifier Wallonie et Bruxelles bilingue, qui n’ont pas offert, depuis trois mois, un visage vraiment alternatif, positif. Euphémisme. Une analyse intéressante d’Anne-Emmanuelle Bourgaux, constitutionnaliste, critique de façon très documentée les abus nombreux dans l’utilisation des pouvoirs spéciaux depuis un trimestre. Or, selon elle, les champions en matière d’abus, de nombre d’arrêtés d’exception, de manque de respect démocratique sont venus du gouvernement de la région…. wallonne.

Bien entendu, en aucun cas, et plus encore en situation de crise, la liberté d’expression individuelle et collective ne peut être supprimée en tout ou partie. Cela étant, je pense qu’on peut et qu’on doit réfléchir, en période de pandémie, à des modalités qui concilient sécurité des populations, protection des manifestants et des autres.

En fait, ce que la crise nous a montré, au-delà bien entendu du mépris de classe de nos dirigeants, c’est un océan de médiocrité et d’incompétence. Pourquoi ? Pour des raisons politiques, car l’option néo-libérale est en soi une injure à l’intelligence collective. Malheureusement l’option réformiste, sociale-démocrate, certes meilleure, en matière de « compétence » ne s’est pas montrée non plus à la hauteur.  Nos sociétés ont perdu la boule car nos dirigeants sont de plus en plus coupés des acteurs de terrain. Or sans prise en considération de leur intelligence, de leurs propositions et critiques, il n’y a pas de démocratie et pas d’efficacité. Pas d’efficacité sans démocratie élargie, et irruption des citoyens dans le débat. »

Jean Lemaître (Belgique)Reporter social et international, professeur de journalisme, consultant européen, aujourd’hui écrivain

«  Les droits sexuels et reproductifs font partie intégrante des droits humains et permettent de renforcer la liberté, l’égalité et la dignité Or, ces droits sont menacés partout dans le monde.

Ainsi, aux États-Unis, plusieurs États traditionnellement anti-avortements se saisissent de la pandémie COVID-19 pour tenter de restreindre encore plus l’accès aux IVG (Interruption Volontaire de Grossesse). Les gouverneurs du Texas, de l’Ohio, de l’Iowa…, en appellent même à cesser les avortements.

En Pologne, autre exemple édifiant, ce pays présente une des lois les plus restrictives du Vieux Continent. Ainsi, l’avortement n’est possible que dans trois cas : si la grossesse est le résultat d’un viol ou inceste, si la vie de la mère est en danger ou si le fœtus présente des dommages irréversibles, et c’est cette dernière disposition que l’ultra-catholique institut Ordo IURIS veut abroger. De plus, il y a la proposition de punir les femmes qui ont recours à l’avortement, ainsi que le personnel médical qui y aurait participé. Tenter de faire passer ces propositions de lois dangereusement régressives, serait une honte, selon la présidente d’Amnesty International.

En Belgique, une Commission nationale d’évaluation de la loi du 3 avril 1990 relative à l’IVG a déposé diverses recommandations ; néanmoins, juste avant la pandémie, des députés sociaux-chrétiens flamands ont clamé vouloir mettre un terme à cette Commission…

Mais, un Planning familial n’est pas qu’un établissement qui se penche sur l’IVG, et il propose également des permanences d’accueil, des consultations médicales, d’aide sociale, juridique et psychologique, de la médiation familiale…, pour tout public, précarisé ou non. Pour certains politiciens, au nom d’économies budgétaires, par exemple, c’est tout le système du Planning familial qui doit être supprimé et la vigilance s’impose aussi à ce niveau. »

Marie-Paule Peuteman (Belgique)Psychothérapeute dans un Planning familial

« J’ai l’impression, et elle est confirmée par mon entourage professionnel, que l’on va vers le totalitarisme. Les gens sont pris pour des objets et trop de médias veulent nous faire avaler des couleuvres. Il y a une perversion de beaucoup de nos dirigeants davantage animés par des convictions financières que politiques au service des citoyens. La Société n’a plus de visionnaires et quand elle en a un, ils le ridiculisent ou le boycottent.

À présent, ils veulent faire des tests d’intégration à de pauvres gens qui fuient la guerre, certains, pour avoir travaillé avec eux, ont pourtant un savoir-faire indéniable et sont traités comme des déchets, voire menacés d’expulsion. On très mal vu si on vient en aide à ces gens qui, pour la plupart, désirent travailler avec nous. Quand je dis que cela me concerne en tant qu’être humain, d’aucuns me cataloguent de communiste ! Tout cela me fait peur. Je suis pour le dialogue et l’écoute mutuelle, mais…

De plus, ces mêmes dirigeants nous imposent des téléphones connectés, la 5G et autres technologies pour pêcher davantage d’informations et de données personnelles des citoyens, y compris la taille de leurs sous-vêtements ! Le milieu ouvrier et artisanal est conscient de toute cette dérive qui, aussi, se dirige de plus en plus vers la répression au détriment de la compréhension et de la compassion.

Que faire face à cette situation ? Conscientiser les citoyens sur le fait que les dirigeants prennent notre dignité ! »

Dirk Bourguignon (Belgique)Artisan, maître coutelier, forgeron

« À notre naissance et durant notre petite enfance, la notion de liberté est omniprésente, sans aucune ségrégation. Puis, au fil du temps, la socialisation s’installe avec ses premières règles et ses premiers principes ; du coup, notre mentalité change et le regard sur l’autre également. En somme, la simplicité de l’existence disparaît et, par corollaire, les règles sociales et le droit nous éloignent de l’autre. Nous ne sommes plus « libres » ! Tel est le cours de la vie et, en définitive, ceux qui restent libres sont ceux qui vivent en marge de la société. Et, ceux qui veulent rester un pied dans la société tout en gardant leur liberté, souffrent.

Il y a donc lieu d’agir face à une situation pressante, que nous devons très majoritairement au manque de motivation de nos dirigeants. Ceux-ci s’évertuent à entretenir un modèle qu’ils trouvent prospère, et ils le presseront jusqu’à la dernière goutte. Personne n’est dupe. Nombreux sont mes collègues journalistes qui, parfois au péril de leur vie, dénoncent les pratiques des puissants lobbyings qui financent et achètent nos politiques.

Si nous voulons nous lancer dans une nouvelle aventure, il faudra qu’elle soit écologique. En résumé, il faut apprendre à faire des économies. Ralentir notre production, mieux consommer. Arrêter les pertes. Mieux rationaliser… C’est ce que nous appelons le ‘‘durable’’.

J’insiste sur le fait que ces notions n’ont rien à voir avec la perte d’un éventuel pouvoir d’achat ou avec une éventuelle régression ou décroissance. L’écologie nous offre un confort de vie bien plus sympathique que notre modèle actuel ! Confort, santé, respect de la planète. C’est à notre portée… Très rapidement qui plus est.

C’est quand tout est fini, que l’Homme devient solidaire. Et c’est avec son voisin qu’il reconstruit. Et ne pensez pas que ce temps-là est si éloigné ! Nous nous en approchons à grands pas. Il dépendra du coût des catastrophes à venir, de leur nombre et de leur impact. Elles sont de plus en plus nombreuses chaque année. Il ne serait pas invraisemblable de voir nos primes d’assurances commencer à grimper en flèche dans les cinq ou six prochaines années… »

Frédéric Bénot (France)Journaliste à France Info, fondateur de la webradio écologique Fréquence TerreFréquence Terre

Concluons par ce constat paru dans « Vivre ensemble » (Charlie Hebdo, 10 juin 2020) : « Désormais, le téléphone portable sert à tout sauf à téléphoner et aux dernières nouvelles, il servirait même à lutter contre le Covid »… et à pister le citoyen dans sa vie la plus privée et à répercuter les actions de « l’illuminé dangereux » Elon Musk qui met sa fortune au service de procédés de haute technologie qui pourraient prendre toutes les décisions à notre place…

Un milliardaire qui a prénommé son dernier fils, né en mai 2020, XE-E A-XII. Tout est-il dit ? Non !

C’est sans parler de la « guerre contre l’argent liquide » menée par Bill Gates (Microsoft), un consortium d’intérêts faramineux (Visa, Mastercard, Citibank…), le Fonds monétaire international, le Trésor américain… qui sont, selon l’économiste Norbert Häring « une menace pour nos libertés civiles ». Il signale que ces gens utilisent le « COVID-19 et le grand confinement » en affirmant que l’argent liquide est sale et propage le virus (ce qui est formellement démenti par les experts de la Santé) au contraire des cartes et solutions de paiement mobiles. « Tout cela est incompatible avec la démocratie et une société libre », conclut l’économiste.

Pierre Guelff
Auteur, chroniqueur radio et presse écrite