Notre amie l’Arabie saoudite

 La Hulotte

Le 26 janvier 2015, le roi Philippe se rendait en Arabie saoudite pour présenter ses condoléances après le décès du roi Abdallah. Cette visite d’État, donc cautionnée par le gouvernement, a déclenché les critiques acerbes de l’opposition qui a souligné à juste titre l’indécence de cette démarche en faveur d’un pays parmi les plus arriérés et les plus barbares du monde. Le tableau qui suit nous éclairera sur les horreurs de ce régime moyenâgeux, condamné sans réserve pour toutes les organisations de défense des droits humains.

D’une manière générale, « seul pays à porter le nom de la famille qui le qui le dirige, le royaume saoudien reste une monarchie absolue fondée sur le lien d’allégeance entre le roi, chef de l’exécutif, et ses sujets, où les partis politiques et les syndicats sont interdits, dans un régime politique où la place du Conseil consultatif – donc du pouvoir législatif – ne revêt qu’un rôle extrêmement limité. [1]»

Cet État fondé en 1932 par Mohammad Ibn Saoud est une théocratie musulmane sunnite, inspirée par la doctrine fanatique de Mohammad Ibn Abdelwahhab qui, en 1744, a donné son nom au wahhabisme.

Depuis le début des années 2000, ce pays connaît l’émergence d’un important courant djihadiste responsable d’attentats terroristes. En même temps est apparu, essentiellement au sein de la minorité chiite qui représente 8 à 10% de la population, un autre courant, islamo-libéral et réformiste, qui réclame une monarchie constitutionnelle et un Parlement élu au suffrage universel ainsi que la libération des prisonniers politiques.  Ces revendications se sont manifestées notamment à Riyad le 11 mars 2011, baptisé « Jour de la colère ». Le Pouvoir y a répondu par une vague d’arrestations.

Parmi les premières victimes du Régime, on trouve – comme d’habitude – les femmes. Leur situation est parmi les plus inégalitaires des pays développés. Même si, en raison de nécessités économiques et sous la pression internationale, quelques réformes en matière de représentation politique et d’accès au marché du travail, ont été consenties par le roi Abdallah, ces mesures n’ont pas supprimé la ségrégation dont elles sont victimes ni leur assujettissement à la gent masculine. Elle restent leur vie durant d’éternelles mineures, soumises à un tuteur (le mahram ) qui peut être, selon les circonstances, leur père, leur époux (voire, en cas de divorce, leur ancien mari) ou même leur propre fils si elles sont  veuves… Dans ces conditions, leurs droits sont dérisoires et dépendent du bon plaisir de l’homme, tandis que leurs obligations sont écrasantes. Ainsi doivent-elles, entre autres humiliations, subir la polygamie, si leur mari en a décidé ainsi. Elles ne peuvent sortir que accompagnées et doivent porter alors une large tunique noire (l’abaya) qui ne laisse apparaître que les yeux. Leur comportement dans l’espace public est constamment espionné par des milices (les muttawain) dépendant de la Commission pour la Prévention du vice et la promotion de la Vertu, qui peuvent, en cas de manquement à leurs obligations (tenue vestimentaire non conforme, non-respect des cinq prières quotidiennes, fréquentation d’hommes dans les lieux publics…) les soumettre à la flagellation ou les jeter en prison. Rappelons aussi que l’Arabie saoudite est le seul pays au monde qui interdit aux femmes de conduire un véhicule ![2]

Mais il y a pire ! Beaucoup de femmes immigrées, issues de pays défavorisés, sont soumises à un quasi esclavage, notamment sexuel. Ainsi nombre de jeunes mauriciennes ou malgaches, voulant fuir leur misère, sont victimes de recruteurs saoudiens qui les vendent comme « domestiques », pour 2000 €, à des patrons sans scrupules.  Epuisées par des journées de travail pouvant atteindre vingt heures, sous-alimentée, maltraitées, beaucoup d’entre elles meurent après quelques mois de calvaire[3]. Et gare à celles qui osent se plaindre. Ainsi une servante sri lankaise revenue dans son pays en 2010 a témoigné que suite à ses plaintes concernant ses prestations épuisantes, son patron lui avait enfoncé des clous et une aiguille dans les mains, les jambes et le front.

Le pays est connu aussi pour la férocité de ses châtiments et l’arbitraire de son système judiciaire. Sous couvert de combattre le « terrorisme », ou de sanctionner les pratiques « impies », sont systématiquement arrêtés les défenseurs des droits humains, les intellectuels plaidant pacifiquement pour une réforme politique, des minorités religieuses, des travailleurs migrants et des demandeurs d’asile. Ces personnes sont poursuivies sans le moindre respect des droits de la défense. Les interrogatoires se font presque toujours sous la torture. Celle-ci est poussée parfois si loin qu’elle entraîne une invalidité permanente, voire la mort de la victime. Les mauvais traitements se poursuivent systématiquement durant toute la détention[4].  Ainsi Mourad al-Moukhlif, un directeur d’école détenu à la prison de Dammam en février 2010, a été frappé violemment dans le dos et maintenu dans des positions traumatisantes durant de longues périodes, ce qui a entraîné la paralysie de ses jambes. Certains détenus sont parfois torturés à mort également durant leur détention comme ce fut le cas pour Mohammed Abdu al-Duaysi, en décembre 2010.

Les procédures judiciaires sont aussi marquées par un mépris des droits de la défense. Par exemple, la Cour spéciale antiterroriste peut tenir ses audiences à huis clos et en l’absence de l’accusé ou de son conseil et prononcer son jugement dans les mêmes circonstances. Les étrangers en particulier sont particulièrement victimes de cette carence de garanties judiciaires. Souvent ils ne peuvent bénéficier ni des services d’un avocat ni de ceux d’un traducteur pendant l’instruction et au moment du jugement. Et quand une condamnation à mort est prononcée, les familles ne sont pas toujours averties de la sentence.

Les peines prononcées sont aussi d’une cruauté inouïe : flagellation, lapidation, amputation d’un ou de plusieurs membres ou décapitation suivie de crucifixion. D’après Amnesty International, l’Arabie saoudite détient le sinistre record du plus grand nombre d’exécutions capitales du monde entre janvier et novembre 2015. Pas moins de 151 personnes y ont été mises à mort, dont 47 le même jour ![5]

Cela n’a pas empêché ce pays d’adhérer à plusieurs conventions internationales notamment celle contre la torture en 1997, mais avec des réserves sur l’application du texte concernant les dispositions qui ne seraient pas conformes à la loi islamique. Bel exemple de cynisme et d’hypocrisie !

Mais les exactions de cet « état voyou » pour reprendre une expression chère aux États-Unis, par ailleurs leur plus fidèle allié, concernent aussi les crimes commis contre le patrimoine culturel de l’Humanité. En vertu de la doctrine rigoriste du wahhabisme, ce sont des centaines de lieux, vénérés pourtant par la plupart des musulmans, qui ont été détruits en Arabie saoudite ou ailleurs depuis plus d’un siècle. Et aujourd’hui on assiste à l’anéantissement systématique des vestiges archéologiques du Yémen par la coalition des pays du Golfe, dirigée par l’Arabie saoudite, contre cet État. Cependant seules les destructions commises par Daesh, notamment à Palmyre, ont été dénoncées dans les médias occidentaux[6].

Comment dès lors expliquer la complaisance, pour ne pas dire la complicité, de la plupart des pays occidentaux, comme la Belgique, la France et les États-Unis, à l’égard de ce régime ignoble ? La réponse est évidente : l’Arabie saoudite est le premier producteur de pétrole du monde et ses pétrodollars lui permettent d’acheter d’énormes quantités d’armes à l’Occident. Et c’est pour cette raison sordide que les démocraties occidentales, volontiers donneuses de leçons, n’ont pas hésité à vendre leur âme à ce diable islamiste en forçant par exemple l’ONU  à nommer en 2015 son ambassadeur à la tête du Comité consultatif du Conseil des droits de l’Homme de cette organisation.

Une nausée passagère est vite oubliée, pardi !

[1]                     https://www.acatfrance.fr/un-monde-tortionnaire/Arabie-Saoudite

[2]                      https://epthinktank.eu/2013/10/26/la-condition-feminine-en-arabie-saoudite/

[3]                      http://www.lemonde.fr/afrique/video/2014/07/25/des-domestiques-reduites-en-esclavage-en-arabie-saoudite_4462921_3212.html

[4]                      https://www.acatfrance.fr/un-monde-tortionnaire/Arabie-Saoudite

[5]                     Voir Amnesty International : http://www.amnesty.fr/Nos-campagnes/Abolition-de-la-peine-de-mort/Actualites/47-personnes-executees-le-mepris-total-des-droits-humains-de-Arabie-saoudite-17231

[6]                     Pour la liste des sites détruits, voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Wahhabisme#La_d.C3.A9molition_des_lieux_profanes

Originellement paru dans ML 192

La démocratie liquide

 Laurent Berger, 
Professeur de littérature française dans l’enseignement secondaire, poète

La tyrannie de l’individu contre les libertés individuelles

Un roi qui a tous les pouvoirs, puis un despote éclairé, et enfin, nous pourrions nous réjouir: un individu libre et souverain. Le maître est mort! Nous sommes libérés! En effet, nous pourrions considérer que nous sommes passés de la tyrannie d’un roi soleil, qui disposait d’un pouvoir absolu de droit de divin, à celle d’un individu parmi les autres, qui est devenu son propre roi et qui impose ses droits particuliers à tous. Les enseignants sont aux premières loges lorsqu’ils observent les enfants rois petits tyrans.

Chaque enfant impose son individualité et sa problématique si bien que l’autorité du professeur se trouve directement remise en cause. Je distingue bien l’autorité de la tyrannie. Cette distinction a été soulignée par Hannah Arendt, qui indiquait que celui qui a autorité est capable d’être l’auteur de quelque chose de nouveau. Ainsi, les caprices particuliers de chacun s’imposent contre toute création possible d’un élan nouveau qui pourrait changer réellement la société. Si bien que notre démocratie se trouve en quelque sorte arrêtée. Dans l’enseignement, les enseignants reçoivent des fiches individuelles leur demandant de s’adapter aux besoins spécifiques d’enfants qui présentent des profils
différents. Cette adaptation devrait être acceptée dans des classes de vingt-six élèves qui auraient chacun leur pathologie de notre époque : autisme, hyper activité… etc

La Boétie nous a enseigné que la servitude était volontaire. Jadis, les individus en tant que tels n’existaient quasiment pas, ils suivaient une institution extérieure telle que l’église, l’armée, la famille, la religion, la communauté. Voltaire, qui avait espéré qu’un despote puisse être éclairé, fut déçu par son ami Frédéric II. Aujourd’hui, plus personne ne peut éclairer personne, parce que chacun a son mot à dire, chacun a sa religion à défendre, chacun est responsable de tout et n’importe quoi. L’individualisme contemporain rend totalement l’individu incertain, instable, qui vit dans une société liquide, de l’immédiat. Une société qui a perdu le goût de l’avenir et qui ne gère plus que le présent. Les industriels sont aussi les nouveaux maîtres qui parviennent à ce que les individus acceptent leurs propres contraintes sous couvert de libertés illimitées. La Renaissance, en Occident, nous a accordé la naissance de l’individu. Progressivement, les libertés individuelles se sont développées. La Révolution française a mis fin à un système absolu
qui jusqu’alors était fondamentalement dominant. Aujourd’hui, les contraintes ne s’imposent plus tellement de l’extérieur, mais bien de l’individu lui-même, qui croit être libre, mais qui en fait ne l’est pas. A l’image de l’usage de la cigarette qui est un mode de consommation basée sur la liberté individuelle (je dispose comme je veux de mon corps). La cigarette est, en effet, un parfait exemple de la situation actuelle de notre démocratie qui s’illustre par le couple: liberté-esclavage. A cette contradiction, s’ajoutent des contraintes qui sont de plus en plus nombreuses, diverses, floues, changeantes. Par conséquent, il n’est pas étonnant que, devant cette flexibilité demandée aux individus, certains d’entre eux, régressent vers d’anciennes croyances, se retournent à nouveau vers des idéologies rassurantes qui mettent en péril notre démocratie.

La fragilisation des classes moyennes

D’où vient le progrès? Emerge-t-il du bas ou du haut? La haute bourgeoisie désire-t-elle vraiment éduquer, émanciper ou désire-t-elle conserver ses privilèges? J’ai souvent entendu prétendre que les classes populaires n’ont pas besoin de lire les grands auteurs et ce, par des gens qui disposaient des classiques dans leur bibliothèque. Ne soyons pas naïfs : l’école obligatoire a simplement permis d’éduquer afin de satisfaire les intérêts des industriels qui avaient besoin de main d’oeuvre. L’enseignement par les « compétences » est un leurre humaniste qui a pour objectif principal de placer les jeunes sur le marché de l’emploi. Seule, une minorité éclairée de la classe moyenne bourgeoise a aspiré à un
progrès social pour tous. Les premiers libéraux et socialistes de notre démocratie se sont entendus afin de défendre l’émancipation de tous. Mais cette classe est actuellement fragilisée pour des raisons économiques, elle pourrait même tendre à disparaître. L’écart entre le bas et le haut se creuse nettement, la distance se renforce. Dès lors,  l’émancipation qui proviendrait de cette classe moyenne vers les classes dites défavorisées s’estompe. D’une part, parce qu’une partie de cette classe aspire de plus en plus vers le haut en privilégiant un mode de vie basée sur la consommation et sur la dépendance à la suprématie de la technique qui met la science à son service et parce que l’autre partie
de la même classe tente de survivre en sauvegardant ses acquis sociaux. Ainsi, la classe moyenne n’a plus tellement le souci de l’émancipation des classes encore plus défavorisées qu’elle. Je me souviens de mes deux instituteurs qui avaient pu acheter un bien immobilier et qui avaient chacun leur voiture. Je me demande si cette opportunité économique serait encore possible pour eux en 2016.

Démocratie liquide

Les pratiques démocratiques solides sont en voie de disparition. Ce n’est pas un hasard si des individus s’attaquent avec violence aux symboles. L’exemple de l’assassinat d’une députée anglaise pro-européenne signale cette affirmation de la violence contre le dialogue, contre l’échange des idées et l’argumentation. Les enseignants observent chez certains jeunes une opacité à l’argumentation, ceux-ci confondent la croyance et la conviction. La croyance appartient à la pensée magique et la conviction appartient à la pensée rationnelle. Le relativisme culturel excessif sous l’apparence d’une tolérance liquide cache la domination des croyances individuelles qui sont entrées dans l’esprit marchand que
nous pouvons observer dans la love-langue commerciale. Toutes les croyances sont devenues respectables, similaires. La démocratie nage dans le politiquement correct et dans le tout se vaut. La terre est plate vaut bien la terre est ronde, au nom de la lutte contre toutes les discriminations possibles. J’ai souvent écrit que je préfère une société qui est interculturelle à une société multiculturelle médiatisée et gérée par les particularismes identitaires. La perspective universelle de la démocratie ou de la République sociale est une utopie qui n’est plus désirée. La logique du communautarisme séduit les défenseurs d’un vivre ensemble improbable qui sont en observation d’un laboratoire où les gens ne
font plus que vivre les uns à côté des autres, alors que la démocratie présente des exigences nettement plus courageuses comme celle d’agir ensemble pour construire une société meilleure. La pratique de l’interculturalité permet d’étudier ce qui existe de commun entre les hommes afin d’organiser les liens sociaux. En tant que socialiste libertaire, je défends ce point de vue. Mais je dois bien constater qu’il existe une réelle fracture à gauche entre les militants qui se bornent à défendre le droit à la différence, les droits des minorités pour en arriver à défendre le droit de quelques individus qui veulent imposer leur propre mode de vie à la majorité et les intellectuels de moins en moins nombreux qui espèrent encore trouver une part d’universalité dans ce qui fait sens en notre humanité.

Originellement paru dans ML 192

La démocratie est mal partie

 Merry Hermanus

« Là où il n’y a pas de conflits visibles, il n’y a pas de démocratie ! » (Montesquieu). François Mauriac écrivait dans son célèbre « bloc-notes » : « en politique tout va toujours mal »; en le paraphrasant, je dirais qu’en démocratie tout va toujours mal… le problème c’est qu’on ne le comprend pas ! En fait, quoi de plus normal dans un système démocratique que de contester les politiques menées, les uns sont pour, les autres sont contre, ceux qui restent sont contre tout ce qui est pour ! A mes yeux, rien de plus sain, rien de plus normal que ces contestations, même si souvent la mauvaise foi est l’ingrédient majeur de l’étrange mayonnaise politique.

Mais sait-on de quoi on parle quand on évoque la démocratie ? Je ne ferai pas injure aux lecteurs en rappelant la formule de ce bon vieux Winston ; bien plus représentative de la démocratie est sa glorieuse défaite aux élections de 1945 où il est, lui le dernier des lions, remplacé par Clément Attlee, dont le féroce fumeur de cigare disait « une voiture vide s’arrête devant le 10 Downing street, Attlee en descend. » Plus de deux millénaires plus tôt Périclès affirmait lui aussi qu’Athènes était une démocratie, il n’oubliait « que » les femmes consignées dans le gynécée dont elles ne sortiront en Belgique qu’en 1948, et les esclaves qui n’étaient que des « choses qui parlent ». Il y a donc un monde entre la démocratie formelle et la démocratie réelle telle qu’elle existe aujourd’hui. La démocratie en tant que système politique ne peut se réduire aux droits électoraux et au fonctionnement du parlementarisme. Il s’agit d’un ensemble beaucoup plus vaste, de pouvoirs et surtout de contre-pouvoirs, d’acteurs sociaux, de groupes d’opinions, ces éléments étant cimentés par des valeurs communes, là est l’essentiel. On l’oublie trop souvent, la démocratie n’est pas seulement la loi de la majorité, elle est avant tout la protection de la minorité !

Le Progrès et l’Avenir après Auschwitz.

Après la deuxième guerre mondiale, c’est ce système qui a été mis en place en Europe occidentale, constituant enfin une démocratie, certes imparfaite, mais permettant aux citoyens de disposer de droits et de protections jamais obtenues jusqu’alors. Liberté politique, liberté religieuse, liberté d’entreprendre, protections sociales étendues, accès à l’enseignement pour tous… la liste est longue ! Or, depuis une trentaine d’années ce système est en grand danger. Nos démocraties sont prises en étau, elles sont phagocytées d’une part par la mondialisation, la désindustrialisation, la financiarisation de l’économie, le chômage de masse et d’autre part remises en cause par ceux qui, ayant abandonné l’espoir d’un quelconque messianisme politique, exigent le retour à une religion moyenâgeuse. Je pense avec l’historienne Mona Ozouf que notre civilisation a perdu deux notions constitutives de ses valeurs, deux axes sans lesquelles notre système ne peut subsister, à savoir l’Avenir et le Progrès. Il est vrai qu’après Auschwitz, il fut difficile d’envisager ces concepts essentiels comme le faisaient naïvement les positivistes du XIXème siècle. Quand Victor Hugo écrivait « quand on ouvre une école, on ferme une prison », il ne pouvait imaginer que le peuple dont l’humanité entière encensait les philosophes allait mettre en oeuvre la solution finale. A cette première perte de confiance dans l’avenir s’est ajouté un discours eschatologique constitué de peurs millénaristes, de méfiance à l’égard du progrès, de doute sur le rôle de l’homme sur notre planète… le tout débouchant vers un très fructueux business de la peur. Un éphémère candidat écolo à la présidence de la république française proposa benoîtement de taxer le deuxième enfant des familles, jamais on avait été plus clair quant à la méfiance envers l’avenir, envers l’homme. Quant au sympathique René Dumont, lui aussi candidat à la présidentielle de… 1974, il buvait un verre d’eau à la télévision, expliquant que ce geste si simple ne pourrait plus être fait dans vingt ans ! Curieux qu’on ne rappelle jamais cette fausse prévision apocalyptique. Normal, elle n’est pas politiquement correcte, ne cadre pas avec la bien-pensance !

En 1991, le rêve communiste, qui depuis des lustres n’était plus qu’un atroce cauchemar, s’effondrait victime de ses mensonges, de son incapacité de donner un avenir aux peuples qui lui étaient, pour leur plus grand malheur, soumis. Certains, n’hésitant pas à écrire que l’humanité était arrivée à la fin de l’histoire, prédiction aussi étonnante que stupide. Nous rentrions dans une autre histoire, voilà tout ! « Nous allions être condamnés à vivre dans le monde où nous vivons » comme l’écrit si justement François Furet dans son mémorable « Passé d’une illusion. » Pourtant beaucoup de ceux qui alors avaient perdu leurs certitudes, conservaient au creux de leur coeur de stimulantes illusions… Ne faut-il pas mieux en avoir plutôt que de sombrer dans l’absolue, stérile, morbide désespérance !

Confrontés à la déconfiture économique, à une courbe du chômage toujours ascendante, (1973, nonante-quatre mille chômeurs complets pour plus de cinq cent mille aujourd’hui) certains sont tentés de quitter les rives rassurantes des démocraties pour oser… autre chose. Philippe Moureaux, ministre d’état, caïd du PS bruxellois et fédéral, lançant il y a peu un groupe de réflexion n’hésita pas à se référer à Alain Badiou, philosophe de quatre-vingts ans, dernier thuriféraire de Mao, remettant en cause la démocratie telle que nous la connaissons. Inquiétant et symptomatique des errances d’une certaine gauche abandonnant le rouge pour le brun ; je ne peux m’empêcher de penser à propos du promoteur de ce groupe de réflexion à la phrase d’Arthur Koestler qui me semble particulièrement appropriée quand il dit : « le désir de faire de la politique est habituellement le signe d’une sorte de désordre de la personnalité et ce sont ceux qui ambitionnent le plus ardemment le pouvoir qui devraient en être le plus soigneusement à l’écart. » Populisme, démocratie d’opinion… démocratie d’émotion… démocratie d’illusion !

A l’autre bout du spectre a surgi un adversaire, de loin plus redoutable que les pathétiques enfants perdus du gauchisme, « maladie infantile du communisme » écrivait déjà ce « grand démocrate » Lénine. Je veux parler du populisme. Au pouvoir en Hongrie, en Pologne, aux portes des palais nationaux en Autriche, en France, présent dans le discours du candidat Trump, pire encore dans ceux de Nigel Farage et Boris Johnson qui, lors de la campagne du Brexit, n’hésitera pas à proclamer qu’en votant pour le retrait de la Grande-Bretagne de l’UE « les Anglaises auraient de plus gros seins et leurs maris pourraient s’acheter une plus grosse BMW. » Enorme mais vrai ! Oserais-je supposer que c’est à Eton ou à Oxford qu’une argumentation de cette qualité lui a été inculquée ? Le populisme, nouvelle formulation de ce vieux poujadisme, qui permit à Le Pen de se voir le plus jeune élu de la République dans les années cinquante, a donc refait, avec succès, sa réapparition. Le populisme, c’est votre chauffeur de taxi qui vocifère à propos de tout, satisfait de rien, qui trouve que tout va mal, que le temps est mauvais, que le prix des tomates est trop élevé, que les voiries sont mal entretenues, que les clients ne laissent pas de pourboire, tout… n’importe quoi ! Récriminations sur tout ! On reconnaît le vocabulaire de Trump ou de Beppe Grillo dont le parti dirige depuis quelques semaines deux grandes villes italiennes. De fait, comme l’écrivit récemment un politologue de l’ULB « nos vieilles démocraties craquent de partout. » Le pacte rousseauiste est ignoré par les uns, remis en question par les autres. Ici ou là, on évoque un parlement qui serait tiré au sort ou dont certains en seraient. On connaît déjà depuis longtemps les ASBL dont les membres, sans aucune légitimité démocratique élective, se sont auto instituées « pouvoir de contrôle de la démocratie » mais dont personne ne juge de la composition ; seule chose importante pour elles, obtenir des subsides permettant de faire vivre l’institution ainsi créée et, avec l’argent du contribuable, sans la moindre base légale, contester à
tout va les projets ou les réalisations des autorités publiques dûment élues.

Le rêve d’un roi

Je ne peux m’empêcher de me souvenir que l’un des grands rêves du Roi Baudouin Ier était de mettre sur pied un gouvernement de techniciens, ou de « douze hommes en colère » libéré du « boulet » parlementaire. Il ne manquait pas de suriner ce projet à ses visiteurs pendant quinze ans, certains l’écoutant d’une oreille intéressée, frappés sans doute du syndrome « De Man » qui en 1940, président du POB (ancêtre du PS), vira brutalement sa cuti, se lança tout de go dans la mise sur pied d’un régime fort, bien dans l’esprit du temps, tel que le souhaitait Léopold III… On sait comment l’entreprise se solda !

Le trône branla, la République pointa timidement le bout de son nez. On entend aussi parler de la suppression de ce qu’on appelle pudiquement les corps intermédiaires, qui bloqueraient les réformes empêchant notre société d’évoluer vers plus de compétitivité ! Bien voyons ! Mais c’est bien sûr ! Supprimons les syndicats, les organismes sociaux, replongeons avec délice (pas pour tous) dans un Etat du XIXème siècle, où l’accumulation primitive des richesses se pratique sans entrave, revenons à la politique du « renard libre dans le poulailler libre ». Réapparaît avec la vague populiste l’idée du référendum, le peuple le vrai, celui que Degrelle appelait « le pays réel » aurait ainsi voix au chapitre, il pourrait s’exprimer. Etonnant oubli de l’histoire, le référendum a toujours été une forme de plébiscite ; c’est le premier choix des dictatures, l’illusion jetée en épais brouillard aux yeux des citoyens pour leur faire croire qu’ils décident… enfin ! Rien de plus faux ! Le référendum, c’est l’émotion avant la raison, c’est l’exacerbation d’un présent mal compris, c’est un rugissement de colère qui masque une impuissance bien réelle, qui précède la captation du pouvoir par celui qui aura posé la question. Ainsi, si le sujet n’était pas aussi dramatique, on éclaterait de rire à la lecture de la question qui sera posé en octobre aux Hongrois sur l’immigration… impossible de répondre négativement à ce que souhaite Orban. Le récent référendum sur le Brexit démontre bien quelles ambiguïtés recèle cette pratique, de fait contraire à la démocratie. On objectera, on le fait toujours, l’exemple Suisse. Un leurre de plus, la Suisse compte vingt-six cantons dont certains ne sont habités que par quelques milliers d’habitants… et puis souvenons-nous que dans certains de ces sympathiques, fleuris et si propres cantons, les femmes, par référendum se sont vu refuser le droit de vote jusqu’il y a peu ! Dans le dernier des cantons, les femmes attendront 1990 pour pouvoir voter ! Les femmes turques votaient depuis 1923 !

Allemagne 1933 – Europe aujourd’hui !

N’en doutons pas, les mêmes causes produisent les mêmes effets, le chômage de masse, la perte de confiance dans l’avenir, la décrédibilisation du personnel politique, c’est Weimar 1933 ; cela pourrait être partout en Europe dans un futur proche. Sur cette toile de fond peu réjouissante, s’est ajoutée depuis une vingtaine d’années la mise en cause directe, brutale, sanglante des valeurs de notre civilisation. Le monde Arabe, longtemps humilié par une colonisation brutale, ayant quitté l’espérance communiste, ayant subi les dictatures nationalistes peintes aux couleurs d’un socialisme baasiste monstrueux, se lance à corps perdu dans une immersion religieuse moyenâgeuse, tournant le dos, non seulement à la modernité mais aussi aux apports fondamentaux de l’immense, prestigieuse civilisation musulmane. Mettant en cause globalement les valeurs de l’Occident, ces obscurantistes ont déclaré une guerre à tout ce qui ne se soumet pas à leur vision du monde. Ceux qui, pendant des années ont nié ce phénomène, ont nié le remplacement de la population de certains quartiers des villes européennes, ont nié le choc de civilisations qu’Huntington avait déjà conceptualisé dans les années nonante, ceux-là ont refusé de voir le réel, ce que Prévert appelle « les terrifiants pépins du réel. » Il est vrai qu’on perçoit moins bien le remplacement de la population à Woluwe-Saint-Pierre ou à Lasnes. Il en est cependant qui, marqués par une culpabilité postcoloniale, alliée à une haine de soi, sont prêts à se soumettre… de compromis en compromissions liquident une à une nos valeurs fondamentales… « La laïcité, à quoi bon en parler, elle n’existe pas vraiment en Belgique, elle ne figure pas dans la Constitution, l’égalité homme/femme… à quoi bon la mettre en avant alors même que des disparités économiques existent encore même en Belgique… le voile dans les services publics… mais pourquoi pas, chacun doit pouvoir exprimer librement sa foi, n’y a-t-il pas des femmes qui portent au cou une petite croix ! » Fil après fil, c’est la trame des valeurs, de nos valeurs conquises après des siècles de luttes contre l’obscurantisme, qui se déchire. Cela avec le consentement complice de ceux qui ne voient apparemment aucun inconvénient à faire d’un élu un Vice–Président du Parlement bruxellois alors qu’il participa à Anvers à une manifestation dont l’un des slogans était « les juifs dans le gaz »… vous avez dit Valeurs ! Voilà un exemple qui mieux qu’un long discours permet de comprendre pourquoi notre civilisation a perdu confiance en elle-même, en ses valeurs, voilà pourquoi le discours culpabilisant est aujourd’hui dominant.

Défendre… enfin nos valeurs.

La pire des choses, c’est la démocratie veule, celle de Munich qui trahit les démocraties, celle qui, par lâcheté, laisse crever la République espagnole de 1936… On sait le prix qu’il a fallu payer pour réparer ces dramatiques erreurs. L’histoire le démontre tragiquement, la démocratie molle est le chewing-gum de la dictature, elle la mâche, feint d’y prendre goût, mais le sucre ayant disparu, elle le crache au mieux dans le caniveau… ou elle le colle… sous un pupitre du Parlement bruxellois. Nous ne disposons pas de trente-six solutions. La seule qui vaille trouve son fondement dans une foi intransigeante en nos valeurs, dans la défense absolue des Droits de l’Homme et du citoyen, dans le refus catégorique de toute révision de ces droits, dans le respect d’une absolue égalité Homme/Femme, dans le respect de la laïcité. Notre démocratie doit être défendue parce qu’elle seule nous offre des droits, des libertés n’existant nulle part ailleurs… que certains, par bassesses électoralistes, sont prêts à brader. Rappelons-nous que dans les années trente, la France, la Belgique, la Grande-Bretagne, les pays scandinaves ont résisté victorieusement à la vague fasciste. Si Degrelle avait 21 élus en 1936, il lui en restait 2 en 1939 ! Il s’agit aujourd’hui de résister comme Londres l’a fait en septembre 1940 sous les bombes allemandes, recourir à la résilience, sans jamais rien céder de nos libertés, sans rien admettre de ceux qui veulent transformer notre société, liquider nos valeurs… Et surtout, surtout, car là est notre avenir, grâce à un enseignement revalorisé tant au plan de ses moyens budgétaires, qu’au niveau de la rémunération des maîtres, permettre aux enfants d’aujourd’hui, citoyens de demain, de jeter sur le monde un regard instruit ! Ce sont ces regards instruits qui constitueront le rempart de la démocratie, le rempart de nos valeurs.

La vérité ! Ma vérité ! ce n’est rien de fixe, d’arrêté, de trop sûr de soi. Ce n’est que quelque chose qu’on cherche. Ce n’est qu’un grand chemin sur lequel marchent tous les hommes, d’un pas plus ou moins vif, plus ou moins alerte, plus ou moins sûr, mais c’est pour tous le même chemin depuis que l’homme est l’homme, à la conquête d’une petite lumière qui, soudain, l’éclairerait et résoudrait son destin. Ceux qui voient le plus clair marchent le mieux et sont les plus libres

C’est du moins ce que je crois. Nous ne faisons, pour la plupart, que les suivre. Ce que nous appelons notre vérité est fait de quelques rares choses que nous savons, mais d’un bien plus grand nombre que nous croyons seulement, et nous avons tout lieu d’être très humbles et sans arrogance. Le difficile est de garder courage dans ces incertitudes. Beaucoup se fatiguent sur le chemin et finissent par s’en remettre à des fables qui les consolent et leur paraissent tout arranger. C’est d’autant de perdu pour la recherche de la vérité. La mort est au bout pour tout le monde, il est vrai, et il peut sembler qu’il importe guère comment on a vécu, de quelle vaniteuse foi ou de quelle fantaisie on s’est contenté pour vivre et mourir plus tranquille, mais la mesure de notre dignité est sûrement de vouloir vivre dans la clarté, même si notre lucidité ne nous aide pas. Il faut accepter de penser que la vérité peut être triste, mais pour agir et travailler, et la rendre moins triste, croire, quoi qu’il en soit, que les lumières s’ajoutent aux lumières. Là est la grandeur de la vie, et la mort peut n’être qu’un gouffre de clarté où l’on finit par tomber.

Jean Guéhenno – Carnet du Vieil Ecrivain

Originellement paru dans ML 192

Pas grave, ce n’est qu’un « gentil viol » !

La Hulotte

Le 3 février passé, le tribunal correctionnel de Gand a suspendu le prononcé d’un jugement au bénéfice d’un violeur avéré (il était en aveux), le condamnant seulement à dédommager financièrement sa victime. Pour apprécier l’iniquité de cette sentence, il convient de rappeler qu’elle implique l’absence de toute sanction pénale (ni emprisonnement, ni casier judiciaire)  alors que le coupable avait commis des faits qualifiés de crime par le Code pénal et, à ce titre, était passible d’une condamnation lourde devant une cour d’assises[1].

Certes, dans ses attendus, le tribunal a tenté de justifier sa scandaleuse mansuétude. Mais pour ce faire, il a puisé dans le honteux arsenal des préjugés machistes utilisés pour disculper par avance pratiquement tous les violeurs. La tactique est connue : il s’agit d’inverser les rôles du coupable et de la victime. La jeune fille qui a subi le viol avait, en effet, accepté un baiser après un échange de propos un peu lestes. Mais elle avait aussitôt après tenté d’arrêter les gestes outrageants de son agresseur en lui criant à huit reprises son refus d’aller plus loin. Toutefois, d’après le président du tribunal, le pauvre garçon (d’à peine 33 ans !) avait sûrement « mal interprété les signaux émis par la victime ». Quand une sirène d’incendie retentit huit fois, on peut croire qu’il n’y a vraiment pas péril en la demeure, c’est évident ! Et puis – et surtout – ce même tribunal a établi une subtile hiérarchie –  ignorée du Code pénal – dans la pratique du viol, estimant qu’il  « ne s’est pas agi d’un viol avec brutalité ». Car chacun, sans être magistrat, sait  pertinemment que tout agresseur sexuel a un large choix dans la gamme des viols, allant du plus brutal au plus gentil…

Ainsi peut-on comprendre que cet indigne jugement ait fait quelque bruit et que le ministère public ait immédiatement interjeté appel contre lui. Car, ce qui nous paraît gravissime ici, c’est, comme le déclarait Magda De Meyer, la présidente du Vrouwenraad [2], « que le tribunal aille de pair avec le raisonnement que la femme a provoqué elle-même les faits. La décision confirme la mentalité générale dans le système judiciaire à l’égard de la violence sexuelle contre les femmes. » On n’est pas loin, en effet, des formules du genre : « elle l’a bien mérité », voire « elle l’a cherché car elle aime ça »…

Étant donné cette mentalité répandue universellement dans la gent masculine, on ne s’étonnera pas que ce fléau soit en pleine expansion partout dans le monde et en particulier en Belgique. Selon Amnesty, entre 2009 et 2011, le nombre de viols dénoncés auprès de la police a augmenté de 20%[3]. Cependant à peine 4% d’entre eux aboutissent à une condamnation pénale. C’est un signal inquiétant qui est ainsi donné à tous les violeurs. Pas étonnant dès lors que 90% de ces criminels récidivent tant ils sont sûrs de leur impunité.

Si les agressions sexuelles contre des femmes adultes sont des crimes répugnants, que dire alors de la pédophilie ? Elle a pourtant été, il n’y a guère, un avatar de la  « libération sexuelle » chère aux soixante-huitards. Comme pour les viols, que les femmes provoqueraient ou même apprécieraient, il s’est trouvé d’ignobles salauds (comment les appeler autrement ?) pour prétendre que les enfants étaient friands d’attouchements intimes reçus ou même donnés. Ce fut le cas au sein des « Verts » (en Allemagne et en France) qui ont notamment milité pour que la pédophilie soit légalisée ! Daniel Cohn-Bendit a été l’un des principaux promoteurs de cette ignoble campagne. Dans ses écrits et ses interviews, il a fait l’apologie des délices de ces pratiques nauséabondes. Ainsi écrivait-il, en 1975, dans son autobiographie : « Il m’était arrivé plusieurs fois que certains gosses ouvrent ma braguette et commencent à me chatouiller. Je réagissais de manière différente selon les circonstances, mais leur désir me posait un problème. Je leur demandais: « Pourquoi ne jouez-vous pas ensemble, pourquoi m’avez-vous choisi, moi, et pas d’autres gosses? » Mais s’ils insistaient, je les caressais quand même[4] Et le 23 mai 1982, il renchérissait, dans l’émission Apostropohe de Bernard Pivot en déclarant notamment : « La sexualité d’un gosse c’est absolument fantastique. Faut être honnête, sérieux… Moi j’ai travaillé avec des gosses qui avaient entre 4 et 6 ans. Vous savez, quand une petite fille de 5 ans, 5 ans et demi commence à vous déshabiller, c’est fantastique. C’est fantastique parce que c’est un jeu, un jeu absolument érotico-maniaque… »[5]

Depuis 2013, M. Cohn-Bendit et certains de ses amis commencent à devoir rendre des comptes à la Justice. Entre-temps aussi a éclaté l’affaire Dutroux qui a montré jusqu’à quelle horreur absolue pouvait mener la pédophilie. Cette perversion est-elle pour autant en régression ? Nous pensons plutôt qu’à l’instar des autres agressions sexuelles, comme le viol, elle se cache davantage qu’auparavant. Elle se réfugie notamment sur l’Internet où l’on ne compte plus les sites de pornographie enfantine.

Pour combattre le fléau des abus sexuels, il faudrait agir sur l’éducation parentale, scolaire et sociétale d’autant plus qu’un grand nombre d’abuseurs font partie de l’entourage proche de leurs victimes. Cette éducation devrait s’employer d’abord à éradiquer tous les préjugés sexistes et à inculquer prioritairement, depuis l’enfance, l’absolue nécessité du respect de la personne d’autrui dans son intégrité physique et morale.

Tout un programme !

[1] Le crime de viol est passible, selon notre Code pénal (art.375) d’une peine comprise entre dix et quinze ans de réclusion.

[2] Le Conseil flamand des femmes.

[3] Voir notamment : http://www.lesoir.be/472305/article/actualite/belgique/2014-02-19/nombre-viols-en-forte-hausse

[4] Le Grand Bazar, autobiographie de Daniel Cohn-Bendit (Ed. Belfond, 1975).

[5] Pour les dérives érotico-pédophilo-écologistes des Verts et du sieur Cohn-Bendit, voir notamment : http://www.fdesouche.com/394975-daniel-cohn-bendit-rattrape-par-son-passe-pedophile; http://www.liberation.fr/evenement/2001/02/23/l-affaire-cohn-bendit-ou-le-proces-de-mai-68_355607; http://www.slate.fr/monde/72673/pedophilie-verts-allemagne-cohn-bendit       

Originellement paru dans ML 191

Le vivre ensemble passif ou l’agir ensemble actif ?

 Laurent Berger

Au lendemain des attentats de Bruxelles, nous allons continuer à vivre ensemble, avec angélisme et édulcoration des conflits qui existent dans notre société où les rapports humains semblent ne plus vouloir se pacifier que par la consommation et les paradis artificiels. Les activités économiques et la libre circulation des marchandises doivent bien reprendre. Le seul avenir proposé après l’apparition de la violence, c’est de continuer à aller boire des verres, de manger des frites. Avons-nous perdu le goût de l’avenir que nous en sommes arrivés à limiter notre imagination ? Allons-nous maintenir une paix sociale suffisante en apparence en laissant vivre les communautés les unes à côtés des autres ? Allons-nous demeurer entre convaincus dans les salons mondains ? En réalité, nous nous réjouissons de pouvoir vivre ensemble entre nous. Nous n’agissons plus réellement, nous n’osons plus, par autocensure, par bienveillance, par peur du conflit. Or le conflit est déjà bien présent, non pas un conflit entre des civilisations, mais un conflit entre ceux qui aiment la liberté et ceux qui ne l’aiment pas. Entre ceux qui veulent réactiver la notion de citoyenneté et ceux qui veulent maintenir la compétition.

Agir ensemble, c’est pouvoir se rassembler, s’exprimer, remettre en cause un système dogmatique. Certains faits viennent contredire les « bien-pensants », ceux qui pensent que tout est bien dans le meilleur des mondes dans notre petite Belgique. Le président de la Ligue des droits de l’Homme a été arrêté pour être venu à la Bourse rejoindre des militants anti-racistes et durant le même mois, des militants dont certains sont membres d’un groupuscule d’extrême droite belge manifestent librement avec calicots dans Bruxelles! Ce qui signifie que ceux qui remettent en cause le néolibéralisme sont de plus en plus l’objet d’arrestations, voire de violences policières. Le mot d’ordre donné est donc le maintien à tous prix d’un mode de vie unique basé sur le libre-échange et la compétition. Le consommateur a remplacé le citoyen.

« Agir ensemble » suppose la présence de l’éthique, de l’engagement, de l’action alors que le « vivre ensemble » demeure dans la passivité, l’attentisme. Endormis que nous sommes par les appels incessants au divertissement ou à la peur. La peur étouffe la résistance. Il me paraît urgent de nous rappeler que le nazisme est apparu dans une société moderne, libérale. Celui-ci s’est développé grâce au soutien de grandes entreprises allemandes. Croire qu’un islam visible n’est que la douce et belle religion qui défend les pauvres et les révoltés contre l’impérialisme est une illusion. Un islam et le capitalisme fonctionnent très bien ensemble. L’Arabie saoudite en est le modèle parfait, pays à qui la Belgique vend des armes. Le libre-échange ne se soucie guère de l’éthique. Les révoltés qui ont cru trouver dans l’état islamique usurpateur la justice, la défense des pauvres, doivent participer aux exactions commises contre les musulmans eux-mêmes. Derrière « les terroristes » qui nous ont attaqués, se cachaient en réalité des délinquants qui aimaient financer leurs divertissements. La petite délinquance est une réponse à la grande délinquance qui relève de l’obsession de l’argent. Nous apprenons aujourd’hui une nouvelle fois que des centaines de Belges mégariches ont planqué leur argent dans des paradis fiscaux. C’est le quatrième scandale financier mondial (après le OffshoreLeaks, le SwissLeaks, le LuxLeaks) depuis 2013. Et le gouvernement est toujours à la recherche de quelques centaines de millions? Nous pouvons dès lors comprendre pourquoi depuis des années l’enseignement et la culture sont définancés. Le vivre ensemble se satisfait aujourd’hui d’un partage des richesses pour une minorité, il s’incarne également dans une vision multiculturelle artificielle. Au terme multiculturel qui relève souvent d’une approche commerciale et médiatique, je préfère agir dans une société interculturelle.

Agir ensemble suppose la volonté de nommer les choses afin d’éviter l’omniprésence de tabous et de l’autocensure. Le mot radicalisme utilisé aujourd’hui ne permet pas de désigner de manière précise une vision totalitaire qui s’exprime dans un islam qui existe en tant que tel et qui est à différencier des autres islams. Un islam qu’il faudrait voir en face sans détourner les yeux. Certains doux rêveurs ont cru voir dans celui-ci une sorte de communisme spirituel qui permettrait aux défavorisés de maintenir le lien social et la solidarité. Ils ont laissé s’installer dans certains quartiers le contrôle social, la surveillance des grands frères, le retour aux traditions tribales.

Agir ensemble, c’est pouvoir nommer les choses et ne pas s’arrêter à des causes sélectives. Comparer la révolte parfois nihiliste des punks aux jeunes qui mettent des bombes dans notre métro est une comparaison qui révèle la pratique inconsciente ou consciente de l’évitement à désigner correctement une idéologie fasciste et criminelle. Je n’ai jamais vu des punks se faire exploser dans le métro ! Le fascisme n’est pas un nihilisme mais est une idéologie totalitaire qui a recourt à la violence pour s’imposer. Il se déclare dans une société où nous vivons les uns à côté des autres. Nous avons connu le nazisme, nous connaissons aujourd’hui un autre fascisme. Nous devons apprendre à le nommer avec autant de force et de vigueur comme le précédent. Il est un islam totalitaire qui nie l’indépendance de l’individu. Le propre de tous les totalitarismes est d’empêcher la naissance individuelle. Cependant, le néolibéralisme, qui désire la libre circulation, transforme l’éducation du citoyen en éducation du consommateur. Agir ensemble suppose la présence d’individus qui peuvent être acteurs de leur propre vie. Au-dessus de la famille, du clan, de la patrie, de la religion, il existe l’humanité. L’individu et l’humanité sont ainsi à redéfinir afin de pouvoir agir ensemble.

Agir ensemble, c’est pouvoir se mettre d’accord afin de dénoncer toutes les idéologies totalitaires où qu’elles se trouvent. C’est librement, en toute lucidité, que Camus a déchiré sa carte du parti communiste. Camus, un penseur libertaire, qui a toujours su garder son indépendance et son esprit critique. Il est plutôt facile de désigner l’idéologie néo-nazie d’un skinhead, celui-ci sera clairement interpellé tel qu’il est, sans détour, sans édulcoration. Par contre, il n’en est pas de même pour ce que j’ai toujours considéré comme étant un fascisme et non un islamisme et qui existe au sein d’une communauté dite d’origine étrangère. Or les jeunes qui ont commis les attentats à Bruxelles ne sont pas des réfugiés, ils sont nés et ont grandi parmi nous. J’affirmerais même qu’ils se sont trop bien intégrés dans notre société de consommation, ils vendent et consomment des produits, ils portent des Nike, ils vivent de leurs trafics comme les puissants vivent de leurs combines financières, ils entrent dans la compétition par les moyens légaux et illégaux. Les grands couturiers ont compris la loi de l’offre et de la demande quand ils vont proposer des vêtements adaptés à la mode musulmane. Parler d’un échec de l’intégration comme explication unique me paraît aussi révéler l’évitement des véritables responsabilités. Laissons faire les petits trafics afin de ne pas provoquer des émeutes dans certains quartiers, laissons alors les dealers s’armer pour se rendre maîtres de leur territoire.

Agir ensemble implique la présence de deux principes : les normes communes et l’égalité. Il ne sert à rien de dénoncer le communautarisme des autres, si nous-mêmes nous demeurons entre nous, dans  » l’entre soi « , dans les salons mondains des convaincus qui finissent par ne plus se parler qu’entre eux et qui au nom du droit à la différence, laissent les autres parler leur propre langue. Nous sommes pour le port du voile dans « les écoles ghettos » mais nous n’y mettrons certainement pas notre fille ! J’ai souvent écrit que de nos jours, le droit à différence se retourne contre l’égalité. Vous voulez leur imposer de parler le français, mais vous êtes raciste en fait ! Laissons alors chacun parler sa propre langue en abandonnant tout espoir d’un véritable dialogue interculturel. Agir ensemble, c’est assumer la confrontation dans le dialogue, c’est admettre que toutes les idées sont à remettre en cause. Aujourd’hui des gens sont prêts à mourir au nom de leurs idées parce qu’ils refusent de tuer leurs idées. Le pari est de nous libérer de toutes les idéologies quelles qu’elles soient.

Originellement paru dans ML 191

Le « vivre ensemble » et ses nécessaires prolongements

 Philippe Moureaux

Aujourd’hui, après des événements dramatiques qui nous ont conduits à constater avec effroi qu’une frange de notre population  se réfugie dans des conduites criminelles justifiées par de soi-disant impératifs religieux, nous prenons conscience de l’immense difficulté de l’organisation d’un « vivre ensemble » pacifique que nous appelions de tous nos voeux.

Certes, la dérive de cette minorité criminelle trouve ses origines dans nombre de facteurs complexes que j’ai, récemment, tenté de synthétiser dans un livre intitulé « La vérité sur Molenbeek ». Les responsabilités de l’Occident à travers une politique internationale violente, incohérente et sans analyse sérieuse des conséquences ultérieures de ses actes n’est pas mince.

Elle ne doit cependant pas occulter nos responsabilités.

Dans la foulée généreuse de relancer le « vivre ensemble », beaucoup, sans grande réflexion, crient haro sur le maintien de « ghettos » dans nos cités. Lorsque ces paroles proviennent d’interlocuteurs anglo-saxons, elles prêtent à sourire. En effet dans ces pays, particulièrement aux Etats-Unis, ces concentrations de populations sont monnaie courante. Mais dépassons les niaiseries de quelques journalistes sans esprit critique et regardons ce qui se passe chez nous.

Bien sûr, ce que nous appelons des « ghettos » n’a pas l’opacité et la fermeture qui caractérisaient des situations courantes dans le passé. Les espaces dont nous parlons aujourd’hui sont des regroupements de populations qui reproduisent partiellement le mode de vie de leurs pays d’origine. Ces lieux ne sont pas fermés. Malgré une dominante incontestable d’une culture arabo-musulmane ou turque, vous pouvez les traverser, y faire vos achats , mieux, vous pouvez y vivre. D’ailleurs, en plus d’une population européenne résiduaire, on y rencontre de plus en plus de personnes originaires d’Europe centrale ou d’Afrique sub-saharienne.

Certains défendent l’idée qu’il serait simple de disloquer ces « ghettos ». Ils oublient un élément important : ces lieux ne sont pas, pour l’essentiel, des lieux de repli mais bien des lieux de relégation. Les populations bigarrées et d’un niveau social modeste ne sont pas les bienvenues dans les communes ou les quartiers où sont concentrées des classes moyennes et je ne parle pas des « ghettos » de riches…

Tous ceux qui ont tenté d’éparpiller le logement social dans tout Bruxelles pour briser la concentration de populations fragiles ont fait la triste expérience d’une opposition politique de la droite et, plus feutrée, d’une partie de la gauche dite modérée. Moi-même, lorsque j’ai voulu créer des logements sociaux dans le quartier résidentiel de Molenbeek pour briser le carcan de la pauvreté, j’ai subi une volée de bois vert de la droite libérale.

Aérer culturellement nos espaces urbains n’est donc pas chose aisée et beaucoup de ceux qui tiennent de beaux discours en sont les principaux opposants lorsque se profilent à l’horizon des projets concrets.

Que faire ? Dans une période difficile où le fossé entre les cultures différentes s’élargit, il faut dans un premier temps reconstruire des ponts, isoler les extrémistes de tous bords et plaider le vrai : une minorité criminelle ne peut en aucun cas être assimilée à une grande majorité pacifique. Des efforts doivent être faits de part et d’autre. Une attention particulière doit être portée à une fraction de la jeunesse attirée par la violence ambiante. En cette matière, l’action doit être bien pesée et se nourrir d’une connaissance approfondie des ressorts psychologiques qui animent ces jeunes.

La culture doit être encouragée vigoureusement car elle est un lieu propice aux rencontres et aux confrontations pacifiques qui conduisent à des métissages pleins de promesses. En créant au coeur de Molenbeek une maison DES CULTURES, j’ai voulu apporter une contribution majeure à la diffusion des cultures qui s’épanouissent dans le monde entier. La beauté dans toute sa diversité est un gage de respect mutuel.

Au-delà du « vivre ensemble » que je prône sans réserve , il faut oeuvrer à une approche plus forte qu’une simple juxtaposition pacifique de cultures différentes. Le métissage dont je viens de parler me paraît fondamental. Je n’y reviens plus.

Dans des textes écrits précédemment, j’ai à la fois rejeté les accommodements raisonnables à la québecoise – on ne transige pas avec la loi – et j’ai d’un même souffle célébré les accommodements pragmatiques. Je me risque aujourd’hui à une formule nouvelle, celle des « accommodements raisonnables pragmatiques et RECIPROQUES ». Dans un monde où malgré toutes les politiques restrictives la circulation des personnes s’intensifiera, il faut que chacun fasse un effort pour s’adapter à l’autre. J’insiste sur l’aspect réciprocité qui est souvent difficile à obtenir et qui est pourtant crucial. Pour créer une véritable convivialité entre les personnes, il faut tenir compte du vécu de l’autre. J’ai par exemple été peiné par un refus de me serrer la main que je tendais dans un geste plein de respect. J’ai droit à la compréhension de l’autre. Bien entendu, moi aussi, je dois mieux saisir les souhaits de mon interlocuteur.

Et la laïcité ? Je pense qu’au mieux de sa forme, généreuse, empathique, ouverte au monde, elle peut être le creuset de cette politique nouvelle qui va au-delà du  « vivre ensemble ».

Rien n’est simple. L’histoire nous bouscule. Ne perdons pas le fil de l’espoir et de la fraternité.

Originellement paru dans ML 191

Savoir-vivre ou brusseler ?

  Elias Constas

Notion fourre-tout et très moderne, en construction perpétuelle, le savoir- vivre se vit au quotidien avec ses voisins, idéalement. Etre poli avec ceux-ci est aisé. Le passage du test est périlleux lorsqu’on aborde le moment du repas.

Manger est rassembleur mais délie les langues …

Un mélange entre le désir d’inviter son voisin juif ou musulman et l’impossibilité d’offrir au premier un repas kasher et au second un bon vin. Rien n’empêcherait de demander à M. Sarfati, traiteur à Bruxelles, de faire un traditionnel « gefilte fish » ou de ramener de chez le boucher Badr de la place Bockstael de bonnes brochettes, me direz-vous. Certes mais ça ne semble aller que dans un sens. Curieusement ni Abdel ni Moshe ne songeraient un instant à nous inviter et à faire du boudin ou griller un spiringue, ce qui d’ailleurs ne les priverait nullement de manger comme à leur habitude. Qu’est-ce qui les empêche donc de faire une entorse ethno-culinaire ? Anthropologiquement, ce qui n’est pas kasher ou halal est impur et l’ingérer rend impur celui qui le consomme. C’est une croyance bien sûr mais tous les religieux y tiennent. Ceux qui le sont moins ou pas du tout font régulièrement des entorses jusqu’au moment où ils rencontrent un autre membre de la communauté. En fait le problème, c’est l’habitude et la crainte du regard des membres du cercle, cette communauté à laquelle on assigne le droit à la différence tandis qu’il devrait être réservé à tout individu. En tant qu’athées – ou pas – nous voulons faire de notre mieux pour être accueillants, bienveillants. C’est tout à notre honneur. Mais le savoir-vivre n’irait-il que dans un sens ? Notre ouverture nous perdra-t-elle ? Finalement, qu’importe si nous mangeons hallal ou kasher n’est-ce pas ? Dieu ne nous en tiendra pas rigueur. Toutefois, je m’interroge sur nos cohérences et le maintien de nos valeurs. Saviez-vous que manger hallal ou kasher implique de manger un animal tué rituellement en direction de la Mecque ou du Kotel de Jérusalem ? Ces deux lieux symboliquement forts ont-ils subitement un sens auquel un athée – ou même un chrétien – adhère au point d’en manger la viande ?

Il est vrai également que le savoir-vivre est plus difficile quand on aborde la question sur le plan sociologique. Les quartiers sont à Bruxelles moins séparés que dans d’autres villes, mais trop encore. Les tentatives de gentrification du quartier du canal n’aboutissent pas. Sempiternellement, les médias tentent de nous faire comprendre que la pauvreté est une des raisons principales des problèmes que nous connaissons depuis peu. Pourtant elle existe depuis toujours. Je ne vois pas, aussi loin que je me souvienne, d’autres communautés bruxelloises, pauvres elles aussi, qui se seraient « rebellées » de quelque manière que ce soit pour anéantir l’Occident libéral qui les a accueillies. Ni le juif ayant fui les pogroms et la montée du nazisme, ni les mineurs qui ne voyaient en hiver le soleil que le dimanche, ni les Vietnamiens arrivés en masse par bateaux n’ont eu l’idée farfelue d’imposer de force leurs idées quitte à être violents avec leurs hôtes. N’est-il pas insultant pour les Italiens, Espagnols, Iraniens, Libanais, Grecs et autres Polonais d’affirmer que la seule cause à la violence barbare est la paupérisation ? Comment peut-on oublier un passé si récent ?

Une invitée disait dernièrement qu’il fallait cesser de stigmatiser les musulmans en les désignant comme « musulmans de France ». Je comprends l’idée. Ils sont français avant tout disait-elle, elle n’a pas tort. Et pourtant s’il y a bien des membres d’une communauté fiers d’appartenir à l’Umma ( = communauté ) ce sont les musulmans!

Octroyer des droits aux communautés, c’est aliéner les individus qui ne se reconnaissent en elles que de façon distancée (cfr. supra). Le savoir -vivre n’implique pas de diviser pour mieux régner, et pourtant c’est ce qui se fait depuis une trentaine d’années. Les gens qui se sentent faire partie d’une communauté développent volontiers une identité bafouée par l’histoire. Alors seulement se développe dans les sphères politiques une différenciation voulue à laquelle la population consent par tolérance aux déviances bien connues (H. Pena-Ruiz) : séparation hommes femmes dans les piscines, disparition du porc dans de nombreuses cantines, le port du voile pour des élues, l’apparition d’autres élus dans des meetings d’organisations terroristes.

Les causes me semblent nombreuses:

  • Bien sûr les gouvernements occidentaux sont en partie responsables de la haine que certains arabes ressentent à notre égard. Par leur présence au Moyen Orient depuis les événements du 11 septembre, pour des raisons peu louables, dont des raisons géopolitiques liées au pétrole. Il y a un manque de suivi après avoir semé le chaos en Irak, l’EI  (état islamique) étant dans ce pays une créature d’al-Qaida et d’al-Nosra.
  • Notre Etat providence est responsable, de par sa volonté depuis 30 ans d’amadouer une frange de l’immigration, la marocaine, la turque. Pourquoi celles-là plus que d’autres ? Car elles constituent un terreau électoral idéal vu leur nombre croissant.
  • Poussé par les politiques, le Pouvoir Organisateur des écoles dites neutres a progressivement voulu faire bonne figure en supprimant le porc des cantines – ce qu’aucune famille musulmane ne demandait – pour le remplacer par de la viande hallal à Molenbeek. Il n’a pas hésité, doucement mais sûrement, à supprimer les arbres de Noël et la croix de saint Nicolas pour ne pas choquer, niant ainsi un passé judéo-chrétien. Curieux car les athées en sont également héritiers. Une culture qui s’impose c’est de la politique.
  • Les familles qui forment des groupes transférés du Maroc en Belgique avec leur style de vie identique : les enfants jouent à l’extérieur, jusque très tard dans la soirée fréquentant ici plus que là-bas la crème des délinquants. Les mamans que je voyais venir chercher le bulletin de leur « bambin » de 17 ans car celui-ci … dormait. En définitive les parents protègent leur enfant ou le tabassent sous les yeux du directeur, pas de juste milieu.
  • le « politiquement correct » à l’égard de ces familles, car elles sont … fragilisées, comme si les immigrés avant leur arrivée ne l’étaient pas. L’acceptation d’une directrice d’école autorisant que ses élèves ne saluent plus les membres du personnel féminin. Au nom de la paix sociale ?
  • Le rejet des responsabilités, la victimisation. Combien de fois entend-on : « ce n’est pas ça l’islam ! », « ces terroristes ne sont pas musulmans », « Je n’ai rien à voir avec eux ». Pas tout à fait car tous les musulmans font partie de facto de l’Umma. La tristesse de la communauté est sincère mais la frontière avec la victimisation est ténue. Une notion religieuse souvent ignorée en islam est celle de la « taqqyia », la dissimulation de sa foi quitte à mentir pour se protéger ou protéger un autre membre de la communauté (cfr. Salah Abdeslam).
  • Une communauté se tient pour le pire et le meilleur. Le pire, je l’ai vécu dans mes classes en voyant mes élèves se réjouir de l’attentat de Charlie hebdo. Le meilleur, je le souhaite, arrivera quand je verrai des familles entières se rebeller contre des extrémistes des quartiers et les « balancer » à la police. Mais cela n’arrivera pas car l’omerta règne et la défection à la communauté coûte trop cher, elle coûte le rejet pur et simple, sinon plus.

Que faire ?

Le fédéral devrait jouer un rôle plus ferme et de façon plus cohérente à l’égard de ces groupes. Vu que nous ne savons pas ce qui s’enseigne dans les maisons, un regard systématique dans toutes les mosquées du pays avec sanctions administratives et renvoi des imams salafistes zélés. Dans les écoles, des sanctions, un accompagnement des jeunes, et un suivi auprès des parents à chaque dérive raciste antisémite ou anti-belge.

Encourager chaque musulman à développer une adhésion pleine et entière à la citoyenneté. Ce qui certes est difficile sachant que la plupart d’entre eux se sentent plus musulmans que belges, marocains ou turcs. Pourquoi ? Parce que nous avons laissé une trop grande place à la religion, à l’Umma musulmane, négligeant ainsi la citoyenneté.

Les encourager à aimer leur pays d’accueil serait difficile car ils vivent entre eux, ne connaissent pour beaucoup ni l’Ommegang ni le Doudou ni le nom du premier roi des Belges. Beaucoup de Belges non plus, me direz-vous. C’est normal car la Belgique est un pays neuf et le sentiment patriotique nul. Et cela sans parler des problèmes communautaires de notre pays. Est-ce une raison ? Quel est le ciment qui nous lie ?

Les encourager à respecter les lois civiles et s’attacher aux valeurs universelles. Peut-être en France cela fonctionne-t- il mieux au nom de la laïcité. Certes avec des ratés. Mais les prises de position sont plus franches. De nombreux imams n’hésitent pas à monter au créneau et critiquent fermement les attentats. L’imam de Drancy veut exclure des mosquées toute personne ayant des propos extrémistes.

Avoir le courage de définir nos valeurs et s’y tenir quoi qu’il en coûte. Evidemment notre société occidentale est malade. Mais elle a ses côtés positifs : le droit de choisir, la liberté individuelle, le droit à la critique, l’émancipation de la femme. Beaucoup parmi les migrants recherchent à juste titre ces bienfaits. La plupart sont musulmans et veulent sauvegarder leur identité, leurs traditions et en même temps jouir des droits de l’Occident. Ils y arriveront seulement s’ils parviennent à en faire la synthèse (E. Morin), en se décidant à « brusseler ».

Originellement paru dans ML 191

Vivre ensemble est possible… sans les religieux !

 Anne Morelli

Le « Vivre ensemble » est une banalité qui nous est resservie à tout propos et hors de propos.

Pour moi, « Vivre ensemble », c’est habiter le même quartier, être parents d’élèves de la même école, manger et boire ensemble à l’occasion de fêtes ou d’invitations réciproques, se faire la bise lorsqu’on se rencontre, danser ensemble, voir avec plaisir nos enfants respectifs tomber amoureux et partir à leur tour « vivre ensemble ».

Et puis, un jour, nous nous retrouverions côte à côte dans un même cimetière …

C’est le rêve interculturel que je poursuis depuis mon adolescence : curieuse de découvrir d’autres mets, d’autres boissons, d’autres musiques, d’autres façons de penser. J’ai aussi modelé l’éducation que j’ai reçue, au gré de toutes ces nouveautés rencontrées.

J’ai milité âprement – et je ne le regrette nullement – pour les droits des nouveaux venus et contre les préjugés, que ce soit au sein du MRAX, d’Ecole sans racisme ou sous d’autres formes et associations.

Mais que s’est-il passé et quand, pour que ce rêve interculturel se transforme en cauchemar ?

Pourquoi les femmes marocaines de ma génération, que j’avais connues les cheveux au vent et en maillot sur la plage, sont-elles « rentrées dans le rang » ou se taisent ?

Pourquoi les enfants de ces collègues juifs, avec lesquels je festoyais et refaisais le monde, se sont-ils « communautarisés » ?

Il serait fou d’affirmer que le problème est seulement sociologique, né de l’impérialisme occidental et de la paupérisation, et que la religion n’a rien à voir dans ce ressac. En réalité, elle entrave aujourd’hui tout « vivre ensemble ».

Tel juif religieux qui se déclarait intéressé à de longues discussions avec mon mari et moi, commence par poser ses conditions à notre invitation à manger. Quand je lui annonce qu’il n’y aura que des légumes et du poisson kasher dans des assiettes en carton, il semble rassuré puis décline tout de même l’invitation car il craint que mes casseroles ne soient « impures ».

Comme femmes, nous connaissons ces religieux – juifs ou musulmans – qui non seulement se soustraient à nos « bises » mais aussi à notre poignée de main censée les plonger dans un état érotique exacerbé.

Mais il y a plus grave aujourd’hui à Bruxelles : les enfants issus de familles laïques sont ostracisés dans de nombreuses écoles. Un petit garçon de cinq ans qui m’est proche ne va plus à l’école de son quartier « multiculturel » avec plaisir car les autres enfants de maternelle disent qu’il « pue » parce qu’il mange du cochon. Chaque jour il revient en disant qu’Ibrahim lui a encore dit qu’il pue parce qu’ « il ne croit pas à Allah ». Ibrahim, qui est aussi en maternelle, n’a pas pu inventer tout seul cette formule : il l’a glanée chez lui et c’est la religion qui le braque, tout petit déjà, contre les « autres » et l’empêche de vivre avec eux. De nombreux jeunes ménages qui avaient fait le choix, par conviction, de vivre dans un milieu « multiculturel » n’en peuvent plus d’être harcelés, insultés, marginalisés par l’intolérance religieuse.

L’association des parents n’est préoccupée que de la « pureté » religieuse de la nourriture scolaire et de l’effective séparation des sexes lors des sorties scolaires, qui ne pourront plus se faire dans des musées exhibant des œuvres « contraires à la religion ». La fête scolaire ne peut plus se faire qu’au Pepsi-Cola et après vérification de la composition des chips !

Offrez une souris en gomme à un petit camarade et il déclare, horrifié, qu’on a voulu lui faire avaler de la gélatine de porc. Les petits garçons de famille laïque craignent qu’on ne découvre qu’ils ne sont pas circoncis….

Face à tous ces problèmes, beaucoup de jeunes couples laïques abdiquent et abandonnent le rêve du « vivre ensemble » car, dans la réalité, il est impossible de manger, boire, danser (c’est-à-dire vivre), ni même être enterré avec des religieux. Ils abandonnent donc le quartier « multiculturel » qu’ils avaient choisi et déménagent vers un quartier qui leur ressemble. Le quartier dit « multiculturel » devient de plus en plus homogène (musulman à Bruxelles).

Les candides ont beau ânonner que les religions sont pacifiques, elles se doivent en réalité de marquer leurs adeptes et de les distinguer du reste de l’humanité. Leur intolérance rend utopique le beau rêve du « vivre ensemble ».

Pour autant que les religieux n’aient pas comme objectif , rapproché ou lointain, de NOUS faire vivre selon leurs préceptes, tout au plus peut-on encore rêver de vivre côte à côte…

Originellement paru dans ML 191

Crash de la Justice et justice de classe

La Hulotte

Chaque Bruxellois connaît cet édifice pharaonique, planté sur la place Poelaert, du nom de l’architecte mégalomane qui l’a conçu[1]. Il est le siège, depuis 1883, des plus hautes instances judicaires du Royaume. Mais aujourd’hui ce Palais de Justice est à l’image de l’institution vénérable qu’il est censé abriter : en pleine décrépitude. Emprisonné, depuis plus de trente ans, derrière de hideux échafaudages en vue d’une restauration toujours différée, ce colosse de pierre menace de s’écrouler. Vu son état, il a reçu en 2015 une sorte de label de déshonneur : le World Monuments Fund  l’a inscrit sur la liste des 50 monuments les plus menacés du monde[2]. De quels maux souffre donc cet ancêtre mal aimé ? Humidité endémique,  effondrements de plafonds, fissuration des murs, trous dans les planchers, inondations régulières, graffiti jamais nettoyés… Ajoutons-y des pannes de chauffage récurrentes… Et même un grave incendie qui a détruit complètement, en 2012,  le greffe de la Cour d’Appel et a révélé le non-fonctionnement du système d’alarme et l’absence de tout plan d’évacuation ! Au chapitre de la sécurité, retenons encore la protection dérisoire du personnel et des visiteurs, qui a permis quelques évasions spectaculaires de prévenus dangereux … La démonstration de ces carences a été faite par des journalistes de la RTBF qui ont pu à trois reprises se laisser enfermer dans le bâtiment et y passer la nuit sans y rencontrer  âme qui vive[3].

Vu les conditions de travail lamentables du personnel, il a fallu déplacer 70%  des services dans d’autres locaux, loués à prix d’or (20 millions par an). Bel exemple de gaspillage d’argent public puisque la rénovation complète du Palais ne coûterait que 7,5 millions annuels, étalés sur deux décennies.  Cette gabegie est d’autant plus choquante que la Justice subit depuis longtemps un sous-financement sévère, qui n’est pas près de se terminer. Car les  perspectives budgétaires du ministre de tutelle, M. Geens, imposent des restrictions drastiques pour l’avenir : entre 2015 et 2019, il faudra réduire de 12% les frais de personnel, de 28%  ceux de fonctionnement et de 33%  les dépenses d’investissements : soit 400 millions d’économies.

Ces mesures ont paru si graves que, pour la première fois de notre Histoire, le personnel judiciaire au complet a manifesté le 20 mars 2015 devant ce fameux Palais de Justice de Bruxelles. Les plus hauts magistrats eux-mêmes, oubliant leur pusillanime « devoir de réserve », ont osé dénoncer publiquement cette situation dramatique. Ainsi Serge Wynsdau, membre du Collège des Cours et tribunaux, déclarait: « C’est trop. Le budget global de la Belgique fait 360 milliards approximativement. Cette année-ci, on octroie à la Justice 1 milliard 704 millions, mais en définitive, c’est 1,6 milliard, puisque nous avons des factures impayées à rembourser. En 2014, le SPF Justice n’a payé aucune facture de téléphonie… » De son côté, Christian De Valkeneer, président du Collège des Procureurs généraux, renchérissait : « Le collège n’est pas contre des économies mais il y a un seuil en-dessous duquel on ne peut pas aller. À  Liège, on travaille avec des effectifs de 80%. Cela aura des conséquences sur la politique criminelle. » Quant à Manuela Cadelli, présidente de l’Association Syndicale des Magistrats, elle passait à l’attaque : « Nous, nous ne sommes d’accord avec aucune économie. Nous sommes à 0,7% du budget, nous voulons 1% […] Ça fait des années que la magistrature dit qu’on est à un point de non-retour. L’État de droit est en danger : le terrorisme, la délinquance financière minent les États modernes.» Elle soulignait aussi les carences inouïes d’équipement dont souffre la Justice comme l’insuffisance de photocopieuses ou un parc informatique vieux de 25 ans ! Quant à Jean de Codt, premier président de la Cour de Cassation, il pointait la responsabilité des politiques : « Les représentants du peuple, qui sont élus, votent des budgets qui ne nous permettent pas de faire face à la demande croissante de justice.[4] »

Les économies incessantes entraînent en effet des conséquences lourdes pour la qualité du travail judiciaire : un engorgement des parquets et des tribunaux qui  provoquent un arriéré judiciaire intolérable. À  la Cour d’Appel, il faut trois ou quatre ans pour espérer une décision. Mais certains dossiers battent tous les records de lenteur. Le plus emblématique est celui de l’Église de Scientologie, qui a mis 18 ans avant d’arriver en correctionnelle. Et combien d’années faudra-t-il encore avant d’aboutir sans doute à un acquittement pour « dépassement du délai raisonnable » ? C’est un véritable déni de justice !

En plus des restrictions budgétaires se sont ajoutées certaines mesures qui réduisent  l’« offre de Justice», entraînant une discrimination entre riches et pauvres, et d’autres qui mettent en danger l’indépendance même des magistrats. Ainsi, en  juillet 2013,  a  été décrétée  la fusion des arrondissements judiciaires qui passeront de 27 à 12. Parallèlement la Justice de Paix, juridiction de proximité par excellence, va perdre 42 sièges. Conséquences : le justiciable devra parfois parcourir de longues distances pour obtenir justice ; quant aux magistrats, le principe de leur inamovibilité sera bafoué, certains pouvant être déplacés pour les écarter de dossiers « délicats ».

D’autres mesures futures risquent de mettre à mal les garanties d’équité. Koen Geens veut, en effet, décourager le justiciable d’accéder au degré d’appel en supprimant son caractère suspensif. De plus les magistrats devront, selon un « contrat de gestion »  s’engager à boucler une affaire en un an maximum. Pour éviter des délais trop longs, on risque de tomber cette fois dans une Justice expéditive.

Plus grave encore : au 1er janvier 2016, la règle générale sera d’imposer un juge unique dans pratiquement toutes les juridictions, même pour des affaires aussi lourdes que les abus sexuels sur des enfants. Pour beaucoup d’avocats et de magistrats, il s’agit d’une dérive dangereuse. Le pénaliste Xavier Montel-Corte explique pourquoi : « Dans les chambres réservées aux mœurs, on n’a généralement pas de preuves directes, et la victime présumée révèle souvent tardivement les faits. Les magistrats sont pris entre le marteau et l’enclume car on ne peut pas détruire la vie d’une personne sans preuve et on ne peut pas non plus innocenter une personne coupable… Ces dossiers-là  plus que les autres nécessitent un dialogue, il faut des points de vue confrontés de manière objective face aux arguments nécessairement orientés de l’avocat et du parquet.[5]»[6]

Très préoccupantes aussi sont les velléités de suppression de la Cour d’Assises. Même si son existence est garantie par l’article 150 de notre Constitution,  le gouvernement a trouvé le moyen de la rendre obsolète en correctionnalisant pratiquement tous les crimes. Seuls ceux qu’une  décision arbitraire de  la Chambre des mises en accusation aura qualifiés d’« odieux » pourront encore être jugés aux Assises. Ainsi l’unique occasion où le citoyen-juré avait son mot à dire dans une décision judiciaire deviendra exceptionnelle.

D’autres mesures encore éloignent le citoyen de l’accès à la Justice, surtout quand il est pauvre. Nous pensons à l’augmentation des frais de procédure : droits de greffe majorés,  TVA de 21% sur les honoraires d’avocat et  « ticket modérateur »  à charge des bénéficiaires d’un pro deo[7].

La Justice, ou plutôt sa caricature, frappe aussi impitoyablement les jeunes ou les personnes précarisées qui ne « filent pas droit ». C’est le cas des tristement célèbres Sanctions Administratives Communales (SAC), qualifiées par la Ligue des Droits de l’Homme de « Justice de shérif». À partir de 14 ans, pour des « incivilités », on risque, sans aucun recours possible, une amende fixée selon le bon plaisir d’un bourgmestre retranché derrière un règlement communal parfois grotesque (l’interdiction de lancer des boules de neige par exemple)[8].

Dans un autre domaine, on peut aussi constater que des décisions judiciaires frappent de plus en plus souvent les mouvements sociaux et les délégués syndicaux. En cas de piquets de grèves ou d’occupations d’entreprises, des menaces de lourdes astreintes sont brandies par des juges pour faire cesser les mouvements revendicatifs. Des syndicalistes ont été même poursuivis en correctionnelle pour « association de malfaiteurs » et comme « instigateurs » de troubles pour des faits commis alors qu’ils n’étaient même pas présents, et ce en vertu d’une loi de 1886 ![9]

A contrario parfois, il est avec la loi des accommodements. Du moins si l’on est bien renté. On peut alors bénéficier d’une transaction pénale. Le principe en soi n’est pas mauvais. Elle permet d’alléger les tribunaux en sanctionnant d’une amende de petites infractions (en matière de roulage surtout). Elle n’était applicable auparavant qu’à des fautes entraînant une peine de 5 ans de prison maximum. Mais, depuis le 6 mai 2011, elle a été étendue à des crimes et délits pouvant se solder par 20 ans d’emprisonnement comme le vol, la corruption, l’escroquerie, les  fraudes  diverses, l’association  de malfaiteurs, les coups et blessures, voire l’incendie volontaire… Ainsi toute personne inculpée pour ces méfaits peut marchander  avec le Procureur, à n’importe quel stade de la procédure, le montant de l’amende qui lui  permettra d’échapper à toute condamnation pénale et au casier judiciaire. Le juge est donc mis hors-jeu. Ce privilège concerne surtout les gros fraudeurs du fisc et les corrupteurs ou les corrompus. Parmi les premiers bénéficiaires de cette mansuétude, citons la société diamantaire Omega-Diamonds qui a dû payer à peine160 millions d’euros pour une fraude estimée à 4,5 milliards; et le milliardaire belgo-kazakh Pathok Chodiev, poursuivi pour des faits de corruption, qui a été « blanchi » moyennant 25 millions  d’amende. Ajoutons que de lourds soupçons pèsent sur un certain nombre de politiciens belges qui auraient fortement favorisé le vote de cette loi scandaleuse afin de servir leurs intérêts personnels et ceux de leurs  « amis ». Une information judiciaire pour « trafic d’influence » est d’ailleurs en cours[10].

Après ce bref  état  des lieux, il ne nous paraît pas exagéré de parler de dérive évidente du troisième pouvoir vers une  « Justice de classes ».  C’est ce que laissait entendre Damien Vandermeersh, avocat général à la Cour de Cassation, dans une interview : « Atterrir en prison est souvent une réalité pour les moins nantis alors qu’il s’agit plutôt d’une possibilité théorique pour les riches[11]. »

[1] Il couvre une superficie de 52 464 mpour une surface bâtie de 26 006 m2, plus grande que la Basilique Saint-Pierre de Rome qui s’étend « seulement » sur 22 000m2.

[2] http://www.rtbf.be/info/insolites/detail_le-palais-de-justice-de-bruxelles-parmi-les-50-batiments-les-plus-delabres-au-monde?id=9119097

[3]Pour cet état des lieux, voir notamment : http://www.lalibre.be/actu/belgique/le-palais-de-justice-de-bruxelles-accumule-les-deboires-530cd3b235709867e4068256

[4]Voir : http://www.rtl.be/info/belgique/societe/le-manque-de-moyens-ronge-la-justice-la-belgique-prend-des-risques-inouis–709575.aspx et http://www.rtbf.be/info/belgique/detail_economies-dans-la-justice-nous-ne-pourrons-pas-combattre-le-terrorisme?id=8913288

[5] Voir Le Soir du 27/10/15, p.8.

[6] Pour le plan Geens de réforme de la Justice dans son ensemble, voir notamment : https://cdn.nimbu.io/s/1jn2gqe/assets/Plan_Justice_18mars_FR.pdf  et http://www.koengeens.be/fr/news/2015/04/23/la-justice-est-extremement-bon-marche-en-belgique

[7] L’assistance juridique (le « pro deo) permettait de recevoir gratuitement les services d’un avocat à condition de ne pas dépasser le plafond de revenus, assez dérisoire, de 942€ par mois. Dorénavant le justiciable devra en plus s’acquitter d’une participation aux frais de justice. D’après une étude du PTB, les frais moyens d’un procès ont augmenté entre 2013 et 2014 de 24%. Voir Jan FERMON et Christian PANIER, Justice, affaire de classes, Ed. Aden, 2014, pp.61-65

[8] Voir Le Soir du 02/11/15, p.3  et FERMON et PANIER, op. cit. pp.20-21.

[9] Ce fut le cas en 1996 dans le conflit social des Forges de Clabecq. Voir FERMON et PANIER, op.cit. pp.32-34.

[10] Pour les tenants et aboutissants de la loi sur la transaction pénale, voir notamment: Le Soir du 6/11/15, p.4 ;  http://www.rtbf.be/info/belgique/detail_patokh-chodiev-le-businessman-belgo-kazakh-aussi-discret-que-suspect?id=8917187  et FERMON et PANIER, op.cit.pp.5-7 et 16-19.

[11] Cité par FERMON et PANIER, op.cit. p.106.

Originellement paru dans ML 190

La mondialisation et nos défis

Benoît Vandermeerchen

« Résistez à beaucoup, obéissez peu »

(Walt Withman)

« L’avenir nous tourmente, le passé nous retient, peut-être est-ce pour cela que le présent nous échappe»  a écrit en son temps Flaubert.

Mais, en cette période de mondialisation pour le moins troublée, le constat demeure d’une cruelle actualité.

Car, aujourd’hui, plus que jamais, nous vivons dans un monde sans repères.  Eclaté. Pour lequel l’une ou l’autre boussole serait sans nul doute nécessaire.

Un monde où, loin des valeurs universelles prônées par notre laïcité, les seuls choix à faire qui semblent nous être proposés seraient soit une société de consommateurs béats soit un repli aveugle vers les premiers fous de Dieu venus.

Résister ?

Remettre en cause cette situation est complexe car très peu est fait pour que nous en prenions conscience. Ce sentiment d’impuissance est d’autant plus prégnant que la multiplicité et l’éloignement des lieux de décision augmentent la difficulté à interpeller, à se sentir acteur de la gestion de la cité et véritable participant aux grands choix sociétaux.

Et on peut ajouter à ce constat le fait que nous baignons dans un contexte d’immédiateté, de zapping permanent, qui ne favorise guère l’usage de la raison mais, bien au contraire, la manipulation des émotions.

Comme si, dans la relation des faits, une confusion savamment entretenue entre jugement moral et analyse intellectuelle venait polluer tout débat sur les questions internationales et, de ce fait, le rendait impossible.

Dès lors, inévitablement, « les visions manichéennes, ces fruits avariés de la morale prennent une place croissante »[1] ce qui nous donne cette tendance à une « Disneylisation des relations internationales »[2] où, comme dans un épisode de « Star Wars »  ou un discours de G.W. Bush, la lecture politique ne peut plus  se décliner qu’entre un camp du « bien » et un camp du « mal ».

Dans ce cadre, trois grands défis s’offrent à la laïcité si, d’aventure, elle veut pleinement jouer son rôle.

Bulldozer économique …

Dans les rapports économiques Nord-Sud tout d’abord, tout reste encore placé en 2015 sous le signe de la domination, d’une dynamique profondément inégalitaire.

Et, généralement,  à partir du moment où on dispose d’un pouvoir, on tente de le garder. Tout est donc accompli en conséquence et le véritable danger est surtout que « le système est pour lui d’abord un donné qui a toute l’évidence et l’inertie du déjà là, du toujours ainsi »[3]. « Une description naturelle  du monde, comme allant de soi (…) Les marchés décrètent l’ordre mondial, ils disent en quelque sorte le Bien et le Mal, et les Etats s’y plient sans sourciller »[4].

There is no alternative, TINA. Voilà ce qui est martelé par bon nombre de responsables politiques et économiques depuis, dit-on, Margaret Thatcher.

Mais notre laïcité nous pousse à toujours écarter toute solution facile d’engagement doctrinal (quelle que soit la forme de ce dernier). Et à démonter cette logique décrite par un ancien président de la République française à l’époque où il était encore opposant[5],  « colossale puissance des maîtres de cette société qui façonnent à la fois les désirs, les besoins, les rêves et leur assouvissement, qui forgent à la fois l’esclave, ses chaînes et l’amour de l’esclave pour ses chaînes. »[6]

Or, qui pourrait se satisfaire d’un monde figé de toute éternité et d’avoir quasiment un regard de croyant pour lequel toute crise du système serait tout au plus une bévue ou une dérive passagère mais qui, jamais, ne remettrait en cause le système lui-même.

Notre responsabilité est là car, à bien y réfléchir, « le veau d’or ne devient une idole que si les tribus acceptent de se prosterner devant lui »[7]  …

Si on accepte la logique selon laquelle il n’y aurait pas d’alternative, le risque est grand que nous en arrivions à baisser les bras. Comme dans cette jubilatoire parodie d’un congrès fictif du patronat écrite par Paul Lafargue en 1887 dans laquelle il invente un dialogue absurde avec un salarié décrivant le « catéchisme des travailleurs » : «

–              Quelle est ta religion ?

–              La religion du Capital

–              Quels devoirs t’impose la religion du capital ?

–              Deux devoirs principaux : le devoir de renonciation et le devoir de travail »[8]

Devoir de renonciation.  Insupportable pour nous qui voulons œuvrer au progrès de l’humanité.

Dès lors, au-delà des choix à opérer entre les différentes visions que l’on peut avoir de la nature humaine, à nous de tout mettre en œuvre pour rester maîtres de notre destin. D’éviter de voir disparaître cette idée subversive : prendre le contrôle de sa propre vie.

Gouvernance par la peur

Ensuite, de la mondialisation qui s’impose insensiblement à nous, ressort très fort aussi l’imprégnation de la guerre, de l’ébranlement des consciences et d’un destin hasardeux.

Avec les risques que cela suppose dont celui de sacrifier, par manque de jugeote ou de sens de l’intérêt général, ses propres valeurs.

Et aujourd’hui, même dans les démocraties, la frontière entre crispations autoritaires et dérives totalitaires n’est jamais totalement étanche[9].  Pire, la voie vers les discours simplistes, le populisme et la recherche de boucs émissaires est toute tracée. On joue sur les peurs. On les crée. On les instrumentalise.

A titre d’exemple, la dénonciation du terrorisme se transforme de plus en plus en interdiction de réfléchir à ses causes sous peine de passer pour complices objectifs du terrorisme ou pour doux rêveurs.

Ne nous méprenons pas : bien sûr, il faut lutter contre le terrorisme, la violence aveugle, le meurtre, les destructions de biens, …

Cependant, au nom de cet impératif martelé, des Etats ont mis, et mettent encore, en place des procédures judiciaires d’exception pour juger les individus présumés terroristes. Les suspects sont privés du droit à une défense appropriée, les preuves à charge restent secrètes, les jugements sont prononcés par des tribunaux d’exception dont le fonctionnement et la composition portent atteinte aux principes élémentaires d’impartialité. En outre, un arsenal policier touchant l’ensemble des citoyens, en ce compris les personnes qui ne sont pas soupçonnées de faits de terrorisme, se développe dans la précipitation, notamment par l’utilisation de moyens portant atteinte à la vie privée.

Trop souvent, les Etats dans le monde profitent du fait terroriste pour se doter d’un arsenal juridique large leur permettant en fait de réprimer toute forme de contestation politique. Ils sont aidés en cela par le caractère sciemment vague de la définition du terrorisme, qui permet de criminaliser certains mouvements sociaux.

Et, à l’analyse, on peut se demander si, pour certains orphelins de la guerre froide, il ne s’agit pas avant tout de dénoncer l’essor d’un nouvel adversaire qui serait à même de justifier l’augmentation des dépenses militaires.

Retour des religions

Enfin, dans ce monde multipolaire, sans nier la volonté de certains d’exercer une « convictionnalité critique », il convient aussi d’exercer la plus grande vigilance par rapport aux « appareils » religieux dont les tentatives d’immixtions dans la sphère publique sont encore et toujours innombrables  et  tentent d’imposer leur vision de la société à tous.

Vivre ses convictions, ce qui est et reste un droit fondamental,  n’implique pas qu’elles deviennent la norme pour tous !

A nous de bien faire comprendre à tous que la laïcité est en réalité l’avenir de ces religions qui n’ont eu de cesse de s’entredéchirer depuis des siècles. A cet égard, arrêtons donc de créer, du niveau local jusqu’à l’Europe,  des groupes interconvictionnels qui finissent par voler à l’Etat ses prérogatives et par relégitimer tous les appareils cléricaux ….

Au-delà de ces balises

« Ce qui est utopiste, c’est de croire qu’on peut continuer sur le chemin qu’on a emprunté jusqu’à présent sans dommage considérable. Le réalisme aujourd’hui, c’est de changer radicalement le cours de la société. » [10]

Dans cette mutation, notre laïcité doit assumer sa place. Elle doit permettre de penser le monde dans sa totalité plutôt que de le réduire à des identités assignées, à des places déterminées, à des origines immuables ou des communautés fermées sur elles-mêmes.

Plutôt que de construire des murs en pagaille, en nous emprisonnant nous-mêmes, nous avons, nous, à jeter des ponts.

 

[1] Pascal Boniface.

[2] Pascal Boniface.

[3] Alain Accardo.

[4]Michel et Monique Pinçon.

[5]Définitivement, je le préférais à cette époque …

[6] François Mitterrand.

[7]Michel et Monique Pinçon.

[8]Paul Lafargue.

[9]Et ce d’autant plus quand, comme en Belgique, on confie des missions régaliennes aussi essentielles que la police (mais aussi l’armée et les élections !) à de bien compréhensifs nostalgiques de la collaboration …

[10]Olivier Deschutter, ancien Rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation.

Originellement paru dans ML 190