Quand la nature reprend ses droits

Marie Béclard - FAML

L e dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) est paru le 9 août 2021 et il est sans appel : l’humain est responsable du réchauffement de l’atmosphère et l’ampleur des changements climatiques actuels n’a pas été observée depuis des siècles. Le réchauffement climatique va se poursuivre au moins jusqu’en 2050. Cependant, nous pouvons encore éviter une augmentation de plus de 2°C voire de 1,5°C mais pour cela, nous devons atteindre le plus rapidement possible la neutralité pour le CO2 et réduire fortement les émissions des autres gaz à effet de serre.1 Ce rapport, est-ce vraiment une surprise ? Peu d’entre nous arrivait encore à se voiler la face.

Qu’est-ce qui nous attend ? On prévoit une augmentation de la fréquence et de l’intensité de phénomènes climatiques extrêmes : des vagues de chaleur, des fortes précipitations ou des sécheresses selon les régions ainsi que la réduction de la banquise arctique, de la couverture neigeuse et du pergélisol. Toutes ces prévisions qui autrefois semblaient issues d’un film de science fiction commencent aujourd’hui à être une réalité. Toutes les régions du monde subissent déjà les effets du changement climatique. L’été 2021 en aura été un triste exemple : l’Allemagne, la Belgique, la Chine et bien d’autres pays ont été lourdement touchés par les inondations tandis que le Canada, les États-Unis, la Grèce ou la Turquie … ont connu des pics extrêmes de chaleur provoquant des incendies et détruisant des centaines de milliers d’hectares de terre, ainsi que la biodiversité des sites touchés.

L’Europe est naturellement exposée aux catastrophes puisqu’une partie conséquente de sa population se concentre près des cours d’eau et des zones littorales (parfois en dessous du niveau de la mer), dans des zones de montagne accidentées, dans des zones sismiques ou volcaniques ou encore dans des régions extrêmement exposées aux incendies. Il est donc réellement urgent de prendre des décisions et de mener des actions concrètes que se soit au niveau environnemental ou des politiques de développement urbain tant pour réduire l’ampleur de la catastrophe que pour vivre avec un ration risque/bénéfice qui soit acceptable.

Déjà en 2009, l’ONU-SIPC ??? prévoyait que le changement climatique allait accroître les risques de catastrophe en rendant les populations plus vulnérables aux aléas physiques, pour deux raisons: la dégradation des écosystèmes, qui appauvrira les ressources en eau et en nourriture, et une modification des moyens de subsistance due à l’augmentation des aléas météorologiques et climatiques. ²

Pourtant dans des villes comme Bruxelles, des méga projets urbanistiques sont réalisés ou sur la table des négociations. La construction de millier de logements est en jeux. Que justifie l’ampleur de ces projets ? Bruxelles connaît-elle un véritable boom démographique ?
Inondation et pauvreté, un risque accru

1,47 milliard de personnes sont exposées à un risque modéré d’inondation. S’il ne s’agit pas seulement de ménages précarisés, 600 millions d’individus potentiellement touchés sont des personnes à très faibles revenus : « 4 personnes sur 10 exposées au risque d’inondation dans le monde vivent avec moins de 5,50 dollars par jour ».2 Les inondations sont les catastrophes naturelles les plus fréquentes et elles n’épargnent aucun pays. Dans les années à venir, elles seront encore plus nombreuses avec l’affaissement des terres (dues en partie à l’extraction des eaux souterraines) et l’impact de l’urbanisation croissante (puisque les zones sures sont déjà occupées, les populations s’installent dans des zones toujours plus dangereuses) et les conséquences du réchauffement climatique.3

Le problème s’explique en partie car les biens situés dans des zones soumises aux inondations peuvent être beaucoup moins chers ce qui permet à une frange plus pauvre de la population d’accéder à des biens qui auraient été hors budget sans le risque d’inondation. 4

Les conséquences des inondations, ce sont souvent les ménages les plus pauvres qui les ressentent le plus fort et à long terme : faute d’économies et d’accès aux dispositifs de soutien. 5

La nature à la rescousse

En Belgique, de nombreuses photographies prises durant les inondation de l’été 2021 ont mis en évidence la différence entre un milieu resté naturel et un espace artificialisé. L’artificialisation empêche l’infiltration et le stockage des eaux fluviales. Les systèmes artificiels de captages peuvent se retrouver rapidement dépassés par l’arrivée massive d’eau qui provoque des inondations.

Les catastrophes naturelles ne sont que rarement, ou jamais, prises en compte dans les politiques de développement urbain. Il n’est pas rare pour les pays en voie d’urbanisation d’avoir deux ministères complètement différents pour la gestion des situations d’urgence et pour le développement urbain comme si ces deux domaines n’ont pas d’impact l’un sur l’autre.

La nature comme aide précieuse pour lutter contre les inondations

Si les humains rivalisent d’ingéniosité pour mettre en place des systèmes très performants qui doivent garantir la sécurité des populations, ces constructions sont aussi très coûteuses à la construction et à l’entretien. Seuls les pays qui ont les moyens technologiques et financiers protègent leur population à l’aide de ces constructions. Cependant, on néglige très souvent le potentiel protecteur des infrastructures naturelles : « mère nature en personne propose de bien meilleures solutions ».6 Des études montrent que des milieux naturels préservés peuvent réduire l’impact des catastrophes naturelles et qu’à l’opposé la dégradation des écosystèmes accentue les risques. Beaucoup d’écosystèmes agissent comme des zones tampons, absorbant les effets des aléas naturels : diminution des crues, stabilisation des sols, protection des côtes et protection contre les avalanches.

Les infrastructures naturelles sont souvent moins coûteuses à installer ou à préserver et peuvent jouer un rôle protecteur équivalent à celui des ouvrages d’ingénierie comme les digues, les barrages, les murs en béton ou autres systèmes de protection.

Les écosystèmes sont également très importants. Outre la protection contre les aléas, les écosystèmes offrent de nombreux avantages comme la fixation du carbone ou le filtrage et le stockage des eaux, ainsi que des valeurs esthétiques, récréatives et de bien-être qui ne Le rôle des écosystèmes dans la réduction des risques de catastrophes 7

Par exemple, les marécages absorbent une grande partie de l’énergie cinétique destructrice des cyclones à la manière dont une pelouse épaisse et dense absorbe la puissance d’un jet d’eau qui, sur une allée en ciment, éclabousserait avec force en tous sens.

Si de plus en plus de pays ont pris conscience des avantages liés à la protection des milieux naturels comme des récifs coralliens et des forêts de mangroves qui constituent des zones importantes de la biodiversité marine et des tampons essentiels entre la terre et la mer. Dans d’autres endroits du monde, on continue à détruire cette nature protectrice. Par exemple, depuis les années trente, la Louisiane a perdu plus de 50 millions d’hectares de zones humides et le rythme actuel de destruction est de 250 000 hectares par an.8

La chaleur en ville

Si les inondations détruisent et tuent fréquemment, la chaleur peut, elle aussi, être meurtrière. Elle n’a pas cessé d’augmenter dans les villes au fil du temps et l’urbanisation aggrave le réchauffement mondial puisqu’on remplace des zones vertes par des constructions qui n’ont pas la capacité de capter du CO2.

Souvent, on peut observer dans les villes la présence d’un micro climat, les températures sont quelques degrés plus élevés que dans les campagnes environnantes. 9Cela s’explique par l’effet d’îlot de chaleur urbain. Ce phénomène est la conséquence de différents facteurs: mauvaise circulation de l’air, chaleur piégée par les hauts bâtiments, chaleur due aux activités humaines, des matériaux de construction qui absorbent la chaleur et une présence limitée de végétation.10 Pour réduire la chaleur en ville, il est important d’arriver à une artificialisation nulle et engager des dynamiques de renaturation des milieux artificialisés. Pour cela, on peut dé-bitumer, végétaliser, restaurer les friches, avoir une politique qui vise à réhabiliter ou à rénover plutôt que construire. Il faut également préserver et accroître les espaces naturels et restaurer les écosystèmes dégradés.

La nature à Bruxelles

Avec ou sans le rapport du GIEC, on pourrait penser que tout le monde (ou presque) perçoit l’urgence de la situation écologique. Pourtant à Bruxelles, on continue à réaliser et prévoir de grands projets urbanistiques.

Bruxelles est une des capitales les plus «vertes» d’Europe puisque presque 50 % de sa surface est non bâtie, ce qui correspond à environ 8.000 ha : des parcs , des cimetières , des bois et forêts, de nombreux jardins privés , des friches , ainsi que des zones agricoles occupent encore 7% du territoire de la capitale. Mais Bruxelles, c’est aussi 5500 Bruxellois par kilomètre carré.

L’importance en nombre d’espaces verts et la grande variété de milieux ou habitats pour la faune et la flore jouent un rôle primordial dans la préservation de la biodiversité bruxelloise. 11

De 1980 à 2003, la superficie non bâtie a diminué de 17% en Région de Bruxelles-Capitale. Lorsqu’on supprime un espace vert quelque part, cela a une double influence : la nature disparaît du lieu bâti et en plus cela met souvent davantage de pression sur les espaces verts restants ce qui perturbe leur équilibre. 12 Ces dernières années, de nombreux méga projets ont été proposés : méga prison à Haren, construction de logements sur le site du Marais Wiels, site Josaphat et bien d’autres…

Si certains sont abandonnés (au moins temporairement), comme c’est le cas des Marais Wiels, d’autres sites sont encore en grand danger : la fiche Josaphat ou le site des « Dames blanches » pour ne citer que ces exemples.

Le site Josaphat est une ancienne gare de triage qui se situe à cheval sur les communes de Schaerbeek et d’Evere. La Société d’Aménagement Urbain (SAU) la possède depuis 2006.

La région désire créer sur ses 24 hectares un quartier de ville mixte et durable, autour d’un espace vert public. 13  D’un côté, on semble réaliser l’importance de stopper l’urbanisation et de préserver la nature, d’un autre on continue à urbaniser à outrance. Un premier plan d’aménagement durable (PAD) pour le site Josaphat avait été rejeté tant par la commune que par les riverains. Un nouveau PAD propose de préserver la friche sur 1,28 ha  via la création d’un nouveau parc (« biopark ») exclusivement dédié à la biodiversité et dont le futur gestionnaire sera Bruxelles Environnement. Ce nouveau parc public s’intégrera au Wadipark, au Spoorpark et aux talus déjà existants (qui sont maintenus dans le nouveau projet). Ceci permettra, au total, de disposer d’un parc d’un seul tenant d’une superficie de 5,05 ha . 14

Mais c’est ignorer les risques de la fragmentation sur les habitats spécifiques nécessaires à la faune et à la flore pour exister. Pollutions, changements climatiques, fréquentation trop importante de certains espaces verts, ainsi que l’arrivée d’espèces exotiques envahissantes ou encore l’assèchement de zones humides rendent vulnérables de nombreuses espèces vivantes ou menacent directement leur survie. Les changements des conditions de vie naturelles des espèces, conduisent certaines à s’éteindre, ou à migrer, amenant des déséquilibres. 15
Dans le nouveau projet, la friche devrait accueillir 1200 logements contre 1600 logements précédemment. Comment peut-on espérer que le site ne soit pas bouleversé par l’arrivée d’autant d’habitants ainsi que par la construction de deux écoles, …

L’importance de repenser le logement

Doit-on vraiment encore construire autant de nouveaux logements ? C’est une question qu’on peut légitimement se poser. Bruxelles connaît-elle un boom démographique ? L’Ibsa (Institut Bruxellois de statistique et d’analyse) il y a eu près de 10 000 habitants supplémentaires en 2019 à Bruxelles. Au 1er janvier 2020, la Région de Bruxelles-Capitale comptait 1 218 255 habitants, elle n’a jamais été aussi peuplée. 16

Actuellement, la croissance démographique bruxelloise est stable, on n’assiste donc pas à un véritable boom démographique.

Certes, Bruxelles manque de logements mais de nombreux opposants aux projets d’urbanisation demandent de s’intéresser préalablement à la question des logements vides. Il existe une importante partie de bâti non utilisé : des bureaux ou des habitations vides. Plutôt que de détruire des espaces verts, il semble important de davantage rénover le bâti vétuste ou de donner de nouvelles fonctions à des bâtiments. En effet, depuis le confinement et le succès du télétravail, de nombreux immeubles de bureaux se retrouvent désormais vides. Les sociétés vont encore probablement réduire leur surface de bureaux. Plutôt que de laisser ses bâtiments vides se délabrer, il est possible de changer leur affectation et de les destiner au logement. Leopold Views à Evere est un ancien immeuble de bureaux des années 70 qui a été entièrement rénové et transformé en immeuble à appartements.

L’urbanisme vert

La végétalisation des toits aide à réduire les températures dans les bâtiments, empêcher les îlots de chaleur. Vraie bonne idée ou poudre aux yeux ? Les toitures végétales aident un peu la biodiversité : sur ces toits les insectes trouvent de quoi subsister. Les toits végétalisés rafraîchissent localement la ville grâce à l’évapotranspiration. En effet, « par une journée ensoleillée de 26°C (à l’ombre), un toit exposé au soleil peut atteindre une température de 80°C si sa couleur est foncée, 45°C si sa couleur est blanche et seulement 29°C s’il est recouvert de végétaux. On peut estimer l’écart de température ressenti dans une ville à -0,5°C en moyenne, pouvant atteindre -2°C. »17 Végétaliser représente donc une solution pour certains éléments mais ne remplace pas la nature.

Il est important d’avoir une politique d’aménagement urbain qui prend en compte l’importance de la nature que ce soit pour diminuer le réchauffement climatique, éviter les catastrophes naturelles ou encore conserver la biodiversité.

 

1 Le rapport du GIEC pour les parents et enseignants publié le 24 août 2021 et Informations consultées le 26 août 2021 sur le site https://bonpote.com/le-rapport-du-giec-pour-les-parents-et-enseignants/
2 J. E. RENTSCHLER, M. SALHAB, 1,47 milliard de personnes sont exposées à un risque d’inondation, et plus d’un tiers d’entre elles à des catastrophes aux effets dévastateurs publié le 12 novembre 2020 et consulté le 27 août 2021 sur le site https://blogs.worldbank.org/fr/voices/1-47-milliard-de-personnes-sont-exposees-risque-inondation
3 J. RENRSCHLER, M. SALHAB, People in Harm’s Way Flood Exposure and Poverty in 189 Countries, dans Poverty and Shared Prosperity 2020 consulté sur le 29 août 2021 sur le site https://openknowledge.worldbank.org/bitstream/handle/10986/34655/People-in-Harm-39-s-Way-Flood-Exposure-and-Poverty-in-189-Countries.pdf?sequence=1&isAllowed=y
4 J. RENRSCHLER, M. SALHAB, People in Harm’s Way Flood Exposure and Poverty in 189 Countries, dans Poverty and Shared Prosperity 2020 consulté sur le 29 août 2021 sur le site https://openknowledge.worldbank.org/bitstream/handle/10986/34655/People-in-Harm-39-s-Way-Flood-Exposure-and-Poverty-in-189-Countries.pdf?sequence=1&isAllowed=y
5 J. E. RENTSCHLER, M. SALHAB, 1,47 milliard de personnes sont exposées à un risque d’inondation, et plus d’un tiers d’entre elles à des catastrophes aux effets dévastateurs f et consulté le 27 août 2021 sur le site https://blogs.worldbank.org/fr/voices/1-47-milliard-de-personnes-sont-exposees-risque-inondation
6 Informations consultées le 28 août 2021 sur le site https://www1.undp.org/content/undp/fr/home/blog/2017/5/11/Nature-to-the-rescue-Reducing-flood-risks-by-using-ecosystem-services.html?fbclid=IwAR0LaaY_qF6I3dEA905XxLficz0XrVg3QmKTp3nJcFtuXuXkDJO1h5CF91c
7 Karen Sudmeier-Rieux, Le rôle des écosystèmes dans la réduction des risques de catastrophes https://www.coe.int/t/dg4/majorhazards/ressources/pub/Ecosystem-DRR_fr.pdf
8 F. MANCEBO., « Ville durable et changement climatique », dans Environnement Urbain Urban Environment, 2011, volume 5, VRM, Montréal. http://www.vrm.ca/cyber_pub.asp?vol=2011
9 Y. HIRSCH, Caractéristiques de l’îlot de chaleur urbain et recherche d’une solution paysagère pour le site de la résidence Damrémont à Paris, Gembloux, 2016-2017 consulté le 31 aout 2021 sur le site https://matheo.uliege.be/bitstream/2268.2/2982/5/TFEVF2ff.pdf
10 Informations consultées le 26 août 2021 sur le site https://climat.be/actualites/2021/6e-rapport-du-giec-face-a-des-risques-sans-precedent-la-communaute-scientifique-lance-un-nouveau-signal-d-alarme
11 La biodiversité mis à jour le 18/05/2020 consulté sur le 20 août 2021 sur le site
https://environnement.brussels/thematiques/espaces-verts-et-biodiversite/la-biodiversite
12 La biodiversité à Bruxelles. Une chance exceptionnelle ! Informations consultées le 21 août 2021 sur le site https://document.environnement.brussels/opac_css/elecfile/Biodiversite%202010%20FR? Sur le site_ga=2.91080477.666227197.1627929601-1648543707.1627929601 p. 6
13 Josaphat Informations consultées le 20 août 202https://perspective.brussels/fr/projets/poles-strategiques/josaphat
14 Josaphat Informations consultées le 20 août 202https://perspective.brussels/fr/projets/poles-strategiques/josaphat
15 La biodiversité mis à jour le 18/05/2020
https://environnement.brussels/thematiques/espaces-verts-et-biodiversite/la-biodiversite
16 J.P. HERMIA, Baromètre démographique 2020 de la Région de Bruxelles-Capitale, informations consultées le 12 août 2021 sur le site https://ibsa.brussels/sites/default/files/publication/documents/Focus-43_FR.pdf
17 https://particivil.org/2021/03/03/les-toitures-vegetalisees-une-solution-efficace-pour-le-deploiement-de-la-nature-en-ville/

Ah, qu’elle sera belle la France…

Patricia Keimeul - Administratrice FAML

Ah, qu’elle sera belle la France avec ses joyeux troubadours en gilets jaunes, Florian Philippot, Nicolas Dupont-Aignan et bien sûr Francis Lalanne, brillant acteur dont l’humour et l’enthousiasme raviront son public.

Ah qu’elle sera belle la France débarrassée de tous ces manipulés de l’industrie pharmaceutique qui  auront péri dans d’atroces souffrances provoquées par les effets secondaires d’un vaccin trop rapidement mis au point et inoculé à grand coup de pub à une population de moutons idiots.

Ah qu’elle sera belle la France une fois les complotistes au pouvoir, eux qui savaient et que personne ne voulait entendre, eux qui savaient que se faire administrer un remède à une pandémie mondiale ayant fait des centaines de milliers de morts était une hérésie.

Chacun fait ses choix, en accord avec sa conscience, et chacun en assume les conséquences

Pauvre Marx…

Patricia Keimeul - Administratrice FAML

Marx disait « La religion est le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans cœur, comme elle est l’esprit de conditions sociales d’où l’esprit est exclu. Elle est l’opium du peuple. L’abolition de la religion en tant que bonheur illusoire du peuple est l’exigence que formule son bonheur réel. »

Pratiquer une religion c’est comme se droguer. Si la religion est l’opium du peuple, c’est que ce peuple a besoin d’un puissant narcotique pour supporter les souffrances sociales qu’on lui inflige, que les classes dominantes lui infligent. Elle permet donc de justifier les inégalités sociales et aux classes dites inférieures de les accepter.

Celui qui use de ce stupéfiant ressent un effet relaxant qui lui procure un bien-être intense, il en oublie, tout à sa béatitude, la situation misérable dans laquelle il se trouve. Il perd ainsi toute capacité et toute envie de se révolter et reste dans ce rapport de soumission consenti.

Une misère cependant bien réelle, matérielle qui trouve son origine dans l’existence de ces rapports de domination, d’inégalité et d’exploitation des travailleurs et qui, grâce aux effets lénifiants de la drogue, est supportée.

La religion est tout à la fois le remède qui soigne la souffrance de la classe populaire et ce qui l’anesthésie par la promesse d’un monde meilleur, celui auquel on accède une fois mort. Celui situé la-haut, rempli de jeunes vierges pour les uns – la reconstruction des hymens doit y être une industrie florissante – et pour les autres, de riz au lait (de soya pour les végans) à déguster avec des petites cuillers en argent, c’est du moins ce que me racontait ma grand-mère et nul doute qu’elle devait avoir des informations sérieuses vu sa fréquentation assidue des églises. Elle a rejoint le paradis il y a de nombreuses années et depuis, plus la moindre nouvelle, pas le moindre petit signe pour infirmer ou pour confirmer l’information…

Les régimes communistes ont donc décidé de bannir les deux drogues, opium et religion. Une fois affranchi des promesses chimériques de la religion, l’individu se trouvera en mesure d’agir contre l’injustice sociale dont il est la victime.

Ce n’est pas, selon le philosophe, contre les pratiques religieuses qu’il faut lutter mais bien contre les conditions qui ont amené leur existence. Et ce contre quoi il faut lutter c’est le capitalisme industriel qui fait que ce n’est plus le système productif qui est au service de l’homme mais bien celui-ci qui est au service de ce système.

Lutter contre les religions revient donc à lutter contre les injustices de la société dans laquelle vivent les travailleurs.

Lorsque le régime communiste a aboli les religions (essentiellement catholique et orthodoxe) en Union soviétique et dans les républiques qui en dépendaient, aucun parti de gauche en Occident n’y a trouvé grand-chose à redire.

Il faut dire qu’à l’époque, les socialistes étaient encore laïques, ceci expliquant sans doute cela…

Et voilà que ce sont les mêmes héritiers de Marx qui, aujourd’hui oubliant que la drogue annihile toute capacité de révolte contre les injustices sociales, en recommandent l’usage à la fois pour ses qualités apaisantes mais aussi, semblerait-il, pour ses vertus émancipatrices.

Et ce doit être vrai. En voici quelques preuves :

Ne nomme-t-on pas une femme voilée commissaire du gouvernement auprès de l’Institut pour l’égalité hommes/femmes ? Emancipation par le port d’un signe de soumission, non pas aux classes dominantes mais à …Dieu. Cette même personne, dans une interview accordée au journal Le Soir le 4 juillet dernier, remet en question le principe de la séparation de l’Église et de l’État qui, même s’il n’est pas inscrit formellement dans notre Constitution est fondateur de notre démocratie, au motif qu’il ne tient pas compte du changement démographique !

Ne choisit-on pas, en 2015, l’Arabie saoudite, royaume wahhabite bien connu pour sa tolérance, à la direction du panel droits de l’homme de l’ONU ? Droits de l’homme ! C’est bien de cela qu’il s’agit car la femme, elle, n’y détient aucun droit, obligée, en vertu d’une interprétation rigoriste du Coran, de se voiler entièrement afin de se soustraire aux regards concupiscents des mâles incapables de réprimer leurs ardeurs.

Un énorme pas en avant a cependant été fait dans l’émancipation de la femme  saoudienne: elle a obtenu l’autorisation de conduire une voiture. Pas question toutefois d’aller se balader seule ou avec ses copines, un mari, un frère, … elle est bien entendu « priée » de se faire accompagner d’un mari, d’un frère, … qui veillera à la préservation de sa vertu.

Et, lorsque cette femme, lassée d’un mari qu’on lui a imposé, se jette dans les bras d’un amant, elle commet là l’irréparable. Pour sa punition  la femme adultère périra par lapidation sous les yeux d’un public curieux, on a le sens du fun ou on ne l’a pas ….

Et d’ailleurs c’est bien fait pour elle, elle n’avait qu’à être fidèle et à ne pas avoir la burqa aguicheuse.

De même, celui qui ose porter une critique à l’égard de la religion sera, au mieux, fouetté, au pire exécuté.

Les femmes et les opposants au régime subissent le même sort dans l’Iran des ayatollahs, dans l’Afghanistan des talibans, …. tous ceux que les pays occidentaux ont eux-mêmes et pour diverses raisons – notamment celles de tenter d’enrayer l’influence de ce qui était encore l’Union soviétique – portés au pouvoir.

De libres et émancipées qu’elles étaient, les femmes ont perdu tous leurs droits. Les talibans leur interdisant de travailler, le pays s’est retrouvé sans enseignants et sans médecins, professions essentiellement exercées par la gent féminine.

C’est grâce aux vertus émancipatrices de la religion que les parents soucieux du bonheur de leurs filles leur choisissent un époux. Pas question de se soustraire à ce mariage  arrangé entre les familles. Certaines l’ont fait et l’ont payé de leur vie. Des frères tout dévoués à leur famille, ont, sans le moindre état d’âme, ôté la vie à celles qui lui avaient jeté le déshonneur.

Elles n’avaient qu’à obéir et devenir les épouses dévouées et aimantes d’un homme, souvent trop vieux pour elles. Et d’ailleurs, l’amour est-il nécessaire lorsqu’un bon accord entre familles fonde la relation conjugale?

Le mur de Berlin tombe et les religions qui étaient bannies de l’autre côté refleurissent un peu partout, plus radicales les unes que les autres.

Les très catholiques Pologne, Hongrie, … sont bien connues pour favoriser l’émancipation des minorités sexuelles.

Pourquoi leur accorder des droits ? ils n’ont qu’à être hétéros comme tout le monde.

Les orthodoxes ne sont pas en reste en ce qui concerne les droits émancipateurs des LGBTQ+

Et ce n’est pas parce que des lois homophobes limitant la liberté d’expression dans le but de « préserver les enfants » sont votées en Hongrie, que des lois limitant drastiquement le droit à l’avortement voient le jour, qu’il n’y a pas émancipation de l’homme, du vrai, du viril…

Les femmes aussi, que ce soit en Pologne, en Hongrie, en Turquie,… ont acquis leur émancipation : elles ont le droit de rester à la maison et de faire des enfants … ce qui est tout à fait normal vu qu’elles sont bien moins intelligentes que leurs virils homologues masculins, c’est du moins ce qu’ils affirment.

Plus près de chez nous, les cathos fondamentalistes tendance Mgr Lefebvre, refusent en vrac le mariage gay, l’adoption d’enfants par ces couples, l’avortement, la PMA … dénier à la femme le droit de disposer de son corps fait partie de son émancipation… d’ailleurs, si on laisse faire cette frivole insouciante, elle est capable de faire interrompre sa grossesse au cours du huitième mois (dixit une femme médecin et politicienne belge…). On n’appellerait pas ça un accouchement prématuré ?

En Italie, le journal milanais Corriere della Serra rapporte que, et c’est une première dans les relations entre les deux États, « le Vatican a activé ses canaux diplomatiques pour demander formellement au gouvernement italien de modifier une proposition de loi ». Cette loi censée lutter contre l’homophobie, la transphobie, la misogynie mettrait en péril, selon le Saint-Siège, la liberté d’expression des catholiques italiens. Autrement dit, le catholique italien doit avoir le droit d’être homophobe et de le faire savoir.

Le texte qui vise à combattre les discriminations liées à l’orientation sexuelle des individus mais aussi celles à l’encontre des personnes handicapées n’est pas du goût de la diplomatie vaticane qui enjoint le gouvernement italien de modifier son texte qui représenterait une violation des accords du Latran qui organisent les rapports entre l’Église catholique et l’État italien.

Outre l’ingérence dans les affaires d’un gouvernement , le texte se penche et donne un avis plutôt tranché sur la notion de différence sexuelle qui dérive de la révélation divine et qui en conséquence ne peut être discutée . Homosexualité, non, pédophilie oui même si les victimes sont pour la plupart des petits garçons …

Émancipation ? De qui ? Lorsque des vieillards en robe du soir (pas très viril tout ça) vivant dans un monde à part, s’arrogent le droit d’imposer à la société séculière des règles tout droit venues du ciel, c’est à toute la société qu’ils refusent l’émancipation.

Quant aux protestants évangélistes, leurs prédicateurs se remplissent les poches de l’argent « volé » aux fidèles à qui ils expliquent lors de leurs prêches, comment s’en passer, comment vivre avec peu peut rendre plus heureux. N’est-ce pas toujours ce même rapport de domination que Marx critiquait il y a plus de cent ans déjà ? Qu’il soit le fait du pouvoir patronal ou religieux, c’est toujours le dominé qui fait les frais d’un rapport de soumission « librement » consenti.

Les religions sont en vente libre dans notre pays – elles bénéficient même de plantureux financements à charge de chacun d’entre nous – ce qui n’est pas le cas de l’opium et des autres substances hallucinogènes dont certains de nos hommes politiques semblent abuser… l’incohérence de certains de leurs propos, leurs promesses oubliées, bafouées,… en témoignent. Ou alors c’est l’attrait irrésistible du pouvoir, ce qui est une autre addiction, une autre drogue.

La libéralisation du commerce des drogues douces serait sans doute une bonne chose, elles paraissent bien moins dangereuses ….

 

 

 

 

 

 

 

Vaccination, passeport sanitaire, obligation ? Pour qui ? ….

Patricia Keimeul - Administratrice FAML

Alors que la vaccination a enfin atteint son rythme de croisière avec la livraison de doses émanant de différents laboratoires (Pfizer, Moderna, Astra Zeneca, Johnson & Johnson,…) de nombreux citoyens sont encore réticents à l’idée de recevoir celle qui leur est dévolue, certains par peur irrationnelle, d’autres convaincus qu’en mème temps que le vaccin, c’est une puce gps qu’on leur inoculera, d’autres encore refusant l’injection du vaccin provenant du laboratoire Astra Zeneca, avec lequel de très rares cas de thromboses mortelles sur des millions de doses sont à déplorer. Les péripéties autour de l’utilisation de ce vaccin ont légitimement pu faire naître une certaine inquiétude chez ceux à qui l’on devait l’administrer d’abord sans limite d’âge, réservé ensuite aux plus de 60 ans pour être finalement injecté aux plus de 40 ans. A cela, il faut ajouter la très récente décision européenne de ne plus s’approvisionner de ce vaccin tout en garantissant que ceux qui en ont bénéficié en première dose auraient bel et bien la seconde du même vaccin.

Il faut savoir que, comme tout vaccin celui contre le COVID comporte le risque de voir apparaître quelques effets secondaires, comme un état grippal, quelques douleurs musculaires ou localisées à l’endroit de l’injection.

Le taux d’immunité collective est fixé à 70 %. Il s’obtient en additionnant le nombre de personnes vaccinées à celles ayant une immunité naturelle ou obtenue par une contamination préalable. C’est pourquoi la vaccination est fondamentale dans la lutte contre la pandémie et dans la perspective de retrouver une vie sans contraintes. Et, cela semble fonctionner puisque tous les chiffres, que ce soient ceux des contaminations, des hospitalisations, du nombre de patients en soins intensifs ou encore, et c’est le plus important, ceux des décès liés à la pandémie baissent quotidiennement.

La vaccination est, depuis toujours, importante pour la santé publique .

Chaque année, la vaccination permet de prévenir deux à trois millions de décès dus à des maladies comme la diphtérie, le tétanos, la coqueluche, la grippe et la rougeole. La mortalité due à la rougeole a d’ailleurs diminué de 80% dans le monde, passant d’environ 545 000 décès en 2000 à 110 000 en 2017.

Si la couverture vaccinale mondiale s’améliorait encore, 1,5 million de décès supplémentaires pourraient être évités.

La vaccination obligatoire des enfants instaurée en 1967 a permis l’éradication en Belgique de la poliomyélite. La presque totalité des parents y soumettent de bonne grâce leurs bambins. Les 98 % d’enfants vaccinés protègent en quelque sorte les 2 % de réfractaires de cette maladie très contagieuse et incurable  et pour laquelle seule la prévention est efficace.

Si aujourd’hui en Belgique seule la vaccination contre la polio est encore obligatoire, nombre de collectivités – crèches, écoles, prégardiennats – et milieux d’accueil agréés par l’ONE (office national de l’enfance) exigent une attestation de vaccination contre la diphtérie, la coqueluche, les infections à Haemophilus influenzae de type b, la rougeole, la rubéole et les oreillons et ce, dans le but tout à fait légitime de préserver la santé de tous les enfants.

Rares sont ceux qui refusent de se conformer à cette obligation.

Pourquoi dès lors ne pas rendre aussi la vaccination contre une maladie aussi contagieuse que la/le COVID obligatoire ?

L’ampleur de la pandémie et une létalité bien supérieure à celle d’une grippe saisonnière pourraient le suggérer or elle ne se fait que sur base volontaire, dans le respect de la liberté individuelle.  Celle-ci, dit le ministre de la santé, repose sur les principes de respect de l’autonomie individuelle et de l’intégrité physique de la personne.

Nous savons que le seul moyen éthiquement acceptable pour atteindre l’immunité collective réside dans la vaccination. Laisser circuler le virus dans l’espoir d’obtenir cette immunité est une option qui ne peut être envisagée car elle impliquerait potentiellement la mort de milliers de personnes.

Cependant, de nombreux Belges se méfient de cette technologie élaborée en un temps record (après plus de 40 ans, il n’existe toujours pas de traitement préventif contre le VIH) et dont ils craignent encore les effets et l’efficacité à long terme.

La vaccination prioritaire du personnel de santé qui, pour la plupart s’y est soumis volontairement, devrait être de nature à rassurer sur une éventuelle dangerosité du produit. Une hécatombe parmi cette catégorie professionnelle n’était pas envisageable et aurait été une véritable tragédie.

Si les réticences devaient s’avérer trop nombreuses rendant le taux de vaccination insuffisant, les experts du Comité de bioéthique précisent qu’alors on ne pourra pas faire l’impasse tout au moins sur un débat pour la rendre obligatoire.

« L’immunité collective est un bien commun. La solidarité impose un devoir de protection à l’égard des plus fragiles, écrivent les experts du Comité de Bioéthique, et dans ce cas, l’obligation vaccinale sera éthiquement acceptable, compte tenu du danger que représente la/le Covid-19 pour certains groupes de population. »

Si l’immunité collective n’intervient pas suffisamment vite, l’épidémie pourrait reprendre vigueur et mettre a néant les efforts consentis durant de longs mois dit Florence Caeymaex, chercheuse au FNRS, professeure de philosophie éthique à l’ULiège et Présidente du Comité Consultatif de Bioéthique.

Dans la lutte contre cette longue pandémie, la solidarité doit être de mise. Chacun doit y mettre du sien et ne pas compter sur le fait que son voisin a été vacciné pour pouvoir s’en dispenser. Si tel est le cas, il ne faudra pas s’étonner que des mesures plus radicales soient prises et que la piqûre soit rendue obligatoire.

Faudrait-il rendre la vaccination obligatoire pour le personnel soignant ?

La vaccination du personnel médical répond à une double but :

Il s’agit tout d’abord de prémunir les travailleurs du risque de contamination en leur assurant une protection individuelle et ensuite d’éviter au personnel soignant de transmettre aux patients une maladie potentiellement dangereuse pour eux.

L’arrêté royal du 4 août 1996 a rendu obligatoire en milieu de soins, la vaccination contre l’hépatite B et contre le tétanos de même que le dépistage de la tuberculose par test tuberculinique.

En ce qui concerne le COVID, l’impact du virus sur les personnes hospitalisées ou sur les résidents des maisons de repos semble suffisamment important pour justifier lui aussi l’obligation vaccinale.

Quoiqu’il en soit, les soignants devraient à tout le moins avoir une obligation morale de se faire vacciner, la santé de leurs patients en dépend.

Donner plus de libertés aux personnes vaccinées ?

L’idée de rendre la vaccination obligatoire pour permettre de revenir à certaines activités comme faire des voyages de longues distances en avion, assister à des événements de grande ampleur comme des festivals, des concerts, … est dans l’air. La vaccination deviendrait alors un précieux sésame.

Un certificat COVID européen permettra aux ressortissants européens de circuler librement à travers le territoire de l’Union. Il pourra également faciliter l’accès à de grands événements comme des festivals, des compétitions sportives de grande ampleur, …

Ce certificat attestera qu’une personne a été vaccinée. Dans le cas contraire, celle-ci devra apporter la preuve d’un test négatif ou d’une immunité liée au fait d’avoir eu la maladie.

Il est évident que la vaccination facilitera les déplacements de ceux qui pourront en faire la preuve. Pour les autres, des tests négatifs devront être présentés à l’entrée de chaque pays.

Une fois la campagne de vaccination à laquelle chaque citoyen européen aura accès gratuitement, sera terminée, les détenteurs du passeport verront leur vie grandement facilitée.

Faut-il y voir une discrimination par rapport à ceux contraints d’effectuer le test ? L’accès à la vaccination est gratuit. Ceux qui, pour des raisons qui leur sont personnelles, ont choisi, au nom de leur liberté, de la refuser en assument les conséquences.

Quoiqu’il en soit, plus la couverture vaccinale sera importante, plus vite nous retrouverons le « monde d’avant ».

 

 

Un élève égale un élève?

Marie Béclard - FAML

P etit retour en arrière . De 1815 à 1830, suite à la défaite de Napoléon, la Belgique et la Hollande sont réunies dans un royaume des Pays-Bas gouverné par le roi Guillaume Ier. Dans la tradition hollandaise, l’Etat est fort interventionniste en matière d’enseignement: il nomme ses enseignants aussi bien au niveau primaire que secondaire. Le contrôle passe même par la formation des enseignants du primaire dans des écoles normales d’État. Cet interventionnisme passe mal auprès des catholiques belges et des libéraux qui regrettent le manque de liberté laissé aux écoles et aux pédagogues.

Ce n’est donc pas étonnant que libéraux et catholiques se soient mis d’accord pour inscrire la liberté de l’enseignement dans la Constitution de 1831 à l’article 17 (devenu aujourd’hui l’article 24). « L’enseignement est libre ; toute mesure préventive est interdite ; la répression des délits n’est réglée que par la loi. L’instruction publique donnée aux frais de l’État est également réglée par la loi ». [1]

Dès lors, les différents pouvoirs organisateurs disposent du droit « d’ouvrir une école, de la maintenir et de déterminer son projet philosophique et religieux ainsi que ses méthodes pédagogiques », d’être libre de choisir son personnel et de définir ses missions pour concrétiser sa tendance philosophique et pédagogique ainsi qu’un pouvoir de décision dans l’organisation de l’établissement. [2]

Des réseaux, de la concurrence positive ou déloyale ?

Aujourd’hui, en Belgique francophone, il a plusieurs réseaux d’enseignements qui coexistent. Le premier est organisé et entièrement financé par la Fédération Wallonie-Bruxelles, on l’appelle l’enseignement officiel. En parallèle, les communes et les provinces proposent également un enseignement qui est dénommé l’officiel subventionné, ses frais de fonctionnement lui sont partiellement payés par la Fédération, le reste de son financement lui vient donc de son pouvoir organisateur la commune ou la province. Ces deux types de pouvoirs organisateurs utilisent des bâtiments publics qui leur appartiennent pour ouvrir des écoles. Ils répondent aux exigences d’un socle commun, se plient à des évaluations externes imposées par la Fédération et proposent l’ensemble des cours des religions ou de morale pour les cultes reconnus en Belgique à raison d’une heure par semaine. Une heure de cours de philosophie et citoyenneté est également prévue. Chaque école reste cependant libre de ses méthodes pédagogiques. Ces deux réseaux scolarisaient ensemble 50,3 % d’élèves pour l’année 2018-2019.

Il existe ensuite, un enseignement dit libre qui est soit confessionnel (catholique, islamique, judaïque…) soit non confessionnel. C’est le cas des écoles comme Decroly, Singelijn …. Les différentes écoles du réseau libre scolarisaient en 2018-2019, 49,7% des élèves. Une grande majorité de ces élèves sont inscrits dans le libre confessionnel catholique. Les pouvoirs organisateurs sont des diocèses, des congrégations religieuses ou des associations sans but lucratif . Les écoles de ces réseaux sont très largement financées avec des deniers publics puisque 96 % de leurs subventions viennent de la Fédération Wallonie Bruxelles dont la plus grande part sert à financer la totalité des salaires des enseignants. [3] En effet, depuis le pacte scolaire voté le 29 mai 1959, l’enseignement libre reçoit un financement quasi égal à celui de l’enseignement officiel, tout en gardant une structure privée (asbl); c’est ce que l’on a appelé un « service public fonctionnel ». [4] Cependant, peut-on accepter qu’un service public d’un Etat qui prône la neutralité puisse être effectué par de congrégations religieuses ? Que des cours de religion catholique soient imposés à une population non croyante ou d’une autre confession ? Doit-on continuer à financer un enseignement qui ne répond pas aux exigences de neutralité? Pourrait-on remettre en question la sacro-sainte liberté des parents ? La concurrence entre réseaux a-t-elle un impact qu’il soit positif ou négatif sur la qualité de l’enseignement en Belgique francophone ?

Actuellement en Belgique, on se retrouve dans une logique de quasi marché et si la concurrence favorise parfois la qualité quand il s’agit de marchandises, dans l’enseignement il semblerait que ce soit tout le contraire.  Les établissements se situent dans une logique de différenciation complémentaire. Certains établissements se spécialisent dans la réception d’élèves et d’autres dans le refoulement. Les écoles « réceptacles » reçoivent les jeunes qui ont épuisé les possibilités d’inscription (après réorientation, redoublement ou expulsion). Les écoles « écrémées » conservent les élèves étiquetés conformes aux critères de l’excellence scolaire.

Ainsi, certaines écoles se vident ou deviennent des écoles ghettos tandis que d’autres ont des listes d’attente kilométriques et attirent les plus nantis. La Belgique fait partie des pays qui ont le plus haut degré d’inégalité sociale à l’école et ces inégalités s’expliquent en partie à cause de la liberté qui existe à créer des écoles et à la relative souveraineté qu’ont les parents d’essayer d’inscrire leur enfant où ils le souhaitent.[5]

Si ces dernières années, quelques écoles à pédagogie active se sont créées en s’inscrivant dans le réseau libre: Singelijn secondaire, de l’autre côté de l’école à Auderghem… le réseau libre reste composé majoritairement d’écoles confessionnelles catholiques. Comment expliquer le paradoxe selon lequel « on assiste à une déchristianisation et une sécularisation massive de la société tandis qu’en contrepoint, il y a une croissance comme jamais atteinte de l’enseignement catholique en Belgique francophone » ? [6]

On entend souvent que l’enseignement libre est meilleur : la Libre Belgique titrait en 2015:« L’enseignement libre est moins cher et plus performant » et en 2008 RTL titrait déjà « Les chiffres le prouvent: l’enseignement libre est plus performant que l’officiel ». Mais d’où vient cette idée que l’enseignement libre catholique serait le seul à proposer des établissements de qualité alors que l’enseignement officiel est tout simplement présenté comme dysfonctionnel et trop cher ?

En 2009, Le Ligueur interrogeait ses lecteurs sur ce qui préside au choix d’une école pour un parent. Les critères qui avaient mis en évidence par leur exploration étaient les suivants : la proximité, la qualité, les enseignants, la mixité culturelle, le réseau d’enseignement et, plus marginalement, l’occasion de s’impliquer dans la vie de l’école. [7] La réputation joue un rôle primordial dans le choix des parents. Mais comment se construit une réputation d’école ? Trouve-t-on des évaluations comme pour un restaurant, est-ce que ce sont les résultats à une épreuve externe comme le CEB ou CE1D par exemple ou les enquêtes Pisa, résultats qui seraient accessibles aux parents ? Une grande partie de la réputation se joue sur le bouche à oreille, mais il est très difficile de juger objectivement de la qualité d’une école sur une autre. Les critères variant tellement d’un parent à l’autre ou d’un enfant à l’autre. Certains cherchent la performance scolaire là où d’autres cherchent un climat bienveillant et l’épanouissement de l’enfant. Les parents jugeront une école comme bonne ou mauvaise selon l’expérience que leur propre enfant y aura vécu. On est là, loin d’un critère objectif. Dans les articles de presse, on parle des résultats à certaines épreuves mais on sait que ces résultats ne sont pas toujours représentatifs de tous les aspects des apprentissages réalisés d’une école. Si certaines préparent leurs élèves à être performants à ce type d’épreuves délaissant d’autres matières ou compétences importantes suite de la phrase ?.

L’étude de A. Baudaux et de 0. Servais met en avant une autre problématique, les idées reçues : «  Les parents issus de l’immigration envisagent notamment l’enseignement catholique comme une des portes d’entrée dans la société belge, un accès à la « culture » du pays, avec une place pour les autres religions » même si ce n’est pas leur religion ».[8] Pour d’autres, le fait que les écoles libres demandent plus de participation financière des parents est un gage de qualité. Une sorte de « il faut souffrir pour être beau » qui se transforme dans ce contexte en « je dois me sacrifier pour que mon enfant reçoive un meilleur enseignement ». Pour d’autres, le critère confessionnel est perçu comme « un corollaire dont on s’accommode » pour avoir accès à un enseignement de qualité.

Pourtant quand on regarde l’offre d’enseignement du libre, on observe une grande diversité des établissements du réseau [9], tout comme c’est le cas dans l’enseignement officiel.

Pour l’enseignement secondaire, la situation est un peu différente de celle du fondamental. En effet, s’il existe beaucoup d’écoles communales officielles, les établissements secondaires se font souvent plus rares. Les élèves qui désirent suivre une option en particulier, privilégient l’école qui la leur propose plutôt que le réseau. Le réseau libre dispose d’une beaucoup plus grande autonomie que les écoles officielles et cela le rend plus flexible, ce qui plaît. Selon certain, cette liberté pourrait permettre d’être plus qualitatif. Par exemple, dans quelques pouvoirs organisateurs du réseau officiel, les enseignants ne sont pas engagés par le directeur de l’école mais par le pouvoir organisateur lui-même. Le directeur peut donc plus difficilement mettre en place une équipe qui répond à sa vision de son école. [10]Cette autonomie se marque également dans la pratique du renvoi d’un élève. Un étudiant problématique sera plus facilement poussé vers la porte dans le libre que dans l’officiel où les procédures sont plus complexes. Quand on sait l’importance accordée par les parents à la « discipline », on comprend aisément qu’il est plus facile de faire régner l’ordre quand on peut exclure plus facilement les éléments perturbateurs.

Cette autonomie plus grande serait-elle à elle seule l’explication du décalage d’image entre l’école officielle et celle du réseau libre ? Une autre explication pourrait résider dans le matraquage médiatique qui met en avant le réseau libre confessionnel catholique et qui entretient le mythe, le sentiment à certains parents que ce réseau est plus qualitatif. Le Secrétariat général de l’enseignement catholique (SeGEC) en Communautés française et germanophone de Belgique joue un rôle dans la construction de cette image. Chaque jour, il s’attelle à communiquer dans la presse pour faire passer le message que l’enseignement libre est sur tous les combats. Par contre, il manque actuellement de défenseur de l’enseignement officiel.

Comment rendre l’enseignement plus égalitaire ?

L’article 24 de la Constitution, en permettant une grande liberté dans l’enseignement a ouvert la boîte de Pandore de la concurrence et avec elle, la ségrégation scolaire et les inégalités. Un réseau unique d’enseignement permettrait « d’éviter une dispersion des moyens et une concurrence stérile héritées de clivages philosophiques et religieux » permettant ainsi de proposer un enseignement public gratuit et de qualité à chaque élève. [11] Selon Nico Hirtt, réduire la liberté de choix des parents, en proposant à chaque enfant une école en début de scolarité permettrait de faire disparaître les écoles ghettos et d’offrir ainsi un enseignement de qualité à chaque enfant.[12] Pour qu’enfin, un élève égale un élève mais pas simplement au niveau financier comme ne cesse de le réclamer Etienne Michel, directeur général du SEGEC. Que chaque élève puisse disposer des mêmes chances de réussir à l’école. Les parents ne choisissent pas d’abord l’enseignement libre pour les valeurs chrétiennes, ils cherchent le meilleur pour leur enfant et comme le marketing mis en place leur laisse penser que si on veut un enseignement de qualité, le libre est la seule alternative valable. Il est donc important que l’enseignement officiel puisse également retrouver une image qualitative. Si actuellement, notre société n’est pas égalitaire, on ne peut cependant se résigner à ce que les écoles, acteur primordial, soient un moyen de relégation et n’offrent pas les mêmes chances de réussite à tous les enfants.

  1. H. DRAELANTS, V. DUPRIEZ, C. MAROY, « Le système scolaire » dans Dossiers du CRISP, 2011/1 N° 76, p11.
  2. La liberté d’enseignement, https://dial.uclouvain.be/pr/boreal/en/object/boreal%3A127600/datastream/PDF_01/view
  3. C. de BOUTTEMONT,  « Le système éducatif belge », Revue internationale d’éducation de Sèvres [En ligne], 37 | décembre 2004, mis en ligne le 18 novembre 2011, consulté le 26 mai 2021. URL : http://journals.openedition.org/ries/1466 ; DOI : https://doi.org/10.4000/ries.1466
  4. R. MOOR, Pour plus de mixité sociale : réseau unique et libre-choix adapté, informations consultées le 12 mai 2021 sur le site https://www.calliege.be/salut-fraternite/85hs/pour-plus-de-mixite-sociale-reseau-unique-et-libre-choix-adapte/
  5. Revue française de pédagogie2017/2 (n° 199), pages 117 à 138
  6. O. SERVAIS, dans S. BOCART, Pourquoi choisit-on l’école catholique?informations consultées le 19 avril 2021 sur le sitehttps://www.lalibre.be/belgique/pourquoi-choisit-on-l-ecole-catholique-51b8f1fde4b0de6db9c82005#:~:text=On%20assiste%20%C3%A0%20une%20esp%C3%A8ce,l’enseignement%20catholique%20en%20Belgique
  7. A. BAUDAUX, O. SERVAIS, « Choisir un établissement, transmettre des valeurs, s’identifier à un collectif  » dans: Entrées Libres, no. Hors série (2012) dans: Éthos de l’école catholique, Choisir un établissement, transmettre des valeurs, s’identifier à un collectif, 2013 http://hdl.handle.net/2078.1/141558 , p.14.
  8. A. BAUDAUX, O. SERVAIS, « Choisir un établissement, transmettre des valeurs, s’identifier à un collectif  » dans: Entrées Libres, no. Hors série (2012) dans: Éthos de l’école catholique, Choisir un établissement, transmettre des valeurs, s’identifier à un collectif, 2013 http://hdl.handle.net/2078.1/141558 , p.14.
  9. A. BAUDAUX, O. SERVAIS, « Choisir un établissement, transmettre des valeurs, s’identifier à un collectif  » dans: Entrées Libres, no. Hors série (2012) dans: Éthos de l’école catholique, Choisir un établissement, transmettre des valeurs, s’identifier à un collectif, 2013 http://hdl.handle.net/2078.1/141558 , p.14.
  10. A. BAUDAUX, O. SERVAIS, « Choisir un établissement, transmettre des valeurs, s’identifier à un collectif  » dans: Entrées Libres, no. Hors série (2012) dans: Éthos de l’école catholique, Choisir un établissement, transmettre des valeurs, s’identifier à un collectif, 2013 http://hdl.handle.net/2078.1/141558 , p.17.
  11. https://www.cedep.be/?p=323
  12. N. HIRTT, Inégalités, ségrégations, marché scolaire : petites leçons de PISA 2018, publié le 9 décembre 2019 informations consultées le 12 mai 2021 sur le site https://www.skolo.org/2019/12/09/inegalites-segregations-marche-scolaire-petites-lecons-de-pisa-2018/

Deux heures de philosophie et de citoyenneté : assez de tergiversations

Le groupe de travail parlementaire qui, selon la Déclaration de politique communautaire, est chargé d’examiner « l’extension [d’une heure] à deux heures du cours de philosophie et citoyenneté pour l’ensemble des élèves de l’obligatoire » remettra ses conclusions dans les prochaines semaines. Comme convenu, il poursuit des travaux menés en 2018 par un précédent groupe de travail. A ce moment déjà, la volonté commune à tous les partis était bien « l’évolution du CPC vers un cours unique de deux périodes », moyennant des particularités propres à chaque courant politique. Ce consensus de départ pour lancer les travaux actuels semblait d’autant plus solide que la situation actuelle est intenable pour les professeurs et les élèves : des conditions de travail et de mobilité compliquées pour les enseignants, des difficultés organisationnelles absurdes pour les directions, et enfin des inégalités entre élèves, professeurs, et réseaux… Toutes ces difficultés sont le fruit d’une dizaine de combinaisons possibles pour les élèves et les écoles, et bientôt davantage si l’on introduit un nouveau cours suite à la reconnaissance du bouddhisme comme culte officiel. Tant sur le plan pédagogique qu’organisationnel, le statu quo est intenable.

A ce tableau noir plaidant en faveur d’un unique cours de deux heures en lieu et place des cours convictionnels, s’ajoutent trois éléments de fond qui permettrait à la Belgique de rejoindre la plupart des pays européens ayant inscrit la philosophie à leur programme d’enseignement.

Le premier se situe au niveau de l’objectif principal du cours de philosophie et citoyenneté : les enjeux de société – désinformation, repli identitaire, inégalités hommes/femmes, populisme, radicalisme, climato-scepticisme… – obligent nos élèves à se doter d’outils philosophiques pour apprendre à forger leur propre opinion, mais aussi comprendre et exercer tout ce que recouvre le concept de citoyenneté. Cette nécessité s’est illustrée notamment durant la crise sanitaire, avec un retour en force de la désinformation, du complotisme et de la méfiance envers les sciences et les savoirs empiriques. Aujourd’hui, nous n’avons pas le luxe de considérer certains prétextes plus importants que cet enjeu fondamental pour l’avenir de nos jeunes. Consacrer deux heures par semaine à la philosophie et la citoyenneté est un minimum.

C’est ensuite une question d’égalité. Réunir tous les élèves dans un vrai cours de deux heures de philosophie et citoyenneté, c’est les initier ensemble à la culture du débat, au questionnement philosophique, à la construction d’un discours et d’une pensée critique, ainsi qu’à l’acceptation des différents points-de-vue sur des sujets variés d’actualité. Ces outils philosophiques ne sont pas innés. Ils nécessitent d’être découverts, appris et exercés tout au long de sa scolarité. Le cours de philosophie et citoyenneté est le seul endroit qui garantit à tous les élèves francophones, ensemble, de bénéficier de manière équitable de cet apprentissage et de les préparer à penser librement. Ce cours s’inscrit donc sur le terrain de l’égalité.

Enfin, la possibilité du choix qui fonde notre système actuel est le fruit d’un compromis et donc forcément imparfait. En termes de vivre ensemble et de citoyenneté, il apprend aux élèves dès leur plus jeune âge que la religion de leurs parents les invite à se séparer pour réfléchir au sens de la vie. A l’inverse, un cours de deux heures de philosophie et citoyenneté réunit les élèves, quelles que soient leurs convictions ou celles de leurs parents, et les invite à se questionner ensemble sur ce qui les réunit. Doit-on encore reporter le moment où l’école cessera d’être la seule institution de service public qui sépare les enfants sur base de leurs croyances et les identifie comme tels ? Est-ce bien la société que nous voulons ?

Instaurer un cours de philosophie et citoyenneté de deux heures pour tous les élèves ne suppose pas de supprimer l’offre de cours religieux qui peut exister en dehors de la grille horaire afin de respecter le prescrit constitutionnel. Toute une autre série de questions légitimes se pose, comme par exemple le maintien de l’emploi, mais prenons garde à ce que ces questions qui devaient au départ être résolues dans ce débat ne deviennent pas au final des blocages. Les enjeux sont trop importants. L’extrême droite est à nos portes, en Belgique et partout ailleurs en Europe. Elle cristallise et alimente une grande partie des enjeux de société qui recueille la méfiance des citoyens. A long terme, seuls des esprits libres, critiques, tolérants, citoyens et démocratiques pourront gagner le combat contre la tendance aux radicalités. C’est tout l’objectif d’offrir deux heures de philosophie et de citoyenneté à nos jeunes, et de prendre en compte leur intérêt supérieur avant toute autre considération politique ou économique.

Texte co-signé par les présidents du Centre d’Action Laïque, de la Fédération des associations de parents de l’enseignement officiel (FAPEO) et de la Ligue de l’enseignement et de l’éducation permanente.

 

Je voudrais m’inspirer de cette discipline ou plutôt tenter de la transposer.

Mon ambition est d’écrire une chronique autour de la laïcité dans laquelle ne figurerait pas une seule fois le mot «voile».

Lorsque la constitution belge fut adoptée en 1831, elle instaure la séparation de l’Église et de l’État. Avec une majorité catholique, un parti libéral en partie encore confessionnel et un parti ouvrier qui n’existait pas, ce fut un fameux défi.

Cette séparation fut le premier exemple de compromis à la belge.

Depuis lors, malgré la coexistence ( longtemps difficile) d’ un réseau d’enseignement officiel public avec un réseau d’enseignement libre, privé et confessionnel, malgré le financement des cultes par l’État ( et depuis 1993, le financement de la «laïcité organisée»), malgré les liens historiques de la monarchie à l’Église, le principe de neutralité inscrit dès l’origine dans notre constitution demeure, ayant permis d’y intégrer, des lois progressistes du point de vue de la laïcité: euthanasie, dépénalisation partielle de l’avortement, mariage pour tous…

Rien n’est jamais acquis…

Le XVIIIème siècle fut nommé siècle des Lumières.

Un des principes essentiels de la pensée philosophique de cette époque est celui d’universalité. Il suppose l’unicité du genre humain et du même coup sa séparation du genre animal. Cela signifie donc qu’il est désormais contraire au droit naturel de fonder en Raison, une équivalence entre un marché aux esclaves et un marché aux bestiaux ou de justifier un questionnement sur l’existence ou l’inexistence de l’âme des Indiens.

Cette notion d’universalité est placée au cœur de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, puis de la Déclaration Universelle des droits de l’homme et du citoyen de 1948.

Certes, le «principe égalité» inscrit dans ces Déclarations, est davantage formel que réel et donc non dénué d’idéologie. Tous les hommes sont égaux en droits mais nous savons très bien que certains sont plus égaux que d’autres! N’empêche, selon les époques de rédaction de ces textes, la perméabilité entre les classes sociales fut et reste désormais de l’ordre du possible. Ce qui n’était pas le cas au moyen-âge.

L’universalisme porte en lui-même une tendance à la perfectibilité.

Son ambition est de faire fructifier ce qui relie et rassemble les humains. L’universalisme se heurte ainsi à la culture des particularismes et des identités qui elle, met l’accent sur ce qui sépare et différencie les humains.

Remarquons que le curseur qui souligne aujourd’hui la place de ce qui serait ou pas progressiste semble malheureusement s’être inversé. Les principes universalistes sont désormais accusés d’être portés par la droite («blanche» et «néocoloniale» ) tandis que la revendication du droit à la « différence » est gratifiée de l’aura de l’ouverture et de la tolérance.

Ce contexte permet de comprendre l’opposition assez nouvelle entre «laïcité exclusive» et «laïcité inclusive». L’universalisme dont serait porteuse la première discriminerait tandis que les appels identitaires véhiculés par la seconde inclurait. Étrange paradoxe!

Certes, pouvoir assumer et cultiver ses richesses culturelles est un des rouages essentiels de la démocratie. Cependant leur «exposition» ou la revendication de leur «étalage» dans les institutions qui ont partie liée avec notre condition de citoyens pose question. Et ce, précisément dans les administrations dont le fondement renvoie au fait que nous sommes tous membres, en droit, du corps politique de la nation.

Que signifie dans ce contexte le fait d’afficher ses «différences»?

Une façon de se distinguer? De se distancier? De s’affirmer en sous-groupe? Est-ce un signe de ralliement? Un message tacite d’opposition? Une façon de pointer «l’autre» pour lui demander de se positionner?

Les philosophes des Lumières ont posé les prémices de la séparation de l’Église et de l’État et donc de la laïcité politique.

Étaient-ils incroyants, impies et bouffeurs de curés?

Certes Diderot et d’Alembert étaient athées. Ils ne critiquaient cependant pas la pratique de la foi mais l’institution religieuse.

Rousseau était déiste.

Montesquieu est resté croyant même si «L’Esprit des Lois» fut mis à l’index par les autorités cléricales (1742)

Pour Spinoza, un Dieu immanent à la nature existait.

Kant était piétiste. Il croyait en l’immortalité de l’âme. Mais son approche de la religion dépendait de sa pensée critique et en particulier du statut qu’il voulait accorder à la connaissance.

Le siècle des Lumières est le siècle de la Raison. Kant a placé au cœur de sa pensée la notion d’entendement. Il en donne une conception qui synthétise l’esprit de son siècle et interpelle notre modernité.

Le philosophe distingue en effet deux niveaux d’interrogation.

D’une part, celui qui relève des fins premières ou dernières, qu’il qualifie de domaine de l’«en soi» ou des noumènes [1]. Ce champ, tout essentiel qu’il soit, n’aurait rien à voir avec la raison. Il est de l’ordre de la foi, des croyances, des convictions et donc de l’engagement personnel.

D’autre part, celui qui relève des phénomènes, domaine que nous pouvons appréhender grâce à notre raison/entendement et qui constitue le champ du savoir. Champ sur lequel sont basées les avancées scientifiques et serait de l’ordre d’un partage commun, donc universel.

Kant exprime très clairement ce dualisme:

«Je devrais supprimer le savoir pour trouver la foi».

«Je devrais supprimer la foi pour accéder au savoir».

Voilà qui nous pousse à méditer.

L’habit ne fait certes pas le moine.

Mais il n’est pas toujours innocent ou neutre.

Il porte la distinction, il revendique la différence et l’appartenance identitaire.

Nos lieux de formation dans le réseau scolaire officiel et public?

Ne devrions nous pas garantir qu’ils puissent transmettre et surtout qu’ils forment à la transmission de connaissances hors dogmes, hors particularismes et clanismes pour être en lien avec une conception de la citoyenneté qui renvoie à l’appartenance universelle du genre humain?

Il est grand temps de réfléchir sur les termes d’inclusion et d’exclusion et de retrouver le sens.

  1. Du grec nous qui signifie intelligence, souffle.

Déshabiller la laïcité ?

Marianne Sluszny - Scénariste, romancière, philosophe

« La Disparition » est un roman de Georges Perec paru en 1969. Sa spécificité est qu’il ne comporte pas une seule fois la lettre E, celle la plus usitée de la langue française.

Je voudrais m’inspirer de cette discipline ou plutôt tenter de la transposer.

Mon ambition est d’écrire une chronique autour de la laïcité dans laquelle ne figurerait pas une seule fois le mot «voile».

Lorsque la constitution belge fut adoptée en 1831, elle instaure la séparation de l’Église et de l’État. Avec une majorité catholique, un parti libéral en partie encore confessionnel et un parti ouvrier qui n’existait pas, ce fut un fameux défi.

Cette séparation fut le premier exemple de compromis à la belge.

Depuis lors, malgré la coexistence ( longtemps difficile) d’ un réseau d’enseignement officiel public avec un réseau d’enseignement libre, privé et confessionnel, malgré le financement des cultes par l’État ( et depuis 1993, le financement de la «laïcité organisée»), malgré les liens historiques de la monarchie à l’Église, le principe de neutralité inscrit dès l’origine dans notre constitution demeure, ayant permis d’y intégrer, des lois progressistes du point de vue de la laïcité: euthanasie, dépénalisation partielle de l’avortement, mariage pour tous…

Rien n’est jamais acquis…

Le XVIIIème siècle fut nommé siècle des Lumières.

Un des principes essentiels de la pensée philosophique de cette époque est celui d’universalité. Il suppose l’unicité du genre humain et du même coup sa séparation du genre animal. Cela signifie donc qu’il est désormais contraire au droit naturel de fonder en Raison, une équivalence entre un marché aux esclaves et un marché aux bestiaux ou de justifier un questionnement sur l’existence ou l’inexistence de l’âme des Indiens.

Cette notion d’universalité est placée au cœur de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, puis de la Déclaration Universelle des droits de l’homme et du citoyen de 1948.

Certes, le «principe égalité» inscrit dans ces Déclarations, est davantage formel que réel et donc non dénué d’idéologie. Tous les hommes sont égaux en droits mais nous savons très bien que certains sont plus égaux que d’autres! N’empêche, selon les époques de rédaction de ces textes, la perméabilité entre les classes sociales fut et reste désormais de l’ordre du possible. Ce qui n’était pas le cas au moyen-âge.

L’universalisme porte en lui-même une tendance à la perfectibilité.

Son ambition est de faire fructifier ce qui relie et rassemble les humains. L’universalisme se heurte ainsi à la culture des particularismes et des identités qui elle, met l’accent sur ce qui sépare et différencie les humains.

Remarquons que le curseur qui souligne aujourd’hui la place de ce qui serait ou pas progressiste semble malheureusement s’être inversé. Les principes universalistes sont désormais accusés d’être portés par la droite («blanche» et «néocoloniale» ) tandis que la revendication du droit à la « différence » est gratifiée de l’aura de l’ouverture et de la tolérance.

Ce contexte permet de comprendre l’opposition assez nouvelle entre «laïcité exclusive» et «laïcité inclusive». L’universalisme dont serait porteuse la première discriminerait tandis que les appels identitaires véhiculés par la seconde inclurait. Étrange paradoxe!

Certes, pouvoir assumer et cultiver ses richesses culturelles est un des rouages essentiels de la démocratie. Cependant leur «exposition» ou la revendication de leur «étalage» dans les institutions qui ont partie liée avec notre condition de citoyens pose question. Et ce, précisément dans les administrations dont le fondement renvoie au fait que nous sommes tous membres, en droit, du corps politique de la nation.

Que signifie dans ce contexte le fait d’afficher ses «différences»?

Une façon de se distinguer? De se distancier? De s’affirmer en sous-groupe? Est-ce un signe de ralliement? Un message tacite d’opposition? Une façon de pointer «l’autre» pour lui demander de se positionner?

Les philosophes des Lumières ont posé les prémices de la séparation de l’Église et de l’État et donc de la laïcité politique.

Étaient-ils incroyants, impies et bouffeurs de curés?

Certes Diderot et d’Alembert étaient athées. Ils ne critiquaient cependant pas la pratique de la foi mais l’institution religieuse.

Rousseau était déiste.

Montesquieu est resté croyant même si «L’Esprit des Lois» fut mis à l’index par les autorités cléricales (1742)

Pour Spinoza, un Dieu immanent à la nature existait.

Kant était piétiste. Il croyait en l’immortalité de l’âme. Mais son approche de la religion dépendait de sa pensée critique et en particulier du statut qu’il voulait accorder à la connaissance.

Le siècle des Lumières est le siècle de la Raison. Kant a placé au cœur de sa pensée la notion d’entendement. Il en donne une conception qui synthétise l’esprit de son siècle et interpelle notre modernité.

Le philosophe distingue en effet deux niveaux d’interrogation.

D’une part, celui qui relève des fins premières ou dernières, qu’il qualifie de domaine de l’«en soi» ou des noumènes [1]. Ce champ, tout essentiel qu’il soit, n’aurait rien à voir avec la raison. Il est de l’ordre de la foi, des croyances, des convictions et donc de l’engagement personnel.

D’autre part, celui qui relève des phénomènes, domaine que nous pouvons appréhender grâce à notre raison/entendement et qui constitue le champ du savoir. Champ sur lequel sont basées les avancées scientifiques et serait de l’ordre d’un partage commun, donc universel.

Kant exprime très clairement ce dualisme:

«Je devrais supprimer le savoir pour trouver la foi».

«Je devrais supprimer la foi pour accéder au savoir».

Voilà qui nous pousse à méditer.

L’habit ne fait certes pas le moine.

Mais il n’est pas toujours innocent ou neutre.

Il porte la distinction, il revendique la différence et l’appartenance identitaire.

Nos lieux de formation dans le réseau scolaire officiel et public?

Ne devrions nous pas garantir qu’ils puissent transmettre et surtout qu’ils forment à la transmission de connaissances hors dogmes, hors particularismes et clanismes pour être en lien avec une conception de la citoyenneté qui renvoie à l’appartenance universelle du genre humain?

Il est grand temps de réfléchir sur les termes d’inclusion et d’exclusion et de retrouver le sens.

  1. Du grec nous qui signifie intelligence, souffle.

Autoriser le port de signes convictionnels dans les services publics ?

Patricia Keimeul - Administratrice FAML

Le dossier des signes convictionnels dans les services publics et dans l’administration est très sensible politiquement. Le clivage concernant ce sujet existe non seulement entre gauche et droite mais également au sein même des partis.

Quoiqu’il en soit, la question interpelle et engage la vie en société.

Le récent jugement du tribunal du travail de Bruxelles prononcé à l’encontre de la STIB pour double discrimination à l’embauche remet donc une fois de plus à l’avant de la scène cette épineuse question de la neutralité et de l’impartialité des services publics.

Le jugement estime en effet que le règlement d’ordre intérieur de la société de transports bruxellois est porteur de discrimination en ce qu’il interdit le port de signes convictionnels, de tous les signes. Il y voit une discrimination fondée sur les convictions religieuses et par conséquent également sur le genre puisque seules les femmes sont amenées à porter un foulard. Le tribunal exige donc que le ROI = Règlement d’ordre intérieur ?soit adapté et autorise le port de signes convictionnels parmi lesquels le foulard islamique puisque c’est de lui qu’il s’agit !

Or, la STIB avait choisi d’introduire cette règle de pur bon sens et qui implique sa neutralité en tant qu’entreprise représentant la diversité bruxelloise et au service de multiples usagers à qui elle entend garantir un traitement impartial.

S’agissant de savoir s’il convenait d’interjeter appel de cette décision, les opinions, comme il fallait s’y attendre, divergeaient radicalement, les uns (PS, Ecolo et Groen) satisfaits du jugement s’y soumettaient tandis que les autres (DéFi et Open VLD), rejoints par le directeur général et son adjoint, entendaient suivre l’avis de leur conseil et souhaitaient porter l’affaire devant la Cour d’Appel.

Les discussions furent âpres et les propositions de revoir le règlement sur certains points en autorisant par exemple le port du foulard dans les fonctions sans contact avec la clientèle – ce qui pouvait paraître raisonnable – rejetées.

Il y avait alors égalité de voix et c’est celle du président du comité de gestion qui fera pencher la balance dans le camp des opposants à l’appel.

L’affaire n’était pas classée pour autant. C’est finalement le commissaire du comité de gestion de l’entreprise, l’Open VLD Vincent Riga qui aura le dernier mot en introduisant un recours contre la décision de ne pas aller en appel et en renvoyant la patate chaude au gouvernement bruxellois qui se serait bien passé de ce cadeau empoisonné sachant que, de l’avis même de son ministre président Rudi Vervoort, aucun consensus n’est possible entre les partis de la coalition et que des dissensions existent à l’intérieur des partis.

DéFi se dit prêt à quitter la majorité bruxelloise si le principe de la neutralité des préposés de l’État n’est pas affirmé.

Le PS compte parmi ses rangs des membres favorables au droit d’arborer des signes convictionnels mais aussi de nombreuses personnes attachées à une neutralité des fonctionnaires et employés de l’État dans l’exercice de leur fonction. Où est le temps où la laïcité était l’un des fondements de ce parti ?

Le bureau du parti (qui a voté contre l’appel) s’est prononcé, non sans une « certaine » ambiguïté, pour l’interdiction des signes convictionnels  dans le secteur public pour tous les agents qui exercent des fonctions d’autorité, c’est-à-dire des fonctions de décision et de contrainte, et qui sont en contact visuel avec le public. Ces conditions étant cumulatives, cela permettrait à des agents n’exerçant pas de fonction d’autorité – probablement une majorité d’entre eux – d’arborer les étendards de leurs croyances. Le facteur, le guichetier du bureau de poste ou celui de la maison communale, le conducteur de bus, …. détiennent-ils des fonctions d’autorité ? Echapperaient-ils donc à l’interdiction ?

Une liste des fonctions concernées par l’interdiction devrait être établie, les autres restant libres d’afficher leurs convictions.

C’est, dit le parti, au politique de prendre ses responsabilités et d’adopter « une législation claire et de portée générale ».

Chez Ecolo, le son de cloche est différent et la co-présidente se dit ravie de la décision du tribunal et compare, de manière tout à fait scandaleuse le combat pour le port du foulard à celui pour le droit à l’avortement comme étant tous deux facteurs d’émancipation de la femme.

Le président du MR, Georges Louis Bouchez, se dit attaché au droit de chacun de porter des signes religieux, politiques ou autres dans la sphère publique ou chez un employeur privé si celui-ci le permet mais exige une neutralité absolue des fonctionnaires de l’État dans l’exercice de leurs fonctions.

Il s’étonne également de la désignation, sur proposition de la secrétaire d’État écolo Sarah Schlitz, de Ihsane Haouach en tant que commissaire du gouvernement auprès de l’Institut pour l’Égalité des femmes et des hommes et dénonce une nouvelle fois un manque d’impartialité puisque la personne porte le foulard que lui impose sa religion.

Le libéral annonce d’ailleurs le dépôt à la Chambre d’une proposition de loi visant à interdire le port de tous les signes convictionnels dans la fonction publique.

Quant à DéFi, son président François De Smet (ancien directeur d’Unia) réaffirme d’abord le principe général de la liberté de culte, de religion et de conviction qui inclut à la fois le droit de porter des signes religieux mais aussi le droit de les critiquer ouvertement.

Au-delà de cela, il rappelle que toute liberté inclut des limites et déclare avec justesse que « L’uniforme du service public » doit être la neutralité,  « Quand vous avez une région qui compte 180 nationalités et autant d’origines, il faut que le socle soit solide […] comme le slogan anglais pour la justice, pour être complètement juste il faut qu’elle soit vue comme telle » ??? et rappelle que la construction de la neutralité en Belgique a vu le jour « dans le tête à tête entre cléricaux et anticléricaux ».

Il ajoute que le principe de neutralité vise à offrir un cadre où aucune conviction, religieuse ou politique, n’est visible et ne peut donc être prosélyte.

« Si le droit de porter des signes religieux ou convictionnels est absolu chez soi ou dans l’espace public, il s’efface devant l’obligation de neutralité des agents publics, qui est aussi une obligation d’apparence, et qui vise à offrir à tous les citoyens, non seulement un service, mais une apparence de service dépourvue de toute référence convictionnelle. »

D’autres pensent résoudre le problème par des propositions pour le moins farfelues.

La ministre Groen Elke Van Den Brandt suggère par exemple d’intégrer « certains » symboles religieux à l’uniforme de la STIB ! On imagine aisément que le foulard serait un de ceux-ci et donc que les non musulmanes seraient amenées à être voilées …, quant aux hommes, ce serait, pour tous, soit la kippa, soit la longue barbe voire les deux …

D’autres proposent d’autoriser le port de certains signes parmi lesquels on retrouverait probablement le morceau de tissu qui fait couler tant d’encre et quid de la discrimination à l’égard de ceux qui resteraient interdits ? Longues bagarres judiciaires en perspective …

L’État se doit d’être neutre et cette neutralité concerne au premier chef ceux qui en sont les serviteurs.

Loin d’être porteuse de discrimination, cette neutralité est, au contraire, une garantie de respect des croyances et opinions de chacun et la liberté de pratiquer une religion en fait partie.

Cependant, cette liberté, comme toutes les autres, peut connaître des limitations dictées par l’intérêt général .

Comment l’État peut-il garantir l’impartialité, et plus fondamentalement l’égalité de traitement, aux usagers des services publics si son personnel n’est plus tenu d’afficher sa neutralité ?

Qu’adviendrait-il si chacun se mettait à afficher ses appartenances  religieuses, philosophiques mais aussi politiques? Si un t-shirt d’un parti d’extrême droite ou arborant des caricatures de Mahomet (le délit de blasphème n’existe pas chez nous) ,.., côtoyait une kippa, un foulard islamique,…? Qu’en serait-il de la sérénité du milieu de travail ? Quelle image serait offerte à un public amené à faire un choix entre des propositions qui ne répondent pas  à ses attentes ?

Si afficher ses croyances religieuses en portant voile, kippa, crucifix, turban sikh,… dans l’espace public est un droit qui doit être préservé, qu’en est-il lorsqu’il s’agit de représenter son employeur à savoir l’État ? Qu’en est-il, par exemple, du préposé à un guichet, d’un présentateur du Journal Télévisé sur une chaîne publique, d’un ministre, d’un diplomate ?

Ne pas accepter de se séparer, dans l’exercice de ses fonctions, d’un signe philosophique, politique ou religieux revient, pour l’employé de l’État, à faire passer ses convictions personnelles avant l’intérêt de son employeur, avant l’intérêt général.

Une fois de plus, les laïcards ainsi désignés par le lobby des signes convictionnels, sont montrés du doigt par les partis communautaristes qui n’ont de cesse de courtiser l’électorat musulman le plus radical en oubliant tous ceux et celles qui, issus de l’immigration turque ou maghrébine, ont décidé de vivre une vie détachée de la religion, de ne pas prier, de ne pas se voiler, de ne pas respecter le jeûne du ramadan,…

La laïcité, loin d’être un autre radicalisme est la seule garante du respect des convictions de chacun. Elle n’est pas contre les religions dont elle entend préserver le droit, tout comme celui de ne pas en avoir, elle est leur meilleure protection pour autant qu’elles restent là où elles doivent se trouver, dans la sphère privée.

Il serait bon que le pouvoir législatif, dans un acte de courage, s’empare une bonne fois pour toutes du sujet, loin des échéances électorales et propose, lors d’une révision de la Constitution, d’y inscrire la Laïcité, fondement d’un vivre ensemble harmonieux.

En guise de conclusion, je vous propose la lecture – si ce n’est déjà fait – de la réaction du Centre d’Action laïque à la position officielle du PS sur cette épineuse question des signes convictionnels. Celle-ci sera suivie d’une mise en garde brève mais combien interpellante du président de DéFi.

Pour le Centre d’Action Laïque, les convictions religieuses, philosophiques ou politiques n’ont rien à faire dans la fonction publique. Conformément à la jurisprudence du Conseil d’État (avis n° 44.521/AG du 20 mai 2008), « la neutralité des pouvoirs publics est un principe constitutionnel qui, s’il n’est pas inscrit comme tel dans la Constitution, est cependant intimement lié à l’interdiction de discrimination en général et au principe d’égalité des usagers du service public en particulier. Dans un État de droit démocratique, l’autorité se doit d’être neutre, parce qu’elle est l’autorité de tous les citoyens et pour tous les citoyens et qu’elle doit, en principe, les traiter de manière égale sans discrimination basée sur leur religion, leur conviction ou leur préférence pour une communauté ou un parti. Pour ce motif, on peut dès lors attendre des agents des pouvoirs publics que, dans l’exercice de leurs fonctions, ils observent strictement eux aussi, à l’égard des citoyens, les principes de neutralité et d’égalité des usagers. »

En ces temps où la radicalité religieuse des uns et la radicalité d’extrême droite des autres menacent de prendre les démocrates en tenaille, j’espère que celles et ceux qui se parent de beaux principes en tentant de démanteler la neutralité, commune par commune, prennent pleinement conscience de la responsabilité historique qu’ils sont en train d’endosser.

L’inclusion à n’importe quel prix ? L’écriture inclusive.

Marie Béclard - FAML

Dans une société inclusive, il n’y a pas ceux qui sont dans la norme et les autres. Tout le monde est « normal », « quel que soit l’écart à une pseudo-norme qui serait définie par une moyenne de performance dans une population ». [1] La norme c’est tout le monde ! Pourtant aujourd’hui, les personnes qui sont exclues sont encore trop nombreuses : personnes porteuses d’un handicap, transgenre, femmes, étrangers, homosexuels. Aucune de ces catégories n’échappent à la discrimination.

L’écriture inclusive peut-elle résoudre une partie du problème ? Peut-elle présenter une  réelle solution pour lutter contre l’exclusion ? Elle est souvent qualifiée de « lubie », d’« offense à la langue », d’« une arme de guerre »… mais une chose est certaine, elle fait couler beaucoup d’encre depuis quelques années car soit elle plaît soit elle est totalement rejetée. Avec l’écriture inclusive, il y a rarement d’entre deux.

L’écriture inclusive une  nouvelle mode?

Si on parle activement d’écriture inclusive depuis 2017 avec l’apparition des points médians, l’inclusion qui passe par l’écrit n’est pourtant pas une préoccupation totalement nouvelle[2]. Déjà en 1899, Hubertine Auclert, féministe française et militante pour le droit de vote, écrivait : « L’omission du féminin dans le dictionnaire contribue, plus qu’on le croit, à l’omission du féminin dans le code (côté des droits). L’émancipation par le langage ne doit pas être dédaignée. N’est-ce pas à force de prononcer certains mots qu’on finit par en accepter le sens qui tout d’abord heurtait ? La féminisation de la langue est urgente, puisque pour exprimer la qualité que quelques droits conquis donnent à la femme, il n’y a pas de mots ». [3]

Mais qu’est-ce que c’est  finalement l’écriture inclusive?

Selon agence Mots-Clés, l’écriture inclusive « désigne l’ensemble des attentions graphiques et syntaxiques permettant d’assurer une égalité des représentations entre les femmes et les hommes ». [4]

L’écriture dite inclusive est une forme d’écriture neutre, non sexiste qui a pour objectif de rétablir la parité femme/homme dans la langue française. L’écriture inclusive, ce n’est pas que les points médians. En effet, les défenseurs de l’écriture inclusive cherchent à faire réhabiliter l’accord de proximité.

Si on parle souvent du point médian on peut utiliser ces trois principes différents pour écrire de manière inclusive.

Premièrement, on peut accorder les grades, les fonctions occupées, les métiers ainsi que les titres en fonction du genre. On parlera ainsi d’une professeure, d’une pompière, ou au choix d’une auteure ou d’une autrice.

Deuxièmement, il y a la double flexion : pour évoquer un groupe de personnes, on devra décliner à la fois au féminin et au masculin. On obtient si on choisit d’énumérer :«les candidates et les candidats à l’élection », le choix de présenter l’un ou l’autre en premier sera imposé par l’ordre alphabétique ? «les plombières et les plombiers» mais «les décorateurs et décoratrices. Jusque là, personne n’y voit trop de problème même si cela rallonge un peu le texte.

La troisième option est «de condenser le tout dans un seul mot, en séparant par un point, comme l’a fait Hatier dans son manuel en écrivant que, «grâce aux agriculteur·rice·s, aux artisan·e·s et aux commerçant·e·s, la Gaule était un pays riche».[5] Mais ce n’est qu’une option à laquelle on réduit l’écriture inclusive.

D’où vient l’idée du « masculin l’emporte » ?

«Le masculin l’emporte sur le féminin» : des millions d’élèves ont déjà répété cette règle de grammaire, qui régit l’accord de l’adjectif au pluriel. «Quand il y a plusieurs noms de genre différent, l’accord se fait au masculin pluriel», résume le Bescherelle collège. Mais les choses n’ont pas toujours été ainsi. Au XVIIe siècle, l’adjectif épithète, lorsqu’il se rapporte à plusieurs noms, peut s’accorder avec le plus proche. On trouve de nombreuses occurrences chez Racine. On trouve par exemple dans son Athalie « trois jours et trois nuits entières ». Pour la linguiste Lucy Michel, c’est à la fin du  xviie et au  xviiie siècles « qu’apparaît la formulation de la règle de primauté du masculin, corrélée à « une certaine conception de la domination masculine, présentée comme essentielle, naturelle et indiscutable ».[6] En effet, Vaugelas invoque la noblesse du masculin pour justifier qu’il l’emporte sur le féminin dans son Remarques sur la langue françoise : « Il faudrait dire, ouverts, selon la grammaire latine, qui en use ainsi, pour une raison qui semble être commune à toutes les langues, que le genre masculin étant le plus noble, [il] doit prédominer toutes les fois que le masculin et le féminin se trouvent ensemble ».[7]

L’écriture inclusive mais pourquoi faire ?

L’objectif premier de l’écriture inclusive est de lutter contre le sexisme de la langue française, en rendant leur visibilité aux femmes. En cassant la sacro-sainte règle du XIXe siècle : « le masculin l’emporte sur le féminin ».

La langue reflète la société et sa façon de penser le monde. « Rendre les femmes invisibles est la marque d’une société où elles jouent un rôle second. C’est bien parce que le langage est politique que la langue française a été infléchie délibérément vers le masculin durant plusieurs siècles par les groupes qui s’opposaient à l’égalité des sexes ». [8]

L’écriture inclusive ou l’écriture neutre , c’est la même chose ?

Le neutre ne fait référence à aucun genre et l’inclusif tente de représenter tous les genres.

« Alors que le neutre ne peut être utilisé que pour représenter une ou des personnes non-binaires, l’inclusif permet de représenter une personne de n’importe quel genre ou un groupe comprenant des personnes de différentes identités de genre. »[9]

Dans la pratique, les terminaisons du neutre et de l’inclusif se confondent parfois dans ce que l’on appelle le neutre grammatical. Cependant, le neutre et l’inclusif différent tout de même sur quelques mots spécifiques. Par exemple : un homme, une femme, au neutre on remplacera par Lumme, Lœmme et en écriture inclusive, on utilisera plus un terme général comme personne ou humain.

Les détracteurs de l’écriture inclusive.

En France, le ministre de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, a officiellement proscrit, par une circulaire, l’utilisation de l’écriture inclusive et tout particulièrement le point médian. « Au moment où la lutte contre les discriminations sexistes implique des combats portant notamment sur les violences conjugales, les disparités salariales et les phénomènes de harcèlement, l’écriture inclusive, si elle semble participer de ce mouvement, est non seulement contre-productive pour cette cause même, mais nuisible à la pratique et à l’intelligibilité de la langue française.

Une langue procède d’une combinaison séculaire de l’histoire et de la pratique, ce que Lévi-Strauss et Dumézil définissaient comme « un équilibre subtil né de l’usage ». En prônant une réforme immédiate et totalisante de la graphie, les promoteurs de l’écriture inclusive violentent les rythmes d’évolution du langage selon une injonction brutale, arbitraire et non concertée, qui méconnaît l’écologie du verbe. »[10] Que cela soit au niveau politique, académique ou de chaque citoyen, l’écriture inclusive divise. Si beaucoup comprennent l’intérêt d’être inclusif, l’exercice s’avère vite tellement complexe qu’il en incombe inévitablement une perte de sens et un découragement.

L’écriture inclusive exclut-elle les personnes en situation d’handicap ?

L’écriture inclusive est considérée comme un obstacle majeur pour la lecture et la compréhension de certaines personnes en situation de handicap, notamment les aveugles utilisant des synthèses vocales pour lecture de textes, les personnes dyslexiques. Elle discrimine nombre de personnes en situation de handicap en leur rendant les textes inaccessibles .

On ne peut pas encore parler d’une société inclusive pour tout le monde

On ne va pas gommer les inégalités que vivent les femmes ou les personnes qui s’identifient d’un autre genre avec un simple point. Cependant, l’écriture inclusive présente le grand avantage de forcer les gens à modifier leur façon de penser et à ouvrir le débat pour essayer ensuite de déconstruire ces schémas sexistes qui se sont installés au fil du temps. Si nous pensons qu’il est important d’ouvrir le débat et de tenter chaque jour de faire évoluer la situation pour que notre société soit plus inclusive nous pensons qu’il est cependant important de le faire en n’excluant pas d’autres personnes. Si certains arguments comme : « c’est compliqué ou instable » ne nous semblent pas pertinents, rendre leur place aux femmes ou aux personnes qui s’identifient d’un autre genre ne peut pas se faire au détriment d’autres catégories comme les personnes qui présentent une déficience visuelle (253 millions de personnes) ou dyslexiques (5 à 10 % de la population). Il faut donc trouver un juste milieu pour que chaque personne ait une place dans notre société.

    • J.Y. LE CAPITAINE, « L’inclusion n’est pas un plus d’intégration : l’exemple des jeunes sourds » dans Empan2013/1 (n° 89), p. 6.
  1. B. JANSEN, Ecriture inclusive : Pour ou contre ?, Décembre 2017 consulté le 12 mai 2021 sur le site https://www.cepag.be/sites/default/files/publications/analyse_cepag_-_dec._2017_-_ecriture_inclusive.pdf
  2. Manuel d’écriture inclusive, 2016 https://www.motscles.net/ecriture-inclusive
  3. Y. SOUBEN, Hatier publie le premier manuel scolaire en écriture inclusive, 25 septembre 2017.https://www.google.com/amp/s/www.huffingtonpost.fr/amp/2017/09/25/hatier-publie-le-premier-manuel-scolaire-en-ecriture-inclusive_a_23222113/
  4. E., VIENNOT, Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin ! Petite histoire des résistances de la langue française, Donnemarie-Dontilly, Éditions iXe, 2014.
  5. Informations consultées le 14 mai 2021 sur le site https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A8gle_de_proximit%C3%A9#Viennot2014
  6. D. BOUSQUET ,Gaëlle ABILY ,GUIDE pour une communication publique sans stéréotype de sexe, 2015, p. 8consulté le 8 mai 2021 sur le site https://www.haut-conseil-egalite.gouv.fr/IMG/pdf/hcefh__guide_pratique_com_sans_stereo-_vf-_2015_11_05.pdf
  7. https://divergenres.org/wp-content/uploads/2021/04/guide-grammaireinclusive-final.pdf
  8. H. CARRERE d’Encausse, secrétaire perpétuel de l’Académie française et M. LAMBRON, directeur en exercice de l’Académie française, le 5 mai 2021.

 

Et la journée internationale de l’homme alors ?

Zelda-Moore Boucher - FAML

Chaque année, à la date du 8 mars, alors qu’est célébrée la journée internationale des droits des femmes, les hommes s’insurgent et clament leur mécontentement de ne pas bénéficier, eux aussi, d’une journée qui leur serait dédiée. Pourtant, depuis déjà vingt-deux ans, la journée internationale de l’homme (International Men’s Day) existe bel et bien.

La journée internationale des hommes

Tout droit sortie de l’État des Caraïbes Trinité-et-Tobago, la date actuelle de la journée internationale de l’homme est fixée au 19 novembre depuis 1999. Soutenue par l’Organisation des Nations Unies (ONU), cette journée est célébrée dans plus de soixante pays dans le monde entier parmi lesquels l’Australie, les États-Unis, l’Inde ou encore la France pour n’en citer que quelques uns. Cette surprenante initiative a été lancée par le professeur d’université en histoire Jérôme Teelucksingh qui choisit cette date pour honorer son père né le même jour. D’après une étude menée par Gillette et Harris Interactive, 81 % des hommes ignorent cependant l’existence de la journée internationale de l’homme.

Mais pourquoi une journée internationale de l’homme ?

Cette journée vise à revaloriser le rôle des hommes dans la société et à mettre en évidence la discrimination à leur encontre. Chaque année, un thème différent est mis à l’honneur. C’est ainsi que pour l’année 2021, le thème retenu est: « De meilleures relations entre les hommes et les femmes », une thématique qui aspire à promouvoir l’égalité des sexes non seulement pour les hommes mais également pour les femmes.

Cette journée se veut également comme un moyen de sensibilisation aux problèmes auxquels les hommes sont confrontés ; on pense plus particulièrement ici au taux de suicide masculin dans le monde. Les différentes études consacrées au sujet concluent à un taux de suicide chez les hommes en moyenne trois fois plus élevé que celui des femmes. Notons cependant, que ces statistiques sont loin d’être identiques partout puisque dans des pays comme l’Inde, Bangladesh, Lesotho, Maroc ou encore Myanmar, les statistiques montrent un taux de suicide plus important chez les femmes.

Pour les organisateurs de cette journée internationale, il ne saurait donc être question ici d’une journée particulière en réaction voire même en opposition à la journée internationale des droits des femme, dans une sorte de rééquilibrage de l’attention accordée aux genres. Il ne s’agit pas non plus de prôner l’affirmation exacerbée d’une forme de machisme. Cette journée internationale se veut avant tout comme une occasion pour remettre en cause les habitudes occidentales, souvent bien ancrées dans la lecture de la masculinité. Loin d’être le pendant de la journée internationale des droits de la femme, cette journée du 19 novembre se veut également être outil permettant d’attirer l’attention sur des problèmes liés à la masculinité toxique, dont le taux de suicide plus élevé chez les hommes que chez les femmes est l’une des illustrations les plus méconnues.

Pourquoi dit-on que les femmes se suicident moins que les hommes ?

Si, sous le poids de pressions sociales constantes, les tentatives de suicide sont plus fréquentes dans la population féminine, dans les faits, ce sont néanmoins les hommes qui parviennent en plus grand nombre à mettre fin à leurs jours. Cet écart peut être mieux expliqué lorsqu’on l’observe au prisme des moyens utilisés plus fréquemment chez les hommes que chez les femmes pour attenter à leur vie.

Chez les femmes, l’une des méthodes les plus régulièrement rapportées est celle de l’intoxication médicamenteuse volontaire qui préserve mieux les chances de survie. Les hommes en revanche auront davantage recours à des modes opératoires plus létaux et plus violents comme l’usage d’armes à feu, la noyade ou la pendaison, qui entament sérieusement le pronostic vital et les réduisent les chances de survie. Selon Statbel, en 2016, on dénombre une proportion de 2,6 % d’hommes décédés par suicide en Belgique, tandis que pour les femmes ce chiffre est de 1,0%.

Image par StockSnap de Pixabay

« Boys don’t cry »

On considère que certains hommes sont amenés à choisir des moyens destinés à mettre fin à leurs jours plus violents afin de s’assurer de ne pas se réveiller et de devoir révéler au grand jour une détresse émotionnelle considérée comme dissonante avec des codes bien ancrés dans la construction culturelle de la masculinité. Dans la société actuelle, les hommes soucieux de se conformer aux stéréotypes de leur genre ont en effet moins tendance à rechercher un soutien médical ou psychologique, ce qui rend par conséquent plus difficile la détection du risque suicidaire. La population masculine, sans cesse confrontée aux rôles stéréotypés du mâle viril traditionnel qui tend à valoriser la fierté égocentrée à outrance, l’agressivité, la compétition, la force, le rejet de tout ce qui est associé à la féminité et à la sensibilité émotionnelle se retrouve donc moins encline à entreprendre des démarches visant à soigner un mal-être profond souvent perçu comme une faiblesse. Bien que cette situation commence timidement à évoluer, les grands standards de la masculinité exacerbée ont encore la vie dure dans la mesure où ils restent intrinsèquement liés à la culture et à l’éducation comme le principe inculqué depuis le plus jeune âge selon lequel « les garçons ne pleurent pas ».

De manière assez paradoxale, dans une société où les hommes se retrouvent souvent en position dominante avec tous les avantages que cela comporte, le poids des codes de la virilité est une pression non négligeable qui peut pousser certains à ne pas soigner leurs souffrances psychologiques, s’exposant ainsi dangereusement au suicide.

La journée internationale de l’homme est-elle bienveillante ?

Chaque année, de plus en plus de célébrations de la journée internationale de l’homme ont lieu. Malheureusement ce mouvement reste protéiforme et, pour l’instant, il se retrouve hélas in fine essentiellement accaparé par des masculinistes qui promeuvent une vision souvent très toxique de la masculinité (comme en Australie où il est soutenu par « Dads4Kids », un mouvement ouvertement opposé au mariage pour tous). Ces masculinistes se sentent menacés par une tendance qu’ils considèrent comme un reversement des valeurs en vertu duquel les femmes seraient désormais dominantes et favorisées. Les adeptes de cette théorie, qui considèrent donc que le patriarcat a été aboli au profit du matriarcat, clament qu’il est urgent de militer activement pour la défense des hommes dont tous les droits se trouveraient mis en danger et bafoués. Que ce soient au travers des discours qu’ils tiennent ou des actions qu’ils entreprennent, ces masculinistes ne font en réalité qu’accentuer les violences faites aux femmes en prônant ouvertement leur privation de certains droits humains fondamentaux.

La solution ?

À l’heure actuelle, une journée internationale de l’homme plus contemporaine est devenue essentielle pour chacun. Il est tout d’abord primordial de reprendre la journée internationale des hommes des mains des masculinistes. Le sujet de la masculinité ou celui des relations hommes femmes dans notre société sont des sujets bien trop importants pour en faire l’apanage des seuls masculinistes virilistes et conservateurs.

De plus, loin d’en faire une journée réactionnaire et conservatrice, il serait plus qu’intéressant de faire de cette journée une force et de s’en saisir pour dénoncer les dérives de la masculinité toxique et ses conséquences problématiques telles que la misogynie, la culture du viol, l’homophobie et le découragement quant à la recherche d’aide psychologique chez les hommes.

Enfin, il est plus que jamais de notre devoir de faire de la journée internationale de l’homme un outil de résistance face à l’offensive des masculinistes, en braquant les projecteurs sur la vulnérabilité des hommes et la célébration de la diversité des identités masculines tout en incluant, entre autres, les hommes appartenant à la communauté LGBT+.

Paix et Liberté avec des femmes résistantes, pacifiques, militantes

Pierre Guelff - Juriste

Notre société contemporaine a besoin de « modèles » afin de jouer l’inestimable rôle de phares dans le brouillard et la grisaille ambiants.

Même si Aragon clama que « la femme est l’avenir de l’homme », trop rarement celle-ci est mise en lumière dans la lutte menée pour nos libertés fondamentales.

Pourtant, souvent, des femmes sacrifièrent ou sacrifient encore leur jeunesse, leur vie privée, leur carrière professionnelle, voire leur existence, pour que nous puissions vivre libres et en paix.

Des femmes résistantes armées aux activistes pacifiques, en ce 110e anniversaire de la « Journée de la Femme », parole est (re)donnée à certaines d’entre elles.

Passionnée par la lecture dès l’âge de 5 ans, ayant alors logiquement suivi des études de Lettres, aujourd’hui, Mathilde de Jamblinne est responsable de la promotion dans une maison d’édition et auteure.

Après « Histoires de fous et autres originaux », « Mes études, mon planning et moi », « Mes joyeuses années au pensionnat », « La vraie vie des détectives de fiction »… , elle vient de publier son dixième essai aux Éditions Jourdan : « Femmes dans la résistance ».

Un ouvrage qui présente des portraits de femmes ayant pris les armes et luttèrent contre le nazisme lors de la Seconde Guerre mondiale.

  • Comment et pourquoi une jeune femme de trente ans s’est-elle penchée avec autant d’acuité sur ce sujet qui, jusque-là, semblait principalement réservé aux écrivains ?

– Me pencher sur ce sujet s’est, tout simplement, imposé comme une évidence à moi… Passionnée depuis toujours par la petite histoire, celle qui façonne la Grande à sa manière, les destins méconnus m’ont toujours attirée.

C’est après la lecture d’un ouvrage sur la Seconde Guerre mondiale que le sujet des femmes dans la résistance m’a interpellée : peu d’ouvrages, en effet, l’abordent réellement. Soit des biographies complètes d’une centaine de pages suivant l’un ou l’autre parcours individuel, soit des ouvrages plus sociologiques sur le phénomène de la Résistance, mais très peu de galerie de portraits.

Depuis toujours, quand je ne trouve pas mon bonheur, je le crée. Ce fut déjà le cas avec « La vraie vie des détectives de fiction », un ouvrage retraçant la biographie des grands détectives au regard de ce que disent les œuvres d’eux.

Il m’a donc semblé indispensable de remédier à ce manquement et d’écrire moi-même cette galerie de portraits.

  • Votre livre est-il aussi une manière de rendre hommage à toutes ces citoyennes trop oubliées par les historiens et, en sorte, les réhabiliter aux yeux des jeunes générations ?

Toutes les femmes présentes dans ce livre ont un point commun : elles se sont érigées contre le nazisme et contre les idées d’Adolf Hitler. Toutes ne l’ont pas fait en prenant les armes, elles n’avaient pas les mêmes origines, la même nationalité ou le même âge. Chacune avait une « vie d’avant », quelques-unes ont survécu tant bien que mal et ont pu essayer de se reconstruire dans la « vie d’après ».

Le choix de ces grandes dames a surtout été tributaire de la documentation que l’on peut retrouver sur elles : que ce soit sur internet (beaucoup de témoignages filmés, à l’occasion de l’une ou l’autre commémoration), dans des ouvrages, dans des journaux. J’ai également essayé de trouver les témoignages les plus neutres possibles, l’expérience m’ayant appris que parler de soi est très difficile et que l’on a toujours tendance à exagérer ou minimiser les faits.

Ensuite, j’ai essayé de sélectionner des profils différents, sans en juger aucun. Le but étant de dresser un panorama le plus complet possible de la résistance féminine allant de l’aristocrate qui utilise son prestige et sa place sociale pour communiquer des messages secrets à l’institutrice qui cache des enfants juifs en passant par la jeune étudiante espionne ou encore la conservatrice de musée qui tente de récupérer des œuvres volées. Toutes les nationalités sont représentées, car je voulais, à travers ce texte, démontrer que la Résistance, comme malheureusement la collaboration, a pu être un phénomène mondial, à petite ou à grande échelle.

  • Et parce que, de plus en plus de femmes s’engagent dans la société actuelle et que celles qui se retrouvent dans votre ouvrage furent, en sorte, des pionnières ? Une démarche « féministe » de votre part ?

Mon livre ne se veut pas féministe, ce n’est ni ma démarche ni ma manière de voir les choses : il s’inscrit juste pour combler une sorte de vide, une sorte d’oubli de l’Histoire, oubli qui se répare de jour en jour, celui des femmes qui, alors que leurs pères, fils ou époux étaient au front, se sont battues pour leur liberté et celles de leurs enfants.

Le fait que ces femmes prennent les armes n’en fait pas pour autant des guerrières, au sens premier du terme, puisqu’elles n’ont pas fait de cette prise d’armes leur métier. Elles se sont juste révoltées, à leur manière, contre une situation et une idéologie qui ne leur convenaient pas. C’est en ça qu’elles sont admirables, c’est pour cela que leurs noms ne devraient jamais tomber dans l’oubli et c’est ce qui m’a motivée à leur rendre hommage.

Pacifistes et activistes

Comme la résistance armée décrite ci-avant, la résistance pacifique et la non-violence active ne sont pas l’apanage des hommes. Cependant, une précision majeure s’impose afin d’écarter toute ambiguïté au sujet de cette dernière : « La pratique de la non-violence est autant un état d’esprit qu’une stratégie, et c’est aussi une philosophie. La non-violence ne consiste pas à ne pas faire d’éclat, elle n’a rien de commun avec la non-résistance, la lâcheté et l’inertie. Elle est une mobilisation active de forces morales face à l’injustice, à l’exploitation de l’être par l’être, à tout système qui avilit, humilie… Elle se veut utiliser des techniques, telle la désobéissance civile, qui déjouent des plans ou situations contraires au Droit de l’être humain et, surtout, elle privilégie le dialogue. S’il doit y avoir une victoire, c’est celle de la lumière sur les ténèbres. »[1]

À ce propos, le Prix Nobel de la Paix a été créé et attribué pour la première fois en 1901 afin de récompenser la personnalité ou la communauté qui a le plus ou le mieux contribué à la lutte pour la paix, les droits humains, l’aide humanitaire et la liberté.

À quelque cent trente reprises il a été attribué[2] et dix-sept femmes (22,10%) l’ont reçu aux titres de pionnières, militantes et activistes pour le droit de vote des femmes et la paix dans le monde, le désarmement, le respect des peuples autochtones, la démocratie, contre les dictatures, la répression des enfants et des jeunes, les mines terrestres antipersonnel, les violences sexuelles en tant qu’arme de guerre…

Mais, il n’y a pas que ces femmes lauréates du prestigieux Nobel, et ici aussi, les historiens et la littérature en font peu écho.

Ainsi, exemple frappant, on ne retient principalement de Joséphine Baker qu’elle dansa et chanta au Casino de Paris les seins nus et la taille entourée d’une ceinture de bananes, et très accessoirement qu’elle fut agent du contre-espionnage et œuvra dans les services secrets de la « France Libre » (régime de résistance extérieure fondé à Londres par le général de Gaulle lors de la Seconde Guerre mondiale), s’acquittant de missions importantes pour transmettre, au risque de sa vie, des messages secrets (microfilm d’une liste d’espions nazis, entre autres) à l’adresse d’agents britanniques.

Par après, elle milita contre le racisme et pour les droits civiques de la communauté noire aux États-Unis.

Et que dire de Judi Bari (1949-1997), environnementaliste américaine pour qui les luttes pour la justice sociale et contre les intérêts destructeurs et capitalistes de certaines industries passaient par les questions écologiques et l’action directe non-violente, qui déclara : « Si l’on veut sauver la planète, il faut également aborder les causes profondes des problèmes auxquels nous faisons face, y compris le problème de patriarcat et celui d’une société destructrice et exploiteuse » ?

Cela n’a pas plu à certaines multinationales du bois et autres industriels, paraît-il, et elle paya très chèrement son engagement puisqu’elle fut victime d’un attentat à la bombe, dont elle resta traumatisée.

Il y a quelques années, lors de la semaine de la Marche non-violente pour la Paix entre Metz et Verdun (tout un symbole !), à laquelle j’ai participé aux côtés de Théodore Monod, d’une partie de la rédaction de Charlie Hebdo (Cabu, Cavanna, Wolinski) et de centaines de pacifistes venus des quatre coins de l’Europe, il y avait de nombreuses femmes, dont des mères de famille, certaines accompagnées de leurs enfants. L’une d’elles expliqua que le devoir des femmes est de faire aussi comprendre à leurs enfants l’importance du discours et de l’attitude pacifiques par rapport à celui de la haine, de la discorde, du nationalisme, alors que des plus jeunes, relativement radicalisées, prônaient de faire la « grève du ventre » comme action non-violente contre la guerre.

Elles furent raillées et insultées, même traitées (comme tous les manifestants ») de « cohorte poussiéreuse et enhaillonnée » par Charles Hernu, futur ministre PS de la Défense.

Plus près de nous et dans un militantisme qui perdure depuis six à sept décennies, il y a Jane Fonda, l’immense star du cinéma qui, à l’heure actuelle, reste une activiste pacifiste et qui ne cesse d’agir concrètement contre le changement climatique et le droit des femmes.

De la guerre au Vietnam aux manifestations du vendredi chères à Greta Thunberg, en passant par la lutte contre la guerre en Irak, Jane Fonda, malgré sa réputation de vedette du grand écran, resta dans le collimateur des autorités et sous surveillance policière. Elle fut même arrêtée pour trafic de drogues, alors qu’il s’agissait de… vitamines, sa photo d’identité judiciaire à la prison du Comté de Cuyahoga la montre poing levé en soutien aux Noirs opprimés et des documents l’exhibent les poings menottés alors qu’elle manifestait pacifiquement près du Congrès il y a peu, à l’ère de Donald Trump.

Folklore et romanesque

Pour d’aucuns, tout cela fait folklore et relève du romanesque à côté des actions armées des résistantes, comme celles décrites par ma consœur Mathilde de Jamblinne. C’est une erreur, selon ma perception.

Ainsi, Sophie Magdalena Scholl fut une résistance pacifiste allemande après avoir constaté, dès la Ligue des Jeunesses Hitlériennes, l’idéologie totalitaire qui se dégageait dans le discours d’Hitler et de son régime. Avec son frère Hans, le professeur de philosophie Kurt Huber et un ami, elle s’engagea dans le groupe résistant « La Rose Blanche », un mouvement qui luttait de manière ouverte contre le régime.

De juin 1942 à février 1943, ils rédigèrent des tracts antinazis, certains étant distribués par centaines dans des lieux publics, ils écrivirent des slogans pacifistes et antifascistes sur des murs, ils collectèrent des victuailles à destination de détenus de camps de concentration et s’occupèrent de leurs familles…

Sophie Magdalena Scholl et plusieurs membres de « La Rose Blanche » furent arrêtés le 18 février 1943, et après un interrogatoire de trois jours et un procès de trois heures, elle et ses camarades furent exécutés à l’issue de ce simulacre de tribunal. Elle avait 22 ans.

Pensons aussi à Amparo Poch y Gascón qui déclencha une révolution sociale en réaction au putsch fasciste de Franco, organisa une aide humanitaire clandestine à la population lors de la guerre civile d’Espagne, fit passer des enfants des zones de ce conflit en des lieux plus sûrs à l’étranger, fonda des écoles libres pour remplacer les orphelinats répressifs de l’Église catholique espagnole…, tout cela fut, pour elle « une tâche constructive au nom du pacifisme. »[3]

Car, il faut savoir que de nombreuses pacifistes ont également été torturées, violentées, emprisonnées, tabassées, exécutées, pour avoir aidé des Juifs à échapper aux nazis et à leurs sbires, pour avoir combattu des régimes dictatoriaux par des actions non violentes, avoir osé braver publiquement l’intégrisme religieux qui les confinent depuis des siècles dans la discrimination, un statut s’apparentant parfois à de l’esclavagisme, qu’elles sont encore trop régulièrement des êtres considérés comme des objets de marchandage (mariages « arrangés »)…

Le Printemps arabe (contestation populaire en 2010) révéla la présence exceptionnelle de 10 à 15% de femmes, certaines jouant un rôle de leaders, alors que le Hirak ou Révolution du Sourire en Algérie (depuis février 2019) a constaté une ampleur inédite de femmes dans les manifestations…

Les activistes pacifistes ne sont donc pas de doux rêveurs, ni des pleutres, et ils tâchent, petit à petit, prise de conscience après prise de conscience, action après action, de démontrer qu’il est possible que les stratagèmes mis en place par les dictatures, les multinationales, les fanatismes de tous bords…, peuvent être déjoués et éradiqués, tant individuellement que collectivement.

Cependant, quelques conditions s’imposent : privilégier le dialogue au rapport de force violent, insister sans relâche sur les concepts qui prédisposent à un vivre-ensemble acceptable par tous, redonner force et vigueur à l’éthique à tous niveaux, plus particulièrement au monde politique, ne pas respecter une loi qui ne serait pas conforme à sa conscience, refuser d’obéir à toutes directives qui mettraient en péril les relations humaines…

Larzac : une référence mondiale

Pour terminer, il me plaît d’évoquer la décennie de lutte pacifique menée par des femmes du plateau du Larzac qui, aux côtés des hommes, quelque fois aux avant-postes, menèrent à bien une action d’envergure citoyenne citée comme un modèle du genre.

De 1971 à 1981, se déroula sur le plateau du Larzac (Massif central en France), l’une des plus importantes luttes non-violentes de l’Histoire, là où 14.000 hectares comprenant des fermes, bergeries, exploitations, champs, hameaux et villages, toute une vie sociale, familiale et professionnelle, allaient faire place à un terrain de manœuvres militaires, expulsions manu militari de citoyens sacrifiés sur l’autel des armes, chars, jeeps…

Un Comité Larzac se créa aussitôt par plus de cent paysans concernés avec un double mot d’ordre : rester unis, quoi qu’il advienne, et non-violents, malgré les provocations, les menaces, les railleries orchestrées.

Des comités de soutien essaimèrent dans tout l’Hexagone, puis à l’étranger, des manifestations (j’en fus), des concerts, des meetings, de la désobéissance civile, des actions hors du commun (marche silencieuse de 700 kilomètres du Larzac jusqu’à Paris, troupeau de brebis sous la Tour Eiffel…) mobilisèrent des centaines de milliers de personnes et la victoire fut au bout par l’abandon pur et simple du projet par l’armée.

Parmi les 103 paysans, il y avait Christiane, Marie-Rose, Marizette…, qui ne furent pas les dernières à militer.

J’ai retenu quelques-uns de leurs propos qui, avec le bon sens rural qui les caractérise, souvent avec de la compréhensible inquiétude – parfois masquée par de l’humour -, mais boostée par une volonté d’en découdre « jusqu’au bout » avec une attitude pacifique chevillée à leur détermination, ce mouvement est devenu une référence mondiale et valeur d’exemplarité :

« Quand le ministre de la Défense, Michel Debré, déclara qu’il allait étendre le camp militaire sur le Larzac, ça nous est tombé sur la tête comme une massue. Quand nous avons appris qu’il y avait 103 paysans concernés, donc 103 familles et 103 exploitations, nous avons eu besoin de nous rencontrer, de nous connaître. Nous étions dans la méfiance de l’armée et de militants violents extérieurs. Mais la force était en nous et il fallait trouver des moyens de ne pas agresser les gens mais d’effectuer des actions et mettre l’opinion de notre côté. On s’est dit : il faut qu’on fasse un serment à s’engager à ne jamais vendre nos terres, quel que soit le prix que nous offrait l’État.

(…) Notre arme extraordinaire furent les brebis ! Notre action avec les bêtes sur le Champ de Mars à Paris était très symbolique, puisqu’il s’agit du tout premier terrain militaire de France. Ce fut très pacifique et cela fit le bonheur des enfants de voir des brebis sous la Tour Eiffel. Les CRS essayaient de les embarquer dans des camions, mais ils n’y arrivaient pas, nous, nous savions comment opérer avec les animaux ! Ces images et photos ont fait le tour du monde !

(…) À un moment donné, nous avons demandé du soutien et il y eut la création d’une centaine de Comités Larzac. Quelle solidarité ! Ce fut une force supplémentaire pour nous. Le Larzac était devenu tentaculaire et il y eut des gens qui nous soutenaient de partout, des étudiants, des paysans, des ouvriers, dont ceux de Lip, chassés de leur usine, certains se sont installés sur le causse, ont retapé des bergeries ou des fermes et sont devenus paysans et le sont encore !

(…) Nous avons aussi découvert à travers notre action qu’il y avait des gens plus misérables que nous…, et ce furent alors des rencontres fraternelles. Nous avons aussi découvert autre chose que nos terres : les ventes d’armes, d’où notre slogan « Le blé fait vivre, les armes font mourir ». Alors, nous avons offert le produit d’une moisson au Tiers Monde.

(…) Un jour, il y eut un jet de pierres partant de notre manifestation vers les forces de l’ordre : il s’agissait d’un geste de violence d’un policier des renseignements généraux de Bordeaux, que j’avais rencontré lors d’une interpellation. Des journalistes ont également constaté – et filmé – le même genre de provocation de la part de plusieurs policiers lors de notre marche pacifique parisienne.

(…) Il a fallu vaincre la peur à plusieurs reprises, mais nous n’avons pas le souvenir de s’être dit que ce que nous faisons était illégal. Tout était légitime. La légitimité passait devant la légalité. »

Tous ces exemples concrets corroborent au moins une chose : en matière d’engagement citoyen, la femme est bien l’égale de l’homme.

Journalisme engagé

L’objectivité et la neutralité sont les conditions essentielles dans la pratique journalistique, selon les mythiques canons de la profession. « Les faits rien que les faits », clame-t-on à la BBC et « Pas question de laisser transparaître sa propre opinion », renchérit-on encore dans maints médias ou associations professionnelles, et, bien entendu dans le monde politique et décisionnel qui ne supporte pas certaines enquêtes et contre-enquêtes journalistiques concernant différentes « affaires ».

Alors, d’aucuns reprochent à des journalistes « de terrain » d’être « engagés ». Ils les appellent dédaigneusement des « journalistes-militants ». Comme le prouve le reportage ci-contre, je suis de ces derniers.

La raison est simple à expliquer, car elle est guidée par une prise de conscience comme il le fut expliqué lors de récents débats à la Maison des Journalistes à Paris, entre autres : « Albert Camus, écrivain, philosophe mais aussi journaliste, fut parmi les premiers à revendiquer l’importance d’un journalisme enraciné dans la société, impliqué dans la vie et en lutte contre l’injustice. Selon Camus, il faut prendre conscience de son appartenance au monde de son temps, renoncer à une position de simple spectateur et mettre sa pensée ou son art au service d’une cause. Bref, pour Camus, il faut s’engager. »